De l’Allemagne (suite)

Entretien avec Jens ReichComment [[un entretien avec Jens Reich : co-fondateur du Neues Forum, auteur de Rückkehr nach Europa. Zur Lage der deutscher Nation, Hanser 1991, Abschied von den Lebenslügen. Die Intelligenz end die Macht, Rowohlt 1992, candidat indépendant à la présidence de la République Fédérale. l’intelligentsia allemande a-t-elle évolué sur le plan politique à la suite du tournant de 1989 et de la réunification ?

La fraction officielle de l’intelligentsia de l’Allemagne de l’Est a subi un choc de « liquidation » relativement dur ; quant à la fraction à l’époque non officielle, il y eut chez elle une impulsion sensible à se développer dans le domaine politique, par exemple ou, à l’Université, dans des secteurs comme celui de l’histoire contemporaine, à y prendre la place de ceux qui représentaient le marxisme dogmatique et à démarrer là de nouveaux projets. Pour l’ensemble de ces initiatives, l’impulsion a été stoppée non de manière abrupte du fait d’une intervention politique ou d’une interdiction, mais par manque de soutien, par freinage. Je ne connais pas d’ancien dissident qui soit parvenu à une position intellectuelle créative ; je ne voudrais pas dire que ce soit le cas de ceux qui sont députés au Bundestag – suffisamment peu nombreux – ; je ne le vois pas non plus dans le cas des historiens indépendants, pas plus que chez ceux qui ont été admis à participer à la vie intellectuelle. Il leur manquait en partie une qualification formelle comme la thèse ou l’habilitation – dont on ne leur a pas fait cadeau, de sorte que ceux qui ne sont pas devenus députés ont quitté la scène intellectuelle ou bien se raccrochent à des projets d’un ou deux ans dans le cadre des mesures contre le chômage ou alors participent à un journal ou à une maison d’édition dont les jours sont comptés s’ils n’ont pas déjà fait faillite.

Comment ont réagi des personnalités en vue telles que Christa Wolf ou Heiner Müller ?

Ce que j’ai dit vaut également pour eux. Christa Wolf, en tant qu’une des écrivains les plus connus de RDA, se tait sur le plan littéraire depuis plusieurs années. Elle apparaît peu en public et de manière très réservée, dans tout autre cadre que littéraire. Elle a fait la demande d’une bourse de recherche pour les USA où elle est actuellement. En tant qu’auteur dramatique, Heiner Müller n’a pas présenté ces dernières années de nouvelles pièces. Il s’efforce de reconstituer l’Académie des Arts de l’ex-RDA, de la refonder de manière à ce qu’elle puisse continuer à exister en tant qu’Académie de Berlin-Brandebourg. C’est une sorte d’activité de gestion ou de sauvetage qu’il se prescrit là. C’est également le cas de la revue Sinn und Form pour laquelle il essaie de trouver un nouveau départ. Il est de plus metteur en scène au sein d’une étrange constellation celle du Berliner Ensemble renouvelé pour lequel on a nommé cinq intendants, tous des élèves de Brecht mais qui ne veulent plus faire de théâtre brechtien avec cet ensemble. On a ajouté Heiner Müller comme représentant de l’Est à ces élèves de Brecht devenus célèbres à l’Ouest. On ne peut pas encore dire s’il sortira quelque chose de sensé de ce projet et je ne m’essaierai pas à un pronostic. J’y ai vu Ceux de l’Ouest à Weimar de Rolf HochhutRolf Hochhut, Wessis in Weirnar. Tragikomödie, Rowohlt, 1992. que l’on peut accepter en tant que théâtre de grande métropole ; peut-être est-ce une pièce ratée, mais elle est ancrée dans le conflit Est-Ouest. On ne peut pas juger en quelques phrases de la façon dont Heiner Schleef l’a montée mais ce type de théâtre peut être provocateur et intéressant, tout n’est pas joué. Christof Hein vient de publier un nouveau roman[[Christoph Hein, Das Napoleonspiel, Aufbau, 1993. ; lui aussi s’est tu longtemps et son texte n’a rien à voir avec la politique et le socialisme. Il s’agit d’un tout autre type de construction, une sorte de puzzle, de policier, pas exactement ce que l’on attend de quelqu’un qui devrait traiter du passé immédiat de la RDA. Les dits « poètes sauvages » comme PapenfussGorek ou Sascha Anderson, Jan Faktor, Elke Erb ont été congédiés de leur rôle de dissidents ; ils ont subi une sorte de collapse comme dans un scaphandre dont la pression baisse trop rapidement. J’attends quelque chose de Durs Grünbein[[Cf. Durs Grünbein, Schädelbasislektion. Gedichte, Suhrkamp, 1991 ; Das H-Poem, Galrev, 1992., poète relativement jeune, l’un des legs littéraires de l’ex-RDA, une figure très prometteuse. Ce qui pourrait être fructueux chez lui, c’est le fait qu’il ne se préoccupe pas directement, de manière discursive, de la fin du socialisme, mais qu’il met en jeu l’ensemble du contexte culturel et est par là indirectement un héritier de la RDA.

