Aout 1991: Le gai renoncement

Francois Furet : l’histoire comme idéologie

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Qui dit que la France se transforme, qu’elle renonce à ses traditions les mieux enracinées ? François Furet nous démontre le contraire: grâce à la Révolution, il se taille un empire. Il n’est pas de dictionnaire qu’il ne rédige, d’étude sur la période qu’il ne préface, d’émission de télévision où il ne vienne apporter le point de vue de la science. Cette hégémonie le met en position de chef d’école ; elle lui confère un immense pouvoir symbolique qui fait de lui, de ses associés, de ses disciples d’éminents contributeurs à l’élaboration de la pensée dominante. Répétons le, il s’agit là d’une tradition bien hexagonale : la récompense du savoir dont font preuve les universitaires a toujours été lorsqu’ils étaient en accord avec l’air du temps une position de maîtres à penser, source de gloire et, accessoirement, d’avantages matériels (positions clés dans le monde de l’édition, invitations à l’étranger, etc.).

Opérer un tel constat ne dispense nullement d’étudier l’oeuvre de celui que couronnent les médias. Les écrits de Durkheim qui, en son temps, fut un des théoriciens officieux de la République, ont eu et conservent des mérites intrinsèques. Il en va de même pour les publications de François Furet : ce qu’il dit de 1789 ou de Robespierre doit être pris comme une contribution utile, éventuellement importante, à la compréhension du processus ry 1volutionnaire et, à ce titre, soumis aux normes ordinaires de la critique. Mais comment ne pas se demander en même temps pourquoi ses propos lui valent un tel succès politico mondain ?

Pour répondre à cette question, il n’est pas inutile de savoir qui est Furet. On le peut sans difficulté car lui même ne cache pas grand chose de son évolution. Il fut, dans sa jeunesse, communiste, de la variété stalinienne rigide. Le rejet de cette aberration l’a transformé en libéral, comme ont pu l’être Tocqueville ou Raymond Aron, ses références de prédilection. Cette mutation s’est opérée sans que soit un seul instant quitté le domaine des idées générales. François Furet se meut dans le royaume des concepts[[“Analyse conceptuelle du vécu”, “histoire conceptuelle” sont parmi les termes qui reviennent le pus souvent sous sa plume.. Il s’intéresse à l’histoire au travers de l’historiographie et ses écrits historiques sont des oeuvres de synthèse et d’interprétation des données fournies par d’autres plus que des recherches originales.

S’il fallait céder à la douce manie de la classification, on rangerait Furet parmi les auteurs de philosophie politique qui appuient leurs définitions sur une vaste érudition historique plutôt que sur la logique du raisonnement. Une telle démarche ne saurait être critiquée dans son principe. Mais il doit être clair que sa nature est avant toutpolitique. François Furet interroge le passé à la lumière du présent et tire de ce contact avec l’histoire des conclusions valables pour l’avenir.[[Rien ne le montre mieux que la permanence, dans l’activité de Furet, d’interventions dans le domaine de l’actualité. Pour ne prendre que quelques exemples, l’institut Raymond Aron, qu’il dirige, travaille principalement sur les problèmes de notre temps ; la République du centre, qu’il a publié avec J. Julliard et P. Rosanvallon, est une analyse politique de la France actuelle.
On ne lui en fera pas grief : tous les historiens, tous ceux qui pratiquent la dite “science sociale” agissent de même et il faut une bonne dose de naïveté pour croire au regard froid du chercheur. Furet, au demeurant, ne cache pas son point de vue.

“Il est clair, en effet, et il en existe bien des exemples, de Tocqueville à Max Weber, que l’interrogation sur le présent peut aider à l’interprétation du passé. À condition, évidemment, que cette interrogation demeure une interrogation, une série d’hypothèses nouvelles et non pas une projection mécanique du présent sur le passé.”[[François Furet, Penser la Révolution française . Paris. Gallimard, 1978, p. 142.

On ne saurait mieux dire. Pourquoi, dès lors, ne pas appliquer à Furet la sage maxime avec laquelle lui même fustige ses adversaires (en l’occurrence Soboul, Mazauric et ceux qu’il qualifie d’historiens de tradition jacobine) ? C’est ce que tentera de faire cet article, en recherchant quelles “hypothèses nouvelles” nous propose notre auteur, en essayant de déterminer si son oeuvre n’est pas fondamentalement une construction idéologique où le concept de transformation globale de la société est nié au nom des idées les plus traditionnelles du libéralisme, revêtues des attributs de la rigueur, grâce à une présentation paradoxale de la Révolution française. Bref, on se demandera si François Furet n’est pas, avant tout, un penseur du consensus par lequel la société politique française cherche à combler la béance qui la sépare de la société civile[[Nous avons été amenés à analyser l’oeuvre de Furet en prenant successivement quelques uns des concepts qu’il met en avant ou qu’il critique : idéologie, organisation et totalitarisme, idée de révolution et démocratie. Cet article est écrit en deux temps par deux auteurs, on découvrira deux approches différentes et complémentaires qui donnent à comprendre les invariants idéologiques de François Furet..

Le totalitarisme absolu

N’hésitons donc pas à partir des réflexions que la conjoncture actuelle inspire à François Furet: nous y apprendrons autant sur le noyau de ses conceptions qu’en nous référant aux commentaires sur la Terreur[[Qu’au demeurant, nous retrouverons au détour de l’actualité, car le propre des constructions conceptuelles du type de celles de Furet est de tirer en permanence des traits d’équivalence entre le passé et le présent pour donner une fondation en apparence diachronique à ce qui n’est que l’élaboration de notions intemporelles.. Récemment[[Le Débat, novembre décembre 1990., Furet a publié une étude sur l’Énigme de la désagrégation communiste. Les remarques intéressantes y abondent, que l’on aimerait avoir la place de citer. Reste l’énigme qui donne le titre à l’article : l’auteur la formule en deux temps :

“À la différence de l’Empire napoléonien, l’Empire soviétique s’est défait de lui même. Sa disparition n’est pas imputable à un quelconque accident ni à un facteur étranger à sa logique interne.”[[Op. cil., p. 168.

