Essai sur Pierre Naville, du surréalisme à la sociologie

Y a-t-il une unité de la pensée de Pierre Naville, qui se continuerait à travers ses réflexions surréalistes, ses analyses politiques, ses recherches en sciences humaines ? Si cela était, on n’aurait chance de la localiser qu’au-delà, et par une méthode qui consisterait à choisir chaque fois la plus lointaine et la plus exigeante des confluences possibles.

Naville a pris soin, on le sait, de garder préhensiles, et ouverts sur l’avenir, tous les modèles dont il a fait usage. L’interprétation que je propose du thème, peut-être essentiel, de l’automatisme, est donc au mieux réductrice. Elle ne vise qu’à retrouver les traces laissées sur un itinéraire qu’il nous faudra désormais parcourir sans lui. P.R.
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Par l’écriture automatique, le surréalisme prétendait retrouver quelque chose de cette spontanéité de l’individu que cachent les affairements du quotidien ; et ceci, par une apparente bizarrerie, en usant de l’instrument même de ce bavardage, le langage. Peut-on donc s’approcher de cet endroit où la prise de l’esprit rend visible l’énergie vitale sans encore l’arrêter, où le sens surgit du non-sens et fuit aussitôt le mot qui veut célébrer cette naissance, où les méprises sont fécondes ? S’il n’y a là, en fin de compte, rien d’impossible, témoins majeurs Sade ou Lautréamont, c’est qu’il ne s’agit aucunement d’atteindre une solitude de l’individu qui n’appartient qu’au minéral. Le verbe qui se dit sans occasion et sans interlocuteur identifiable dit encore une relation, mais plus profonde, et qui dissocie les identités acquises. Le mannequin sans yeux et sans oreilles de Chirico s’oriente dans la ville déserte, par un itinéraire essentiel, et c’est là son mystère.

C’est encore l’archétype de l’automatisme que l’on devine derrière bien des couples de notions qui prétendent pourtant ordonner tout notre univers, mais qu’on ne peut en fin de compte ajuster avec précision : la conscience, par exemple, qui s’efforce vainement de se fonder elle-même et ne suscite l’inconscient que pour s’y perdre, la liberté, affirmation de soi, objectivation irrépressible, nécessité donc, et la nécessité, spontanéité pure.

Pierre Naville, de surréaliste devenu psychologue, et sociologue, était mieux exercé que d’autres à déjouer ces équivoques et à restituer la matrice première des autonomies relatives. L’automatisme, l’enchaînement d’actes hétérogènes s’appelant l’un l’autre, passe pour le prototype même de l’involontaire, lui-même signe du nécessaire mais ce ne peut être qu’un nécessaire s’imposant à un désir et perçu à travers cette violence. Les obligations de la logique, par contre, nous sont indifférentes : il ne s’agit que de l’objet se préservant à travers les manipulations qui le visent et qui en définitive s’équilibrent autour de lui.

Alors que la logique conclut du même au même et n’oblige pas l’esprit à saisir autre chose que ses propres actions, l’automatisme dépasse ce que l’on en sait et nous annonce notre ignorance. Les opérations qui s’y succèdent ne sont pas contenues dans la loi de leur succession. Ce qui les relie ne nous est pas encore intelligible ni d’ailleurs, on le soupçonne, indépendant des circonstances ou du hasard. Chaque phase se déroule dans une durée qui lui est propre et qu’il faut expérimenter dans l’impatience, l’ennui, la douleur, ou l’extase. L’automatisme nous confronte à un temps inconnu, irréductible à l’esprit.

Mais ces spontanéités dont nous sommes les spectateurs, et justement parce qu’elles n’expriment pas le déroulement inexorable de la pensée, s’offrent et se dérobent à notre compréhension, nous entraînent et nous rejettent. Il n’est pas totalement inconcevable de dérégler ces séquences, d’accélérer leur cours, ou du moins de vivre au rythme qui nous est donné. Le mouvement du monde n’est pas hostile à la signification, il n’en connaît pas encore.

Si donc l’archétype de l’automatisme est plus profond que bien d’autres, c’est parce qu’il combine le schématisme de l’autonomie avec celui de l’action réciproque. Il se reproduit à chaque opération d’emprise, de captation, de jumelage, de régulations entrecroisées et propose son paradigme à toute politique qui viserait à assurer la maîtrise des hommes sur les collectifs qu’ils constituent.

