de la “symbiose ” à l’extermination Autour du livre d’Enzo Traverso

[[Enzo Traverso, Les Juifs et l’Allemagne (de la « symbiose judéo-allemande » à la mémoire d’Auschwitz), La Découverte, 1992, 262 p., 140 FAu désir passionné d’intégration totale à une culture que Juifs allemands contribuèrent à fonder et à étendre ne répondit, on le sait, que le génocide le plus systématique et le organisé qu’ait vu naître l’histoire. Il n’y avait pas eu, jusqu’à ce jour en France, une mise en perspective historique de la genèse et de la mise en place rime absolu assez compacte pour ne négliger aucun aspect important et assez brève pour être lue d’une traite et forcer l’interrogation du lecteur.
Les Juifs et l’Allemagne est un livre essentiel tant par la documentation exceptionnelle, l’acuité des analyses que par l’objectivité généreuse qui l’habite. La fameuse « symbiose judéo-allemande », ce n’est pas par rd une partie du sous-titre du livre, n’en a jamais été une ; depuis le temps des Lumières, elle n’a jamais été qu’un tragique malentendu, une impossibilité radicale dont l’aboutissement fut Auschwitz.
Tout au long du XIXe siècle, depuis la sortie du ghetto où adition et l’hostilité des populations avaient enfermé les la démarche de l’assimilation englobe et modèle tous les aspects de la vie allemande, mais aussi de la vie juive-allemande ; or dès le départ le divorce est irrémédiable, comme le t l’écrivain Jakob Wassermann : « Quoi qu’un Juif fasse, toujours ce qu’il ne faut pas faire. » Voué à son existence juive, même lorsqu’il la rejette et tente, et avec quelle véhémence, de s’en affranchir, le Juif allemand se verra toujours marqué pour les Allemands du sceau d’infamie de ses origines. Une discrimination fondamentale – presque constitutive de l’aspect même de la germanité de la seconde moitié du XIXe siècle – sépare de l’intérieur, et quoique fassent les seconds, Allemands et Juifs.
Soit parvenus : Bleichröder, le financier de Bismarck ou Rathenau, le ministre de Weimar, soit parias, Kafka ou Joseph Roth, les Juifs ont beau faire et se convertir en grand nombre, rien n’y fera. Cette idée du peuple paria, déjà présente chez Heine, sera reprise par Max Weber, mais surtout par Bernard Lazare (l’ami de Péguy et le défenseur de Dreyfus) et par Hannah Arendt ; elle veut dire que le Juif est sans cesse obligé de constituer son identité par lui-même dans la fragilité ou le constant refus qu’on lui oppose et, parvenu, il l’est de toute façon aux yeux des autres quand il n’est plus paria.
Comme l’écrivait Heinrich Mann, le frère de Thomas « Les mêmes Juifs qui portent l’Allemagne à travers le monde, comme leur deuxième patrie, sont privés en Allemagne même de leurs droits et ne peuvent exercer aucune fonction publique. » Son personnage Jadassohn dans le roman Le Sujet incarne parfaitement cette condition dramatique du Juif qui, corps et âme, devient ce qu’on n’admet pas qu’il soit : allemand. Enzo Traverso montre très bien que l’Allemagne, hantée depuis toujours par cette possible définition d’elle-même qui ne cesse de lui échapper, sans véritable existence politique ou nationale jusqu’en 1871, n’était pas prête à admettre la tradition juive ou même la simple existence juive au sein de la Gemeinschaft, la communauté, pas plus qu’elle n’était prête à admettre l’assimilation.
A l’origine de la tragédie, et Enzo Traverso l’évoque à la fin de son livre, il y a la conception globale du jus sanguinis qui aujourd’hui encore régit le concept de nationalité en Allemagne, opposé au jus soli français. Le rejet capital, constitutif, de l’altérité est lié au Volk, entité à la fois biologique et tribale, basée sur « l’authenticité » ; la biologisation du Volk, de l’ethnie a donné le racisme biologique qu’on a vu et revoit, hélas, à l’oeuvre.
La « communauté juive » d’Allemagne est parcourue de courants contradictoires, sinon opposés qui vont de l’extrême gauche à une sorte de « nationalisme juif reproduisant tous les traits de l’idéologie völkisch » ; tous les courants traversant la société allemande se retrouvent dans l’ensemble de la «communauté juive»: celle-ci d’ailleurs, et c’est bien là l’objet même des « Lois de Nuremberg», ne se définit pas par l’appartenance religieuse mais par l’ascendance. Comment d’ailleurs une conversion peut-elle faire changer de « race » (il suffisait d’avoir quatre grands-parents de confession juive pour être considéré comme juif). Le racisme était « le point fixe » du système, son obsession, au point d’en arriver à mobiliser des moyens économiques, pourtant indispensables, en vue de la seule extermination.
Toute la seconde partie de ce livre, qu’il suffit de lire pour tout saisir de la situation des Juifs en Allemagne, est consacrée au rapport que l’histoire entretient ou plutôt s’efforce de façon panique d’effacer, avec Auschwitz.
Pendant les années cinquante, c’était comme si rien ne s’était passé, comme s’il était dans la nature de l’extermination de ne pas avoir eu lieu. Il faudra, en effet, le procès de Francfort en 1967 et le film « Holocauste », désastreux et pourtant efficace, pour que s’amorce la confrontation avec un passé insupportable.
Désormais, à travers les alternances constantes entre la volonté de banalisation et celle de l’oubli organisé tel qu’il s’était établi pendant l’ère Adenauer, s’édifie une mémoire ambiguë qui tente de tourner autour du génocide de sorte à ne pas avoir à le penser (rappelons à cet égard la faillite définitive et irrémédiable du philosophique dans son adhésion sans restrictions au nazisme en la personne de Heidegger).
Auschwitz, le crime absolu, l’extermination conçue comme telle pour elle-même, sans autre fin que l’extermination, est désormais comme le point aveugle de l’histoire de l’Allemagne.
Inabordable et inéluctable à la fois, le génocide juif (mais aussi celui des malades mentaux et des Tziganes) est éludé ou abordé de biais. Enzo Traverso décrit très bien les efforts du « philosophe » Ernst Nolte pour faire du génocide un incident de parcours dont serait finalement responsable le bolchevisme ou ceux de l’historien Hillgruber qui assimile la destruction des Juifs à la catastrophe allemande de 1945.
Ladite querelle des historiens en Allemagne, si elle ne pousse pas la primitivité jusqu’à la négation, n’en tente pas moins de réduire le génocide et de l’intégrer à l’ordinaire de l’histoire. La querelle des historiens, écrit Enzo Traverso, pourrait alors apparaître comme un événement symbolique marquant une simple « métamorphose de la mémoire».
Exorbitant en lui-même, le génocide juif excède précisément l’histoire non par la « quantitative » des victimes mais par son caractère à la fois « scientifique » et industriel dont la folie meurtrière était justement destinée à ne pas laisser de traces. Le projet d’extermination était aussi destiné à exterminer l’extermination, à l’effacer de toute mémoire ; tel est l’enjeu innommable et sans précédent : il n’y a rien eu, de quoi parlez-vous ? De plus en plus on tente d’évacuer le génocide probablement pour être davantage à l’aise pour se livrer au suivant.
Le livre de M. Traverso montre le mécanisme préparatoire à la mise en place du génocide et l’Allemagne, à cet égard, ne fut peut-être rien d’autre que le point de cristallisation de l’Europe de l’époque qui n’est en rien révolue.