Écologie et technologie

Le XVIIIe siècle, siècle des Lumières, a diffusé en Occident l’idée que la science et la technologie, comme la propriété privée et l’économie de marché, déterminent deux possibilités, l’une, la libération par rapport aux dangers et aux dévastations d’une nature inconnue et contrôlable, et l’autre, la liberté de pouvoir transformer la nature de façon rationnelle, et ainsi d’assurer la “richesse des nations”. La science et la nature permettraient à l’homme de contrôler la nature plutôt que d’en subir le contrôle. Le corollaire de cette façon de poser la question est le suivant : quand les mystères de la nature cèdent devant les raisons de la science et la rationalité du capital, la vie des êtres humains n’est plus soumise à la discipline du dur et triste labeur. Marx lui-même avait épousé l’idée de progrès et pour cette raison a été considéré comme le “véritable héros des Lumières”.

Cette vision a été critiquée par Lukacs, Bloch et Marcuse, selon lesquels au contraire science et technologie se sont transformées, d’instruments d’émancipation qu’elles étaient, en instruments de répression. L’optimisme des philosophes des Lumières à propos de la science et de la technologie a été mis en cause également par les écologistes radicaux, par les tenants de l’économie politique, par d’autres encore ; pour eux, s’il est vrai que l’avenir du travail et de la nature dépend de l’avenir de la technologie, il est également vrai que la technologie capitaliste est essentiellement, sinon exclusivement, une force de destruction. Dans cette vision critique, la technologie capitaliste est loin d’avoir libéré la race humaine des forces aveugles de la nature et de la nécessité d’un dur travail. Au contraire, elle a détruit la nature et alourdi – et non allégé – le fardeau de l’humanité. Les armes et l’énergie nucléaires, toutes sortes de déchets toxiques chimiques, les biotechnologies, la croissance exponentielle de la combustion du charbon fossile et d’autres technologies dangereuses menacent la vie même à l’échelle planétaire. La robotique, les ordinateurs, les machines à contrôle numérique, les satellites de communication, les technologies des nouveaux matériaux, les “révolutions vertes” et autres – qui diminuent le travail socialement nécessaire – sont une menace pour les conditions de travail : ils créent le chômage et le sous-emploi, une inégalité croissante, la pauvreté et la misère sur une grande partie du globe.

La science et la technologie, naguère universellement considérées comme des éléments positifs, ont ainsi perdu leur prétendue immunité et ont été mises en accusation. Toujours plus fréquemment, la science et la technologie sont considérées comme des facteurs contradictoires, qui créent plus de problèmes à la nature et à la société qu’ils n’en résolvent. La hiérarchie des sciences, créée par la politique, a donné plus d’importance aux secteurs des sciences qui entraînent la destruction de la nature qu’à celles qui permettraient d’acquérir une connaissance systématique de ces destructions. L’agriculture écologique, la biologie de la conservation, l’épidémiologie, l’écologie historique, la géographie culturelle, l’économie écologique, l’économie politique et la théorie critique sociale sont, avec d’autres, des disciplines scientifiques indispensables pour guérir la nature, alors qu’elles ne disposent ni de fonds pour la recherche ni de personnel adéquat. Alors qu’un scepticisme grandissant émerge de la presse spécialisée, sur les capacités de la science et de la technologie à résoudre le “problème”, les spécialistes de l’environnement les plus réputés et pratiquement tous les responsables des gouvernements et des grandes entreprises continuent de croire à la possibilité d’une solution “technologique” aux problèmes économiques et écologiques globaux. L’exemple le plus important est le fameux Rapport Brudtland, selon lequel il existerait bien une solution technologique pour sauver l’environnement, vaincre la pauvreté et maintenir la croissance économique[[World Commission on Environnent and Development, Our Common, Oxford University Press, 1987..

Les nouveaux mouvements sociaux mettent aussi aujourd’hui en doute l’efficacité de la technologie moderne, ainsi que les bases et les applications de la science occidentale. Dans le monde entier, les mouvements sociaux – au nom de la production propre – cherchent à éliminer les technologies dangereuses, à éviter l’introduction de nouvelles technologies potentiellement dangereuses, à développer des technologies alternatives et à dédommager les victimes des technologies anciennes[[Voir Anil K. Gupta, “Survival under Stress in South Asia : A Socioecological Perspective on Farmer Risk Adjustment and Innovations ; Vinod Vyasulu, “On Choosing Environmentally Sound and Self-reliant Technologies.: Reflections on Indian Experience” ; Richard Levins, “The Struggle for Ecological Agriculture in Cuba, Cns Usa, n. 5, ott. 1990. Sur ce terrain travaille aux États-Unis une Campagne pour une technologie responsable, à laquelle participent la Campagne contre les déchets toxiques, Greenpeace, le Projet pour le Sud-Est, le Projet Eaux propres, les Amis de la terre, le Syndicat des télécommunications et bien d’autres organisations. Chellis Glendinning (auteur de When technology wounds : the human consequences of progress, New York, Morrow 1990) cherche aujourd’hui à organiser le combat de groupes comme l’Association nationale des survivants aux radiations atomiques, et d’autres (New Options, n. 67, 28 mars 1990).. Les nouveaux mouvements sociaux agissent soit de l’intérieur soit à l’extérieur des actuelles structures de pouvoir, et, parfois, se comportent comme s’il existait déjà une société alternative. La question posée, plus ou moins ouvertement, est partout la même, à savoir “le contrôle social de la technologie” (Barry Commoner) ou “le processus décisionnel au niveau de la base” (Mary Clark)[[Barry Commoner, Making Peace with the Planet, New York, Pantheon Books, 1990. Mary Clark, Arianne’s Thread, Basing-stoke, Macmillan, 1989..

