Hypothèses : sur les origines de la hiérarchie

L’heure, en cette fin de siècle, est aux bilans. Le nôtre, celui du mouvement révolutionnaire, au sens large du terme, est accablant. Non qu’on ne puisse déceler des “résultats” et des “progrès” lorsque l’on jette un regard rétrospectif sur près de deux cents ans d’histoire : de grands moments de lutte ont modifié le rapport de la classe ouvrière à la société globale. Malheureusement, le problème ne se pose pas, ne s’est jamais posé dans des termes comptables. La mise en cause de l’exploitation, de l’oppression, de la domination : tels étaient les trois objectifs indissociables qu’implicitement et/ou explicitement se fixaient les foules que les grandes montées révolutionnaires amenaient à l’action autonome – aussi bien que ceux qui théorisaient leur pratique de rupture.

Or, c’est à ce niveau que la catastrophe se révèle dans toute son ampleur. Jamais les travailleurs n’ont pu durablement inverser les rapports de pouvoir qui matérialisent leur soumission au capital. Tout au contraire, les avancées les plus notables de leur combat ont été annulées par le capital et par l’État, qui se sont montrés capables de restructurer mode d’accumulation et fonctionnement politique en englobant les demandes venues d’en bas. Quant aux régimes de type nouveau, malencontreusement affublés de l’étiquette socialiste, ils ont renforcé l’exclusion politique des masses populaires, au profit d’une bureaucratie que l’on peut qualifier de classe dominante d’un type nouveau. Bref, toutes les révolutions ont achoppé sur la question du pouvoir, qui demeure le point obscur de toute perspective de transformation sociale.

Et nous en sommes encore à nous interroger sur les causes de cet échec fondamental. Les penseurs les plus sérieux de l’émancipation qui tablaient hier sur la puissance créatrice de l’histoire contemporaine, nous amènent à mettre en doute leur optimisme. La potentialité constructive des mobilisations populaires n’est pas à la mesure de leur force destructive. Toutes les formes d’auto-organisation qui marquent les étapes les plus significatives des révolutions ne subsistent dans leur plénitude qu’un bref moment. Et leur déclin, souvent rapide, provient de ce que, au même titre que les organisations permanentes du mouvement ouvrier, elles sont des lieux où subsistent, de façon à peine renouvelée, les plus traditionnelles relations de domination.

On peut, pour tenter d’expliquer cet état de fait, multiplier les références à la conjoncture, aux spécificités nationales : lenteur du développement économique et social, retard culturel, prégnance des idéologies traditionnelles etc. Utiles comme éléments d’analyse, ces constations ne vont pas à l’essentiel car elles ne rendent pas compte du caractère permanent, quasi-universel des obstacles qui s’opposent à la maîtrise de leur destin par les exploités.

Valeurs normatives et hiérarchies

La donnée fondamentale dont doit partir toute réflexion critique peut être formulée précisément: les normes qui régulent le fonctionnement de la société globale et de son système politique sont interverties par ceux-à mêmes qui sont les victimes premières de l’exploitation, de l’oppression et de l’exclusion. Au cours de ce processus d’incorporation subjective, les normes se transforment en valeurs éthiques qui, à des degrés variables, régissent les comportements individuels et collectifs.

Le phénomène est suffisamment connu, intégré qu’il est à ladite science politique, pour ne pas appeler de développements excessifs. On notera seulement qu’il résulte d’une élaboration permanente, elle-même marquée par l’évolution des rapports de forces sociaux. C’est ainsi, par exemple, que du travail ne sera retenu que l’aspect créateur (production de biens nécessaires à la survie de la société) ; la réalité des rapports qui se nouent dans le travail salarié – s’il s’agit des sociétés contemporaines – disparaîtra au profit de la dimension morale de l’effort accompli ; l’amour du “travail bien fait” sera paré de vertus telles qu’elles agiront sur le comportement syndical des producteurs. En bref, la valorisation des normes (en l’occurrence, le rapport salarial est à la base de l’ordre social) aboutira à la naissance de valeurs normatives – parties intégrantes d’une idéologie dominante qui n’est jamais l’expression du seul point de vue de ceux qui sont en position de domination mais tient compte, en les englobant, des positions des dominés.