Et cette logique interne a été tout à la fois mise en branle et pervertie par une décision venue du sommet, de Gorbatchev si l’on tient à personnaliser le processus en cours : c’est là le deuxième temps de présentation de l’énigme :

“…qu’a voulu faire Gorbatchev ? La seule réponse sûre à cette interrogation me paraiît être qu’il n’a pas voulu faire ce qu’il a fait ( … ) les circonstances ont brisé son projet et il a suivi les circonstances sans avoir de projet de rechange ( … ). Il avance, il pratique même la fuite en avant, mais sans objectif.”[[lbid., p. 176 et 177.

Nous ne chicanerons pas l’auteur sur l’aspect un peu trop systématique de sa présentation[[Il est vrai que l’approndisement de la crise en Union soviétique montre que Gorbatchev louvoie entre les obstacles plus qu’il ne poursuit une orientation clairement définie. Dans ses propos, il est effectivement difficile de déceler les traces d’un projet cohérent. Du moins peut on y trouver un certain nombre de constantes le maintien de l’Union, le renforcement du pouvoir central, la limitation de l’appropriation privée des moyens de production. : dans l’ensemble, le rôle décisif joué par une fraction de la direction bureaucratique est bien indiqué. Mais, au terme du raisonnement de Furet, nous ne voyons toujours pas pourquoi un homme, dont le sens des réalités riest plus à démontrer, a pris le risque d’ébranler les structures du pouvoir alors qu’il pouvait mesurer au moins une partie des difficultés qui allaient découler de ses décisions. Et le plus grave est que l’auteur ne nous ouvre pas de piste sérieuse pour trouver une réponse à cette question de simple bon sens.

En effet Furet nous donne à entendre que la crise de l’U.R.S.S. était trop grave pour que l’immobilisme de l’ère brejnévienne puisse se prolonger longtemps. Constatation indiscutable. Mais cette crise interne n’est pas analysée dans ses formes. Nous n’en avons qu’une définition générale :

“Ni “la guerre des étoiles” de Reagan, ni la guerre, moins futuriste celle là d’Afghanistan, ni les révolutions d’Europe centre orientale ne sont à l’origine de l’effondrement. Ils ont pu l’accélérer un peu, chacun à leur manière, mais la crise leur est extérieure puisque, de l’aveu des Soviétiques eux mêmes, dirigeants et dirigés, elle n’est autre que celle du système social instauré par Lénine et Staline”.[[Ibid., p. 167 168.

Voilà, d’un trait de plume, réglée une question historique qui mériterait plus ample débat : y a t il continuité ou rupture entre l’Union soviétique de la révolution et celle des grandes purges ? Ne conviendrait il pas d’élaborer pour la circonstance une vision, plus concrète parce que plus dialectique, de la notion même de rupture qui ferait le compte exact des éléments de continuité et des facteurs d’innovation de l’ancien et du nouveau régime ?[[Comme nous aurons l’occasion de le voir, le même problème se pose à propos de l’interprétation que donne Furet de l’analyse de la Révolution française par Tocqueville.

Ne discutons pas ici de ce problème pourtant un des plus importants de ceux que pose l’actuelle faillite du communisme historique : il s’agit d’abord de cerner la méthode de François Furet. Il est visible que, pour lui, compte essentiellement la logique propre de ce qu’il appelle le “système social”, et qui se résume en fait au système de pouvoir existant en Union soviétique. Question d’une importance cruciale, c’est l’évidence même, mais question qui ne saurait appeler de réponse unilinéaire.

L’étroite fusion du parti unique et de l’État, caractéristique première des “socialismes réellement existants”, confère à l’appareil bureaucratique une marge d’autonomie sans réels équivalents dans l’histoire. Ainsi s’explique la capacité de durer dont ont fait preuve des régimes pourtant fragiles dès leur naissance. Cependant, cette autonomie ne s’est pas réalisée d’un coup et les étapes de sa constitution sont indissociables de processus économiques et sociaux dont il faut rendre compte. Analyser le pouvoir bureaucratique comme une totalité englobant efficacement tous les aspects de la vie sociale (parce qu’en fait il les détermine), c’est oublier tous les principes de l’interaction et de la rétroaction. C’est surtout se situer à un niveau d’abstraction indéterminée qui privilégie l’idéologie aux dépens de l’analyse rigoureuse.
François Furet tombe dans ce travers lorsqu’il fait des soixante dix années d’histoire soviétique un unique moment historique. Seules justifient ce découpage les analogies de méthodes entre Lénine et Staline (le monopole politique du parti, l’usage de la répression, etc.). Il faut en tenir compte, tout en sachant qu’elle ne fournissent pas une grille d’analyse suffisante. L’évolution des rapports sociaux qui, comme l’a bien montré Marc Ferro[[Voir en particulier sa récente synthèse : Les origines de la perestroïka, Paris, Ramsay, 1990., ont déterminé des variations considérables de la mobilité sociale en Union soviétique : aux différentes époques, ce ne sont pas les mêmes couches sociales qui forment les élites il en découle une modification des aspirations et des comportements de ceux qui figurent dans la nomenklatura ; du même coup, les assises et les normes de fonctionnement du système politique sont modifiées.

On pourrait multiplier les exemples[[Notons seulement que l’évolution du parti dominant ne constitue pas un facteur négligeable : sociologiquement et idéologiquement, le parti de Lénine diffère de celui de Staline ou de Brejnev. Et cette dissemblance, qui détermine un comportement divergent à l’égard des problèmes de la bureaucratie, influe elle aussi sur le fonctionnement du système.. Nul doute que François Furet les connaisse. Le problème est qu’ils ne jouent pour lui aucun rôle explicatif majeur. L’axe de son raisonnement, c’est le totalitarisme ou, plus précisément, le totalitarisme absolu. Il ne se borne pas à enregistrer l’indiscutable tendance du pouvoir bureaucratique à nier l’autonomie de toutes les couches constituantes de la société. B fait de cette pratique le moteur de l’évolution des pays socialistes et, donc, le principe de toute explication les concernant.

C’est, nous y reviendrons à propos de Tocqueville et de la démocratie, une constante chez Furet d’établir un rapport de domination de l’idéologie ; l’organisation politique détermine la structuration de la société. A ce prix, il parvient à des conclusions politiques très actuelles :

“Il y aurait à écrire, de ce point de vue, une histoire de la gauche intellectuelle française par rapport à la révolution soviétique, pour montrer que le phénomène stalinien s’y est enraciné dans une tradition jacobine simplement déplacée (la double idée d’un commencement de l’histoire et d’une nation pilote a été réinvestie sur le phénomène soviétique … ) … Aujourd’hui, le Goulag conduit à repenser la Terreur, en vertu d’une identité dans le projet.”[[Penser la Révolution, op. cit. pp. 28 29. (C’est nous qui soulignons). François Dosse a été un des premiers à déceler cette démarche de Furet (cf L’Histoire en miettes Des “Annales” à la “nouvelle histoire” Paris, Découverte, 1987. Ce livre peut être considéré comme une introduction à la réflexion sur le flou conceptuel de la pensée actuellement dominante.)

Puisque le social est exclu de l’explication historique, le totalitarisme devient la clé de toute compréhension politique. François Furet, comme tous les adeptes de l’explication par le totalitarisme, n’a retenu que la logique du fonctionnement bureaucratique et l’a crue absolue. Ayant constaté que les régimes dits socialistes entravaient le développement de la société, il a conclu qu’ils étaient en mesure de le stopper. Or, les événements de l’année 1989 le montrent tout particulièrement, ce sont les transformations de la société qui ont entraîné tous les autres processus, y compris le grippage du système bureaucratique. Furet commet une erreur de méthode ; la tendance à l’exclusion du social aboutit ici à une inversion des causalités : le résultat prend la place du déclencheur.

Les acteurs, la parole et l’histoire

François Furet “fait de la politique” mais ne fait pas que cela. Son objectif est plus ambitieux : il est un refondateur du libéralisme. Et, pour justifier, dans leur contenu et dans leur forme, les régimes occidentaux, il lui faut discréditer les concepts de rupture, de révolution, de changement global.

Pour ce faire, il opère une réduction des événements révolutionnaires au seul secteur de l’imaginaire et de la parole, conçus comme domaine de la mystification. Il n’ignore pas les événements, mais il les passe à la lime de son modèle politique. Il reconnaît donc la réalité des changements mais en limite la portée aux domaines de l’idéologie, de l’imaginaire, de la parole. Écoutons ce qu’il dit :

“Mon point de départ (…) tient dans l’hypothèse que les événements révolutionnaires sont, par nature, des événements à très forte “charge” idéologique, et dans lesquels la fonction de masque exercée par l’idéologie par rapport au processus réel joue un rôle maximum. Toute révolution est une bouleversante rupture dans les esprits ; mais aussi dans les faits, une formidable reprise en compte du passé. Le premier devoir de l’historien est de dissiper l’illusion fondatrice et finaliste qui ligote l’immense événement ses acteurs et leurs héritiers.”[[F. Furet, Penser la Révolution française, op. cil., p. 186.
“La Révolution, ce n’est pas seulement le “saut” d’une société à une autre ; c’est aussi l’ensemble des modalités par lesquelles une société civile, subitement “ouverte” par la crise du pouvoir, libère toutes les paroles dont elle est porteuse.”[[lbid., p. 205 (c’est nous qui soulignons).
“La Révolution, c’est l’imaginaire d’une société devenu le tissu même de son histoire.”[[Ibid., p. 206 (souligné par nous).
Augustin Cochin partage du moins avec Marx “cette conviction que les hommes qui font l’histoire ne savent pas l’histoire qu’ils font, et se bornent à rationaliser leur rôle à travers des représentations que le travail de l’historien consiste précisément à critiquer. Bref, il distingue le vécu et la pensée critique du vécu”.[[Ibid., pp. 266 267 (souligné par nous).

Ces citations résument bien ce que François Furet appelle “l’histoire conceptuelle, indépendante du récit des acteurs”[[Ibid., p. 267. et qui constitue l’aboutissement de sa démarche. Si l’on veut bien ne pas prêter une attention trop stricte au vocabulaire utilisé[[Dans quel sens, en particulier, est employé le terme “imaginaire” ? S’agit il d’une référence à la nation, encore vague, d'”imaginaire social” ? Ou bien, le mot est il pris dans l’acception précise que lui a donnée Lacan? Ou dans un autre sens encore ? On admet sans mal que Furet n’ait pas éprouvé le besoin de préciser ce qui est surtout, semble t il, dans son propos, une antithèse à la notion de discours rationnellement organisé. Un peu de rigueur ne serait pourtant pas inutile., on ne peut qu’être séduit par ce programme. Peut on ne pas apprécier cette définition de la révolution par la parole qui se libère en libérant les gens, comme le fait le gamin d’Andersen lorsqu’il affirme que le roi est nu ? Comment ne pas admettre que la langue de bois des bureaucrates staliniens n’est que le passage à la limite d’une rationalisation qui, toujours, caractérise le discours politique ? Comment, dès lors, ne pas accéder au projet de décryptage méthodique qui nous est proposé ?