Pour affronter le problème des effets humains et écologiques de la technologie, il faut préciser synthétiquement quelles sont ses fonctions dans le capitalisme moderne. La tâche est complexe, dans la mesure où la technologie possède des significations et des fonctions spécifiques, politiques, idéologiques et économiques[[Langdon Winner observe avec justesse que “toute notre vie est toujours plus traversée par la technologie. Il n’est plus possible de séparer la société de la technologie, ni la politique de la technologie, ni la culture de la technologie. La vie autour de nous est largement influencée par les choix concernant la nature et les buts assignés à la technologie (New Options, cit. voir aussi Whale and the reactor : a search of limits in an age of high technology, Chicago Press, 1986). La nature et les buts de la technologie sont en partie déterminés aussi par la société, la politique et l’économie. Ainsi, les technologies de transport et de télécommunications – qui opèrent soit en termes d’organisation du capital soit en termes de réalisation de la valeur – sont déterminées par des facteurs culturels, politiques et sociaux, qu’elles déterminent à leur tour.. Elle est d’autant plus complexe que toute – ou presque – la littérature écologique et environnementaliste consacrée à la technologie en propose une version simpliste et partielle.

Le rôle économique le plus important de la technologie est de maximaliser la productivité par unité de temps de travail. L’augmentation de la productivité du travail diminue les coûts de production des biens de consommation, ou réduit le temps de travail socialement nécessaire, et – toutes conditions égales par ailleurs – augmente le taux d’exploitation du travail, le taux de profit et celui de l’accumulation.

Les technologies de production, de plus, varient en fonction des phases d’expansion des marchés, de stagnation et de contraction de la demande. Dans les phases d’expansion, les nouvelles technologies tendent à favoriser l’augmentation de la production, tandis que, dans les phases de stagnation, elles tendent à la diminution des coûts. Les effets de la technologie sur la nature varient donc en fonction de ce cycle, en relation avec les changements de nature correspondants de l’innovation technologique. Les effets des technologies existantes varient eux-mêmes selon que l’on se trouve dans une phase d’expansion économique ou de récession : en période de cession, la production totale chute et par là même – toutes choses égales par ailleurs – la pollution diminue aussi globalement. Mais dans les phases négatives du cycle, on assiste aussi à une baisse des coûts, ce qui tend à faire croître la pollution par unité de production, et donc la pollution totale[[A propos d’une question analogue, David Peerla écrit : “Les mouvements de protection de l’environnement se proposent de réduire la quantité de déchets toxiques que rejettent les papeteries et, partant, la quantité par produit unitaire ? Dans les phases d’expansion, cela devient impossible puisque la production totale augmente, ce qui entraîne une augmentation globale des déchets toxiques. Les déchets d’une papeterie ne dépendent donc pas seulement des normes définies par la loi, mais aussi du fait que l’économie soit en phase d’expansion ou de récession. Il ne suffit donc pas aux mouvements de protection de chercher à faire baisser les normes. Il leur faut prendre en considération – ce qu’ils font d’ailleurs aujourd’hui – la nécessité de modifier le processus même de production. D’où la demande d’un niveau zéro de la production de déchets, et de ce que for appelle la production “propre”..

Le mécanisme économique par lequel le changement des technologies productives ou le soi-disant processus d’innovation technologique fait croître la productivité et les profits est assez complexe. Quand certains capitalistes introduisent des technologies qui réduisent les coûts (ou qui augmentent la productivité), il semble qu’ils parviennent à obtenir une augmentation des profits. Puisqu’ils arrivent à produire à des coûts inférieurs à ceux de leurs concurrents, il est assez probable qu’ils enregistrent un rapport plus élevé entre les rentrées et les coûts. Cependant ces rentrées ne sont pas des profits, mais plutôt une forme particulière de rente économique, appelée précisément rente technologique. Ce sont des revenus dont seuls profitent les capitalistes puisqu’ils disposent d’une ressource importante dont manquent alors leurs concurrents.

