De te fabula narratur

En Europe, et surtout en France, l’anti-américanisme ou plutôt les anti-américanismes sont la plupart du temps des antiaméricanismes de suffisance. On est content de pouvoir affirmer que les problèmes propres à la société américaine ne peuvent pas se présenter de la même façon en Europe, on est aussi facilement porté à déclarer que la culture américaine n’est pas à la hauteur des défis de l’époque.

Il faut d’autant plus s’interroger sur l’anti-américanisme qu’il peut se nourrir de griefs parfaitement fondés. Depuis l’effondrement de l’empire soviétique, les États-Unis se sont arrogés la direction d’un “nouvel ordre international”, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas favorable aux peuples les plus opprimés de la planète. Les États-Unis par ailleurs se montrent peu empressés à réduire la dette du Tiers Monde dont on sait qu’elle est une entrave essentielle dans la lutte contre la misère. On a vu également lors du sommet de Rio que le gouvernement Bush n’était pas pressé de lutter contre les dangers qui pèsent sur l’écologie de la planète.

Il est toutefois assez remarquable que le leadership américain ne soit pas vraiment contesté par beaucoup de ceux qui le brocardent et le critiquent en parole. L’anti-américanisme le plus courant dans les milieux dirigeants européens est volontiers condescendant. Il veut se persuader que les difficultés de la société américaine et de son économie ne peuvent pas se produire dans la relativement prospère Europe de l’Ouest. Cela est particulièrement évident depuis les émeutes de Los Angeles. Les hommes politiques se sont dit navrés de ce qui arrive dans les villes d’Amérique du Nord et en même temps se sont félicités de la solidarité des institutions politiques et sociales européennes.

Il est vrai que les années Reagan ont porté des coups sévères aux politiques sociales mises en place sous la présidence de Lyndon Johnson, au système éducatif déjà ébranlé depuis les années soixante-dix ainsi qu’aux secteurs traditionnels de l’économie. Il est vrai aussi que les formes de ségrégation sociale au niveau urbain se sont multipliées, conduisant beaucoup à se replier sur la communauté ethnique et que la minorité afro-américaine est particulièrement frappée par le chômage, la vie en taudis et le fléau de la drogue. Mais faut-il conclure que les phénomènes de cet ordre ne sont pas en train d’apparaître dans les pays comme la France ou l’Allemagne ?

Dans la très prospère Allemagne, il y a un nombre croissant de sans-abri (à ce jour plus d’un million). En France, le nombre des chômeurs selon les chiffres officiels approche les trois millions. Dans l’ancienne R.D.A., il n’est pas impossible qu’il atteigne ce niveau, lorsque les stages de reconversion et les mesures de traitement social du chômage auront épuisé leurs effets. Les banlieues des grandes villes sont travaillées par la désespérance, et en France en particulier, on craint les étés chauds et les révoltes des jeunes. A l’évidence le tissu social n’est pas aussi solide qu’on veut bien le dire chez les gouvernants. Ne parle-t-on pas en Allemagne d’une société des deux tiers, c’est-à-dire qui exclut le dernier tiers des prestations essentielles pour le bien-vivre. Ne parle-t-on pas en France d’une société à deux vitesses qui laisse sur le bord du chemin ceux qui n’arrivent pas à trouver leur place dans le monde du travail (ou ne la trouvent que très marginalement). Les sociétés européennes sont donc des sociétés d’exclusion et par ce fait même des sociétés de crispation. Elles sont visitées périodiquement par des fantasmes d’invasion, c’est-à-dire par la crainte d’être submergées par les empêcheurs de danser en rond, les immigrés et tous ceux qui revendiquent la pleine participation à ce qu’on leur refuse.

Si l’on veut bien y réfléchir l’Europe de Schengen, comme celle de Maastricht, est une Europe frileuse, repliée sur elle-même, qui ne veut pas penser les problèmes essentiels, notamment ceux du délitement des relations sociales pour une grande partie de la société, non seulement à l’échelon national, mais aussi à l’échelon international. Dans la phase faste de l’État-providence, des couches de plus en plus nombreuses dans tous les pays du Nord se sont trouvées impliquées positivement dans la dynamique économique et sociale, au besoin de façon très conflictuelle. Aujourd’hui au contraire, le rapport social capitaliste n’intègre plus qu’une partie de la société, la majorité dans les pays dits avancés, une minorité dans une partie très importante du globe. Le triomphe du capitalisme après l’effondrement du “socialisme réel” présente donc quelques ombres pour parler avec retenue. A l’échelle mondiale, les phénomènes de clochardisation, de paupérisation sont en pleine expansion. Il y a de plus en plus d’être humains qui vivent de plus en plus mal.

Le Nord peut, bien entendu, essayer de se barricader contre les migrants de la misère et prétendre fermer ses frontières à un moment où l’universalisation des échanges matériels, humains et symboliques apparaît comme une présupposition incontournable de la vie en société. L’interdépendance des processus économiques, sociaux, cognitifs, culturels joue à l’échelle mondiale et non plus seulement à l’échelle nationale ou régionale. Le resserrement autarcique est aujourd’hui une utopie réactionnaire plus qu’il ne l’a jamais été, c’est ce que la crise terminale du “socialisme réel” a montré très crûment : retenir et monopoliser des informations, empêcher des échanges d’idées, interdire à des groupes et des individus de circuler, briser l’inventivité et l’esprit d’initiative de secteurs entiers de la société, tout cela ne peut avoir que des conséquences catastrophiques pour tout le monde. De façon tout à fait caractéristique, le plus vieux système d’apartheid du monde, celui de l’Afrique du Sud, est à présent définitivement ébranlé. On peut, il est vrai, miser sur des conflits inter-ethniques et encore une fois diviser pour régner en jouant les groupes humains les uns contre les autres, mais ce sont des manœuvres dérisoires par rapport à l’ampleur des problèmes posés.

Au fond, Los Angeles, les événements de Los Angeles, sont un concentré de nos problèmes, de l’aveuglement des élites, du vide des institutions, du fonctionnement parodique de la démocratie représentative, de la bêtise névrotique des minorités privilégiées, de l’acéphalie qui guette la société tout entière. En même temps Los Angeles nous apprend que la révolte contre cette misanthropie sociale est inextinguible. “De te fabula narratur…”

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger