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D’une capture du langage

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“La société post-moderne n’a plus d’idole ni de tabou, plus d’image glorieuse d’elle-même, plus de projet historique mobilisateur, c’est désormais un vide qui nous régit, un vide pourtant sans tragique ni apocalypse”[[G. Lipovetsky, L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain..

C’est au travers d’une multiplication d’images et de modèles que se brûle aujourd’hui le temps du présent. Une ère de la consommation de l’existence, de la consommation de toutes les relations en l’absence totale d’un véritable questionnement sur le sens d’un tel cours. Il ne s’agit pas pour autant d’y voir une perte de l’histoire ou du sens comme cela a été parfois énoncé, car la société post-moderne se fonde sur l’individu comme valeur principale, et sur son droit à se réaliser comme sujet à part dans le déploiement de l’individualisme généralisé. Ainsi peu à peu les valeurs collectives sombrent dans une véritable gadgétisation et l’individu dans son “à part” donne l’impression d’être sans cesse transporté ailleurs selon des flux d’images et de musique. Telle est image de la post-modernité où les rues, les métros font voir des hommes et des femmes comme murés sous des transparences et tous assemblés dans la solitude collective du port séparateur d’un casque à musique.

Il nous a paru important de partir de cette donnée qui règle la vie quotidienne en Europe pour tenter de saisir la place réelle des idéologies d’extrême droite, l’influence qu’elles peuvent avoir dans les propositions fallacieuses qu’elles entretiennent. Il semble que l’extrême droite s’implante sur une perte de vie et sur de la douleur. Car l’ère du vide génère la souffrance, la dimension ontologique de l’homme ne se suffisant pas d’existence dans la fragmentation et la carcéralité d’un présent sans devenir.

C’est peut-être là un de ces visages du désastre dont parle M. Blanchot : “Le désastre nous ôtant ce refuge qu’est la pensée de la mort, nous dissuadant du catastrophique ou du tragique, nous désintéressant de tout vouloir comme de tout mouvement intérieur ne nous permet pas non plus de nouer avec cette question : qu’as-tu fait pour la connaissance du désastre ?[[M. Blanchot, L’Écriture du désastre..

Dans plusieurs textes de différents auteurs, que l’on peut rassembler sous la pensée de l’extrême droite, constat est fait par eux de la perte de la culture, de la perte de l’histoire et ils s’en réjouissent comme d’une erreur commise par l’idéologie dominante et qui les sert directement. Peut-on dire alors que c’est dans ce champ, cette “ère du vide” qu’elle oeuvre avec ses appels à l’histoire, ses idéologies sur l’individu et la reconstruction identitaire utilisant souvent la langue et les images de l’émotion, de l’attachement à des valeurs qu’elle dévoie par un travail d’écriture où l’expression glisse lentement de ce qu’il y a “de vrai” en ces valeurs jusqu’à leur détournement ?

“Nous cherchons l’identité comme nous cherchons le soleil”. La droite s’attache à cette formule de R. Ardrey et la reprend comme un leitmotiv de ses campagnes.

“Les racines profondes sont les racines du futur”. Les théoriciens d’extrême droite voient dans la perte de la mémoire la maladie de l’homme européen, ils proposent une anamnèse de l’histoire et des fonds originaires. Cette pensée dominante, entre autres au Club de l’Horloge, amalgame mémoire et guérison, maladie et perte de l’histoire. Mais quelle histoire ? Là est tout le commerce duplice de la langue de l’extrême droite. Il est incontestable que l’oubli, l’errance dans la question de l’identité et des origines sont des sources destructrices pour la conscience contemporaine de l’Occident et qui rendent difficile la capacité de faire projet. Les idéologues d’extrême droite s’appuient sur cette réalité et toute l’œuvre de leur discours tend à la transformer en une série de slogans salvateurs.

Mais nous reprenons la question antérieure de savoir de quel oubli de quelle histoire parlent-ils. Car l’histoire de l’homme européen qu’ils invoquent n’est pas une monolithique. Il y a au moins deux courants qui s’affrontent : celui sur lequel ils s’appuient, qui fut de domination et d’extermination comme en témoignent les conquêtes coloniales et l’exacerbation des nationalismes et l’autre, le courant révolutionnaire qui tenta pied à pied d’y faire échec.