Cependant, certains capitalistes s’empresseront de se refaire en introduisant à leur tour de nouvelles technologies, tandis que d’autres chercheront à imiter les innovateurs, sous peine de mort économique. Quand les concurrents introduisent les mêmes innovations ou d’autres plus avancées, la rente technologique disparaît : ce qui aboutit à une baisse générale des coûts et les capitalistes qui avaient innové les premiers perdent alors leurs soi-disant profits. Tous les capitalistes qui produisent la même chose peuvent alors le faire à des coûts inférieurs, et la productivité augmente de façon générale dans l’ensemble de cette branche industrielle. Si l’innovation est limitée à une industrie particulière de biens de consommation, la réduction des coûts de production du “panier” de ces biens (c’est-à-dire du travail socialement nécessaire) sera limitée. Si par contre l’innovation concerne une industrie de biens d’investissement, qui fournit en machines-outils une large gamme d’industries de consommation, la réduction des coûts de production du panier moyen de la ménagère sera importante. Dans ce deuxième cas, les salaires monétaires peuvent être réduits sans incidence négative sur le niveau de vie des travailleurs. Dans certains cas, peuvent augmenter aussi bien les produits que les salaires. La redistribution entre capital et travail de la “plus-value relative”, selon l’expression de Marx, dépend de maints facteurs dont l’essentiel est l’importance que revêt la lutte pour les salaires, la durée et les conditions du travail. Dans les années cinquante et soixante par exemple, les travailleurs – dans les pays développés capitalistes – ont profité des augmentations de productivité à peu près autant que les détenteurs du capital. Dans les années quatre-vingt par contre, aux États-Unis, les augmentations de productivité ont été complètement confisquées par le capital sous forme d’intérêts, de rentes et de profits.

La deuxième fonction économique du changement technologique est de réduire les coûts des matières premières et sources d’énergie et/ou d’augmenter l’efficacité d’utilisation de celles qui existent. Le premier cas peut être illustré par les nouvelles techniques d’extraction minière, le deuxième par une utilisation beaucoup plus efficace des combustibles fossiles aux États-Unis, à la fin des années soixante-dix et dans les années quatre-vingt, à la suite des crises pétrolières de 1974 et 1979.

La troisième fonction économique de la technologie capitaliste est de créer de nouveaux biens de consommation, en substitution éventuellement de ceux qui existent, de manière à développer les potentialités de marché. Quand les technologies sont destinées à créer de nouveaux biens de consommation, ou à améliorer ceux qui existent – les autres facteurs étant identiques – le temps de circulation du capital se réduit et le taux de profit augmente. En conclusion, les nouvelles technologies de production et d’extraction des matières premières augmentent les profits potentiels, mais seule l’innovation dans le domaine des biens de consommation permet au capital de réaliser ces profits potentiels sur le marché.

Ces trois fonctions économiques du changement technologique sont étroitement liées aux fonctions et aux significations politiques et sociales de la technologie. Dans la “société technologique” moderne, basée sur un système avancé de communications, la “rationalité instrumentale” est devenue universelle et la technologie elle-même est aliénée[[Andrew Feenberg, “The Critical Theory of Technology” et Robert Marotto, “Subtexts of Solar : Community and Conservation in the Solar Capital”, Cns Usa, n. 5, oct. 1990.. Les interrelations entre les différentes significations économiques, politiques et sociales de la technologie sont très complexes, d’autant plus qu’il n’existe encore aucun positionnement théorique satisfaisant de l’ensemble de la question.

Dans ce cas cependant, certains points théoriques importants gardent toute leur valeur. Dans la production capitaliste, deux processus opèrent simultanément, le premier concerne la production de la valeur d’usage, le deuxième celle de la valeur d’échange. Le premier est le “processus de travail”, c’est-à-dire le rapport entre travailleurs, techniciens, ou autres personnes engagées dans la production directe, et les matières premières fournies par la nature. Les exemples vont de la récolte des céréales au travail des métaux ou à la mise en bouteille du lait. Le second processus est celui de la valorisation, c’est-à-dire le rapport social au cours duquel le capital extrait des travailleurs la plus-value. En d’autres termes, à travers le processus de production, on fabrique des marchandises à partir d’éléments fournis par la nature, et en même temps, les capitalistes s’approprient la plus-value, produite par les travailleurs.