Les valeurs normatives sont donc une des conditions d’existence des rapports de domination. Elles font l’objet de critiques constamment renouvelées. Elles peuvent traverser une crise généralisée : jusqu’à un certain point, une situation révolutionnaire peut être définie comme une remise en cause collective des valeurs sur lesquelles repose la société. Et cependant, cette crise globale n’équivaut pas, on l’a dit, à une subversion des relations de pouvoir. L’exemple de l’Octobre russe est, de ce point de vue, significatif : dès le départ, la destruction voulue ou acceptée par la majorité du peuple des traditions d’ancien régime s’est effectuée parallèlement au rétablissement de formes tout aussi traditionnelles à exercice du “Gouvernement des hommes”. Il est devenu commun, de nos jours, de faire des bolcheviks les responsables de cette évolution, dont on connaît les résultats sinistres. Sans nier leur part de responsabilité dans le processus, on doit constater que leur volonté de centralisation absolue, quelles que soient ses justifications par la conjoncture de guerre civile, reflétait pour l’essentiel la plus classique des représentations du pouvoir politique central.

De cette dialectique entre valeurs normatives et domination, une première conclusion peut être tirée valeurs et normes ont chacune leur spécificité et leurs fonctions propres, mais elles ne sont que les éléments constitutifs d’une structure plus globale, qui leur assure une pleine efficacité. Cette structure, dont les effets se font ressentir principalement au niveau inconscient, détermine les modes de représentation et d’action des individus et des groupes. Elle agit comme une pulsion sociale qui contraint à répéter, jusque dans les périodes de bouleversement, les rapports de domination caractéristiques de l’ordre social. Cette structure, ce modèle d’organisation, c’est la hiérarchie, telle qu’elle existe dans tous les secteurs de la société, telle qu’elle est acceptée, intégrée par les “masses”, telle qu’elle est reproduite y compris par ceux qui veulent la transformation des rapports sociaux.

Tous les dictionnaires donnent de la hiérarchie des définitions similaires : une série verticalement ascendante de pouvoirs, au sein de laquelle chaque échelon est soumis à l’échelon supérieur. Nous n’avons pas de raison de contester cette description qu’il s’agit seulement de compléter : la hiérarchie n’est tolérée, et donc ne fonctionne comme modèle que dans la stricte mesure où elle apparaît comme légitime. Et cette légitimité est fondée sur le mythe de la compétence: d’un niveau à l’autre, le rapport au savoir et la capacité d’action sont censés aller croissant ; dès lors, le principe de la verticalité hiérarchique apparaît comme naturel, parce que fondé – bonan, malan – sur l’inégalité, innée ou acquise, des ressources intellectuelles. Cette croyance n’entrave pas totalement la critique ; celle-ci porte sur les échelons immédiatement supérieurs mais ne met pas en doute la solidité de l’ensemble de la construction. Lorsque la légitimité et l’efficacité de la totalité du système sont visées, les opposants envisagent le remplacement de ceux qui occupent les sommets plus qu’ils ne nient le principe hiérarchique lui-même. La verticalité demeure la référence en matière de circulation des informations et des décisions.

