Es gibt keinen Staat in Europa, Racisme et politique dans l’Europe d’aujourd’hui

Je voudrais d’abord[[Communication au congrès « Migration et racisme en Europe », Hambourg, 27-30 septembre 1990. expliquer pourquoi j’ai été amené à modifier l’orientation et, dans une certaine mesure, l’objet de cette intervention, par rapport à ce qui avait été initialement convenu. Il y a à cela des raisons générales, qui me sont apparues à la lecture du programme d’ensemble de ce Congrès, et d’autres encore plus décisives, qui proviennent des derniers événements politiques.

Le titre de notre Congrès correspond à un programme de travail prévu de longue date, dans une autre conjoncture. Il suggérait implicitement deux idées, qui ne sont pas caduques – loin de là – mais qu’il nous faut maintenant relativiser, ou plutôt replacer dans un ensemble plus vaste et plus complexe. L’importance du problème que nous discutons, pour une véritable politique des droits de l’homme dans les années à venir, n’en est que plus manifeste.

“Migration et racisme” suggère qu’entre ces deux phénomènes, apparemment bien définis, dont l’un semble relever des faits économiques et démographiques, l’autre des comportements sociaux et des idéologies, il y aurait aujourd’hui une corrélation privilégiée. Cela veut dire, sinon que la configuration actuelle des migrations “produit” inévitablement le racisme (thèse qui, notons-le, est abondamment reprise dans un certain discours conservateur), du moins qu’elle le focalise: le racisme actuel serait avant tout, dans nos pays, un racisme anti-immigré, dirigé contre les “Gast-arbeiter”, leurs familles et leur descendance. C’est ce qui ferait sa spécificité par rapport à d’autres situations historiques. Il est certain que les Français sont assez enclins à voir les choses de cette façon, et que nos amis allemands s’étaient aussi spontanément placés dans cette perspective. C’est la première idée à examiner.

Elle en entraîne aussitôt une seconde. Est-il certain que, dans tous les pays européens, une telle formulation aille de soi ? Déjà la terminologie courante suggère qu’il n’en est rien. En Grande-Bretagne on parlera de “race relations” et, plutôt que de désigner les populations victimes du racisme comme des “migrants”, on les désignera comme des “blacks”, ce qui renvoie à une situation et à des représentations beaucoup plus directement post-coloniales. En réalité il n’y a pas d’uniformité d’un pays à l’autre, mais une diversité de situations “nationales” dans lesquelles le lien entre migrations et racisme s’impose inégalement, dans lesquelles l’origine et le traitement des migrations, la nature des discriminations, le niveau des tensions sociales, l’ampleur des répercussions politiques (en particulier le développement de mouvements racistes et anti-racistes organisés) ne sont pas du tout les mêmes.

Pourtant nous avions, et nous avons toujours, des raisons de supposer que ces différentes configurations influent les unes sur les autres et finalement convergent depuis quelques années pour produire un phénomène nouveau et redoutable, qu’on pourrait appeler le racisme européen. Il ne s’agit pas seulement d’analogies, mais de phénomènes institutionnels, accélérés par la “construction européenne” elle-même et entretenus par une image idéale de l’Europe. En fait la discrimination est inscrite dans la nature même de la communauté européenne, puisque celle-ci aboutit immédiatement à définir dans chaque pays deux catégories d’étrangers aux droits inégaux. Le développement des structures politiques de la CEE, surtout s’il fait surgir de difficiles problèmes de circulation, de contrôle des frontières, de droits sociaux, etc., ne peut qu’accentuer cette tendance et faire de la “différence” entre les “communautaires” et les “extra-communautaires” comme tels un enjeu de conflits ouverts ou latents. Le fait qu’une proportion considérable des “blacks” ou des “immigrés”, à l’échelle européenne, ne soient en réalité pas des étrangers juridiques, ne fait que rendre les contradictions plus aiguës, et recoupe la question de plus en plus insistante de 1’identité européenne. D’un côté par conséquent l’émergence d’un “racisme européen” (ou d’un modèle européen de racisme) renvoie à la place de l’Europe dans un système mondial, avec ses inégalités économiques, ses flux démographiques, d’un autre côté elle apparaît inextricablement liée aux questions de droits collectifs, de citoyenneté, de nationalité et de traitement des minorités dont le cadre politique réel n’est pas chaque pays en particulier mais l’Europe comme telle.

C’est ici que les choses se compliquent et que les événements de l’actualité récente, servant de révélateurs, viennent remettre en question une partie au moins de nos présupposés.

En effet qu’est-ce que l’Europe dont nous parlons ? Nous ne pouvons nous passer de cette référence. Mais nous sommes tout-à-fait incapables d’en fixer le sens d’une façon univoque. Nous ne pouvons définir “l’Europe” aujourd’hui ni par référence à une entité politique, ni par référence à une entité historico-culturelle, ni par référence à une entité “ethnique”. La question la plus obscure de toutes est peut-être celle de savoir si “définir l’Europe” entraîne la possibilité de “définir les Européens”, comme membres d’une certaine communauté, titulaires de certains droits, représentants d’une certaine culture. Or c’est cette question qui importe au plus haut point pour l’analyse des aspects institutionnels et idéologiques du racisme[[Notons au passage que la question d’une définition endogène, autoréférentielle, des “Européens”, est une question très récente : jusqu’au milieu du XXe siècle, la signification majeure de ce nom concernait les groupes de colonisateurs dans chacune des régions colonisées du reste du monde..

L’image officielle (je suis maintenant tenté de dire le mythe officiel) sur laquelle nous avons nous-mêmes vécu depuis de longues années, c’est que de telles définitions de l’Europe et de l’européanité étaient possibles en principe. La question se posait de savoir si la “construction européenne” s’imposerait finalement au détriment des spécificités nationales, et dans quelle mesure, mais personne n’hésitait vraiment sur la référence du mot “Europe”. Dans notre projet de travail, cette référence allait de soi, et ce qui faisait problème c’étaient les “migrations”, le “racisme”. Or tout vient de basculer, et c’est maintenant l’inverse qui est vrai : avant toute analyse sérieuse du racisme et de son rapport aux migrations, nous avons à nous demander ce que veut dire ce mot d’Europe et ce qu’il signifiera demain.

Mais en réalité nous découvrons ainsi la vérité de la situation antérieure, qui fait voler en éclats la représentation que nous en avions: l’Europe n’est pas quelque chose qui se “construit” plus ou moins vite, plus ou moins facilement, c’est un problème historique sans aucune solution préétablie. Les “migrations” et le “racisme” font partie des éléments de ce problème.

Pourquoi la situation s’est-elle inversée ? Nous le savons tous : à cause des effets possibles des trois événements historiques qui viennent de se succéder en moins d’un an: l’effondrement du système des États socialistes, l’unification de l’Allemagne, et l’éclatement d’une crise majeure au Moyen Orient, susceptible de se transformer d’un moment à l’autre en une guerre qui ne serait peut-être pas “mondiale”, mais qui ne serait évidemment pas “locale” (il faudrait une nouvelle catégorie). Aucun de ces trois événements n’a encore produit tous ses effets, ce qui rend pour nous l’analyse à la fois indispensable et singulièrement aléatoire. Il ne fait pas de doute (surtout si on commence à remonter du côté de leurs causes) qu’il y a un lien étroit entre eux. Mais la nature de ce lien n’a rien de clair: elle ne réside pas dans une simple succession. En tout cas il est certain qu’aucun d’entre eux ne peut maintenant développer ses effets indépendamment des autres, et que suivant la façon dont ces effets se développeront l’existence et la nature d’une entité “européenne” se présenteront de façon totalement différente.

Évoquons schématiquement quelques-unes des questions posées. L’effondrement du socialisme “réel” est définitif: la crise politique et la crise économique ont fini par se rejoindre. C’est en quelque sorte l’exécution testamentaire de 1968. Mais cet effondrement ne débouche ni sur une rénovation du socialisme ou une “troisième voie” (comme l’ont cru encore il y a un an les intellectuels de RDA qui se sont faits les porte-paroles de la critique du régime de Honecker) ni sur l’instauration du libéralisme politique dont rêvent les nouvelles “élites” technocratiques. Elle débouche d’abord sur la décomposition administrative, sur l’aggravation de la pénurie économique, et sur la flambée du nationalisme à toutes les échelles. La fin de la division politique de l’Europe est un événement progressif d’une immense portée historique. On peut comprendre qu’il s’accompagne chez les intellectuels d’un certain enthousiasme pour l’idée de “culture européenne”, à redécouvrir ou à reconstruire ; on peut partager cet enthousiasme, générateur d’idées et de projets. Mais la réalité idéologique de masse qui correspond à cette culture est d’abord celle des nationalismes exacerbés, ou plus exactement celle d’un équilibre instable entre l’exacerbation des particularismes nationaux et l’avancée du modèle “américain” de consommation et de communication sociale.

Dans sa chute, le “socialisme réel” emporte à la fois l’appareil de dictature du parti unique, de l’État bureaucratique, etc., et l’utopie égalitariste du mouvement ouvrier du me siècle. Mais le résultat n’est nullement la “fin de l’histoire”, le triomphe d’un système “libéral” de régulation des conflits sociaux: au contraire, une fois supprimée la grande opposition simplificatrice entre les “idéologies” et les “camps”, on peut prévoir une différenciation rapide du “libéralisme” lui-même : en particulier une renaissance du problème de la démocratie dans le capitalisme, dès lors que l’identité des deux termes n’est plus “garantie” par la présence à l’Est d’un système à la fois anticapitaliste et anti-démocratique.

La question la plus incertaine et aussi la plus aiguë de toutes, au moment où nous nous réunissons, c’est celle des effets de la crise du Proche-Orient. Évidemment, ils seront d’une tout autre nature selon qu’on basculera ou non dans la guerre, et selon que celle-ci sera plus ou moins longue, plus ou moins destructrice. Mais ils entraîneront inévitablement une reconfiguration des “camps” actuellement dessinés. En tout cas il y a au moins trois constatations qu’on peut faire et qui subsistent dans toutes les hypothèses.

Premièrement la fin de la “Guerre froide” installe les États-Unis dans la position d’unique super-puissance, mais cette situation au lieu de signifier l’atténuation des conflits signifie dans les conditions actuelles l’impossibilité d’un ordre mondial stable, la nécessité d’un recours effectif à la force, et probablement la constitution de multiples impérialismes “régionaux”[[Comme élément essentiel du “couplage” entre la formation des “sous-impérialismes” dans le Sud et la crise des impérialismes du Nord, mentionnons évidemment en bonne place l’importance de la production et du commerce des armements dans l’économie et la politique de ces derniers..

Deuxièmement on sort d’une phase dans laquelle les pays du Nord avaient réussi – sans aucun souci des conséquences – à “exporter la crise” dans le Tiers-monde, c’est-à-dire à faire payer leur propre stabilisation économique d’une paupérisation absolue des autres (des “tiers”), et on entre dans une phase où les affrontements pour le contrôle des matières premières (avant tout le pétrole) remettront en question les équilibres économiques et sociaux dans les pays “développés” eux-mêmes.

Troisièmement on voit s’accentuer le “couplage” entre l’évolution politique et sociale du Moyen-Orient et celle des pays européens, autrement dit se constituer (ou se reconstituer) effectivement un ensemble “méditerranéen” hautement conflictuel sur les plans religieux, culturel, économique et politique. Les deux ensembles qui forment la “nation arabe” et la “nation européenne” (aussi incertaines l’une que l’autre, pour des raisons historiques différentes) sont étroitement imbriqués l’un dans l’autre, et ne peuvent évoluer indépendamment[[Mentionnons bien entendu l’importance des populations “musulmanes” en Europe, mais aussi celle des populations européennes ou européanisées enclavées dans le monde “arabe” (Israël, plus toutes les sociétés multi-lingues et multi-culturelles issues de la colonisation française, etc.), ou encore l’imbrication des intérêts, dont le couplage organique des puissances financières du Koweit et de la City de Londres est le symbole.. Mais le futur “rideau de fer”, le futur “mur”, risquent de passer quelque part en Méditerranée, ou quelque part au Sud-est de la Méditerranée, et ils ne seront pas plus faciles à faire tomber que les précédents.