Tous ceux qui auparavant occupaient une fonction ont les plus grands problèmes. A chacune de leurs phrases, ils se voient confrontés à leurs positions intellectuelles antérieures qui maintenant sont révélées au public…

Cela est-il strictement en rapport avec le passé et une éventuelle collaboration avec Stasi ?

Oui. Leur passé leur est constamment rappelé, ce qui est désagréable dans le cas où ils n’ont rien à se reprocher sur le plan politique, comme c’est le cas par exemple de Volker Braun. Il a un dossier de mille pages à la Stasi, a eu maintes fois des ennuis, a été souvent en conflit, et pourtant on lui fait des reproches : de ne pas s’être assez engagé pour les jeunes poètes, de s’être comporté comme un bourgeois arriviste au sein de la scène culturelle… Même des gens politiquement au-dessus de tout soupçon se trouvent tout naturellement exclus, suite au changement d’élite qui a lieu. Le second pointage c’est que la structure même de la scène intellectuelle et artistique de l’Ouest s’est imposée à l’Est et que l’ensemble du paysage – galeries, théâtres, maisons d’édition, revues – s’en trouve modifié. Dans son ensemble le système de coordination au sein duquel évoluaient les intellectuels est détruit et tout se passe un peu comme en Grèce à la fin de l’Antiquité : la culture s’effondre et je ne veux pas dire les « Barbares » sont en marche, mais ce sont bien des représentants d’une culture et d’une tradition structurée de manière complètement différente – ce, avec une maîtrise complète de la langue et non pas en tant que puissance coloniale étrangère – qui s’immiscent dans le passé de l’autre, de sorte que la tradition autochtone semble dans un premier temps déracinée. On ne peut pas dire si c’est pour longtemps, si cet état de stupeur se prolongera ou est définitif.

La valse est finie et l’ancienne culture de l’Est se réaffirme dans de nombreux endroits, parfois nostalgique, mais parfois aussi en se renouvelant de manière productive. Il peut arriver que des écrivains de l’ancien système, comme par exemple Strittmater[[Erwin Strittmater, Der Laden. Romantrilogie, Aufbau, 1992., publient de nouveaux ouvrages littéraires qui ont un succès considérable à l’Est parce qu’ils renouent avec la vie qui était là auparavant mais qui ont du mal à être vendus à cinquante exemplaires à l’Ouest. J’observe une mélancolie sentimentale qui va s’amplifiant, un enthousiasme pour les livres, les séries télévisées ou les films les plus triviaux de l’époque de la RDA. Le seul fait de revoir les villages dans leur ancien état, sans les affiches publicitaires, les nouvelles voitures, les façades ravalées, les nouveaux magasins, de voir agir les humains que nous avons été nous-mêmes il n’y a de cela que quelques années dans cet environnement RDA noir et blanc, développe chez les gens une nostalgie de ce qui est révolu.

Le cabaret politique, pour prendre un exemple, est assuré de succès sans avoir recours à quelques finesses d’ordre technique ou artistique : il lui suffit de jouer sur le traitement critique de l’ancienne RDA. On assiste souvent à quelque chose de pleurnichard mais également à la mise en cause sarcastique de notre mentalité résignée, voire même à des attaques furieuses contre les nouvelles formes de domination : « ils nous ont promis je ne sais quoi mais n’en font rien ; ils n’apportent eux aussi qu’inefficacité, bureaucratisme et une mainmise sur la vie intellectuelle dont les formes rappellent la censure… », le tout poussé au comique, de sorte que les « éléphants » de la politique qui avaient fait de grandes promesses en 1990 et joué les grandes gueules sont mis en face de ce qu’ils ne peuvent tenir. De cela le cabaret tire un invraisemblable succès du fait de l’identification avec le public et du mélange d’autoaccusation, d’ironie et de révolte.

