Juin 1992: Le texte et son dehors.

Esthésis – anesthésie

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Nous nous éloignons lentement – des moments dérisoires.

Il fut un moment où le monde était livré aux textuaires. Ceux-là prônaient un univers caché dans un cahier. L’instant intéressant est, à l’inverse, celui où le souffle ouvre les pages, et fait voler leurs lettres dans l’univers. Ce vol des lettres est notre énigme.

Je m’attarderai auprès de ce vocable : ainigma. Ce que l’on laisse entendre à mots couverts, ou par voie d’apologue. Ce qui se dit sous ce couvert est pourtant le premier jet du langage – ainos, conte, récit, histoire, conseil, fable, sentence, louange. Pour la narration iliadique, pour Hésiode, pour Eschyle, Sophocle, Euripide, Théocrite. Et chez un seul prosateur – Hérodote. Dans le premier volet de l’Orestie, ainein ainon est tout simplement: faire un récit.

Αινει&nu αινο&nu[[Eschyle, Agamemnon, v. 1482. – ces deux vocables sont notre énigme en effet. Leur double résonance nous fait sentir ce va-et-vient : je porte la chose jusqu’à lui, qui m’entend, – à mon tour je subis le coup de conte qui m’a ciblé en retour. Ismaël Kadaré vient de rappeler le récit onirique, le rêve trompeur que la déesse vient de couler dans l’oreille d’Agamemnon, roi des rois, afin qu’il décide d’attaquer la ville des Troyens. Le songe est aussi partie prenante de l’epos. Sommes-nous devant une forme, « eidos », ou « eidole » ? Ne sommes-nous pas déjà dans une enquête, une histoire – invention hérodotienne ? En premier lieu nous sommes effleurés par l’expérience la plus simple une sensation.

La sensation narrative est bien ce premier effleurement de l’aisthesis. Qui raconte, est conté, – car il est inévitable que d’autres en rendent compte. Mais il y a énigme dans ce pouvoir de transporter dans l’air léger ce quelque chose qui a de la masse – le réel. Transporter la charge sans s’en charger, est-ce donc ce moment sensible qui traverse l’air et marque au loin les buts. Je puis compter les morts autour de la ville des Troyens, sans avoir eu à franchir les mers. Que le roi des rois ait laissé intouchée la belle Briséis, avant de la restituer à son captateur, permet à l’epos de déployer l’émotion, entre songe et réel ? Nous touchons là ce qui va être l’épithète même de la sensation : cet adjectif grec, aisthétikè.

Quand ce vocable surgit à nouveau, il désigne l’art, et ce qui peut en être dit avec quelque cohérence. L’usage nouveau du terme : esthétique, sera contemporain d’un nouveau vocable : subjectivité. Le sujet est apparu, avec le moment, tout juste prékantien, de Baumgarten. Le moment où affleurait le subjectum, dans la traduction latine du Kitab d’Averroès « sur l’âme », en relation avec l’intentio, l’intention comprise, – l’intentio intellecta – cet instant de langage survenait à l’intersection entre trois langues. Le livre aristotélicien – le Peri Psukhès. Le grand traité d’Ibn Rochd, le Sharh Kitab al-nafs, de l’an 1190. La traduction latine de Michel Scot, autour de 1235. Un entrelacement de langues, tissé autour du vocable athénien Νου&#962 ou noos. Une superposition de transcriptions, qui traversent trois langues naturelles, en vue de deux langues philosophiques, et se rencontrent dans une troisième. Un voyage de la pensée, à partir d’Athènes, et parcourant le chemin entre Marrakech et Qurtuba-Cordoba, pour en venir à Naples et Palerme, par la traversée de l’Universitas à Paris, – voilà qui conduit le subjectum à l’instant où il rencontre lui-même l’aesthetica. Au seuil de l’instant culminant de la pensée en langue allemande – celui du denkend Subjekt au coeur de l’Analytique transcendantale. Le sujet kantien de la première Critique aperçoit déjà l’expérience « sans concept » de la troisième Critique : celle du jugement esthétique.

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La sensation narrative qui nous oriente, comme sujet chargé du sensible et capable de son transport à une distance voisine de l’infini, est-ce donc la charge d’une forme, ou d’une histoire ? Forme, ou idée: invention athénienne. Mais l’ « idée », ainsi que la définit le Spinoza des Cogitata, ne serait rien d’autre que narration mentale ? Et l’histoire, invention dorienne d’un Grec asiatique, Hérodote d’Halicarnasse, est enquête, connaissance de l’istôr, porteur de la connaissance la plus immédiate, celle qui rapporte la vue, le su, l’oida, l’eidon. Le « je savais » (que c’était ça), le « je voyais » (que c’était là). L’eidos, en un mot, qui touche la cible du sensible, par ce coup de vue dessinant le trait, est à l’œuvre dans l’enquête de l’istôr. Dans un même entrelacs du mot.

A ce degré il n’est pas de limite entre « forme » et « histoire », – jointes dans la sensation narrative. Dans cet instant sans durée, ou cette durée infiniment dense, qui précède le faire récit et le condense dans son énigme. Ainsi l’éclat dans l’œil, indiquant que la déesse lui a parlé et a suspendu la colère, assez longtemps pour que l’epos iliadique se développe tout entier, – jusqu’au moment où la jeune femme non touchée va être restituée au héros par le roi des rois.

Plus ironiquement, cet instant qui ouvre la Seconde Partie de Cervantès, après avoir laissé « l’ingénieux chevalier » et le « valeureux biscayen » face à face, les épées dressées en l’air et dénudées, « en ce point tellement douteux » – « en aquel punto tan dudoso », où est demeurée tronquée la « savoureuse histoire », le « conte si savoureux » – « tan sabroso cuento ». Juste avant le moment où se découvre, délaissé dans un recoin de la juderia de Tolède, le manuscrit « arabique » signé de Cide Amede Ben Engeli, qui serait déjà l’auteur anticipé d’une « vie » de l’ingénieux chevalier Quijote. La deuxième « Seconde Partie », celle de 1615, commence abruptement une narration qui dès lors est entièrement manuscrite, – et pourtant commentée par Don Quichotte « lui-même », surpris de découvrir qu’à mesure sa vie est écrite déjà, et par un auteur de « langue arabique »… L’ironie cervantine joue sur la triplicité des langues, – arabe, castillane et aussi, par référence mystérieuse et élogieuse, hébraïque. En même temps que sur la triple référence à la symbolique des confessions, dans les repas de fin de semaine chez le chevalier lentilles du vendredi (propres à Esaü-Ismaël), « douleurs et chagrins » du samedi (les neufs au lard, destinés à mettre à l’épreuve les Marranes), pigeonneaux du dimanche (équivalents ludiques d’une certaine colombe). La Première Partie s’ouvrait sur la triplicité alimentaire des religions, alors en guerre sainte… La Seconde Partie, reprise par la deuxième Seconde Partie, sur la triplice des langues naturelles qui s’entrelacent dans la péninsule hispanique. Son instant nodal est bien celui du point de doute, – du punto tan dudoso.

L’instant mallarméen dessine l’arbre qui se ramifie, à partir du point de doute :

Aimai-je un rêve ?
Mon doute, amas de nuit ancienne s’achève
En maint rameau subtil.

En cet arbre dubitatif, issu du punio dudoso, se déploie le mouvement suspendu de cela qui se nomme chez Paul Klee l’émission de phénomènes : « un petit endroit gris d’où peut réussir le saut du chaos à l’ordre » – sourire, regard, odeur, « éventail des séductions ».

Le point de surgir du subjectum, six siècles avant la naissance jumelée de l’esthétique et de la subjectivité, nous l’avons saisi comme l’instant d’Ibn Rochd – Averroès, acharné en même temps à rechercher la lecture des six livres des Politiques d’Aristote : qui sont introuvables, nous dit-il, dans son île andalouse, coincée entre latinité, mer, océan. Mais ces livres dont il ressent le manque pour la philosophie arabe, développent justement le récit philosophique d’une aporie du politique, qui se place au cœur même du point de doute. Il s’agit pour Aristote l’étranger, le metoikos macédonien, de saisir l’énigme propre au fondateur de la demokratia athénienne : Cleisthénès l’exilé porte avec lui la malédiction de sa famille alcméonide, marquée ancestralement par un sacrilège. Revenant à Athènes pour la délivrer tout à la fois de la tyrannie, de l’occupation spartiate et de la domination de l’oligarchie, il prend appui sur « les métèques et les esclaves affranchis » – en d’autres termes, sur les immigrés et les travailleurs asservis-libres. Position politique qui, souligne Aristote, est une aporia. L’aporie narrative d’Aristote est au cœur de l’espace où pourront survenir en jointure les naissances de la tragédie et de la philosophie – l’apparition pensive de l’espace littéraire, dans l’univers de qui porte la puissance du sensible, l’αισθητικ&eta, au sens aristotélicien qui est donné à ce simple adjectif grec, encore loin de se faire concept.

Forme ou histoire. Ou forem-histoire, ειδο&#962/ιστω&rho mots presque équivalents dans leur relation à l’ειδο&nu/οιδ&alpha, – ou je voyais/je savais. Et cependant cet instant de la connaissance esthétique est « sans concept » – begriffslos. Mais si la philosophie se définit par la tâche du concept[[Comme le soulignent Gilles Deleuze et Félix Guattari., elle est véritablement contemporaine de l’apparition de l’Universitas sur la Montagne Sainte Geneviève, et de la brisure qui accompagne la montée de Pierre Abélard sur la petite colline parisienne au sud de la Seine. Avec elle, avec lui, intervient en effet le conceptum, et l’on ne peut dire que le concept puisse agir avant le terme qui va le désigner. Le propre du conceptum est d’être la saisie, par la voix, de la chose : il lui faut cette vibration vocale – sur son terrain d’accrochage.

Qu’y a-t-il donc avant le conceptum ? Qu’est-ce donc que la falsafa, déployée de Koufa et Bagdad à Farab et Boukhara, et à Qurtuba, à Cordoue ? Qu’est-ce même que la Φιλοσοφι&alpha athénienne, et son eidos ? Dirons-nous qu’elles appartiennent à une longue incubation de la pensée, en même temps qu’à la possibilité même d’un art qui soit pensable ?

La Poétique aristotélicienne a son instant le plus aigu lorsqu’elle décrit l’αλογο&nu athénienne, et son eidos ? Dirons-nous qu’elles appartiennent à une longue incubation de la pensée, en même temps qu’à la possibilité même d’un art qui soit pensable ? La Poétique aristotélicienne a son instant le plus aigu lorsqu’elle décrit l’alogon, l’irrationnel ou le point hors ligne, qui situe la rencontre d’Œdipe et de Laios sur la route hors du récit ou du mytheuma, tel qu’il se déploie dans la cité thébaine. A cet égard le groupe de la Poiètikè russe, à Petrograd, dans la publication qui porte ce nom en pleine période de révolution, dépeint avec Tynianov, le « formaliste », dans Sa Majesté de cire, le véritable alogon de toute l’histoire: celle qui va se dérouler dans l’intervalle géant entre 1917 et 1991, entre Révolution d’Octobre et insurrection d’Août. Petersbourg revient nommer la machinerie d’État qui s’est construite hors du récit des débats du soviet de Petrograd, déroulés dans les locaux du pensionnat des jeunes filles nobles, à l’Institut Smolny.

Au bout de la longue rue Chpalernaya que Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine franchit seul et sans arme, barbe rasée, muni de faux papiers et d’un laissez-passer périmé, dans la nuit du 24 au 25 octobre de l’an 17, calendrier ancien style…

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Dans la pratique de narration, acte de connaissance vive, le moment d’aporie narratique est celui qui arme le langage, et approche de la sensation narrative à l’instant même où, selon les termes de la Postface au Coup de Dés mallarméen, « on évite le récit ». Approcher la sensation, à la minute même où elle survient en étrangère et où l’exil cesse, pour celui qui est marqué comme le sacrilège, dont les alliés sont les asservis affranchis, voici donc le point infini, – ou encore, dirait Spinoza, la « mouche infinie » ? A nous de lui donner son vol, alors qu’elle est rivée au miel, ses ailes de papier prises dans l’auto-collant. L’envol du point infini, sur place, voilà l’expérience qui dure l’espace d’un instant, aussi bref qu’une longue nuit de sommeil sans interruption. Le saut de fraîcheur est alourdi par la sensation de prendre au vol de qui insiste paradoxalement.

Ce qui fait la différence entre l’empire de Cambyse et celui d’Alexandre – le premier dure plusieurs siècles, le second une décennie -, n’est-ce pas l’alliance entre celui qui se donne pour tâche d’avancer dans l’espace et celui (son maître) qui s’est attaché à énoncer en termes d’axiomata les conditions de validité de langage. Ou, dans les termes de son futur et lointain élève et héritier, Ibn Rochd, « les limites de son terrain et l’usage de son définir ». En ce sens, que la pensée de l’éthique[[Éthique à Nicomaque, 1,7. se soit ouverte par une méditation brève sur la puissance de sentir, c’est-à-dire de saisir – sur l’αισθ&eta – τικο&nu – c’est là que s’ancre la puissance de propulsion émané de ce minuscule carré de territoire, l’athénien. Sans l’aisthetikon aristotélicien, transmis à l’énergie alexandrine, où en seraient pour nous les conditions de la pensée, et de la pensée sur l’art, acte initiateur du langage ?

Nulle langue naturelle sans un epos, où elle s’arme pour dire. La narration iliadique ouvre le potentiel d’un art grec, où s’ancre la possibilité de la politeia athénienne. L’epos oral a pu être capté sur le vif plusieurs fois, plus tard, avec le Kalevala en Finlande, avec la « Geste de Sunyata » au Mali, avec l’épopée hilalienne en langue arabe, dans les marchés du Sahara tunisien. La langue latine invente deux fois l’epos du commencement premier, par un double héros narratif – l’un, imaginaire, l’autre, réel, Enée, ou César. Les quatre langues d’Europe occidentale ont chacune leur epos : l’Italie avant toute autre et à trois reprises ; l’Angleterre par Milton ; l’Allemagne par sa Messiade ; l’Espagne elle-même par l’Araucana d’Ercilla le Chilien, que Voltaire a lue et commentée attentivement. Le Portugal à ses côtés, par les Lusiades. Et surtout il existe en langue espagnole et allemande cet epos au second degré que constituent le double Quijote et le double Faust. A la langue française, et cela tourmente Ronsard, Voltaire, Hugo, manque étrangement ce fleuve de narration originaire et fondatrice. Ou plutôt il ne survient que dans la figure ironique du pantagruelisme et de la chronique gargantuine, chez le « philosophe ivre » (ainsi le nomme Voltaire), chez celui dont Hugo place la naissance entre Dante et Shakespeare, – chez Rabelais. Mais c’est un epos hors histoire, et même hors de ce réel symbolique qu’est le triple espace: Inferno/Purgatorio/Paradiso. Ou celui du Paradise lost.

J’avance pourtant que l’énigme de ce manque, au cœur de la langue française, est comme la trace anticipée d’un autre langage : il s’agira d’énoncer, non pas le « réel », mais le réel possible, celui du discours du Droit en à venir. Justement l’epos virulent va surgir dans la prose journalière des Amis des Droits de l’homme, au Club des Cordeliers, dans la pluralité des singuliers, des Père Duchesne, en tête celui de Jacques-René, d’Hébert, – lui-même perdu au milieu de l’océan des cent quatre-vingts « Père Duchesne » de toutes couleurs, relevant de tous les courants : orléaniste, girondin, maçonnique, montagnard, réfractaire, féministe (Pétronille Mâchefer, Carmagnole Mère Duchesne) et même bonapartienne… Se mettre à l’écoute de ces langages pour y surprendre « l’or du temps » -, ce sera l’équivalent de l’écriture automatique elle-même au sens que lui donne Breton : la dictée de l’inconscient des langues. Davantage, les invectives lancées par Robespierre contre Jacques-René et le Père Duchesne s’élèvent pour leur part à la vertu d’un étrange epos :

Pourquoi leur permet-on de se jouer ainsi
de la dignité du Peuple et d’attacher
les grelots de la folie au sceptre même de la raison ?

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Mais je questionne ces langages, en quête de la coupure qui départagerait la langue quotidienne et la langue littéraire – la literaturnost. Coupure à vrai dire inatteignable, autant que celle par quoi se définit le nombre « irrationnel » à la limite de la série illimitée des nombres fractionnaires, qui en constitue l’approche infinie. Cet alogon est bien une aporie. Je l’aperçois dans l’instant où le singulier et contrasté epos duchesnien, comme la narration cervantine, s’est approchée du punto dudoso. Véritable point de condensation du langage. C’est à cet instant du point de doute que s’éprouverait en termes palpables la sensation narrative.

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Les idéologies littéraires qui é-nervent de la sensation le discours de littérature, pour en produire l’enfermement dans le texte gavé sous vide, ont coûté bien des lourdes longueurs, ou de fades brièvetés. Petite pédagogie, dirait Foucault. Mais j’entends ici la convergence ironique de Mallarmé et d’Artaud : car pour l’un et pour l’autre il va s’agir de « libérer sans l’enclore… comme texte, la dissipation volatile… l’esprit », – puisque « le devoir… du poète n’est pas d’aller s’enfermer lâchement dans un texte, mais au contraire de sortir dehors pour secouer, attaquer l’esprit public ». Face aux « larbins textuels », comme les nomme Céline, dans le seul de ses pamphlets qui ne soit pas porteur de sa rage paranazie.

Capter l’aisthetikon athénien, à l’instant de sa virulence au goût de ciguë, c’est effectuer la sortie hors de l’anesthésie. Celle-ci a déjà régné avec suffisance.