Ceci nous amène à essayer de réfléchir sur les effets que les événements en cours sont susceptibles d’avoir sur la “construction européenne”. Je me sens tout-à-fait incapable de prophétiser, et pourtant il faut bien soumettre à la discussion quelques hypothèses de travail. La première hypothèse que je formulerai est négative : c’est qu’en dépit des pas accomplis vers la transnationalisation des sociétés européennes, qui ne pourront être annulés, et des transformations institutionnelles probablement irréversibles, la “petite Europe” politico-économique ne se fera pas comme prévu.

Cette Unité européenne restreinte, en partie supra-nationale, en partie confédérale, s’est développée comme un ensemble concurrent de la puissance américaine, mais associé à elle dans le cadre de la confrontation politico-militaire Est-Ouest. Le triomphe politique des États-Unis sur l’Union soviétique (dont on peut même se demander si elle continuera d’exister en tant que telle) s’accompagne de l’affaiblissement relatif de la suprématie économique des États-Unis dans le monde et de l’ouverture de l’Europe de l’Est comme un champ privilégié pour l’expansion du marché capitaliste, donc d’une accentuation prévisible de la concurrence entre l’Europe et les États-Unis. Mais dans cette concurrence tous les pays européens, même à l’Ouest, n’ont pas les mêmes intérêts et les mêmes possibilités. Les discours chauvins, anti-allemands, qu’on peut entendre en France et dans d’autres pays européens depuis que la réunification des deux Allemagnes est devenue une perspective inéluctable, se fondent sur des analogies et sur une représentation des conflits nationaux en Europe qui sont probablement d’un autre âge. Il n’en reste pas moins que la construction européenne était fondée sur un équilibre relatif entre plusieurs pays, et qu’elle se trouve maintenant confrontée à un énorme déséquilibre interne de puissance, qui se double d’une inégalité flagrante dans la capacité d’exploiter économiquement et politiquement la “nouvelle frontière” de l’Est. La crise du Golfe fait aussi apparaître très clairement que les différents pays de la CEE n’ont pas les mêmes intérêts (ou n’évaluent pas de la même façon leurs intérêts) dans la confrontation entre l’impérialisme américain et les “sous-impérialismes” du Moyen-Orient. Tous ces facteurs de division sont durables, même si leur effet politique n’est pas immédiatement prévisible.

Il vaut donc la peine d’envisager les deux modèles d’interprétation suivants.

Premièrement, l’Europe sera de plus en plus non pas une entité fermée (semblable à un État fédéral, ou un Empire multinational), mais un ensemble ouvert, doté de plusieurs cercles concentriques d’institutions supra-nationales en équilibre instable, constituant un espace de rencontre (et le cas échéant de conflit) entre des ensembles économico-culturels distincts dont la spécificité historique, chacun pour son compte, est au moins aussi forte que celle de l’ “unité européenne” elle-même : un ensemble euro-américain, un ensemble euro-méditerranéen (principalement euro-arabe ou euro-musulman), et un ensemble euro-(ex)soviétique, ou euroriental, comprenant tout ou partie des pays ayant subi l’empreinte du régime socialiste et confrontés à la tâche de sa “liquidation”. Ces ensembles bien entendu ne sont pas juxtaposés, mais largement superposés.

Il n’y a pas une, mais plusieurs “maisons communes” en Europe.

Deuxièmement, cet ensemble extérieurement ouvert, en raison même de son caractère d’intersection entre plusieurs espaces mondiaux, plutôt que d’unité véritablement autonome, n’en est pas moins et n’en sera pas moins cloisonné intérieurement par un certain nombre de “frontières” impossibles à abolir: non seulement des frontières politiques d’États, mais surtout des frontières sociales mouvantes, “invisibles” sur les cartes, mais matérialisées dans les règlements administratifs et dans les pratiques sociales, des “frontières intérieures” entre populations différentes par leur origine et leur place dans la division du travail. En effet cette “Europe” est d’ores et déjà et sera de plus en plus le point de rencontre entre plusieurs types de migrations politico-économiques, notamment celles qui viennent du “Sud” et celles qui viennent de 1″`Est”, et auxquelles pour des raisons idéologiques autant qu’économiques on tentera de conférer des statuts différents, en affrontant l’obstacle des situations acquises (notamment les situations post-coloniales) et l’embarras des promesses qui ont été faites (notamment à Helsinki).

Ce qui se profile ainsi est un “melting pot” européen (ou un complexe hiérarchique instable de groupes ethnico-sociaux) qui fait penser à la situation américaine, mais qui s’en distingue justement par le fait qu’au lieu de présupposer l’effacement des nationalités d’origine, il repose sur leur perpétuation et leur démultiplication.

Si ces perspectives très générales sont justes, cela signifie d’une certaine façon un renversement du cours séculaire de l’histoire, dont nous allons observer d’autres aspects dans un instant. Alors que pendant trois siècles l’Europe a exporté dans le monde entier ses modèles politiques et les conséquences des affrontements entre ses nations et ses “blocs”, c’est l’inverse qui se profile maintenant. “The world strikes back” : l’Europe est le lieu par excellence où se cristallisent les problèmes politiques du monde entier, et sinon le maillon faible, du moins le point sensible de leurs contradictions.