La production de la plus-value et sa récupération par le capital présupposent que le management du capital soit en état de discipliner et de contrôler la force de travail. Mais les systèmes de discipline et de contrôle varient considérablement en fonction de la dimension et de la professionnalité de la force de travail, du type d’industrie et de bien d’autres facteurs. Dans tous les lieux de travail pourtant on peut faire la même constatation : d’un côté, la technologie sert à produire de la richesse à travers la spécialisation et la division du travail, en d’autres termes, elle produit donc une forme particulière de coopération technique entre travailleurs et techniciens. De l’autre, elle divise les travailleurs et les techniciens, permettant ainsi au capital de dominer la force de travail, précisément par le biais de la “spécialisation” entendue comme instrument de division et de contrôle. La production capitaliste présuppose en fait la division et la spécialisation des travailleurs, et pas seulement celle du travail[[Ce double processus est toujours contradictoire. Par exemple, David Noble (Forces of production : a social history on industrial automation, New York, Knopf 1984) a prouvé que la technologie la plus efficace, dans le domaine des machines à contrôle numérique, a été écartée parce qu’on lui a préféré une technologie qui – d’après les Chefs – était plus “sûre” du point de vue du contrôle des travailleurs.. La technologie capitaliste a pour but non seulement donc de coordonner et de contrôler la production, mais aussi la classe des producteurs.

L’histoire ne s’est jamais préoccupée de décrire comment ceux qui décident et qui possèdent les instruments de la science ont utilisé l’innovation pour dominer les travailleurs, ou pour produire le surplus des richesses (?). Pendant ce temps, le capital a pu, sans être dérangé, s’attacher à transférer au management une part de contrôle de plus en plus large sur la production, dans l’intention de séparer la prise de décision concernant la production de celle concernant sa mise en œuvre, et de diviser travail manuel et travail intellectuel, travailleurs manuels et travailleurs intellectuels[[Le texte classique, à ce sujet, est celui de Harry Braverman, Labor and monopoly capital : the degradation of work in the twentieth century, New York, Monthly Review Press, 1974. Ces dernières années, bien d’autres études du processus et des rapports de travail ont souligné l’importance des idéologies de management pour le contrôle du travail (Michael Burawoy, Manufacturing consent, changes in the Labor process under Monopoly capitalism, Chicago, University of Chicago Press, 1979 : Richard Edwards, Contested terrain : the transformation of the work place in the twentieth century, New York, Basik Books, 1979 : James O’Connor, Accumulation crisis, Oxford, Basil Blackwell, 1984, cap. 5..

Les travailleurs et les syndicats, les populations locales et les écologistes, et tous ceux qui s’intéressent aux conséquences sur l’homme et l’environnement des procédés et des produits du système capitaliste, se sont battus contre le monopole du pouvoir du capital sur la production et sur les classes qui produisent. Ces luttes ont eu des résultats divers selon les facteurs politiques, économiques et sociaux concernés. Pour prendre deux cas extrêmes, en Suède les lois de codétermination[[Sur cette thématique, le travail le plus connu demeure celui de Harry Braverman, The closing circle : Nature, Man, Technology, New York, Alfred Knopf, 1971. Le problème des “coûts sociaux” et celui de la technologie sont en réalité liés, mais peuvent être traités séparément d’un point de vue conceptuel, comme nous le faisons dans cet article. Voir à ce sujet Frank Beckenbach, “Social coûts in Modern capitalism”, Cns Usa, n. 3, nov. 1989. permettent aux travailleurs de donner leur avis sur l’introduction de nouvelles technologies, et les pouvoirs locaux contrôlent les quantités de phosphore et d’hydrogène contenues dans les produits de la pêche et de l’agriculture. Au Nigeria au contraire, les travailleurs et les populations ne sont pas en mesure de donner leur avis sur les procédés et sur les technologies de production, sur les produits polluants ni plus généralement sur les conditions de production.

Ce résumé sommaire de la façon dont la technologie influe sur les rapports sociaux et vice-versa devrait faire réfléchir ceux qui expliquent le changement technologique de façon partielle, ou se contentent de le voir en termes purement économiques, sociaux ou politiques ainsi que ceux qui soutiennent simplement que la technologie capitaliste est dangereuse en soi ou le contraire. Ce qu’il faut se demander c’est si une technologie donnée est dangereuse pour la vie sous toutes ses formes et pour le genre humain en général, parce que notre planète ne peut admettre l’exploitation des ressources au-delà d’un certain seuil, ni absorber plus d’une certaine quantité de déchets toxiques : ou si les technologies sont destructrices en fonction du niveau de production parce qu’elles altèrent le comportement et la nature de l’homme, en en compromettant l’existence. De telles interrogations mettent en évidence la difficulté de “conceptualiser” le problème technologique : les incertitudes techniques et sociales du processus de production rendent problématiques les recherches et les théories avancées en la matière[[Martin O’Connor, “Codependency and Indeterminacry : A Critique of the Theory of Productions”, Cns Usa, n. 3, nov. 1989..