Dans l’histoire humaine, l’automatisme est une forme technique aussi ancienne que toutes les autres. Le piège des plus anciens chasseurs le réalise déjà. Aussitôt que l’homme sait user de quelque force extérieure à lui il peut les combiner dans des montages qui pour un certain temps, agissent sans lui.

Cependant l’outil, inséré dans le geste et dans le temps de l’opérateur, est resté longtemps le dispositif le plus commun. L’homme lui communique son énergie, sa direction, et l’instrument n’a pas d’autre autonomie que celle de sa propre inertie. Dans la machine-outil, quelques dimensions de l’acte productif sont isolées l’une de l’autre, et fixées dans le bâti et le moteur. Le travailleur ajuste ces paramètres, puis s’ajoute comme force qui déclenche et infléchit le mouvement d’ensemble. Il reste ainsi le maître de l’opération, et donc exposé aux terribles paradoxes de l’omnipotence. Sa suprématie s’exerce dans un tête-à-tête qui lui impose une vigilance, un assujettissement de tous les instants. Chaque modification de l’instrument affecte et oblige son pilote; son perfectionnement le menace de disqualification. L’autorité du collectif sur sa production ne se réalise qu’en utilisant l’autorité du travailleur sur sa machine, c’est-à-dire en asservissant le producteur.

A ce moment de l’histoire comme à tout autre, on aménage des automatismes. Il s’agit en l’occurrence de machines qui, oeuvrant conformément aux déterminations de leur structure et aux réglages qu’on leur a imposés, se dispensent de toute surveillance. Si ce détachement reste limité dans le temps, les instruments sont des robots, qui reproduisent sous une forme mécanique la discontinuité des postes de travail. Si cette délivrance s’épanouit dans des autonomies combinables, la machine ne rompt le contact avec l’individu humain que pour s’associer avec ses propres congénères et s’absorber dans des machineries qui sont tout entières des emboîtements mobiles de spontanéités.

Cette forme moderne d’automatisme libère l’opération mécanique des limitations que lui imposait sa dépendance à l’opérateur. Toutes les dimensions de l’acte productif varient les unes par rapport aux autres et se déterminent en même temps, par un réglage conjoint dont l’homme ne fixe que les contraintes d’ensemble.

On est sorti du modèle de l’horloge ou de l’automate joueur d’échecs, dès lors que les machines acquièrent en même temps la capacité de se régler elles-mêmes et celle de s’associer. Leur identité, comme celle des hommes, ne s’affirme plus qu’en société et par leurs relations réciproques. Le système de commande qui les relie permet à chaque appareillage de faire valoir ses propriétés et de les combiner dans un programme. Mieux encore : ces langages – car quel autre mot pour cette multiplicité de codes entremêlés, elle-même ordonnée ? – constituent les collectifs tout autant qu’ils les expriment. On ne peut douter qu’on y observera les mêmes paradoxes, les mêmes discordances, les mêmes constantes énigmatiques que dans tout autre langage, et qu’il faudra là aussi en venir à une démarche expérimentale où, jouant des effets que produisent les signes sur les sens, on découvrira des structures inattendues. L’homme aura ainsi vraiment créé un monde à son image.

L’autonomie grandissante de la société des hommes et de celle des machines ne conduit pas à leur indifférence réciproque, mais à leur symbiose. Mais comment deviner quelle organisation sera, dans cette relation, celle du groupe humain ? Sans doute est-ce bien d’émancipation qu’il est question, mais de quelle émancipation douloureuse, lorsque le travailleur échappera aux contradictions de l’initiative prescrite et valorisée, à l’enfermement des postes et des qualifications professionnelles, pour entrer dans des formes sociales inédites ! Il faudra bien cependant que la société se réforme, quoi qu’il lui en coûte, dès lors qu’il deviendra impossible de rendre l’individu témoin et garant de la machine, et qu’elle apprenne à dominer l’opération sans opprimer l’opérateur.

Bibliographie

La révolution et les intellectuels, Gallimard, 1928.
L’automation et le travail humain, CNRS, 1961.
Vers l’automatisme social, Gallimard, 1963.
Le temps du surréel, Galilée, 1977.