Cette situation prend toute sa signification dans l’examen de la “question allemande”. Les événements récents imposent à la plupart des commentateurs l’idée que la tradition nationale (et nationaliste) allemande qu’on avait oubliée ou feint d’oublier, ressurgit devant nous comme facteur déterminant de l’histoire européenne. Ce qui produirait en somme un dilemme: ou bien la constitution d’une “Europe allemande”, ou bien celle d’une Allemagne sans Europe. Sans ignorer ce qu’il y a de vrai dans cette observation, on peut la confronter à son envers dialectique de tous les pays européens, l’Allemagne est probablement celui qui va se trouver confronté à la crise de la forme “nation” sous les formes les plus aiguës. Non seulement parce que la reproduction d’un unique “peuple allemand” à partir des populations de l’ex-RDA et de l’ex-RFA n’a rien d’évident, mais surtout parce que, sauf à instituer un impossible blocage de la circulation des personnes (au nom de laquelle précisément s’est faite la révolte des pays de l’Est), l’Allemagne de demain représente le concentré virtuel de toutes les “différences” et de toutes les tensions ethniques et sociales dont nous avons parlé. Berlin, “centre” politico-géographique de l’espace historique et culturel qui s’étend entre Londres, Stockholm, Varsovie, Moscou, Budapest, Istanbul, Bagdad, Le Caire, Rome, Alger, Madrid, Paris, ne pourra pas être la capitale de la nouvelle Allemagne sans être aussi le “centre” des tensions politiques émanant des différentes régions de cet espace.

Nous pouvons alors nous retourner vers la question (ou plutôt vers les questions) du racisme tel qu’il se manifeste et évolue dans un tel cadre. Je suis de plus en plus convaincu que ce à quoi nous avons affaire (et que le terme de “néo-racisme” exprime imparfaitement) n’est pas simplement une variante des racismes antérieurs, d’où dérivent les “définitions” et schémas d’analyse que nous employons, mais une configuration nouvelle, qui le sera de plus en plus parce qu’elle “reflétera” l’originalité de la structure sociale et des rapports de forces qui sont en train de se constituer en Europe à la fin du XXe siècle. C’est pourquoi le mot même de race et ses différents compléments ou substituts (comme couleur, culture, ethnicité, extériorité, immigration, voire religion, etc.) est en train de changer de sens, comme il l’a déjà fait deux ou trois fois dans l’histoire moderne en fonction de grandes “révolutions” historiques. Mais pour qu’une telle configuration se cristallise effectivement, d’un bout à l’autre de la société, en s’enracinant à la fois dans la perception quotidienne des “différences”, de 1″`altérité” des groupes humains, et dans le langage technique de l’administration, de la communication et des sciences sociales, il faut probablement que se superposent trois types de facteurs tout à fait différents :

1) l’existence d’une tradition ou d’un schème de mémoire collective, en partie conscient, en partie inconscient, marqué par des événements “traumatiques”, mêlé à l’histoire même des institutions et de la culture, et périodiquement réactivé par des événements historiques qui en signalent la persistance;

2) l’existence dans l’actualité d’une structure sociale de discrimination, non pas stable, mais remplissant des fonctions nécessaires dans les rapports économiques et les rapports de classes, et en partie au moins inscrite dans l’organisation de l’État ;

enfin une conjoncture de crise institutionnelle, dans laquelle le rapport des institutions (et avant tout de l’État) à leurs propres fondements idéologiques, et celui des individus à l’institution, constitutif de leur “identité”, se trouvent violemment ébranlés, produisant à une échelle de masse un phénomène d’insécurité intellectuelle et morale.

Ces éléments peuvent bel et bien être repérés dans la situation actuelle à peu près partout en Europe. Ils permettent en particulier de comprendre comment s’établit le lien souterrain entre les évolutions de l'”opinion publique” et celles des mouvements politiques ouvertement racistes, assez généralement minoritaires (sauf en France), mais capables d’imposer à la société tout entière une partie au moins de leur “problématique”. En les énumérant on commence à comprendre à la fois que le racisme en Europe a des racines et des bases très profondes, permanentes, et qu’il faut une conjoncture tout à fait singulière pour qu’il redevienne un phénomène politique, capable d’hégémoniser sinon d’organiser des masses de plusieurs nations et de plusieurs couches sociales.

En effet la culture européenne (donc l’idée ou le mythe même de l’Europe), si elle ne se confond pas avec eux, contient de façon intrinsèque deux schèmes idéologiques spécifiquement racistes, susceptibles de continuer à produire des effets de mémoire et de perception collective : ce sont le schème colonial et le schème de l’antisémitisme. Ceci est bien connu, mais il y a lieu de faire à nouveau un certain nombre d’observations.

D’abord la “décolonisation” n’a pas été complète (notamment dans des pays comme la France) ni accompagnée d’une prise de conscience collective de ce qu’avait signifié le “partage du monde” entre les nations dites “civilisées”, en l’occurrence plutôt porteuses de barbarie. Ensuite, si la colonisation a été en fait une entreprise européenne (qu’on peut symboliser par la Conférence de Berlin de 1885), l’antisémitisme a été lui aussi un phénomène européen. Sans rien affaiblir de la condamnation du nazisme, il est temps d’en finir avec le mythe d’une absolue singularité allemande à cet égard: la façon dont, aux deux extrêmes de l’Europe actuelle, dans les pays ex-socialistes et en France, l’intensification du nationalisme s’accompagne de la reconstitution d’un antisémitisme ouvert, peuvent malheureusement nous ouvrir les yeux. Il y a certes d’autres xénophobies, mais il ne fait pas de doute à mes yeux que, si l’intensité maximale du discours et des attitudes racistes tendent à se fixer sur les populations d’origines “arabo-islamique” qui sont installées définitivement en Europe, c’est parce qu’une condensation ou superposition du schème colonial et du schème antisémite s’est produite dans ce cas, renforçant l’une par l’autre les représentations de supériorité raciale et les représentations de rivalité culturelle et religieuse.

Le retour aux schèmes traditionnels du racisme européen est indispensable si nous voulons pouvoir analyser les paradoxes du rapport entre discours, ou idéologie, raciste, et discours ou idéologie nationaliste, dont j’ai essayé de montrer ailleurs qu’il fonctionne selon une logique apparemment irrationnelle du “supplément” ou de 1″`excès”[[“Racisme et nationalisme”, in E. Balibar et l. Wallerstein, Race, Nation, Classe. Les identités ambiguës, Paris, La Découverte, 1988. : la plupart du temps le racisme n’est pas du tout fonctionnel du point de vue du nationalisme; au contraire il y produit des divisions internes à la fois inutiles et gênantes. Pourtant il n’y a pratiquement pas d’exemple historique d’un nationalisme sans supplément raciste. Je pense que le racisme représente une élaboration et une “fuite en avant” des contradictions du nationalisme, sous l’effet, tout à la fois, de sa nécessité historique et de son impossibilité pratique (en ce sens qu’aucun nationalisme ne peut réaliser dans les faits son idéal d’une communauté purifiée, totalement hégémonique). Mais cette fuite en avant ne serait pas praticable si elle n’était pas en même temps une fuite en arrière, c’est-à-dire si les schèmes de pensée raciste n’étaient pas déposés dans le passé du nationalisme. L’efficacité idéologique c’est l’efficacité du passé, on pourrait même dire que l’idéologie comme telle n’est rien d’autre que cet efficace.

Et cependant il est tout à fait évident qu’aucune explication par le passé ne peut rendre compte des raisons qui font que des schèmes de perception racistes de la “différence” nationale, ethnique et sociale, sont réactivés et combinés de façon nouvelle. Il faut donc en même temps repérer les bases structurelles du racisme actuel.

Celle qui a été le plus souvent analysée, notamment dans les pays (comme la France) où se conjuguent une présence massive et ancienne de travailleurs immigrés venus, par vagues successives, de toutes les régions du monde, et une tradition marxiste d’interprétation des contradictions sociales, c’est la base socio-économique. Plus précisément, c’est l’existence d’une discrimination institutionnelle fondée sur les structures de l’emploi et, plus fondamentalement, sur l’utilisation systématique par le capitalisme d’un mécanisme de reproduction différentielle de la force de travail : il y a, au moins globalement, correspondance entre les hiérarchies de qualification, la proportion de travailleurs étrangers, et les différents modes de reproduction des travailleurs qui permettent au capital d’économiser les coûts de formation et d’élevage pour les travailleurs non qualifiés, en les faisant venir de régions dominées (“périphériques”) de l’économie-monde, où règnent des modes de production en partie non marchands, et l’absence des “droits sociaux” imposés depuis plus d’un siècle par le mouvement ouvrier des pays “avancés”.

C’est précisément ce mode de reproduction différentielle qu’entérine officiellement la Communauté européenne, et dont on peut penser qu’elle cherche à le protéger. A ceci près qu’elle met aussi en place des mécanismes d’incorporation à l’espace européen des populations ex-coloniales, dont on peut penser qu’ils sont contre-productifs du point de vue de la rentabilité capitaliste. Cette situation constitue, pour employer la terminologie d’I. Wallerstein, une base structurelle pour un processus d’ethnicisation des hiérarchies et des inégalités au sein de la “force de travail” globale, dont la contrepartie “subjective” est constituée par l’institutionnalisation des préjugés raciaux et culturels entre dominants et dominés, et surtout entre les dominés eux-mêmes, sur laquelle peut jouer la politique de la classe dominante (à ses risques et périls). Wallerstein ajoute que les transformations techniques et surtout les nouvelles configurations du marché mondial obligent à déplacer sans cesse les lignes de démarcation qui sont “fonctionnelles” pour le système ainsi en France, avant la dernière guerre, les démarcations passaient fondamentalement entre Français et Italiens, Polonais ou Espagnols, aujourd’hui elles passent tendanciellement entre “Européens” et gens du “Sud” (à l’exclusion des Asiatiques) ; on doit donc s’attendre à ce qu’il y ait un retard permanent des représentations ethniques cristallisées en stéréotypes idéologiques, sur les rapports réels (qui sont en fait des rapports de classes “ethnicisés”).

A cette analyse qui me paraît incontestable à son propre niveau, je voudrais seulement apporter deux compléments.

D’abord, il est vrai que la reproduction différentielle de la Force de travail, jouant sur l’opposition du centre et de la périphérie, est un phénomène constant dans l’histoire du capitalisme. Mais les effets sociaux et politiques de ce phénomène sont aujourd’hui modifiés par la révolution qui est intervenue dans l’organisation et la fonction des communications. Le monde capitaliste actuel n’est pas seulement une “économie-monde” c’est aussi un espace de communications mondiales unifiées et monopolisées, dans lequel, virtuellement, toutes les populations sont en quelque sorte immédiatement “visibles” les unes pour les autres, et en contact les unes avec les autres[[Pour faire saisir la nouveauté, et le paradoxe, de cette situation, on peut se référer à l’idée développée par Benedict Anderson dans son livre Imagined Comunities (Verso, 1983) : la communauté nationale serait “imaginée” ou “imaginaire” parce que les individus qui la composent, pour la plupart, ne se rencontrent ou ne se “voient” jamais. Mais dans le monde d’aujourd’hui les “nationaux”, qui ne se voient toujours pas eux-mêmes en tant que tels, ne cessent de rencontrer dans la rue et de voir à la télévision des “non nationaux”, et réciproquement.. Un tel monde n’avait jamais existé auparavant dans l’histoire. En conséquence, les deux “humanités” séparées culturellement et socialement par le développement capitaliste – ces deux humanités opposées que l’idéologie raciste se représentera comme celle des “sous-hommes” et celle des “sur-hommes”, des “sous-développés” et des “sur-développés” – ne restent pas extérieures l’une à l’autre, séparées par de longues distances et mises en rapport simplement “à la marge”. Au contraire, elles s’interpénètrent de plus en plus dans le même espace de communications, de représentations et de vie. L’exclusion prend la forme d’une exclusion intérieure â l’échelle mondiale, c’est-à-dire exactement la configuration qui depuis les débuts de l’ère moderne alimente, non seulement la xénophobie et la crainte de l’étranger, mais le racisme comme crainte et haine d’un autre voisin, proche et différent à la fois.