Une dernière hésitation nous retient avant d’emboîter le pas à Furet. Pour procéder à “l’analyse conceptuelle du vécu”, il faut délimiter précisément son champ d’investigation et faire la clarté sur les concepts que l’on mettra à l’épreuve. De ce point de vue, notre auteur nous laisse démunis. Il reprend, allègrement, en effet, les classements dichotomiques dont il raffole[[Nous le constatons à propos de l’opposition entre rupture et continuité. de façon à opposer radicalement imaginaire et “processus réel”. Pour lui, tout projet révolutionnaire est, par définition, illusoire. Afin de nous en convaincre, il utilise sans nuance, ni scrupule une donnée de fait : le décalage qui existe toujours entre le projet d’une transformation révolutionnaire et les rythmes réels de l’évolution sociale.

La difficulté de s’abstraire, politiquement et intellectuellement, des normes dominantes impose à qui veut définir un au delà du système existant la recherche d’une compensation. Il faut s’imaginer différent, croire son action assurée du succès, être certain d’innover totalement et de devoir l’emporter rapidement… C’est sans doute le prix à payer pour “penser contre”. B en résulte un nombre d’erreurs de jugement qui délimitent la marge de l’idéologie dans la théorie révolutionnaire, queue qu’elle soit, marxiste ou non, orthodoxe ou pas. Cette marge il faut l’explorer et on le ferait à la suite de Furet si celui ci n’extrapolait pas sans retenue. Tout à sa condamnation de l’aberration révolutionnaire, il ne distingue pas entre la démarche purement idéologique d’une secte millénariste et le comportement partiellement délirant des Jacobins en pleine Terreur.

Nous ne saurions reprocher à François Furet ses positions idéologiques. Mais nous sommes en droit de lui demander une rigueur qui lui fait défaut lorsqu’il décrit le discours révolutionnaire comme une “rationalisation”. Ce procédé, qui consiste à donner une forme cohérente et acceptable à des idées ou des comportements dont la motivation réelle n’est pas consciente, est des plus communs. Et, s’il peut caractériser le délire, il est aussi présent dans la pensée dite normale, à tous les moments du vécu”. Il ne sert donc à rien ou à peu près d’en faire un usage général. Il convient au contraire de déterminer, en chaque occasion, la combinaison de rationalisation et d’appréhension du réel que constitue toute conscience historiquement déterminée. La recherche des variables de ce rapport est la seule voie possible pour l’analyse conceptuelle du vécu dans le respect de la logique inconsciente de la parole libre.

Marx dit bien, comme le rappelle Furet, que les hommes ne font pas l’histoire qu’ils croient faire. Mais il affirme aussi et c’est en cela que son oeuvre est révolutionnaire qu’ils peuvent, partiellement au moins, atteindre à une certaine lucidité historique qui leur permet d’influer sur le devenir de la société. Tout ce qu’a écrit Marx à ce propos ne mérite pas d’être retenu sans critique, bien au contraire[[Il est certain que, dans les écrits de jeunesse, une vision téléologique de l’histoire est à l’oeuvre , par son intermédiaire, le prolétariat est investi d’une mission qui transcende ses capacités réelles. Par la suite, Marx est revenu en partie sur cette vision qui, cependant, ressurgit par récurrence.. Du moins pouvons nous accepter la portée méthodologique de son message : 1″‘imaginaire” n’est pas illusoire ; il est au contraire partie prenante du réel dans des conditions et des propositions qui peuvent faire l’objet d’une analyse.

François Furet, qui connaît bien Marx[[Comme le prouvent ses commentaires introductifs au recueil Marx et la Révolution française, Paris, Flammarion, 1986., aurait dû s’inspirer de lui s’il avait eu l’objectif de connaître le processus révolutionnaire plutôt que de le disqualifier pour des raisons idéologiques nullement imaginaires. Une autre approche, plus historique, fondée sur l’idée de révolution repensée par François Furet est tout aussi éclairante.

De l’idée en révolution

Depuis bien longtemps nous avions coutume d’identifier l’histoire politique à l’histoire récit, la recension des faits patiemment récoltés laissait croire à l’objectivité de l’écriture ; la subjectivité de l’écrivain, voilée par la réalité massive des sources, n’apparaissait qu’à travers l’engagement de l’historien dans le présent politique. Il revient à François Furet d’avoir réhabilité l’histoire politique du XIXe siècle en réintroduisant le débat idéologique dans l’historiographie. Il n’est guère contestable que la période révolutionnaire :

“surinvestie de significations politiques communes àà ses acteurs et à ses historiens continue de ce fait à tirer son sens du conflit de valeurs vécu par ses acteurs. L’histoire de droite ou de gauche n’a donc d’autre objet que de restituer les termes de ce conflit, les hommes qui l’incarnent et les actions qui l’entrament.”[[François Furet : Penser la Révolution française, op. cil., p. 263.

En rupture avec une certaine tradition partisane, François Furet se veut un historien critique qui “privilégie” comme on le sait “l’analyse conceptuelle” ; plutôt que de penser la révolution comme un “avènement”, il préfère prendre ses distances avec “l’événement”. C’est ainsi qu’il redécouvre l’analyse du pouvoir d’une monarchie défaite bien avant 1789, analyse mise en oeuvre par Alexis de Tocqueville, autre historien qui, las des conflits sociaux où “les désirs cupides” sont engendrés par des “théories fausses”[[Alexis de Tocqueville : Souvenirs, Paris, Folio Gallimard, 1978, p. 213., tente lui aussi de repenser l’histoire de cette Révolution qui ressurgit sans cesse alors que son achèvement ne cesse d’être annoncé. Ce détour recul par l’historiographie permet à François Furet de mettre au jour un de ses enjeux de la révolution : celui du pouvoir, imparfaitement analysé par les historiens qui trop longtemps s’identifièrent à ses acteurs :

“Si la Révolution française vit ainsi, dans sa pratique politique, les contradictions théoriques de la démocratie, c’est qu’elle inaugure un monde où les représentations du pouvoir sont le centre de l’action, et où le circuit sémiotique est maître absolu de la politique. Il s’agit de savoir qui représente le peuple, ou l’égalité, ou la nation : c’est la capacité à occuper cette position symbolique, et à la conserver, qui définit la victoire.”[[Penser la Révolution…, op. cil., p. 84.