Peut-on considérer que la culture de l’Ouest constitue la culture victorieuse, ou celle-ci n’est-elle pas aussi fondamentalement paralysée ?

Nous participons tous à cette paralysie, elle est cependant pour moi plus porteuse de résignation que la paralysie sentimentale que je ne peux ressentir. Je n’estime pas pour cela ce qui a été perdu comme suffisamment idéalisable et il est juste que cela se soit écroulé. Je participe, par contre, à cette autre paralysie, à l’échec tendanciel de la société civile en dissolution. J’ai été accepté et ai la possibilité d’écrire dans les journaux de l’Ouest, de prendre part à diverses réunions, de faire des discours, de dire mon opinion et je siège donc au milieu de ce conseil en détresse et sans idées. Même sans être issu de la tradition de gauche qui a abouti à ces apories, j’ai connu un développement semblable et me retrouve sur le radeau sans en savoir plus que les autres : que faire d’une Europe en train de se fragmenter, du manque de réussite dans nos relations avec le Tiers monde, de l’échec complet du rattachement de l’Est européen ? Comment prendre position vis-à-vis d’une catastrophe écologique et économique dont la menace se fait toujours plus précise, de l’explosion démographique, de la ruine du contrat social, du refus de la sphère politique et du vote, de la tendance à l’extrémisme, du dégoût vis-à-vis de tout ce qui est public ? Cette dissolution de la société industrielle tardive, je la ressens de manière beaucoup plus pesante pour le futur que le fait que notre passé soit raté.

Est-ce à dire que la réunification allemande ne joue pas ici de rôle déterminant ?

Pas forcément. En effet, elle concourt à la situation, mais on voit d’autres pays qui sont en crise sans réunification, le socialisme y ayant échoué.

D’où vient alors la paralysie spécifique de l’intelligentsia allemande ?

C’est une réaction qui ne caractérise pas seulement l’intelligentsia mais bien l’ensemble de la population. Que se passe-t-il depuis 1990 dans le domaine économico-politique ? Un feu de paille néo-keynésien de courte durée, lié à une politique de création monétaire, cause de dettes énormes, qui n’a en somme rien apporté mais s’est épuisé dans la pure consommation, et même là dans une consommation de moindre niveau, chines discount, etc. C’était la chose la plus stupide à faire dans la situation qui se dessinait déjà à l’époque : accorder des milliards à des établissements non productifs et sans futur! Autre stupidité, le fait que la Bundesbank ait réévalué l’ensemble de la masse monétaire ! Elle s’est immédiatement évaporée en consommation et, une fois le feu de paille éteint, est restée la cendre noire avec une situation plus critique encore qu’auparavant, soit avec un endettement plus important. Et puis il y a l’absence de volonté de la part de la classe industrielle d’investir, de mobiliser le capital dans un projet national. Elle n’ose même plus investir au point le plus bas du cycle de production comme le mécanisme classique l’exigerait.

Tout cela se reflète dans le champ de travail propre de la classe intellectuelle. Il y a eu tout d’abord le même feu de paille avec des débats, en partie pleins d’euphorie mais aussi de réticences, sur des pseudo-thèmes comme la question nationale en Allemagne et la culture de la réunification… Cette euphorie esthétique de la chute du Mur et tout ce qui allait de pair fut immédiatement suivie d’une répugnance à investir, d’attentisme, d’un comportement passif de rentier, de peur du risque, tout à fait semblables à la situation globale au sein de la grande politique. Maintenant on ne s’éloigne du foyer pour rien au monde et un écrivain ne le fait pas, pour les mêmes raisons qui président à l’appréhension à cause de laquelle les porteurs de capital ne le font pas. Il sait que s’il s’avance un tant soit peu, fait face à ses responsabilités, propose par exemple des thèses, il sera, dans cette situation de défensive blindée de l’espace public, immédiatement pris sous le feu. Peu importe ce que l’on dit, il y a une brève effervescence, cela passe par tous les journaux et émissions d’actualité, puis retombe brusquement. Les tentatives de projet intellectuel ont pour destin une obsolescence immédiate et automatique. C’est par exemple le cas de l’idée de Fukuyama – que je considère de toute façon comme absurde – de la fin de l’Histoire. Ce n’est pas quelque chose de comparable à Spengler dans les années dix qui eut une certaine influence sur la culture des années vingt, mais tout se passe comme si c’était imprimé dans les quotidiens et bon dès le lendemain pour le papier recyclé. La durée de vie de toute idée a tellement chuté qu’on ne la traite pas autrement qu’un quelconque éditorial de province, et c’est la raison pour laquelle on n’investit pas.