Ensuite, le développement du racisme de classe, y compris dans les pays où existait une tradition internationaliste du mouvement ouvrier, correspond au passage d’une phase d’accumulation “extensive”, dans laquelle les travailleurs immigrés ont été massivement recrutés, mais cantonnés dans certains emplois spécialisés, là une phase de crise et de chômage, suivie d’une nouvelle accumulation plutôt “intensive”, qui réduit au minimum le travail non qualifié dans les industries et les services du “centre”. Cette succession de phases a précisément coïncidé avec la stabilisation relative dans l’espace de la C.E.E. des populations d’origine étrangère importées dans les années 50 et 60 (en Allemagne les Turcs, en France les Maghrébins) : c’est-à-dire le “regroupement familial” et l’arrivée d’une “seconde”, voire d’une “troisième génération”, qui ne peut plus être discriminée par les mêmes moyens que la précédente.

Tout ceci signifie que la coupure au sein de la force de travail reste un rapport de classe, mais que l’aspect dominant n’est plus, tendanciellement, la surexploitation : c’est la concurrence sur le marché du travail dans un contexte de chômage, c’est la paupérisation commune à des masses de travailleurs “nationaux” et “étrangers”, et la formation des ghettos qui abritent une “armée industrielle de réserve”, ou pour emprunter l’expression de Julius Wilson, une underclass multi-raciale et multi-culturelle. On aboutit ainsi au phénomène structurel qui caractérise la phase actuelle et ne cesse d’alimenter les tensions entre les exploités eux-mêmes: la “différence” ethnique est globalement maximisée (à l’échelle mondiale), mais elle est localement minimisée (à l’échelle urbaine). Si on n’analysait pas en détail ce paradoxe, on ne comprendrait pas la formation du “néo-racisme”, et en particulier le passage tendanciel des stéréotypes “biologiques” (forgés à l’époque de l’esclavage et de la colonisation) aux stéréotypes “culturels” (correspondant à la recherche des “petites différences” entre prolétaires également paupérisés).

Pourtant ces compléments d’analyse ne sauraient suffire, car ils restent pris dans l’espace de l’économie, ou plus exactement ils s’en tiennent à une correspondance immédiate entre structures économiques et formations idéologiques. Ils font abstraction de la médiation essentielle à travers laquelle des tendances économiques sont articulées à des représentations collectives dans les sociétés modernes : je veux dire le rôle de l État jusque dans l’organisation des rapports quotidiens entre les individus, et par conséquent les effets de la crise des institutions étatiques sur la “pensée de masse”.

Cette dimension me paraît absolument déterminante, et elle nous ramène à la question évoquée ci-dessus de l’articulation entre racisme et nationalisme, et de la forme qu’elle prend dans la conjoncture actuelle. Je proposerai ici la thèse suivante fondamentalement le racisme moderne n’est jamais un simple “rapport à l Autre”, fondé sur une perversion de la différence culturelle ou sociologique, mais c’est un rapport à l’Autre médié par l’intervention de l’État. Ou mieux encore (et c’est là qu’une dimension fondamentalement inconsciente exige d’être conceptualisée) : c’est un rapport conflictuel à l’État, qui est “vécu” de façon détournée, “projeté” comme un rapport à l’Autre.

On s’explique ainsi l’importance formidable dans le complexe raciste actuel, de ce que l’extrême-droite française a baptisé la “préférence nationale”. Cette préférence nationale est à la fois une institution objective et un fantasme à travers lequel tous les individus nationaux tendent à percevoir le caractère singulier de leur propre rapport de dépendance et de demande à l’égard de l’État. Il n’est au pouvoir d’aucun d’entre nous d’y échapper totalement (il faudrait pour cela pouvoir se libérer de la dépendance envers l’État), et d’autant moins que dans les faits nous sommes en réalité moins privilégiés, nous sommes nous-mêmes discriminés à beaucoup d’égards – traités comme “sujets” (Untertan), non comme “citoyens” – par le fonctionnement de l’administration, de l’École, de la machine politique, etc.

En effet c’est l’État, en tant qu’État-nation, qui produit réellement les “minorités nationales” ou pseudo-nationales (ethniques, culturelles, professionnelles). Sans son intervention juridique et politique, elles resteraient virtuelles. Les minorités n’existent réellement qu’à partir du moment où elles sont codifiées et contrôlées. De même c’est l’État qui, depuis plus d’un siècle, a institué une corrélation aussi stricte que possible (mais elle ne peut jamais l’être totalement) entre les droits de la citoyenneté (Staatsbürgerschaft) ou de la nationalité (Staatsangehörigkeit), et les droits sociaux individuels ou collectifs, devenant ainsi lui-même un État “national-social”. Tous les États “avancés”, et en particulier les États européens (par delà même la différence entre États capitalistes et États socialistes) sont des États nationaux-sociaux. La politique familiale de l’État est au cœur de ce dispositif, ce qui contribue à en faire un aspect névralgique des représentations raciales et xénophobes. Enfin c’est l’État qui développe contradictoirement ce qu’on pourrait appeler un appareil de sécurité insécuritaire : . c’est-à-dire un appareil administratif, policier et judiciaire destiné à protéger une partie de la population, tout en accroissant les risques pour une autre partie, sans que la ligne de démarcation entre les deux “groupes”, les deux “populations”, puisse jamais être tracée d’une façon nette, exactement là où il faudrait qu’elle le soit[[Le fantasme de l’État raciste, tel que l’avait institué Hitler, était justement celui-ci : les individus de la race supérieure devaient se sentir en permanence en sécurité absolue, et ceux de la race inférieure en insécurité absolue ; mais le mécanisme a tendance à fonctionner à l’envers : ceux qui sont du fait même de l’État en situation d’insécurité se perçoivent et sont perçus comme “d’une autre race”.. L’État moderne, par exemple, institue la circulation “clandestine” de la force de travail étrangère et en même temps la réprime… Il est ainsi lui-même à l’origine de sa propre représentation comme une machine à la fois surpuissante et impuissante, représentation profondément traumatisante pour les individus.

