Déclin de l’Europe

Les Déclinaisons de l’Europe [[M. Cacciari, Déclinaisons de l’Europe, trad. A. Valensi, Editions de l’Eclat, Grenoble, 1996. de Massimo Cacciari ne sont pas un livre de nostalgie nous plaçant, nous Européens, une fois encore et une fois de plus, face à notre destin du jour – le déclin d’Europe et ses figures. Il s’agit plutôt d’observations philosophiques sur ce qui arrive à ce que nous appelons Europe. Autrement dit, s’agissant de philosophie (peut-être même de poésie), les observations en question sont faites après coup, quand l’histoire a eu lieu. Comme telles, elles ne servent à rien ; elles sont inutiles. C’est ce qui les rend nécessaires et même obligatoires. La philosophie se manifeste ici comme spéculation, vision du inonde en retrait de lui afin d’en saisir le sens, peut-être en comprendre la forme. Disons le mot : la vérité. Or, rien n’est moins utile que le vrai. Le vrai (la vérité du philosophe qui voit le sens du monde à son achèvement) n’est pas de l’ordre de l’agir, et les actions qui réussissent dans le monde ne doivent pas leur succès à la vérité des maximes qui les fondent. Après tout, c’est là précisément ce que l’Europe, en particulier celle des modernes, enseigne : l’action est juste (et vraie) parce qu’elle réussit, non l’inverse. Aussi, du point de vite de l’intérêt immédiat, qu’il s’agisse de l’intérêt d’un seul ou de tous, la vérité du philosophe est sans effet. Et l’on n’a jamais vu un philosophe gouverner la cité – je dis bien gouverner, non pas administrer. En politique le vrai n’est pas fondateur, c’est pourquoi Socrate, malgré tout, se trompe en disant vrai : il n’y a pas de philosophe-roi, en réalité et soutenir qu’il doit y en avoir, c’est se condamner à la cigüe.
La liaison de la philosophie à la politique et à l’histoire tisse la méditation de Cacciari. Et cette méditation est proprement philosophique parce qu’elle n’ouvre pas sur une action possible, disons un « programme » : elle se limite à en annoncer la possibilité, éventuellement la nécessité. La philosophie, et, par elle, l’Europe elle-même, sont en parfaite synchronie dans la tension qu’il y a toujours et qu’il s’agit d’examiner en pensée entre le vrai et le réel. Réalité et vérité sont soeurs, soeurs ennemies. Le vrai que la philosophie vise à contempler ne permet pas au philosophe d’aller au-delà de cette contemplation même. Et le réel dans tout cela ? demandera-t-on. Le réel, c’est l’expérience vécue (ce n’est pas dire comprise) sur le continent, c’est le donné historique. Mais l’identification d’un tel donné, son élucidation relèvent d’une pragmatique, non de la vision du vrai. La réalité ne se gouverne pas selon le vrai, mais seulement selon le calcul ou, si l’on préfère, selon la rationalité. La vérité est d’un autre ordre, elle est d’ordre métaphysique. Le philosophe s’en occupe. Quant à la réalité, elle est de l’ordre de l’action. Et nous voici parvenus au lieu même où s’opère et se constate le déclin de l’Europe. Ce qu’on appelle Europe est le lieu de la « crise », si l’on entend par ce mot non le dysfonctionnement économique, social, politique, mais sa cause même : l’oubli de la métaphysique, l’oubli de la vérité. Il n’y a plus en Europe que de la réalité, du calcul rationnel. Du coup, il y a une hypothèse qu’il serait bon de prendre au sérieux, hypothèse que la philosophie (et c’est ce que fait Cacciari) seule peut formuler en ses propres termes l’Europe d’aujourd’hui, la riche Europe réelle dans laquelle nous vivons avec vingt ou vingt cinq millions de chômeurs officiels, cette Europe-là vit comme si elle avait perdu ou oublié la Grèce, celle d’Homère, d’Héraclite, de Platon. Mais pas seulement : elle a perdu (ou elle fait comme si) sa Méditerranée, son orient. Dans l’oubli de sa