Ce que l’on ne peut cependant mettre en doute c’est que la nature soit le point de départ du capital, mais pas forcément son point de retour : la nature est source de richesse pour le capital et réceptacle de ses déchets[[Michael Lebowitz, “The General and the Specific in Marx’s Theory of Crisis”, Studies in Political Economy, n. 7, hiver 1982, JeanPaul Deléage, “Eco-Marxist Critique of Political Economy”, Cns Usa, n. 3, nov. 1989.. Le capital prend dans l’environnement “les éléments naturels du capital”, pour reprendre les termes de Max, et lui restitue ses déchets, c’est-à-dire “un mélange de produits indésirables”, pour reprendre le vocabulaire de l’économie courante.

Aucune raison ne permet donc en principe d’attendre des technologies productives qu’elles respectent les règles de l’écologie, à moins que certains capitalistes ou certaines industries n’y trouvent profit, ou n’y soient obligés par la pression des mouvements écologistes et une législation de l’environnement. Le capital réduira ses déchets, les recyclera, fera une utilisation plus économe de l’énergie, protégera la qualité du sol et des forêts et ainsi de suite, s’il en retire un bénéfice ; sinon, il s’abstiendra. Depuis le début du capitalisme industriel, les technologies ont été choisies en fonction de leurs effets sur les ventes et non sur l’environnement. Il y a deux cents ans, la machine à vapeur inventée par Watt rendit possible la révolution industrielle en permettant d’utiliser avec efficacité le charbon doux, à haute teneur en sulfure bitumineux qui, justement pour cette raison, fut à l’origine d’une pollution terrible. Aujourd’hui, sont largement utilisés dans la production des produits chimiques qui n’existent pas dans la nature et qui détruisent des formes de vie importantes ; ils continueront à l’être sauf interdiction légale. La santé des travailleurs et la sécurité sur les postes de travail continueront à être en danger, sauf si les travailleurs et les populations se mobilisent contre les entreprises coupables de pollution.

Les combats des écologistes et la législation de l’environnement contribuent aussi à définir les technologies et les procédés de production. Les mouvements sociaux qui se fixent l’objectif de faire proscrire les technologies dangereuses, de prévenir l’introduction d’autres qui le sont en puissance et de développer des technologies alternatives respectueuses de l’écologie sont parties intégrantes des technologies et des procédés de production effectivement existants. Revenons donc maintenant au thème des luttes sociales et des luttes de classe, qui permettent de comprendre quelles sont les technologies effectivement utilisées par le capital, et quels en sont les effets sur les personnes et sur la nature.

La technologie est moins responsable que la façon dont le capital organise son utilisation sur le poste de travail, lieu où prend corps la domination sur le travail et la production de la plus value et du profit. Une étude de l’industrie mexicaine démontre par exemple que l’exploitation biologique et psychologique des travailleurs ne dépend pas de la technologie, mais de la nature capitaliste des rapports de travail[[Asa Cristina Laurell e Margarita Marquez, El desgaste obrero en Mexico : proceso de producion y salud, Mexico D.F., Ediciones Era, 1983.. En Californie, la pioche à manche court avait abîmé la colonne vertébrale des travailleurs, or les enquêtes ont montré que cette technologie agricole n’avait pas d’utilité véritable dans la production, mais était en fait un instrument de contrôle des travailleurs[[Douglas Murray, “The Abolition of El Cortito, the Short Handled Hoe : A Case in Social and State Policy in California Agriculture”, Social Problems, 30 octobre 1982.. La chaîne de montage est un autre exemple significatif : la pénibilité du travail dépend moins de la chaîne elle-même que de l’hyper-spécialisation et du morcellement des fonctions assignées aux ouvriers à la chaîne, du rythme trop rapide, du niveau de bruit trop élevé, qui empêche les travailleurs de parler entre eux, donc de facteurs qui s’inscrivent dans les rapports capitalistes de production. Dans la production pétrochimique également, une des plus dangereuses, la technologie est utilisée comme instrument de contrôle du travail : l’explication traditionnelle est que le développement rapide de la pétrochimie et le remplacement de produits en métal par d’autres en plastique dépendent de la disponibilité d’énergie à bas prix, du niveau de salaires plus élevés et de la possibilité technique de remplacer des matières premières rares par des produits synthétiques. Les plastiques sont légers, durent longtemps, sont flexibles et peuvent être combinés de façons variées, donnant ainsi naissance à une vaste gamme de produits et de matériaux aux caractéristiques physiques et chimiques nombreuses. Mais ils ont également un autre caractère : ils ne requièrent pas de travailleurs pour mettre en oeuvre les matériaux nécessaires au produit final. La pétrochimie est un cycle continu et libère donc le capital de sa dépendance matérielle et psychologique vis-à-vis des travailleurs. D’une certaine façon, la chimie et le plastique se sont diffusés aussi parce que les ouvriers de la métallurgie étaient (et sont) partout les mieux organisés et les plus combatifs de la classe ouvrière. Ainsi, les technologies de la chimie et du plastique ne sont pas seulement des instruments de production au sens technique, mais aussi des instruments de contrôle du travail.