Dans ces conditions, la question qui me paraît finalement décisive pour analyser les tendances de développement du racisme en Europe, et sur laquelle je pense que nous devrions continuer à réfléchir, est la suivante : Qu’est-ce que l’État aujourd’hui en Europe ?

J’insiste sur l’importance de la formulation: il ne s’agit pas de se demander ce qu’est aujourd’hui “l’État européen”, car une telle question n’a probablement pas de sens univoque. Mais il s’agit de se demander, dans une perspective historique de très longue durée, une perspective d’analyse de l’évolution des formes mêmes de l’institution étatique à travers l’histoire, ce que devient tendanciellement, comment se comporte, quelles fonctions remplit l’État dans l’espace européen dont nous avons vu la complexité (et en particulier l’impossibilité de le ramener à la figure simple d’un “territoire”).

Sans doute une telle question ne peut être posée en termes simples, car elle comporte plus d’une dimension (par exemple, il est évident que la question encore sans réponse claire de savoir quelles sont les formes étatiques qui succéderont finalement aux anciens états “socialistes”, et quelles en seront les répercussions sur le statut de la politique dans l’ensemble de l’Europe, est une des grandes énigmes du problème). Mais on ne peut l’éluder car – du moins j’en suis convaincu – elle est la question cruciale pour l’analyse du racisme auquel nous avons affaire, et pour prévoir ses lignes de développement.

Ici encore, la première caractéristique qui s’impose est négative. L’État aujourd’hui en Europe n’est ni national ni supranational, et cette ambiguïté au lieu de s’atténuer avec le temps ne fait que s’approfondir. En pratique cela signifie (aussi bien sur le terrain économique ou financier que social ou juridique) : dans la répartition des pouvoirs entre le niveau des “États nationaux” et celui des “institutions communautaires”, ce qui se manifeste est une constante redondance, une concurrence des institutions entre elles. Mais ce qui constitue la réalité est plutôt un processus tendanciel de décomposition ou du déficit de l’État: déficit de pouvoir, déficit de responsabilité, déficit de publicité (öffentlichkeit). “L’État” en Europe, en tant qu’institution de centralisation du pouvoir, à qui peut être imputée la responsabilité d’une politique et qui exerce une médiation publique (aux deux sens du terme) entre des intérêts et des forces sociales, a tendance à disparaître. Ce qu’on pourrait encore traduire en disant que nous sommes entrés dans une phase de “privatisation” de l’État d’un type nouveau, sous l’apparence d’une multiplication et d’une superposition d’institutions publiques.

Ceci est probablement le résultat du fait que, pour un État de ce type, résultant de causes hétérogènes, mais fondamentalement conçu comme l’institution étatique d’un marché – ce qui est sans précédent dans l’histoire : c’est en quelque sorte l’utopie “libérale” à l’état pratique -, il n’y a pas de modèle préexistant. Il y en a d’autant moins que cette utopie – qui a eu et continuera d’avoir des effets réels, de même que l’utopie adverse, l’utopie communiste, a eu des effets réels – entreprend de passer dans la réalité à une époque historique où le marché absolument “libre” ne peut plus exister: tout marché aujourd’hui est indissociablement un rapport de forces entre des corporations publiques et privées d’échelle transnationale, et tout marché est une organisation sociale en même temps qu’économique. Or ce qui frappe immédiatement dans la construction européenne, c’est justement le fait qu’elle n’a pas, sauf dans quelques discours de couverture, une véritable dimension sociale: l’État européen en tant qu’État social (on serait tenté de dire : État supra-national social) n’a été voulu ni par les forces du marché ni par les gouvernements, et diverses raisons historiques fondamentales ont fait qu’il n’a pu être imposé (ni même vraiment envisagé) par le mouvement ouvrier à l’époque où celui-ci était en mesure de peser sur la situation. Mais du fait même que la frontière entre le droit social et le droit public (ou si l’on veut entre la “citoyenneté sociale” et la “citoyenneté politique”) est aujourd’hui impossible à tracer, cela veut dire finalement qu’il n’y a pas d’État de droit “européen”. Démarquant l’exclamation célèbre de Hegel, je me risquerai donc à dire: Es gibt keinen (Rechts) staat in Europa ![[Cf. Hegel, Die Verfassung Deutschlands (manuscrit de 1799/1800) “Deutschland ist kein Staat mehr”..

La conséquence de cet état de choses, que nous observons tous les jours et qui est omniprésente dans la question qui nous occupe ici, c’est ce qu’on pourrait appeler le règne de l’étatisme sans État véritable. En fait, d’un point de vue “européen”, c’est l’étatisme, c’est-à-dire la combinaison des pratiques administratives, répressives, et des arbitrages contingents entre intérêts particuliers (y compris ceux de chaque nation, ou des classes dominantes de chaque nation), qui tient lieu d’État (et qui donne l’impression d’une prolifération de l’État). L’envahissement du pouvoir est le pouvoir d’un vide. A beaucoup d’égards, cette situation est semblable à celle que nous avons pris l’habitude de voir dans le “Tiers Monde” (et que nous croyons liée à l’état de “sous-développement” économique et culturel). Toutes les conditions sont ainsi réunies pour la production et l’entretien d’un sentiment collectif de panique identitaire (car les individus, et singulièrement ceux qui sont les plus démunis et les plus éloignés du pouvoir, redoutent l’État, mais ils redoutent encore plus sa disparition et sa décomposition : c’est ce que la tradition anarchiste et marxiste n’a jamais compris, et qu’elle a payé extrêmement cher).