métaphysique – qui est l’oubli de son Nomos – Europe a perdu son esprit. Il ne reste que des ordinateurs qui calculent l’ordre, comme leur nom l’indique, et ordonnent le monde européen à ce qu’il n’est pas, l’économique. Au fond, tout se passe comme si, le communisme européen étant tombé à l’orient de l’Europe, son occident était devenu universellement marxiste (d’un marxisme à vrai dire sauvagement sommaire) en proclamant de fait que l’économique détermine tout : la conscience et le reste. Il ne reste, en fàit, depuis la chute du Mur, qu’une nation vraiment marxiste (à moins qu’elle ne l’ait toujours été), les Etat-Unis d’Amérique. Ultra-libérale et mondialisante, l’Amérique qui nous « globalise » comme disent les télévisions, enseigne et prouve que le monde est économique et rationnel. Nous voyons en Europe un spectacle très inouï pour des Européens: la vérité se retirer devant le marché. La politique se retire devant l’économique le monde, on vous l’avait bien dit, est déterminé en dernière instance par l’économie. Et l’Europe n’échappe pas à ce monde-là. Cependant, ce qui faisait la tradition d’Europe et son caractère irréductible est que ce qu’on appelait jusqu’à maintenant « le monde » était, que cela plaise ou non, une catégorie européenne. Je veux dire que l’Europe (Cacciari le rappelle) avait d’une certaine façon adopté la devise de Charles-Quint : « Plus oultre ». Il y avait là un dépassement de soi tel que l’Europe s’est portée en avant d’elle-même, au-delà de sa terre propre à travers les eaux. Partie de la Méditerranée, l’Europe existe comme Europe en sillonnant les océans et, par la circumnavigation de la planète, elle revint à soi-même, en sa mer et sur sa terre. Et cela créa ce qu’on appelle le monde. Qu’allaient donc chercher les Européens par-delà les eaux ? Ils y cherchaient la vérité sur eux-mêmes ce qui, dans pratiquement tous les cas, revenait à se découvrir en leur vérité. L’homme européen n’était pas loin d’être l’homme tout court. Aurait-on quelques doutes sur cette dernière affirmation, qu’il suffirait de l’écarter en examinant de quoi est fait l’homme des droits de l’homme. Quoi qu’il en soit, dire que l’Europe trouvait (ou cherchait) la vérité (ou sa propre vérité) dans l’autre et par lui, rencontré ailleurs, sur d’autres terres et d’autres mers, c’est revenir à sa nature propre. Si quelque chose existe dans le monde – et comme ce monde – portant le nom d’Europe, c’est bien ceci : une terre, surgie d’une mer, qui, pour être mise en présence de sa propre identité, cherche ailleurs l’autre absolu. L’Europe pense son occident en se distinguant, dans la guerre et dans la paix, de son autre, l’orient. Or, la mer européenne, la Méditerranée, ne baigne ni l’orient ni l’occident, pour la raison qu’elle les tient ensemble. Quand donc les Européens se cherchent, cherchent la vérité de leur être – car il y a des doutes raisonnables à ce sujet ! – ils se voient clans le regard de l’autre. La recherche de la vérité, la leur propre, est un trait, sinon le trait distinctif de l’Europe. La métaphysique antique, le christianisme (en particulier ce qu’il tient de l’hellénisme et ce qu’il doit à l’islam), les « lumières », sont les trois figures massives et visibles de cette Europe qui fut le inonde pendant de nombreux siècles. Aller au-delà de la réalité donnée de son être pour accéder à la vérité de celui-ci, telle est donc la signification de ce mot d’Europe. Tel est aussi le lieu de la crise qui se développe à notre époque parce qu’elle y apparaît visiblement : les Européens ne vont plus au-delà d’eux-mêmes ; ils se retirent de l’ailleurs et, par conséquent, du monde. La crise est profondément européenne en ce sens ; elle touche la vérité, elle vient du renoncement au vrai. Il ne subsiste qu’une