N’est-ce pas également une politique tout à fait voulue de la part de la droite gouvernementale que de faire bouger aussi peu que possible ?

L’élite conservatrice se repose au soleil dans l’illusion d’avoir gagné la bataille, idée illusoire car le camp adverse lui fait désormais défaut et, avec l’adversaire, le principe de friction et tout ce qui pouvait la maintenir productive. Là encore il y a une analogie frappante avec le conflit Est-Ouest global : l’Ouest se trouve en crise depuis que l’Est est tombé K.O., ce qui montre qu’une orientation selon des valeurs conservatrices n’a de chances de devenir effective que contre un camp adverse à dominante alternative et émancipatrice. Dès que les conservateurs gagnent, ils ne savent plus que dire, de sorte que – de même qu’en politique le déclin d’un des partis ne signifie pas immédiatement la victoire de l’autre – il ne s’agit plus d’un jeu à somme nulle, mais bien à somme négative. Cela se passe au sein de l’intelligentsia exactement de la même manière : rien ne vient du côté de la droite qui essaye de tirer volupté de ce que la gauche est morte en discutant de cela sous tous les angles. Pourtant, avec une conception technologiste et conservatrice en valeurs, on ne va pas plus loin. Celle-ci vient d’échouer dans une série de pays ; là où les rapports changent et où les conservateurs reprennent le mot, on assistera à la même chose. Il ne s’agit pas de ce que les uns ne sauraient rien et que les autres auraient une recette, aucun des deux n’a de solution !

De ce point de vue, l’expérience du Bündnis 90 n’a-t-elle rien apporté de nouveau ?

Il est peut-être trop tôt pour en juger. Ce qui subsiste au plan politique du regroupement Büdnis 90 en tant que mouvement civil de révolte s’est intégré aux Grünen, et le reste est au mieux un groupe de scissionnistes. Il n’est pas encore dit s’il sera complètement nivelé ou bien si cela constituera un élargissement pour les Verts. Mais, en tant que mouvement républicain radical, je tire le bilan d’un échec face à la réalité, d’une non-acceptation, moins parce que l’on n’a pas voté pour lui qu’en raison de toutes les choses que j’ai partagées et proposées ces dernières années et qui ne sont plus aujourd’hui objet de discussion : la façon dont on devrait régénérer la science, dont la culture aurait à se développer, les modèles à élaborer en vue d’une participation politique à la sphère publique exempte de formules creuses… Dans les cercles et les groupes que je connais, on réfléchit à la façon de financer un projet qui permettrait de conserver les années passées, un peu comme dans un musée, une collection ; c’est en somme un repli pour essayer d’au moins sauvegarder ce qui a existé là en tant qu’esquisses et de constituer des archives. C’est tout ce que je vois. Quant au verdict définitif, il est en suspens. Il reste à voir si un effet de subversion en retour se fera sentir à un moment ou à un autre, comme soixante-huit qui s’était tout d’abord arrêté dans un état de stupeur et a seulement par la suite modifié énormément de choses qui ont été acceptées par la société. Peut-être en est-on maintenant au point où cela pourrait advenir : tout est brûlé – comme dans la savane après la saison sèche et enfin la nouvelle herbe pourrait pousser.

Qu’en est-il, dans un tel contexte, de la conviction européenne ?

Beaucoup de gens se sentent obligés de défendre haut et fort l’idée européenne, pas seulement notre chancelier mais aussi de nombreuses personnalités de l’intelligentsia : directeurs de journaux, professeurs d’université, historiens, etc. Tous parlent de l’Europe mais j’ai l’impression qu’il s’agit d’une espèce de bavardage de salon. Je n’ai pas l’impression que l’Europe soit cause d’une obsession émotionnelle, je crois plutôt que l’Allemagne est perdue en elle-même, qu’elle se contemple de manière narcissique dans l’eau, dans l’image réfléchie de son soi. Une telle atmosphère peut se transformer ; il y a eu des périodes dans lesquelles l’Europe, ou même l’étranger, les USA ou l’Amérique centrale exerçaient une fascination invraisemblable, mais cela est passé. L’autocontemplation est à l’ordre du jour ; c’est ce qui vraiment intéresse. Au plan de la langue cela signifie se détourner de ce qui se passe à l’échelle internationale et intensifier le travail sur sa propre langue, sa propre production. En ce moment l’Allemagne n’est – je crois – pas très européenne !

(Propos recueillis par Philippe Despoix)