On me demandera sans doute quelles conclusions je tire de ces propositions pour ce qui concerne l’analyse du racisme, et surtout l’attitude pratique que nous pouvons développer à son égard. Elles ne prétendent pas à l’originalité, mais seulement à fonder une approche résolument politique de la question, c’est-à-dire à rechercher les objectifs et les moyens d’action de l’antiracisme, non seulement sur le terrain de l’éthique, de l’idéologie et de l’action sociale (ce qui est indispensable) mais avant tout sur le terrain de la politique. Je le fais dans l’idée aussi qu’il s’agit, non d’un cercle vicieux, mais d’une relation réciproque : c’est dans le développement de l’anti-racisme comme un mouvement trans-national dans l’espace européen, et débordant nécessairement l’espace européen, que résident sans doute aujourd’hui une partie des perspectives de rénovation de la politique démocratique.

Il existe aujourd’hui tendanciellement en Europe une politique raciste (sinon un mouvement politique raciste unifié, c’est-à-dire un néo-fascisme : ce n’est le cas pour l’instant de façon significative qu’en France, et on voit bien pourquoi il y a difficulté à ce qu’un tel mouvement se développe et surtout s’unifie en Europe: il lui faudrait résoudre d’un seul coup les contradictions entre nationalismes, accessoirement entre intégrismes religieux, etc.). Mais existe-t-il une politique anti-raciste ? Seulement des tentatives… Et cette fois je suis tenté de dire: les mouvements d’opinion anti-racistes deviendront véritablement politiques seulement lorsqu’ils s’organiseront, ou se coordonneront, à l’échelle européenne. Une des conditions pour cela – particulièrement difficile à réaliser – étant notamment que les “minorités” discriminées réussissent elles aussi et d’abord à trouver un langage commun, des objectifs communs, et à coordonner leurs actions.

En rappelant ci-dessus (après d’autres) qu’il est aujourd’hui impossible de tracer une ligne de démarcation nette en Europe entre populations “indigènes” et “exogènes”, ni du point de vue des conditions de vie, ni du point de vue de la culture, ni même du point de vue du droit (puisque la plupart des droits nationaux et le droit communautaire lui-même ont dû concéder que les travailleurs étrangers et leurs familles ont les mêmes “droits sociaux fondamentaux” que les travailleurs “communautaires”), j’ai évidemment suggéré qu’il y avait là un des foyers du racisme populaire ou racisme de classe (en particulier du racisme dans la classe ouvrière). C’est bien ce qui est dangereux, à la fois pour les minorités et pour la démocratie générale. Mais c’est aussi – soyons prudents – ce qui rend pensable une reconstitution de mouvements politiques de classe. Le mouvement ouvrier classique a été centré sur la production et il a eu pour condition historique et pour horizon de moins en moins effectif l’internationalisme. Un futur mouvement populaire anti-capitaliste a probablement pour base les inégalités subies en commun dans un grand nombre de pratiques sociales autres que la seule production par exemple l’éducation et les conditions de vie) ; il a certainement pour présupposé dans l’Europe de demain un antiracisme effectif, ce qui est beaucoup plus que l’internationalisme.

Mais celui-ci à son tour ne pourra se réfléchir lui-même sans que soit posée dans toutes ses dimensions et dans la population elle-même la question de la citoyenneté en Europe, qui est tout simplement l’autre face du problème de l’État en Europe. A nouveau je dis citoyenneté en Europe, pour éviter les équivoques de l’idée de “citoyenneté européenne”, et a fortiori de l’idée de “citoyenneté des Européens” (qui est pourtant ce qu’on obtiendrait si la citoyenneté en Europe n’était définie que comme l'” addition” des citoyennetés nationales : mais justement c’est impossible).

L’aspect politique de la structure discriminatoire dans l’espace européen, ou du complexe ethnico-social dont j’ai parlé au début, c’est le fait qu’indépendamment des frontières officielles, il y a de facto dans l’espace européen des individus qui sont citoyens et d’autres qui sont sujets : mais si les premiers sont citoyens d’un État inexistant, les seconds ne peuvent en pratique être maintenus dans une situation de non-droit absolu, sauf à en venir à des formes de violence organisée. Cette situation intenable durera aussi longtemps que ne se sera pas imposée dans les faits la question de savoir ce qu’est le peuple en Europe, c’est-à-dire comment la souveraineté populaire y est pensée et organisée, dès lors que l’Europe se veut l’espace et l’exemple d’une politique “démocratique”. De la formule “Wir sind ein Volk” (Wir sind Völker), il faudra bien en revenir à “Wir sind das Volk”, ou plutôt à la question : Was ist das, “das Volk”, in Europa ?

Mais cette question en entraînera concrètement beaucoup d’autres, qui en forment les composantes: question de l’universalité du droit de vote, non pas simplement pour lui-même, mais comme symbole du droit à la politique pour tous, et par conséquent du droit au contrôle démocratique des organisations étatiques et des politiques économiques ; question de l’égalité culturelle entre les différentes populations historiques qui, dans les faits, contribuent à former l’opinion publique européenne, question de l’équivalence des droits sociaux et des droits civiques, à laquelle j’ai fait allusion ci-dessus. Enfin question de l’articulation entre la citoyenneté locale (fondamentalement urbaine) et la citoyenneté internationale ou transnationale. Dès lors qu’une extension du modèle de la citoyenneté nationale, ou de l’État national-social, à l’échelle européenne, est impossible, il faut bien en effet trouver d’autres voies politiques et d’autres formules juridiques pour intensifier les rapports civiques en deçà et au-delà de la nation. En opérant ce long détour par les questions de la théorie et de l’actualité, je n’ai rien voulu d’autre que réaffirmer le caractère indissociable de ces différentes exigences. Tout État n’est as nécessairement démocratique mais un non-État, par définition, ne peut pas être démocratisé.

Balibar Etienne

Professeur émérite de philosophie à l’Université de Paris-Ouest Nanterre et occupe actuellement l’Anniversary Chair, Modern European Philosophy, Kingston University London. Il a publié de nombreux ouvrages dont, récemment, La proposition d’égaliberté (PUF, 2010), Citoyen sujet et autres essais d’anthropologie philosophique (PUF, 2011) et Saeculum : Culture, religion, idéologie (Galilée, 2012).