En Italie, une amnistie politique qui ne passe pas

Libération le mardi 18 mai 2004Le 30 juin, la justice française devrait se prononcer sur l’éventuelle extradition de Cesare Battisti, réfugié politique en France depuis 1981 et en fuite de son propre pays pour des actes commis dans les années 70. La décision a été renvoyée après une première audience de la chambre d’instruction le 7 avril, date qui a fait resurgir pour un certain nombre d’entre nous des souvenirs tristes et douloureux.

Le 7 avril 2004, a en effet été le 25e anniversaire de l’arrestation d’une soixantaine d’intellectuels et d’ouvriers par le juge Calogero, qui était à l’époque – et qui est encore aujourd’hui – le procureur de la République de la ville de Padoue. Ces ouvriers et ces intellectuels étaient tous accusés d’avoir organisé un vaste mouvement au sein des usines et des universités qui poussait à l’«insurrection armée contre l’Etat» (un délit introduit dans le code pénal italien pendant le fascisme, puni par la réclusion à perpétuité, et qui n’a jamais été abrogé depuis), et en particulier de représenter le cerveau d’une organisation politique dont la façade officielle aurait été nommée «Autonomia operaia» (autonomie ouvrière), et dont la structure clandestine aurait été celle des Brigades rouges. Ils étaient en outre accusés sans preuves d’être les responsables de dix-neuf assassinats, et en particulier de celui du président de la Démocratie chrétienne, Aldo Moro. Après sept ans, alors que les accusés avaient attendu en prison un procès qui eut finalement lieu, ces accusations ont été totalement abandonnées, et presque tous ceux qui avaient été incarcérés le 7 avril 1979 dans des prisons de haute sécurité ont été remis en liberté après avoir été totalement blanchis : ils avaient donc fait sept ans de prison dans des conditions extrêmes mais n’ont reçu ni excuses ni dédommagement de la part de l’Etat italien.

Les deux auteurs de ce texte ont été au nombre de ceux que le juge Calogero accusait : le premier a réussi miraculeusement à éviter l’incarcération et a vécu sept ans en France avant d’être totalement acquitté et d’oser rentrer en Italie ; le second a subi quatre ans et demi d’incarcération préventive, puis a été par la suite élu député, ce qui lui a permis de sortir de prison, et s’est enfin réfugié en France pendant quatorze ans, protégé par la doctrine Mitterrand, avant de rentrer en Italie volontairement en 1997 pour purger les six dernières années de prison qui lui restaient à faire. C’est à la lumière de cette expérience que nous nous permettons, aujourd’hui, de prendre la parole à propos du problème historique et juridique que pose l’extradition de Cesare Battisti.

Nous avons lu les lettres indignées de certains intellectuels, journalistes et magistrats italiens : au contraire de ce qu’affirment de nombreux intellectuels français, ceux-ci écrivent que l’Italie des années 70 n’a pas vécu de guerre civile, et que l’Etat de droit italien n’a donc pas eu à utiliser de lois d’exception. Les arguments qu’ils utilisent nous semblent pourtant souvent oublieux, pour ne pas dire ubuesques. Repartons donc de cette histoire qui a été – aussi – la nôtre.