Or précisément aujourd’hui n’est-ce pas ce courant-là dont la mémoire est détruite, que la pensée désertique du consommer tente d’abolir ? C’est l’oubli des luttes antérieures contre la domination qui fait vide. N’est-ce pas cet oubli qui fait asthénie du pouvoir émotionnel, sujet principal du devenir comme projet ?

“L’homme n’est pas un tout en lui-même dans la mesure où il vient de quelque part, il n’est pas né ex-nihilo, il vient d’une chaîne, d’une lignée, d’une génération, d’un continuum… Il a reçu 99,99 % de ce qu’il est de ceux qui l’on précédé, que ce soient ses gènes, la couleur de ses yeux… et aussi sur le plan intellectuel et affectif” (J.-M. Le Pen, Les Français d’abord). De prime abord il n’y a pas de raison de contredire la proposition sauf si on la regarde du point de vue de la restriction qui est faite de “ce continuum”. Il n’est pas continu au sens où J.-M. Le Pen veut le faire entendre, il est fracture, déchirure, affrontement, les visages sont multiples et opposés ; encore une fois il y a cette partie d’histoire qu’ils ont retenue eux et il y a celle qui les a combattus.

Mais si l’on retient ce constat d’oubli et de vide dont parlent Lipovetsky et Blanchot, ne faut-il pas le définir comme oubli d’une certaine histoire qui fait désert et souffrance aujourd’hui et que l’extrême droite recouvre de ses figures de discours pour en détourner le constat à son profit ? Mais alors on ne peut s’empêcher de poser la question : à qui la faute ?

Eux ils font leur oeuvre de négociants de formules rhétoriques, ils les rendent attrayantes en les habillant d’images de soleil et d’espoirs futurs, mais s’ils ont aujourd’hui une audience c’est qu’ils prennent sur le territoire des absences. Ils investissent le champ d’attente laissé vide. La révolution de 68 et les combats qui se menèrent jusque dans les années 77-78 témoignent de la soif d’un autre monde. Est-ce de cela, de se laisser-là qu’ils tentent de s’emparer au travers de la vie et de la mort des révolutionnaires de ces vingt dernières années et remontant jusqu”à l’annexion de la Commune ?

Au XVIIIe colloque national du GRECEP, Vial s’exprimait en ces termes : “En ce qui concerne les révolutionnaires contemporains (la bande à Baader, les Brigades Rouges), je me sens plus proche de ces hommes et de ces femmes qui sont morts les armes à la main pour leurs idées que de ces libéraux qui, en extase devant Reagan et Jean-Paul II, concoctent la prochaine magouille qui leur permettra peut-être, s’ils ont su descendre assez bas, d’avoir strapontin quelque part… La seule espérance qui vaille est celle de se battre pour essayer de changer un monde insupportable. Le monde de la petite jouissance médiocre, de la combine et de la loi du fric…”. Et A. de Benoist d’aller dans le même sens : “Nous sommes en novembre et nous sommes aussi à Versailles… c’est la raison pour laquelle je pense tout particulièrement aux milliers de morts de la Commune, à tous ces morts qui sont tombés en sachant que la cause du peuple est inséparable de la défense de la patrie. Une certaine droite libérale préfère défendre aujourd’hui son coffre-fort. Pour notre part nous ne serons jamais du côté des Versaillais”[[Relevé dans Les Temps Modernes, avril 1985, n° 465..

Ce qui nous paraît important ici c’est la question du lieu où s’émet la langue. C’est le lieu d’émergence qui définit la légitimité d’une parole, c’est lui qui garantit contre les glissements et la déportation des termes. Ces idéologues ne sont pas au lieu où naquirent et moururent ceux à qui ils font référence et aujourd’hui ce lieu a été déserté, puis recouvert par les basses timidités de la pensée libérale de gauche. Le sourire d’une intelligentsia au repentir prétendument éclairé ne le préserve plus des odieuses intrusions. Sous couvert d’une interrogation qui pourrait être légitime sur l’histoire révolutionnaire, n’a-t-on pas glissé dans la négativité pure, la renégation, la désuétude prononcée par des rationalismes secs ? Comme s’il fallait à présent commémorer la révolution dans l’extinction du Désir, comme s’il fallait commémorer les poètes hors de l’histoire même de leur poésie, et nous laisser seulement en partage des défilés de vitrines et des pèlerinages.