Au niveau le plus haut du pouvoir économique et politique se situe la technologie nucléaire, la plus dangereuse de toutes. Elle sert non seulement “à maintenir les décisions dans les mains des donneurs de travail et de leurs experts”, mais aussi “à centraliser toujours plus le contrôle sur les décisions d’investissements et de production… et à garantir un consumérisme passif”[[B. Martin, “Soft Energy, Hard Politics”, Undercurrents, n. 27, avril-mai 1978, cité par Francis Sandbach, Environment, Ideology and Policy, Montclair New Jersey, Allanheld, Osmun, 1980.. Dans le capitalisme moderne, les technologies très consommatrices de capital – comme le nucléaire – sont généralement plus nocives sur le plan écologique que celles qui sont plus consommatrices de main-d’œuvre et c’est à elles que va d’ordinaire la préférence car elles permettent au capital un contrôle plus direct de la force de travail. Indirectement, la technologie nucléaire a été utilisée à des fins de sûreté nationale, comme instrument de contrôle de la politique. La composante technique du capital tend ainsi à croître pour des raisons non seulement économiques mais aussi sociales et politiques. Qui met en question des technologies comme le nucléaire met donc en question le droit de l’État et des entreprises à construire et à faire fonctionner des équipements qui attentent à la vie sous toutes ses formes. Les mouvements antinucléaires refusent ouvertement et implicitement au capital le droit de centraliser le contrôle de la production et de la distribution de l’énergie, ainsi que de mettre la main sur les stratégies d’investissement et d’exportations.

Les technologies des biens de consommation et leurs effets sur la vie de la planète posent sur le plan théorique des questions différentes mais très proches. Comme les technologies de production, ces technologies de biens de consommation ou de produits innovants ont des fonctions et des significations à la fois économiques, politiques et sociales. La forme marchande de satisfaction des besoins, comme la forme salariée du travail, est à la base de la société de consommation et est elle-même étroitement inscrite dans les institutions capitalistes et dans la conscience collective[[William Leiss, The Limits to Satisfaction, Toronto Press, 1976.. Comme pour les technologies de production, il est en outre difficile de dire a priori si certains produits nouveaux seront plus ou moins nocifs sur le plan de l’écologie, comparés à ceux qui existent ou ont existé. On peut toutefois retenir un principe général qui aide à clarifier cette question : les causes économiques et les conséquences écologiques de la composition de la demande ou du panier de la ménagère dans une famille moyenne d’une part, et de l’autre, les causes et conséquences des dépenses de consommation totales et le taux de croissance des dépenses de consommation sont absolument différentes.

La composition de la demande de biens non durables est relativement flexible. Ainsi, le souci des consommateurs pour l’environnement favorise la production et la vente de produits fabriqués avec du papier recyclé, les bouteilles consignées, les produits organiques et autres produits “verts”. La composition de la demande de biens durables, à l’inverse, est absolument rigide. II est relativement facile d’augmenter les ventes de produits sans ingrédients chimiques, alors qu’aucun réfrigérateur sans chlorofluorocarbure n’a encore été fabriqué[[La course aux produits “écologiquement sains” est aujourd’hui en plein développement, soutenue par environ les trois quarts des consommateurs américains, d’après les plus récentes études de marché. La division Fréon de DuPont, qui avait contribué dans le passé à détruire la couche d’ozone avec ses Chc, fait actuellement des projets d’usines pour produire des réfrigérateurs propres, qui ne rejettent pas de chlorine. Quand les réfrigérateurs sans Chc, les automobiles électriques, les machines à laver et à sécher à faible consommation d’énergie, etc., seront arrivés sur le marché, le faible taux de croissance de la demande de biens de consommation subira une brusque envolée, redonnant une actualité – peut-être – au modèle fordien d’accumulation.. Les fabricants d’automobiles, pour leur part, n’acceptent pas de passer de la production de voitures polluantes à celle de voitures propres, à moins que les milliards nécessaires à de nouveaux investissements ne soient déduits de leurs impôts. La demande de voitures est de plus déterminée par un marché du travail géographiquement complexe, qui sépare physiquement le lieu de travail, le lieu de résidence et celui du temps libre[[Beckenbach, op. cit., chapitre VI.. Enfin, l’automobile joue un rôle important dans la reproduction de l’individualisme comme valeur sociale dominante[[James O’Connor, op. cit..