Les années 70 ont représenté une expérience collective à la fois vaste et profonde à la faveur de laquelle deux générations ont cherché à déraciner les piliers – pourtant immuables en apparence – de la société italienne de l’après-guerre. C’est à ce mouvement qu’il est revenu d’imposer de nouveaux rapports dans la famille, dans la sexualité, dans le travail, dans l’enseignement, dans la création, dans la politique… Mais, alors que dans d’autres pays d’Europe la vague provoquée par 1968 avait été réabsorbée à l’intérieur des institutions grâce à des réformes certes plus ou moins efficaces mais qui tenaient toujours compte des exigences des nouvelles générations, en Italie, au contraire, une classe politique opaque et corrompue, habituée depuis les années 50 à réprimer dans le sang les luttes ouvrières et paysannes, a refusé d’emblée tout dialogue avec un mouvement étudiant qui ne cessait par ailleurs de se développer, et se liait de plus en plus à une énorme mobilisation ouvrière. Au lieu de s’ouvrir aux réformes que demandait un pays moderne (souvenons-nous que c’est dans ces mêmes années que les droits au divorce et à l’avortement ont été conquis – contre la volonté du gouvernement en charge), on a préféré réprimer et arrêter les manifestants ; et l’usage des armes à feu de la part des forces de police a provoqué de nombreux morts. Parallèlement, l’Italie a subi ce que l’on a appelé «un terrorisme d’Etat», c’est-à-dire de nombreux attentats meurtriers organisés par certaines franges des services secrets ayant échappé à tout contrôle et par des groupuscules d’extrême droite : il y a donc eu des explosions sur des trains, des bombes dans des banques et lors de meetings syndicaux, de véritables actes de terreur ayant pour finalité de généraliser la peur et de contraindre le pays à se replier sur des positions modérées. On a dit que c’était une «stratégie de la tension» : déstabiliser pour restabiliser – et les morts se sont comptés par centaines. En réponse à cela, une partie du mouvement a progressivement glissé vers la lutte armée et a commis des assassinats politiques : entrepreneurs, journalistes, syndicalistes, hommes politiques, magistrats… L’Etat a alors adopté une panoplie de lois spéciales qui ne correspondaient sans doute pas formellement à un véritable Etat d’exception, mais qui ont malgré tout permis l’arrestation et l’incarcération préventive de milliers de personnes pendant des années (la limite juridique en était fixée à douze ans), l’usage de la torture, des procès sommaires entièrement construits sur la parole de détenus auxquels il avait été promis la liberté en échange de confessions et qui auraient inventé n’importe quoi pour sortir de prison. Les données sont tristement claires : 36 000 arrêtés, 6 000 condamnés, un millier de personnes réfugiées à l’étranger ; et ceux qui pensent que tout cela n’est pas vrai n’ont qu’à aller jeter un coup d’oeil dans les rapports d’Amnesty International de ces mêmes années.

Or il ne s’agit pas de dire que les années 70 ont été des années non violentes, ni de faire profession d’angélisme. Mais l’Italie de l’après-68, c’était aussi les tentatives de coup d’Etat, l’infiltration de la loge maçonnique P2 dans les hautes sphères de l’Etat et de la société civile (faut-il rappeler que de nombreux éléments de la classe politique de l’époque sont les mêmes qui sont aujourd’hui protagonistes de la vie publique de la péninsule ?), la structure militaire atlantique Gladio qui avait clandestinement investi les centres du pouvoir, l’énorme scandale Lockheed qui avait entaché non seulement plusieurs ministres du gouvernement en charge mais aussi le président de la République lui-même, le contraignant à la démission…

Une corruption diffuse et profonde, donc, qui a fini par émerger en pleine lumière au début des années 90, et qui a provoqué, au moins formellement, la disparition des grands partis italiens : l’histoire de Tangentopoli n’est de ce point de vue que la conséquence de décennies de dysfonctionnements et de pots-de-vin, de subversion et de mensonge, de dérives et de secrets.

Les années 70 ont été tout cela – et non pas seulement, comme certains veulent le faire croire, une jacquerie métropolitaine dans laquelle un petit nombre d’exaltés délirants, totalement coupés de la réalité et manipulés par des pouvoirs occultes, ont mis en danger une démocratie pacifique, tranquille et placide.

La répression du mouvement des années 70 a duré pendant des années. Le temps a passé. Bien des hommes politiques se sont refait une virginité. Les acteurs des années de plomb ont pour leur part purgé jusqu’au bout, et parfois outre mesure, leur condamnation – en prison pour la majorité d’entre eux, en exil pour d’autres – et seuls ceux qui n’ont pas vécu l’exil peuvent nier qu’il s’agisse aussi, malgré les apparences, d’une peine exemplaire et cruelle.

Il ne s’agit pas ici de dire que nous avons été innocents. Il s’agit simplement de rappeler que les lois en vertu desquelles nous avons été incarcérés – et, pour certains, condamnés – n’étaient pas des lois normales ; et que tout homme, quel qu’il soit, a droit à une justice juste. C’est sur ce point que la doctrine Mitterrand a fondé sa pensée. Dans le cas des acquittés, certes : tous ceux qui ont été blanchis après avoir subi des années de prison, perdu leur travail et parfois leur famille, ont subi une justice tragiquement grotesque ; mais dans le cas des condamnés, l’injustice n’en est pas moins monstrueuse.