Cette lecture critique d’un certain apprentissage de la démocratie aide à mieux comprendre ce moment fondateur de notre système politique ; ce que les historiens idéologues de la révolution ne nous avaient pas donné à lire jusqu’alors, François Furet, par sa relecture de l’historiographie, nous le donne, en nous permettant de suivre la réorganisation du corps souverain : d’un état monarchique centralisé en décomposition, à la reconstitution d’un système politique fondé sur la nation une et indivisible.

Reste que l’historien prend davantage ses distances avec l’école soboulienne, avec l’effet révolution, qu’il ne nous fait connaître les conditions historiques de son avènement. E noie la période révolutionnaire dans la longue durée en mettant l’accent sur l’amont et l’aval de 1789 ; en amont, les changements accumulés tout au long du siècle, changements si décisifs que l’on arrive à se demander si tout ce qui arrive après le 14 juillet ne relève pas de l’effet de conjoncture, voire du hasard ; en aval, c’est sur deux cents ans, pièce à pièce, régime après régime, que se construit la démocratie, jusqu’à l’actuelle “République du centre”[[Olivier Bétoumé et Aglaia I. Hartig ont abordé la question dans Penser l’histoire de la Révolution, deux siècles de passion française, Paris, La Découverte, 1989..

Si l’historien est lucide sur “la surenchère révolutionnaire” dont le but inavoué est de garder le contrôle “du mouvement populaire”, si les reproches adressés à ses confrères sont fondés, en particulier sur leur incapacité à rendre compte du façonnement des consciences révolutionnaires, François Furet fait l’économie de l’analyse critique des écrits des historiographes dont il privilégie les idées et dont il accrédite les présupposés par absence de vérification de concepts ; précisément sa pensée critique s’arrête aux pieds de la “doxa tocquevillienne”[[Expression empruntée à Michèle Le Doeuff : L’étude et le rouet, Paris, Le Seuil, 1988. et, comme celle de ses confrères, elle ne dépasse pas les bornes de son idéologie.

En défendant l’autonomie du politique, par rapport à une réalité sociale travestie par la parole “des représentants du peuple”. C’est le primat de l’idée de liberté chère à Hegel qu’il défend, beaucoup plus qu’il ne réhabilite l’histoire critique.

La révolution serait l’enfant de la philosophie[[Cf. La critique implicite de Roger Chartier dans son dernier ouvrage : Les origines culturelles de la Révolution Française, Paris, Le Seuil, 1990 : à propos des “livres philosophiques” : “Cette pluralité, même inscrite dans les textes, interdit de penser que leur lecture est identique chez tous les lecteurs ou qu’elle peut se réduire à un énoncé idéologique simple”, p. 110., parce que son idée est née dans un moment de vide du pouvoir, c’est la pensée philosophique de Hegel qui permet à François Furet de repenser la révolution et non l’analyse critique de son avènement:

“C’est l’événement de l’histoire de l’humanité qui donne le plus à réfléchir, dans la mesure où la destruction de l’ancien régime au nom d’une idée de la liberté s’apparente à une pensée philosophique, Hegel saisit profondément le double caractère de 1789, à la fois accomplissement de ce qui s’est passé et nouveauté absolue, affirmation et négation de la liberté.”[[Marx el la Révolution française, op. cit., p. 80.

Ce primat de l’idée de liberté incarnée par l’État éclaire toute son analyse de la Révolution, vue dans sa longue durée du XIXe siècle ; idée non interrogée dans son émergence et sa production, mais idée “vainqueur”, idée qui triomphe peu à peu et dont les hommes éclairés, hommes d’État disent le contenu en incarnant l’esprit immanent du peuple; et lorsque l’événement s’impose, ce n’est que pour mieux coller à l’idée guide, à l’idée maîtresse : “La Révolution retrouve là encore une idée qu’avait annoncée Sieyès à la fin de Qu’est ce que le Tiers État ?”[[François Furet : La Révolution 1770 1880 ; Histoire de France, Paris, Hachette, 1988, p. 86. ; la Révolution devient elle même idée vivante, idée agissante :

“La Révolution de 1789 a voulu refaire la société et le corps politique sur l’idée que l’essence de l’homme commune par conséquent à tous les hommes est la liberté. Elle a émancipé l’individu des contraintes séculaires de la dépendance ( … ), repensé la société sur la base des droits de chaque contractant et le corps politique sur le consentement libre des commettants à travers la représentation. “[[La Révolution, op. cit., p. 96.

L’idée court, se précise tout au long du XIXe siècle : de la liberté des individus, à la mise en oeuvre de la démocratie, on approche l’idée républicaine sans que jamais les discours des autorités politiques, porteurs de l’idée en marche, soient questionnés par la raison critique de l’historien : “l’idée de raison plus encore que celle de vertu sert de base au civisme républicain”[[Ibid, p. 199. des thermidoriens, tandis que l’idée de capacités fonde le gouvernement de la Monarchie de Juillet. Bientôt tout un siècle, dont les êtres incarnent les idées ou leur sont assujettis, devient une entité qui se pense :

“À travers cette pensée tumultueuse, le XIXe siècle continue et réunit à la fois la philosophie des Lumières. Il en conserve l’idée de régénérer l’homme par la raison, mais en organisant son existence sociale au lieu de l’imaginer dans l’anarchie des droits individuels. La raison cesse d’être dans le surgissement des principes abstraits pour constituer le produit du développement historique, la figure finale du gouvernement des hommes devenue à la fois une science et une morale.”[[Ibid, p. 311.