Le rapport entre le montant total des dépenses de consommation et la croissance de la demande d’une part, et la pollution et l’épuisement des ressources de l’autre est défini par les choix individuels de consommation (même s’ils sont limités). Les salaires, le montant total des rétributions et le taux de croissance du revenu destiné à la consommation constituent la variable essentielle. Étant donné que la production capitaliste cherche à maximaliser la production par heure de travail, le travail vivant est chassé de la production, ce qui tend à réduire les salaires et les rétributions totales. En d’autres termes, la maximalisation de la productivité du travail augmente la capacité du capital à réaliser une plus-value et en même temps réduit sa capacité à réaliser cette plus-value sur les marchés à la consommation. La question de l’expansion des marchés devient donc cruciale pour la survie de l’entreprise et du système capitaliste dans son ensemble. Chaque capitaliste cherche donc à vendre les produits de consommation le plus vite possible, afin de réduire le temps de circulation du capital par tous les moyens possibles et imaginables, et c’est l’origine de la société de consommation transversale.

Le problème se complique ensuite, dans la mesure où la plus grande partie des productions des grandes sociétés multinationales passent par des centaines de milliers de fournisseurs locaux, qui fabriquent de nombreux produits de consommation dans des usines spécialisées, situées dans différents pays. Les multinationales – qui représentent aujourd’hui la forme la plus élaborée du capital – sont promises à durer, et par conséquent en mesure de faire des plans pour le futur: elles peuvent retirer du marché de vieux produits qui se vendent mal et y lancer de nouveaux produits. C’est ainsi que les articles d’habillement, les conserves alimentaires, de nombreux produits électroniques ménagers ont souvent une existence physique et culturelle très brève. L’obsolescence physique intrinsèque des biens de consommation fait rapidement augmenter la demande de substitution de ce type de produits. L’obsolescence culturelle intrinsèque à ces biens dérive en revanche non seulement de la nécessité d’élargir le marché, mais aussi d’un système de concurrence de “status” qui limite la production de masse et impose des changements de modèles les plus fréquents possibles. La demande de substitution est donc alimentée moins par l’usure matérielle normale que par la “détérioration culturelle”. Les changements de style, de mode et de modèles nécessitent eux aussi de nouvelles technologies publicitaires, tels les matériels de graphisme et d’édition. Quand le capital n’arrive pas à créer une obsolescence artificielle pour ses produits, ou à substituer des produits coûteux et complexes à d’autres plus simples et bon marché, il cherche à vendre de vieux produits sous un habillage nouveau qui fait appel à une plus grande dépense de ressources naturelles et entraîne un surcroît de pollution et de déchets toxiques[[Allan Shnaiberg, The Environment : From Surplus to Scarsity, New York, Oxford University Press, 1980, p. 189.. En conclusion, quel que soit le niveau de “vert” dans un produit, il existe dans le capitalisme une tendance intrinsèque à la croissance de la consommation, avec tout ce que cela entraîne comme effets secondaires inévitables ; cette croissance est financée par un système de crédit toujours plus étendu, fragile et compliqué, et par un gigantesque “effort de vente”, pour reprendre l’expression inventée par Baran et Sweezy, il y a vingt-cinq ans.

Les réflexions théoriques précédentes suggèrent que la technologie de la production et de la consommation capitalistes – et pas seulement les rapports de travail et de pouvoir sur le lieu de travail, sur le territoire et dans la société en général – sont souvent nocives pour la vie sous toutes ses formes. Les fameux comptes rendus de Barry Commoner sur l’introduction et l’utilisation, dans la production et la consommation, de technologies anti-écologiques ont au moins établi une relation empirique claire entre la science et la technologie modernes et les crises écologiques[[Barry Commoner, op. cit.. Il s’ensuit que les technologies qui semblent favoriser la production de valeur et de plus-value peuvent se nier elles-mêmes, dans la mesure où leurs effets destructeurs sur la nature peuvent entraîner une augmentation des coûts de production et provoquer des crises économiques – sans parler de la possibilité que se développe l’opposition politique et sociale aux rapports de propriété et de production dominants[[James O’Connor, Cns Usa, n° 1, automne 1988. David Peerla écrit à ce propos : “L’innovation technologique ne peut réduire le temps de travail socialement nécessaire que pour une brève durée, celle qui est nécessaire pour amortir complètement l’investissement nécessaire à la construction d’une papeterie. Mais les conséquences écologiques du processus de production peuvent entraîner une augmentation du temps de travail socialement nécessaire, si on considère l’ensemble du travail social nécessaire à la reproduction du travail mis en oeuvre dans le processus de production et dans la reconstitution de la nature, comme par exemple la dépollution des rivières. Le travail socialement nécessaire pour reconstituer les conditions de production est donc, en longue période, une barrière à l’accumulation.” Cependant “le problème est que nous ne savons pas ce qu’implique la production propre du point de vue du travail socialement nécessaire, et qui plus est, du point de vue du processus de travail. La production propre demande-t-elle davantage de capital ? Est-il plus facile de discipliner le travail dans un processus de production propre ? Telles sont les questions que devraient se poser les mouvements de défense de l’environnement… “. Bien des données empiriques confortent la thèse que le capital sape lui-même ses propres fondements en détruisant ses conditions de production mêmes, ainsi que le démontre l’impact écologique de la voiture sur les conditions de production et de profit dans la vieille ; les effets nocifs des pluies acides sur les profits de l’industrie du tourisme et des industries annexes ; le “cercle vicieux” des pesticides dans l’agriculture qui réduit les profits sans compter la pollution des sols[[Sean Swezy and Daniel Faber “Disarticulated Accumulation, Agroexport and Ecological Crisis in Nicaragua : The Case of Cotton”, Cns Usa, n° 1, automne 1988. ; l’utilisation de la batteuse mécanique (qui érode le sol et réduit la productivité des forêts). On pourrait multiplier à l’infini ces quelques exemples.