Le cas d’Adriano Sofri, condamné à vingt-deux ans de prison, vingt-cinq ans après les faits qui lui sont reprochés – et bien qu’il continue désespérément à se proclamer innocent -, en est l’exemple le plus triste. Sofri est innocent, mais il a été condamné lors d’un procès-fleuve constellé de déclarations contradictoires, de témoins ambigus, de preuves qui disparaissent, de juges déplacés ou remplacés, de jugements cassés et refaits. Nous nous permettons seulement d’ajouter à tout cela : si Sofri avait été coupable – et il ne l’est pas -, cette parodie de justice à laquelle il a été soumis, et dont l’historien Carlo Ginzburg a très justement dit qu’elle ressemblait à un véritable procès de sorcellerie, en serait-elle moins monstrueuse ?

Trente ans ont passé. Les hommes ont changé. Ils se sont refait difficilement une vie quand ils l’ont pu. Mais cette histoire, dont on ne réussit toujours pas à faire l’histoire, est une plaie. Après trente ans, alors que rien n’est plus semblable à ce qui existait alors – ni les personnes, ni la situation historique -, cela a-t-il encore un sens de vouloir punir ? N’y a-t-il pas de prescription juridique quand les âmes et les corps sont devenus autres, et que toute leur existence en est la preuve ? Ne risque-t-on pas de transformer la justice – celle qui a fait si cruellement défaut à l’époque – en une vengeance ?

Une vengeance qui a fait de l’oeil pour oeil son credo, mais qui ne fonctionne pas de la même manière pour tous. Les massacres provoqués par la stratégie de la tension sont demeurés, pour la plupart, impunis. Le jour de l’arrestation de Battisti, la magistrature italienne a décidé de débouter, après trente ans de procès successifs, les accusations qui inculpaient certains leaders d’extrême droite et des responsables des services secrets de l’attentat de la Banque de l’agriculture de Milan, en 1969 : une bombe avait provoqué une véritable hécatombe. Les responsables peuvent dormir tranquilles, ils n’ont pas besoin d’amnistie, ils sont déjà amnistiés.

Mais, pour l’extrême gauche, point d’amnistie. Cette page de l’histoire ne sera pas tournée, parce que cela voudrait dire précisément qu’on a finalement accepté d’en faire l’histoire véritable. La gauche italienne se refuse à faire une amnistie par peur que Berlusconi et ses amis en profitent. Berlusconi et ses amis n’en ont pas besoin, ils se sont autoamnistiés depuis longtemps.

Les intellectuels qui font aujourd’hui l’apologie de l’Etat de droit italien, qui existait selon eux dans les années 70, sont aveugles, ignorants ou cyniques. La doctrine Mitterrand n’a pas eu de grandes prétentions. Elle a simplement enregistré un non-fonctionnement de la justice et l’impossibilité de la classe politique italienne à donner des réponses politiques à un mouvement de contestation poussé peu à peu à l’extrémisme par le choix de la répression. La doctrine Mitterrand a permis à des dizaines de personnes d’abandonner la spirale infernale du recours aux armes et de choisir une autre vie, un autre parcours. C’est sur cette base qu’elle a été confirmée par les gouvernements de cohabitation qui se sont succédé à partir de 1986, à commencer par celui à la tête duquel se trouvait Jacques Chirac, alors Premier ministre. En liaison étroite avec la Caritas italienne, l’Eglise de France a, elle aussi, toujours appuyé fermement l’engagement qui avait été pris.

Il reste aujourd’hui le problème de l’amnistie politique pour les années de plomb. Certains croient que le pardon est une faiblesse. Nous pensons, au contraire, que seul le pardon est la mesure d’une force politique véritable, parce que seul le pardon peut aujourd’hui permettre à l’Italie de se libérer des fantômes des années 70.

Mais, en Italie, tout cela est sans doute encore impossible, parce qu’il y règne une opacité qui ne permet pas à l’histoire de se faire, à moins que, comme aujourd’hui, les acteurs directs ne se décident – bien malgré eux, parce qu’il n’y a pas d’autre solution possible – à reprendre la parole. L’Italie du XXIe siècle éprouve à l’égard des années de plomb la difficulté qu’a eu longtemps la France à l’égard de Vichy ou de la guerre d’Algérie. Nous demandons aujourd’hui que, comme en France, cette histoire soit écrite, afin qu’elle cesse enfin d’être le tabou de la mémoire et du pardon.
(Traduit de l’italien par Judith Revel)