Enfin l’idée triomphe sous le Second Empire:

“ce moment de la société a un nom au XIXè siècle : la démocratie. Son origine peut être datée : 1789 ; l’égalité civile. Il appartient tout entier à ce qui a commencé à cette époque, sur les ruines de la société aristocratique : un monde où il n’y a plus que des individus égaux devant la loi, en compétition pour l’appropriation des biens et la réalisation d’eux mêmes. Cette démocratie est triomphante sous le Second Empire, bien plus que sous aucun des précédents régimes : c’est un effet naturel du temps qui passe, c’est aussi une volonté expresse de Napoléon III, au moment même où il a privé les Français de liberté politique”[[Ibid, p. 451 (souligné par nous)..

Qu’importe que l’idée d’égalité soit pensée formelle par la grande majorité de la population, que l’inégalité visible soit régulièrement dénoncée, qu’importe que la composante féminine de la nation française soit mise sous tutelle par le Code civil, depuis son avènement “le monde social nouveau ne comporte plus que des individus égaux soumis aux mêmes textes, qui fixent leurs droits et leurs obligations”[[Ibid, p. 238.. Inférieures en droits, les femmes ne sont pas des individus sociaux ; l’idée de démocratie pensée par des historiens comme Tocqueville s’est réalisée, où plutôt s’est incarnée dans un Second Empire unificateur et uniformisateur.

L’histoire de l’idée

En effet c’est bien de cette démocratie dont il s’agit, démocratie où l’idée d’égalité engendre trop souvent le despotisme[[“Les sociétés démocratiques qui ne sont pas libres peuvent être riches, raffinées ( … ) ; mais ce qui ne se verra jamais, j’ose le dire, dans des sociétés semblables, ce sont de grands citoyens, et surtout un grand peuple”, L’Ancien Régime et la Révolution, op. cit., p. 52., démocratie qui est “davantage une culture égalitaire”, comme l’écrit François Furet, “bien plus qu’un état de Société”[[Penser la Révolution, p. 127. ; mais ce qu’écrit Tocqueville en 1836,’dans un ouvrage dont le succès est salué par les républicains d’opposition[[Tout particulièrement par la Revue Républicaine. ce qu’il continue de croire en 1856, ce que ne dit pas François Furet, c’est que sa démocratie doit être une démocratie réglée selon un ordre qui respecte les autorités .naturellement” supérieures ; sa démocratie n’a pas pour vocation de bouleverser les rapports sociaux, mais de les modifier en changeant “l’esprit des hommes”[[Tocqueville : De la Démocratie en Amérique, Paris Folio, Gallimard, 1961, vol. Il, p. 247. ; de son point de vue les révolutions attentent à la propriété et ne sont point profitables aux sociétés démocratiques[[Ibid, p. 348. :

“On n’a point encore vu de sociétés où les conditions fussent si égales, qu’il ne s’y rencontrât point de riches ni de pauvres ; et par conséquent, de maîtres et de serviteurs. La démocratie n’empêche point que ces deux classes d’hommes n’existent.”[[Ibid, p. 246.

C’est donc à “l’ordre naturel” de la famille qu’Alexis de Tocqueville se réfère, famille devenue paradigme de l’ordre social pour tous les libéraux :

“(les Américains) ont pensé que toute association, pour être efficace, devait avoir un chef, et que le chef naturel de l’association conjugale était l’homme. Ils ne refusent donc point à celui ci de diriger sa compagne ; et ils croient que, dans la petite société du mari et de la femme, ainsi que dans la grande société politique, l’objet de la démocratie est de régler et de légitimer les pouvoirs nécessaires et non de détruire tout pouvoir”[[Alexis de Tocqueville : De la Démocratie en Amérique, op. cit., t. II, p. 293..

Aussi, bien que François Furet signale un reste : “l’idée républicaine”, encore inaccomplie, “dépositaire d’un vaste éventail de sens, dont les deux pôles sont la citoyenneté politique d’une part et l’égalité sociale de fautrc”[[La Révolution, p. 416., il généralise une idée forgée dans un parcours individuel sans interroger les conditions historiques de la formation du concept; l’idée de liberté qui prend forme de démocratie d’un point de vue singulier devient, par l’entremise de l’historien a critique, la démocratie qui triomphe sous le Second Empire.

“La vérité, disait Cassirer ne peut être érigée sur de purs concepts ; elle doit être fondée sur des perceptions car c’est par la perception seule que nous pouvons entrer en contact avec la réalité”[[Emst Cassirer L’idée de l’Histoire, Cerf, 1988, p. 3.. François Furet n’analyse pas le rapport dialectique entre cette idée et la perception qu’en ont les individus, tout simplement parce que les acteurs de la révolution sont pensés en individus soumis aux discours, discours~qui font la révolution et ne sont pas portés par son mouvement. A l’instar de celui dont il donne à comprendre l’interprétation, les idées de quelques uns sont le moteur des actes de la plupart des autres.

“Le réformateur d’avant la révolution est devenu le conservateur d’un ordre si coùteusement rétabli”[[Penser la Révolution…, p. 230 231., nous dit François Furet à propos du Tocqueville d’après 1848, celui qui écrit l’Ancien Régime et la Révolution précisément pour trouver “le sens de son présent”[[Ibid, p. 209.. Or, Tocqueville, homme politique, homme de son rang, homme de son temps, reste en 1856 celui qui pensa De la Démocratie en Amérique, c’est à dire un partisan d’un ordre social respectueux des supériorités “naturelles où de fortune”[[De la Démocratie en Amérique, op. cil., livre II, p. 93., qui ne pouvait concevoir “une société où tous les hommes soient très éclairés” pas plus “qu’un État où tous les citoyens soient riches”, parce que le peuple qui ne peut vivre sans travailler manque de temps pour développer son intelligence ; il est destiné à obéir ; il doit faire confiance aux hommes d’élite seuls susceptibles de le guider, lui, peuple qui restera cette masse d’individus sous éclairés aussi longtemps qu’il s’occupera “des soins matériels de la vie”[[De la Démocratie en Amérique, Gallimard, livre I, p. 299.. Si Tocqueville privilégie “l’esprit de la Révolution” pensé en guide de l’événement, parce qu’antérieur à celui ci afin de comprendre son “présent”, c’est qu’il ne peut penser “l’explosion populaire” dans sa spontanéité ; non seulement, elle “le remplit d’horreur”[[Penser la Révolution…. p. 230., mais les acteurs ne peuvent être mûs que par des idées imposées à un peuple crédule par des théoriciens manipulateurs ; Tocqueville, tout en manifestant une remarquable lucidité, interprète aussi la révolution de 1789, à l’aune de sa perception des événements de 1848 :