réalité bizarre ; bizarre car, privée de référence au vrai, le réel en se présentant drapé dans les oripeaux de l’économie ne signe rien. L’économie est, dit-on, au poste de commande en dernière instance et, créant la pénurie et la misère pour une foule immense, littéralement innombrable, ne promet que des solutions économiques à ses propres désordres, que des réponses économiques aux questions… économiques. Dire que la crise est profondément européenne c’est dire qu’elle est proprement européenne, essentiellement européenne dans le sens où elle met en cause ce qui fait l’Europe même.’Disons-le mot : son identité. S’il existe une identité européenne, on la trouvera dans la philosophie, c’est-à-dire dans le souci de lier la vérité à la réalité, la métaphysique à l’historique. Mais on ne veut pas dire ici qu’il n’y a plus de livres de philosophie qui s’écrivent ! La philosophie (j’entends, précisément : la recherche de la vérité) peut bien mener une existence pour ainsi dire organique : c’est quand s’écrivent des livres de philosophie, mais que ceux-ci n’ont pas la recherche de la vérité pour objet. On observera la même chose, en temps de crise, en politique. Il y a bien des politiciens, mais peu ou pas de politiques, si l’on entend par là les princes nouveaux, les princes fondateurs, pour parler avec Machiavel. Il n’y a à cela rien d’étonnant s’il est admis une fois pour toutes que la politique suit l’économique dont elle se borne à mettre en place et garantir les conditions de bon fonctionnement. En résumé, c’est en écartant la vérité de la rationalité calculatrice du monde réel que la crise se développe. Il se peut que ce retrait de la métaphysique soit réel, justement. Il se peut encore qu’il soit durable, sinon définitif. Si c’est la cas, c’en en bel et bien fini de l’Europe comme lieu de recherche d’une vérité et d’inquiétude. A moins que, par ce retrait même, l’Europe ne soit, au contraire, en train de chercher les moyens d’un retour au vrai, d’une fondation, en imaginant les moyens qu’il serait nécessaire de mettre en oeuvre pour combler la place laissée vide. En d’autres termes, dans la crise et par elle, une liaison neuve, sinon nouvelle, de la politique et de la philosophie est à l’oeuvre dont l’objet, précisément, est l’Europe – au lieu et place des nations historiques. Tel est, au fond, le propos essentiel de Cacciari, qui n’est ni citoyen de Venise, ni d’Italie, niais d’Europe.
Le projet – appelons-le plutôt idée régulatrice ou si l’on préfère utopie fondatrice – d’une res publica européenne (expression à laquelle Cacciari ne recourt pas) n’est pas absolument vain et arbitraire. C’est au contraire le seul projet réaliste existant en Europe et pour l’Europe, car il est dépassement de l’illusion du marché (unique ou non-unique). Dans l’idée de république d’Europe, l’Europe retrouve sa vérité : le lien de la politique et de la philosophie. Ce n’est pas parce que les augures sont aujourd’hui ordonnés au calcul que la pensée d’un inonde n’est pas à l’ordre du jour. Et si le monde tel qu’il existe est ordonné au calcul, rien ne dit que la pensée ne soit pas, elle, ordonnée au vrai. C’est dans cette ordination de l’esprit au vrai que réside le secret ressort d’Europe. Mais je n’affirmerai pas qu’un tel ressort ne soit point brisé, car il peut l’être aujourd’hui, comme il l’a été tant de fois. La brisure n’est pas celle de la « crise » que nous vivons, et de son ennui. Elle vient plutôt, il me semble, de la dernière guerre mondiale et de son après-guerre. Quoi qu’il en soit de son lieu, si la brisure est e ective au point de constituer à elle seule tout le réel, le suicide d’Europe devra alors être considéré avec sérieux et, avec lui, nos idées régulatrices, nos utopies et, à vrai dire, notre liberté.