France : l’élection présidentielle comme manifestation postmoderne

“Il est interdit, nous dit-on, de tirer sur une ambulance. Mais n’avons-nous pas le droit de cracher sur un cadavre survivant qui, pour masquer la puanteur qu’il répand, transforme son agonie en spectacle ?”
Benjamin Péret

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Chacun le sait, la constitution de la Ve République, taillée sur mesure pour De Gaulle, donne au Président de la République des pouvoirs considérables. En conséquence, puisque les textes sacrés le disent, l’élection présidentielle ne peut être qu’un événement politique. C’est tout au moins ce que pensent les candidats à la succession de François Mitterrand – et, pour des raisons différentes, les instituts de sondage.

Les naïfs penseront que ce grand tapage public favorise la démocratie. Il n’en est rien. Et nul ne l’a mieux démontré que le ci-devant Président lorsque, dans ses entretiens avec Pierre Péan puis Jean-Pierre Elkabach, il a évoqué sa jeunesse, que l’on aimerait dire folle mais qui ne fut que conformiste. Rassurons les cœurs tendres, nous n’allons pas évoquer une nouvelle fois les heures sombres d’une carrière qui a commencé à l’extrême droite pour se poursuivre par une adhésion raisonnée au régime de Vichy, sous l’auspice duquel se nouèrent de durables amitiés. Rien de nouveau sous “le soleil de dieu” et nous n’avions pas besoin de ces ultimes révélations pour savoir que Mitterrand, homme de la IVe République et de la guerre d’Algérie, avait moins de principes qu’un goût immodéré de l’exercice du pouvoir – quel que soit le prix à payer pour y parvenir.

Il ne faut pas cependant jeter intégralement à la poubelle le testament politique que nous a gratuitement offert le locataire de l’Élysée. Grâce à lui – et en dépit des travestissements divers qui ornent ses propos – nous sommes en mesure d’affiner notre compréhension du fonctionnement du pouvoir politique central. Car la morale – si l’on ose dire – de cette histoire personnelle est que, par delà les changements de régime, l’État maintient sa continuité, par la pérennité de ses rouages institutionnels, elle-même assurée par la remarquable permanence du personnel qui, directement ou non, en assure la direction.

A l’époque de sa pleine existence politique, Valéry Giscard d’Estaing affirmait gravement que la France se gouverne au centre. Ce truisme mérite d’être regardé de près. Car il exprime, avec la banalité inhérente au personnage, le constat d’une réalité sociale et politique, fondamentale pour le fonctionnement des régimes représentatifs : il existe, en dehors des périodes de crise, une strate de citoyens respectables dont les choix électoraux varient selon les conjonctures mais dont le credo politique demeure quasi intangible. Ces gens, dont les déplacements de voix font les “alternances”, ont peu d’idées mais des convictions bien établies. Fanatiques de l’ordre social, ils considèrent que la stabilité du pouvoir doit primer sur tout ; ils sont donc prêts à entériner tous les compromis nécessaires à cet effet (avec les occupants nazis en 1940 par exemple). Nationalistes farouches, ils ne sont pas les hérauts de l’exclusion des juifs, des arabes, des marginaux en tous genres ; mais si ces étrangers apparaissent comme une menace, pour la sacro-sainte stabilité nationale, ils seront abandonnés à leur sort – autrement dit à la répression.

Ainsi défini, le “centre” s’exprime moins par ses partis politiques, à géométrie variable, que par l’intermédiaire d’un groupe socio-politique, composé de politiciens professionnels et de hauts fonctionnaires (chacun sait que, tout particulièrement depuis la mise en place de la Ve République, une large osmose existe entre ces deux catégories). Ces hommes – et ces quelques femmes – conçoivent leur rôle -faut-il dire leur mission ? – dans la perspective de la gestion. Il faut entendre par ce terme bien autre chose qu’une vision “technocratique” de la politique. Il est vrai que ceux qui hantent les “sommets de l’État” envisagent la plupart des problèmes sous l’angle administratif, dans un superbe mépris de la réalité (le CLP !). Mais cette attitude est la conséquence d’une démarche infiniment plus essentielle : l’identification à l’État, à ses normes, à sa hiérarchie. Pour la cohorte de politiciens sérieux qui, pour la plupart traversent tous les régimes, il n’est de pratique rationnelle qu’au niveau du pouvoir politique central. C’est donc la continuité de celui-ci qui doit être assuré prioritairement. La légitimité nationale et la continuité historique naissent de la continuité des appareils ; le reste – à savoir le social, les rapports de forces, les formes institutionnelles … – sont des éléments secondaires, qui modifient la tactique et non la stratégie. Et celle-ci demeure orientée par la perspective de l’exercice du pouvoir dans le respect des rapports de domination qui structurent la société.

N’en concluons pas que, dans la caste des chevaliers du pouvoir, il n’existe pas de divergences. Le poids des forces sociales contribuent à la naissance de vrais débats d’orientation dont l’ampleur n’est que partiellement atténuée par l’opportunisme des uns et des autres. Mais les termes du débat sont d’avance limités par le rapport qu’entretiennent avec l’État ceux qui s’affrontent. Il ne s’agit pas pour eux de choisir un objectif dont dépendent les mesures adoptées ; il est d’abord question de voir à quel prix peut être assurée la continuité de l’État. De ce point de vue, la carrière de François Mitterrand est exemplaire : avec une constance et un sens aigu de la conjoncture, l’homme a su, de Vichy au Parti socialiste, se placer toujours là où il était possible d’accéder ou de revenir au pouvoir. Et notre Président en exercice (de voltige) a raison de s’étonner qu’on lui reproche ses relations persistantes avec le sinistre Bousquet : ce dernier, malgré quelques erreurs de parcours – au demeurant inspirées par le sens de l’État – a reçu la protection de ses pairs , il a été acquitté par de “bons républicains” et admis dans les meilleurs conseils d’administration. Faut-il d’autres preuves de son appartenance au monde respectable de ceux qui nous gouvernent au nom de la continuité nationale ?

On peut tirer au moins deux enseignements de cette mascarade sans grandeur. Le premier, déjà mis en lumière par plusieurs commentateurs, a trait au régime de Vichy. L’État français, parrainé par celui que Desnos appelait “maréchal Duconno “, ne constitue pas une parenthèse dans l’histoire de France. Armer que la République n’est pas responsable de ce qui s’est passé entre 1940 et 1944, n’a aucun sens. Il est vrai que Vichy a été la capitale de toute la droite anti-démocratique. Il est tout aussi certain, qu’en ce qui concerne l’État, son personnel dirigeant, ses institutions fondamentales, la continuité a été quasi absolue entre le régime de Pétain, la IVe et la Ve République. Ce qui permet de dégager une seconde leçon, plus actuelle : les permanents de la hiérarchie étatique sont toujours là, quand bien même leurs rangs ont été renouvelés au fil des années ; ils constituent toujours une armada dont le souci demeure le maintien de la stabilité. Si la crise politique déjà bien réelle va s’approfondissant, ils seront, quelle que soit la véhémence de leur propos démocratiques et républicains, prêts à s’associer à des solutions de type autoritaire. Aucune élection présidentielle ne saurait contredire cette réalité.

De ces élections il faut quand même dire quelques mots. Ne serait-ce que pour évoquer le spectacle hautement comique que nous propose une droite secouée par la corruption et les rivalités entre prétendants. Des “affaires”, nous ne dirons rien, si ce n’est pour admirer la remarquable technicité du Parti Républicain dans la collecte de l’argent. En fait, les malheurs de Carignon ou de Longuet n’ont d’intérêt que par ce qu’ils révèlent de la coupure cynique des élus de toute tendance par rapport à la masse de la population : les fausses factures et les cadeaux divers ne dévoilent pas autre chose (à gauche comme à droite). Dès lors, la sarabande des candidats, Balladur, Chirac en attendant d’autres – s’explique mieux : ni R.P.R., ni U.D.F. n’ont rien de concret à proposer en matière d’orientation globale, en dépit du confort que leur assure leur majorité parlementaire. Le Premier Ministre bricole pour masquer le déficit budgétaire ; le président du mouvement gaulliste parle, dans l’abstrait, du social et – oh ! audace – envisage de supprimer les cabinets ministériels. C’est peu pour ne pas dire rien. Et l’on comprend que, dès lors, la machine s’emballe : les phrases assassines remplacent la pensée ; la conquête de la suprématie dans la course à l’exercice du pouvoir devient un but en soi. On peut s’en réjouir, à condition de ne pas oublier que le vide ainsi créé laisse une large place à la droite extrême et surtout renforce les partisans de l’autoritarisme. L’exemple de l’Alliance Nationale de Fini en Italie montre bien que les menaces peuvent venir de l’intérieur du système.

Et la gauche ? Mal en point, elle peut profiter du désordre régnant chez ses adversaires. Mais si jamais elle gagne les élections présidentielles, ce sera parce que son candidat ne sera pas de gauche. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes – indicateur de la crise profonde de la démocratie représentative – que le candidat qui se tait voit sa popularité augmenter: parce qu’il ne parle pas, Jacques Delors est populaire. Jacques Delors, honnête bedeau de la construction européenne, attire d’abord les voix du centre. S’il est élu et qu’il procède à la dissolution de l Assemblée, il trouvera difficilement une majorité homogène. Il lui faudra procéder à des alliances sur la droite. Peut-être Raymond Barre sera-t-il appelé à la tête du gouvernement. Intéressante perspective.

On peut comprendre que, beaucoup de militants cherchent, dans ces conditions, à susciter et soutenir un(e) candidat(e) “à gauche de la gauche”. Il convient pourtant d’être prudent. La présence au premier tour de la présidentielle n’a de sens que si, autour d’un programme précis, s’exprime un mouvement réel. La division des écologistes, leurs débats lamentables nous montrent, qu’en l’absence d’un tel mouvement, l’aspiration au pouvoir risque de l’emporter sur la rigueur politique. Nous sommes loin du compte aujourd’hui. Et, devant un tel constat d’échec, le risque est grand que l’illusion d’une candidature unique se substitue à la réalité du travail qu’il faut accomplir.

Retenons en effet les leçons généreusement dispensées par François Mitterrand : le vrai problème est celui de la continuité de l’État. C’est à lui et aux réseaux de pouvoirs qui en dépendent et dont il est l’émanation qu’il faut commencer à s’attaquer dès maintenant. Rentrer dans le jeu d’une campagne électorale prédéterminée n’est, à coup sûr, par le moyen le plus efficace de se préparer à ce travail de longue haleine.

Berger Denis

Militant politique et essayiste . Enseigne la science politique à l'Université Paris VIII. Porteur de valise à 26 ans, il fait partie des réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d'Algérie. Communiste oppositionnel il anime avec Félix Guattari et Gérard Spitzer, le groupe la "Voie Communiste" ( 1955-65) qui pratique l'entrisme au PCF. Aprés Mai 68 il collabore au mensuel "Les cahiers de Mai", puis participe activement à la rédaction de "Futur Antérieur " . Il est actuellement directeur de la revue "Variations ". dans la mouvance des " Communistes critiques ". Avec Henri Maler il est l'auteur d'"Une certaine idée du communisme " aux éditions Felin