“Ce qui distingua (la révolution de 1848) encore parmi tous les événements de ce genre qui se sont succédé depuis soixante ans parmi nous, c’est qu’elle n’eut pas pour but de changer la forme du gouvernement, mais d’altérer l’ordre de la société. Elle ne fut pas, à vrai dire, une lutte politique ( … ) mais un combat de classe, une sorte de guerre servile. Elle caractérisa la révolution de Février, quant aux faits, de même que les théories socialistes avaient caractérisé celle ci, quant aux idées ; ou plutôt, elle sortit naturellement de ces idées, comme le fils de la mère.”[[Tocqueville, Souvenirs, publiés pour la première fois en 1893, éd. Gallimard, 1978, p. 212 213.

Négligeant l’historicité de la pensée tocquevillienne, François Furet, qui privilégie l’historiographie, identifie le discours sur la Révolution à la révolution elle même. Entre le discours de l’acteur, source principale des historiens du XIXe siècle et la Révolution en actes, l’historien ne lit que césure ; victimes de l’illusion du politique, les masses ne sont pas mises en mouvement par “la misère et l’oppression” mais par l’idée de liberté dont parlent les orateurs[[Cf. Penser la Révolution, op. cil., p. 47.. L’irruption des masses en révolution se réduit à un nouveau public pour les professionnels de la parole:

“D’ailleurs, l’irruption des masses populaires sur la scène de l’histoire offre à la pédagogie politique un public nouveau et immense, dont l’attente transforme les conditions de la communication sociale. Discours, motions, journaux ne sont plus destinés en priorité à l’attention des gens instruits mais soumis à l’arbitrage du peuple.” [[lbid, p. 80.

Les expériences de démocratie directe sont dissoutes dans “l’idéologie de la démocratie pure”[[Ibid, p. 92.

Les masses sans idée

Le rapport dialectique n’est pas perçu entre la réalité vécue par des individus et les représentants du peuple dont la légitimité est contestée quand elle ne s’inscrit pas dans un ordre pré conçu par d’autres qui, bien que minoritaires, ont établi les règles du mode d’expression de la liberté, règles auxquelles tous doivent se soumettre parce qu’elles sont conformes à l’idée. Dans l’interprétation de François Furet, la dialectique s’arrête aux portes de “l’imaginaire du pouvoir”[[Ibid, p. 92. . Entre la “légitimité des assemblées représentatives” et la “légitimité révolutionnaire”, François Furet choisit la première, arguant de la non représentativité de la seconde, sans questionner celle de l’Assemblée Constituante, par exemple, qui sans conteste s’est auto proclamée Assemblée Nationale. Dans la mesure où pour l’historien, la Révolution est “l’espace historique qui sépare un pouvoir d’un autre” et qu’elle n’est que cela, ce pouvoir est comblé dès 89 91 par le triomphe de l’idée de liberté, pensée par les philosophes ; la suite n’est que glissement généré par l’idéologie de “la démocratie pure”[[Cf. L’étude de François Furet sur Augustin Cochin dans Penser la Révolution., où des représentants populaires, auto proclamés, se disputent un pouvoir au nom de la légitimité d’un peuple mythique. François Furet, à l’instar de son maître, mais moins prescient que lui ou moins conscient des réalités sociales[[L’aristocrate libéral, qui était mort socialement à l’époque où il rédigeait l’Ancien Régime el la Révolution, pouvait prévoir l’irréversibilité du processus révolutionnaire parce qu’il savait que toute richesse est insupportable au regard du pauvre., ne peut penser les acteurs de la révolution, tous les acteurs, particulièrement les individus qui composent le peuple, en sujets de leur propre cause, en sujets d’une histoire qui les a précédés et qu’ils intègrent par besoin ou par nécessité il ne peut penser le vivant de l’histoire ou la convergence, même momentanée, entre une fraction d’un peuple qui exprime de multiples frustrations, qui se libère des oppressions ancestrales, et des représentants d’un moment qui disent, comme Marat par exemple, cette haine longtemps contenue.

François Furet ne peut croire que la légitimité de représentants, élus par une minorité, puisse être contestée par d’autres qui souhaitent bénéficier des bienfaits de la révolution. Il considère que cette contestation est manipulée. C’est la raison pour laquelle il réhabilite l’historien monarchiste Augustin Cochin : celui ci a tenté de montrer que les “sociétés de pensée” menaient à la tyrannie du Social, religion de la Révolution française et du XIXè siècle.[[Penser la Révolution, op. cit., p. 274.

“Ainsi, le jacobinisme n’est pas pour Cochin un complot ou la réponse politique à une conjoncture, ou même une idéologie : c’est un type de société, dont il faut découvrir les contraintes et les règles pour les interpréter indépendamment des intentions et des discours de ses acteurs.”[[Ibid, P. 274.
“La clé secrète du jacobinisme, c’est la machine cachée dans l’ombre du “Peuple.”[[Ibid, p. 277.

