Contre le Front National

Les résultats obtenus par le Front National lors de l’élection présidentielle et lors des élections municipales montrent, s’il en était encore besoin, que ce parti n’est plus une force marginale. Il est aujourd’hui massivement soutenu par des ouvriers, des cadres, des commerçants et des paysans sur une grande partie du territoire et rien ne laisse prévoir que ces soutiens puissent lui faire rapidement défaut. La politique en France ne peut donc plus se faire sans se poser clairement la question de la nature du Front National.

On peut, bien sûr, se contenter de le définir comme une organisation xénophobe et raciste, dotée de cadres fascistes ou fascisants et porter contre lui une condamnation morale au nom de principes universels. Mais il faut bien voir que cette réprobation, loin de lui nuire, est souvent portée à son crédit. Ceux qui se reconnaissent dans le Front National sont en général très méfiants à l’égard des élites politiques (de gauche ou de droite) et lui savent gré de ne pas être une organisation respectable aux yeux des puissants. Ils sont persuadés au fond que l’histoire ne se répète pas et que le Front National n’est pas une réédition du parti national fasciste de Mussolini ou du parti national-socialiste de Hitler. Ce qu’ils retiennent surtout, c’est que le parti de Jean-Marie Le Pen se dit prêt à utiliser les institutions actuelles en faveur de ceux qui, dans la communauté nationale, ne sont pas reconnus et se retrouvent dans les marges de la société.

De fait, si le Front National revient sans cesse sur le thème ou le slogan de la « préférence nationale », quoiqu’il se rende compte des difficultés de sa mise en application, c’est bien parce qu’il est convaincu de sa haute portée symbolique. Ceux qui votent pour la « préférence nationale » disent qu’on doit leur attribuer plus d’importance, qu’on doit les écouter vraiment et rendre compte de leurs doléances. Ils revendiquent une meilleure place dans les représentations que la société française donne d’elle-même et de ses institutions. Ils veulent qu’on les préfère aux étrangers et plus particulièrement aux « immigrés », c’est-à-dire à des étrangers, qui sont des autres mythifiés. Ils sont incités à aller dans ce sens par la multiplication des représentations négatives qui ont été produites à propos des travailleurs immigrés depuis la fin des années soixante-dix. Sous Giscard d’Estaing, puis sous Mitterand la construction sociale de l’immigré prend peu à peu forme : l’immigré (avec sa famille) est celui qui dégrade les logements, abuse de la protection sociale, travaille au noir, perturbe la bonne marche de l’école, – et surtout introduit des éléments de culture et de civilisation inassimilables à la société française.

C’est plus particulièrement au cours des élections municipales de 1983 que le RPR et l’UDF donnent une légitimité à cette construction en accusant la gauche (PS et PCF) de laxisme face à l’insécurité qui aurait essentiellement son origine dans l’immigration. En d’autres termes, les sentiments d’insécurité qui gagnent progressivement des couches de plus en plus nombreuses de la société française en raison de la montée du chômage et de la régression des droits sociaux, sont expliqués unilatéralement par la progression de la petite délinquance et les ravages de la toxicomanie dans les milieux urbains issus de l’immigration. Les travailleurs immigrés installés en France depuis longtemps deviennent ainsi des boucs émissaires pour des maux dont ils ne sont pas les premiers responsables, mais souvent les victimes. Grâce aux thèmes sécuritaires que la droite dite civilisée emprunte à Thatcher et à Reagan, le Front National en conséquence trouve de plus en plus d’échos. Il peut se prévaloir des anathèmes prononcés par l’élite du pouvoir en vue de détourner l’attention des véritables problèmes (chômage engendré par l’internationalisation des rapports économiques, passage à un nouveau régime d’accumulation). Mais il veut être, évidemment, beaucoup plus radical dans les appels à l’exclusion et à l’excommunication. Pour lui l’immigré n’est pas, malgré tout, quelqu’un qu’il faudrait intégrer, au besoin contre ses propres réactions et intentions (discours des partis dominants), mais bien quelqu’un qu’il va falloir mettre purement et simplement à l’écart ou reléguer dans les catacombes de la société. L’immigré bouc émissaire devra être soumis à une réglementation encore plus rigoureuse que le nouveau code de la nationalité et les lois Pasqua. Il faudra le stigmatiser, le marquer de multiples façons afin de donner un semblant de justification à l’« excellence » d’être né français et au malheur de ne pas l’être.

C’est pourquoi il faut le dire très nettement, on est en présence d’une logique politique meurtrière, voire cannibale qui prolonge la logique meurtrière du marché mondial et, sous les couleurs de la « préférence française », ne peut que mener le pays vers une forme ou une autre d’« apartheid ». De façon significative, cette logique ségrégationniste est d’ailleurs très bien perçue par une partie importante de l’électorat féminin qui refuse obstinément de se laisser prendre à la démagogie lepeniste et de croire aux bienfaits de la relégation sociale. Le discours sur la « préférence française » est effectivement un discours très masculin qui prend fait et cause pour les rapports les plus autoritaires dans la société, aussi bien les rapports hiérarchiques dans l’État et dans l’économie que les structures patriarcales dans les relations familiales et sexuelles.

Le Front National ne défend pas les « petits » contre les « grands », les faibles contre les puissants, il cherche bien plus à faire de couches devenues très incertaines quant à leur avenir des défenseurs d’orientations antidémocratiques et nostalgiques d’un passé embelli. Ce qui fait sa force, c’est qu’il se bat apparemment pour des situations acquises et des rapports cristallisés depuis longtemps en essayant de faire oublier ou de masquer que le monde actuel est fondamentalement instable.

Il y a donc de la faiblesse dans sa force, à condition, il est vrai, que ses adversaires les plus conséquents n’aient pas peur de l’affronter sur un terrain essentiel, celui de la lutte pour la reconnaissance sociale et politique. Les malaises et les souffrances de l’électorat extrémiste ne sont pas méprisables, mais ils ne trouvent pas leurs moyens d’expression adéquats. Il apparaît en ce sens essentiel de leur donner des formulations qui vont au-delà des rapports politiques et sociaux actuels. Les électeurs populaires du Front National se sentent mal représentés. Il faut leur permettre de mieux se dire eux-mêmes, dans le dialogue et sans sacrifier à la haine de l’autre.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger