Contre l’empire

A-t-on le choix, maintenant que l’on est confronté au processus apparemment irrésistible de la mondialisation-globalisation de l’économie, de se poser le problème des formes politiques que cette mondialisation pourrait prendre et des formes politiques qui seraient susceptibles de l’amener ? On en a évidemment le droit et il est même urgent de le faire. Il faut savoir qui contrôlera la mondialisation, qui pourra s’imposer à ses processus et à ses rythmes. Mais aussi et surtout il faut savoir quelles solutions de rechange, quels projets alternatifs pourront se dessiner à l’intérieur de ce mouvement. L’empire n’est pas un concept à laisser aux historiens de l’Antiquité et du Moyen-âge, c’est au contraire un concept qui concerne l’essentiel de nos expériences d’aujourd’hui.

Il faut pourtant le constater, ce sont des problèmes qu’on ne discute pas. Dans les campagnes électorales des pays européens (mais aussi aux États-Unis et au Japon), le thème de l’empire est tabou, ou alors il apparaît de façon marginale et contradictoire, sans donner lieu à une discussion ouverte, ce qui ne manque pas de provoquer une véritable comédie des équivoques. Pour prendre un exemple, dans le contexte du reflux de la souveraineté nationale, on voit certains se faire les paladins de l’unité européenne, alors que d’autres, pour refuser le modèle américain d’organisation sociale et de domination du monde, déclarent la guerre à l’unité européenne. Dans un cas comme dans l’autre, ce qui est occulté, c’est la question de la forme politique de la mondialisation et des formes possibles de résistance et de contre-offensive. Par là on cherche à repousser ce qui est fondamental – l’hégémonie américaine sur le processus de globalisation des marchés, c’est-à-dire la mainmise politique sur celui-ci.

On doit se convaincre que le processus de globalisation est irréversible et qu’il faut lui opposer des instruments politiques adaptés et adéquats. Or, les formes politiques qui dominent en ce moment dans la vie politique des États sont incapables de faire face à la puissance des transformations en cours. Le problème de l’empire et de son analyse doit donc être mis à l’ordre du jour à tout prix.

Il faut en particulier se rendre compte que des modèles différents de l’Empire sont concevables et que l’hégémonie actuelle des États-Unis est résistible. 1l faut notamment que la thématique de l’empire soit portée devant les opinions publiques démocratiques dans ses termes réels en balayant les réticences des classes politiques locales, en évitant les faux-fuyants, en posant clairement les problèmes : avec quel type d’organisations politiques les peuples peuvent-ils affronter la mondialisation et ses formes politiques, quels sont les conflits porteurs d’avenir dans ce cadre, quelles perspectives faut-il offrir pour sortir des impasses actuelles ?

A présent, on peut discerner l’existence de deux modèles à l’intérieur de l’empire. Il y a d’abord le modèle linéaire et universaliste des États-Unis dont les limites se déplacent sans discontinuer, grâce à l’utilisation conjointe (et âprement défendue) du « dollar faible » et de la suprématie technologique. Il y a en second lieu le modèle allemand fondé sur le « mark fort » et les politiques corporatistes (par branches et régions) et qui, en s’opposant concrètement aux orientations économiques et monétaires américaines, relance l’opposition japonaise et à terme l’opposition chinoise. Le modèle « atlantique » et le modèle « continental » européen sont face à face. Après la fin de la guerre de cent ans du capitalisme contre le socialisme, il s’en ouvre une autre entre deux versions du capitalisme, l’une libérale, l’autre corporatiste. S’agit-il d’une guerre ouverte ou d’une coexistence forcée ? Il est encore trop tôt pour le dire. Il est de même trop tôt pour savoir quels types différents d’hégémonie se feront jour à l’intérieur de ces processus dominés par le capital et ses alliés. On peut cependant penser que les affrontements intercapitalistes donneront à d’autres forces l’occasion d’intervenir.

Ces quelques réflexions n’épuisent évidemment pas les problèmes que nous commençons à présenter dans ce numéro de Futur Antérieur. Au cours des cent cinquante dernières années, le développement capitaliste dans sa première partie d’expansion mondiale a trouvé devant lui non seulement les contradictions objectives de ce développement, mais aussi des sujets révolutionnaires qui en ont conditionné et même interrompu un temps la progression impériale. Marx, Lénine, Mao, parmi d’autres, ont interprété la résistance et l’émergence de sujets révolutionnaires divers et leur donné forme. Aujourd’hui, l’opposition entre les deux orientations sur la gestion de l’empire se déroule en l’absence d’un sujet révolutionnaire qui proposerait des formes de résistance et de rupture. Mais il ne saurait naturellement être question d’en rester à ce constat. Le capitalisme de l’empire produit et reproduit sans cesse des adversaires conséquents qu’il faut trouver les moyens de réunir en dépassant la nostalgie des orientations d’antan.

Si parler de l’empire semble tabou dans les rangs des classes dirigeantes, on a tendance à considérer par contre que c’est utopique chez les opprimés. Il s’agit par conséquent de comprendre le pourquoi de cet état de choses et comment le combattre. Il n’est en effet plus possible d’œuvrer à la libération des couches sociales opprimées (ouvriers, intellectuels, femmes, « exclus »… ) sans assumer dès maintenant la dimension impériale, aussi bien de la domination que de la coopération révolutionnaire.