Il manque au bien fondé de la réflexion de l’historien sur les enjeux de pouvoir cette analyse du mouvement révolutionnaire en marche. Mouvement dont il est impossible de réduire l’avancée à un combat d’idée, quand on sait qu’une fraction active de la population percevant concrètement le vide, l’abstraction de principes égalitaires, maintenue dans une différence visible de plus en plus insupportable, s’est mobilisée, insurgée au XIXe siècle, précisément au nom des principes de liberté qu’elle aurait voulu rendre vrais pour elle même. Mais François Furet, qui a si bien intégré la doxa tocquevillienne”[[“C’est ainsi que les institutions démocratiques, qui forcent chaque citoyen de s’occuper pratiquement du gouvernement, modèrent le goût excessif des théories générales en matière politique, que l’égalité suggère” Tocqueville : De la Démocratie en Amérique, op. cit., p. 35., s’interdit de prendre en compte le mouvement subversif qui va à l’encontre de l’idéologie dominante, de l’idéologie qui triomphe au XIXe siècle, et dont les racines puisent leur source dans la pensée d’un XVIIIe siècle monocorde. La révolution, non prise en compte dans sa dimension sociale, n’est pensée que dans une continuité politique dont l’origine n’est pas inscrite dans le faire des hommes et des femmes, mais dans le dire d’individus “supposés savoir”. Par là même, François Furet esquive une réflexion essentielle pour toutes les “sciences” sociales : lorsqu’ils mettent en mouvement des masses importantes, les événements expriment la combinaison d’influences purement conjoncturelles, où les rapports sociaux peuvent être bouleversés, avec les structures pensées stables de la société, structures réactivées pour les besoins d’une cause ou représentées dans des comportements collectifs.

Comprendre l’histoire révolutionnaire, c’est rechercher la formule exacte de cette combinaison originale. C’est voir comment elle donne naissance à des anticipations créatrices qu’elles prennent la forme de projets politiques constitués ou d’utopies sociales à caractère mythique. Dans une période de bouleversement historique, ces moments d’innovation sont décisifs. En les analysant, on se donne les moyens d’échapper à la pesante opposition entre synchronie et diachronie.

Aussi Furet est il en désaccord avec la démarche de pensée d’un Marc Bloch[[“La Liberté, l’Égalité, la Fraternité n’ont pas seulement une prédominance historique, mais une prédominance normative qui garde toute son efficacité chaque fois qu’une bastille est prise.” Droit Naturel et dignité humaine, Paris, Payot, 1976, p. 73., ou celle d’historiens contemporains qui parlent d’une révolution encore inachevée[[“Il est temps par exemple qu’en prenant appui sur la Constitution de 1973 qui ouvrit largement aux étrangers l’accès à la citoyenneté française, la France de 1989 reconnaisse la citoyenneté de résidence à toutes les élections locales” Madeleine Rebérioux : lis ont pensé les droits de l’homme, avec Antoine Baecque et Dominique Godineau, E.D . I. Ligue des Droits de l’Homme, 1989, p. 14.. François Furet qui élabore sa réflexion historienne, à l’aune de la démocratie libérale actuelle, tente comme les historiens du XIXe siècle de légitimer celle ci par l’histoire de la mise en oeuvre d’une idée qui incontestablement s’est imposée. L’histoire est, si on la considère au niveau le plus global, déterminée par les projets idéologiques des acteurs et par les dispositifs organisationnels qui en découlent. Les classes sociales et leur évolution, les modes collectifs de perception de la réalité, les conflits et les conséquences qu’ils entraînent ne sont pas oubliés ; ils sont placés au second rang dans le grand bal glacé des concepts.

C’est pourquoi, plus que tout autre, Furet est rétif à l’analyse des conditions historiques du concept d’universalité ; l’exclusion des femmes n’ébranle jamais les certitudes de l’historien dont l’esprit est rivé à sa propre masculinité : il donne à lire comme vérité universelle les discours des autorités politiques qui nient l’individualité sociale de cette moitié de l’humanité.

Ne percevant aucun décalage entre le mot et le fait, il ne peut intégrer dans son analyse du politique les rapports sociaux qui démentent ou subvertissent les discours.

Retour au centre

Tirons un bilan provisoire de ce périple en transfuretie. Nous y avons rencontré les révolutions d’aujourd’hui et d’hier mais desséchées par l’ablation de leur foisonnement social. Nous nous sommes heurtés aux grandes idées qui font encore bouger le monde la démocratie, la liberté mais elles étaient réduites à l’ombre de l’idée que se sont faits d’eux des théoriciens d’un libéralisme qui oublie de situer le lieu d’où il parle. Au terme du voyage, nous n’avons pas découvert le roi d’une histoire révolutionnaire que nous présente du Nouvel Observateur au Débat une certaine presse de la néo modernité. Nous avons seulement rencontré un prince de l’acceptation raisonnée de l’ordre intellectuel occidental. Lui même nous le confie : la Révolution (française) ne comporte plus d’enjeu politique réel; c’en est fini de l’exceptionnalité de la France qui s’est nourrie, deux siècles durant, des joutes dépassées de l’année 93 ; à l’heure de la grande Europe, l’Hexagone voit ses angles émoussés et ses populations ressemblent à celles des autres pays : elles se définissent au centre. Comme à l’ordinaire, François Furet touche partiellement juste dans ses analyses. La grande mutation des sociétés européennes, conjointement à l’effondrement des .socialismes réellement existants”, modifie les données du jeu politique. Malheureusement, on ne saurait en bonne méthode s’arrêter à ce constat qui équivaut de fait à l’évocation d’un retour à la normale.

Peut être François Furet conclurait il différemment ses réflexions s’il ne répétait ici l’erreur que nous avons mise en évidence dans ses études historiques : il soumet le social à la tyrannie des idées abstraites. La France dont il nous parle, les pays européens qu’il évoque sont soumis à des contradictions qui minent leurs assises politiques. Il ne sert pas à grand chose de constater que l’idée de révolution est en crise si l’on ne souligne pas en même temps que la démocratie libérale, avec le cortège d’inégalités criantes qui l’accompagne, est menacée dans ses fondements mêmes. Dans La République du Centre, les idéologues du libéralisme sont rois, même quand ils sont myopes.