Le fait que les rapports de production capitaliste tendent à être autodestructeurs, puisque le type de technologie utilisé et la façon dont elle l’est détruisent les conditions naturelles et les autres conditions de la production, aide à comprendre pourquoi le capitalisme mondial est entré dans une longue phase de restructuration, tant du capital que de la nature. Les technologies destinées à réduire les résidus toxiques, les panneaux solaires, l’utilisation intégrée des pesticides dans l’agriculture, les nouvelles techniques de gestion des forêts, les insecticides organiques sont quelques-unes des nouvelles technologies qui commencent à trouver une place dans les programmes politiques et économiques, à côté de changements radicaux des cycles du capital global.

La crise écologique et économique actuelle ne correspond pas seulement à une période de restructuration capitaliste mais est aussi l’occasion de grandes transformations sociales. Comme nous l’indiquions plus haut, les mouvements sociaux ont mis très fortement en question tous les aspects de la science et de la technologie modernes. La tâche qu’ils se sont assignée est considérable, car elle joue un rôle central dans la domination du travail et de la société et dans l’accumulation du capital. Dans ces conditions, est démocratique et révolutionnaire toute forme d’auto-organisation et de gestion de la production par les travailleurs, les techniciens, les consommateurs et les populations locales, qui se propose de remplacer les technologies destructrices de l’homme et de l’écologie par de nouvelles technologies et par une organisation sociale qui favorise la vie sous toutes ses formes. La raison en est, nous l’avons vu, que les technologies capitalistes de production et de consommation cherchent plus ou moins ouvertement à réprimer les initiatives et les interventions autonomes des travailleurs, des consommateurs et des populations. La technologie, qui divise les travailleurs, les populations, les territoires et les pays, est comme une forteresse, dans laquelle se barricade le capital. Puisque presque toutes les technologies existantes fonctionnent moins pour combattre que pour prévenir les formes populaires d’auto-organisation sociale, et que les choix technologiques définissent tellement la société telle qu’elle apparaît à tant d’entre nous, “la démocratie… n’existe que quand elle réussit à remettre la technologie sous le contrôle populaire”[[John S. Dryzek, “The Environmental Politics of the Good Society”, meetings Apsa, San Francisco, 30 août 1990.. En termes simples, toute attaque contre cette technologie est une attaque contre la propriété, la richesse et le pouvoir du capital. Comme le dit Francis Sandbach, “l’élimination des technologies indésirables est impossible sans lutter contre le capitalisme”[[Sandbach, op. cit., p. 143 ; Vyasulu, op. cit.. Les mouvements en faveur dés technologies alternatives, quel qu’en soit le type, doivent se proposer ce but. Cependant il y a un grand risque que ceux-ci soient récupérés par une façon technocrate et réifiée de penser le capital[[Voir Andrew Freenberg, “The critical theory of technology”, et la discussion entre Les Levidow et Robert Marotto, in n° 5 Cns Usa, octobre 1990. Freenberg dit : “La peur de voir le mouvement écologiste absorbé par la pensée technocratique est fondée. Je suis personnellement préoccupé par les politiques prônant un retour à la croissance zéro, par les idéologies antitechnologiques, par la régression à la magie et à la médecine pré-moderne, et par tout un climat d’ignorance satisfaite à propos des ordinateurs et du progrès technique, que nous avons tous remarqué dans certains milieux”. L’article de Freenberg s’efforce de construire un cadre de référence conceptuel, à l’intérieur duquel il soit possible de penser à la technologie non pas comme ennemi mais comme allié potentiel.. Mais alors on remet en cause non seulement la technologie en elle-même mais aussi la division entre travail manuel et travail intellectuel, en plus des divisions de classes, de races, et de sexe, ainsi que l’insuffisante démocratisation des États, de leurs organes de contrôle et des bureaucraties internationales.