De tels glissements ne participent-ils pas à la confusion générale et ne rendent-ils pas plus difficile la perception des réels enjeux de la pensée d’extrême droite ?

Suffit-il de réduire celle-ci à des clichés, de désinformer sur les racines de ses argumentations pour estimer en limiter l’impact quand les leaders d’extrême droite se réjouissent de voir leurs détracteurs les couvrir “de masques et de guenilles” et ainsi se rendre impuissants à les contrer ?

Une telle impuissance repose sur la dessication et la suspicion des valeurs fondatrices tant au plan éthique qu’esthétique.

Sous ce que nous nommions plus avant ère du vide, sous ces tentatives répétées par l’idéologie dominante de mettre en désert l’espace social par l’inflation des complexités et la multiplication d’ “idées” médiatiques, qu’essaye-t-on d’éloigner et qui demeurerait assez vivant pour être une base de résonance à la pensée de l’extrême droite ?

Le recul incessant des perspectives collectives toujours reconduites vers des horizons de dissuasion, le martèlement coupable qui transforme des difficultés historiques en défaites, répétées, la dissociation de l’espoir et du combat, du monde insupportable et de son abolissement, tout cela offre asile à des propositions qui ont des allures d’issues aux impasses et rendent crédibles de faux lendemains en ces jours désenchantants.

Égalité, solidarité, amour, droits de l’homme, différence, identité ne sont plus que les épaves de bois mort qui ne s’entendent plus d’un cœur d’homme quand elles ne se transforment pas en ses récifs, ce que sait en faire la langue de l’extrême droite.

Alors l’évocation de la terre, du soleil, de l’attachement au repos des morts aimés, la mémoire des hauts lieux, tout cela se fond dans la péripétie tragique du recouvrement par l’appel à la haine et l’expulsion.

Non il ne fallait pas laisser la place au Front national pour parler de la beauté des couleurs et de la lumière d’un paysage natal afin de célébrer les colons tandis que l’on n’osait pas le faire pour dire le courage du combat du peuple palestinien !

Non il ne fallait pas laisser la place au Front national pour parler en solo du massacre du peuple irakien parce qu’on croyait de bon ton et d’un seul chœur de participer à l’hallali contre Saddam Hussein !

II ne fallait pas sous peine un jour de nous retourner et de voir des hommes et des femmes plongés dans le désarroi, nous accrocher aux mots que certains ont laissé mourir et qui tombèrent sous d’autres plumes pour d’autres fins.

Comment oublier qu’il y a dix années c’est par centaines de milliers que le 11 mai dans tout le pays des gens fêtaient ce qu’ils croyaient être la perspective d’une autre vie ? Certes cela fut leur erreur mais cela donne la mesure de leur attente inachevée et à ce jour menacée de capture.
Il ne faut pas plus aujourd’hui sous prétexte d’urgence apprivoiser la peur et sous prétexte de démocratie choir dans la braderie des mots jusqu’au commerce de l’indicible.

Ce qui se dessine sous l’influence relative du Front national, loin d’être désespérant, doit en revanche faire mesurer l’étendue des erreurs et des abandons afin de les muer en la volonté de réinvestir de la légitimité de ses desseins une langue qui fut détournée
parce que vidée de la présence de ses exigences d’Œuvre en l’Autre, de ses exigences de devenir collectif.

“C’est l’enthousiasme qui soulève le poids des années, c’est la supercherie qui relate la fatigue du siècle” (R. Char).

Alors restons fidèles à ce “devoir d’enthousiasme” dont parlait Picasso pour dire ce qu’il y a de devoir d’artiste civil dans le combat contre l’intolérable qu’il soit fasciste ou renégat.