Au carrefour des sujets perdus

La prégnance de la hiérarchie s’explique aisément si l’on regarde du côté de l’État, à l’ombre duquel, comme le dit Ralph Miliband, les êtres humains vivent plus que jamais. Des écrits d’Engels sur la question, une tradition appauvrissante n’a retenu que la soumission – au demeurant indiscutable – des appareils étatiques à la classe économiquement dominante. C’est oublier les développements, tout aussi importants, sur l’extériorité formelle de l’État par rapport à la société, sur le rôle faussement arbitral qu’il joue dans les conflits sociaux. L’État fonctionne d’une manière répressive mais, le plus souvent, cette répression s’effectue au niveau du symbolique : puissance paternelle (mais éventuellement maternelle aussi lorsqu’il distribue des aides sociales), l’État est craint, parce qu’il est respecté. La légitimité de ses actes vient de ce que, obligé qu’il est de tenir compte de la totalité des rapports de forces, il remplit des fonctions d’intérêt collectif qui viennent renforcer son apparence d’impartialité. Pour toutes ces raisons, il est, dans son principe d’existence, l’incarnation de la rationalité. Du même coup, la hiérarchie, qui constitue le principe fondateur de son existence, apparaît-elle aussi comme rationnelle et devient modèle social général.

Archétype de la domination, l’État a toujours eu affaire avec le sacré. Ce serait une erreur de croire que les développements contemporains de sa technicité gestionnaire ont notablement modifié cette situation. La naissance de l’État-providence a notamment accru la dépendance des citoyens à l’égard de l’appareil, titulaire, dominateur et répartiteur de gratifications. En fait, il y a une continuité dans l’histoire des sociétés, dont l’apparition de l’État marque une scansion décisive : vivre avec, sous et par l’État, c’est faire l’apprentissage de la hiérarchie, vécue comme une indispensable externité aux actions particulières, comme un cadre rigide et nécessaire auquel doivent s’adapter toutes les subjectivités. L’apprentissage de l’État, c’est l’entrée dans un univers où les êtres humains sont dominés par leurs propres créations.

Abordée sous cet angle, la réification du symbolique[[Je me réfère ici comme dans d’autres parties de ce développement aux remarques de Jean-Jacques Goux (Les Iconocastes, Paris, Seuil, 1978, pp.36).
, car c’est de cela qu’il s’agit, apparaît comme une donnée constitutive du lien social, dès lors que se constituent et s’instituent classes et État, dans un rapport d’interaction qui reste largement à définir. Elle est donc antérieure au mode de production capitaliste. Le constater signifie-t-il rejeter les analyses de Marx sur le “fétichisme de la marchandise”, qui constituent le noyau de son “économie” ? La réponse ne peut être que négative : Marx montre que, sous le capitalisme, la nature même des rapports sociaux de production, fondements de l’édifice social, font de la valorisation des produits du travail la règle qui détermine l’ensemble des échanges sociaux ; l’inégalité réelle des travaux, fondée sur leur différence concrète, fait l’objet d’une obstruction réductrice, au terme de laquelle l’activité des producteurs (et donc les rapports qu’ils nouent dans le travail) se transmue en rapports, prétendument objectifs, entre les choses. L’ensemble sociétal tend à s’assimiler à une machine qui impose ses propres lois de fonctionnement aux êtres humains, dont l’activité concrète est pourtant à l’origine de toute action et de toute institution.

Ce que Marx veut dire, c’est que la dépossession de soi par la dépossession du produit de son action atteint avec le capitalisme un degré d’universalité sans précédents historiques. En d’autres termes, le capitalisme généralise, pousse à leurs limites toutes les formes préexistantes de réification. Il accentue en particulier l’autonomisation de l’État par rapport à la société. Impossible, en conséquence, d’analyser les relations de domination en dehors du contexte que trament les rapports de production et d’échange dont la valorisation est le caractère premier. Mais, en opérant ce constat qui fait du capitalisme, en quelque sorte, l’aboutissement perfectionné de toutes les formes d’oppression par la dépossession antérieurement existantes, on n’aboutit pas à nier pour autant la spécificité de, ces formes, maintenue en dépit des modifications qu’elles subissent dans le procès de travail lié au salariat. Une réflexion approfondie sur pouvoir et domination ne peut naître de la simple affirmation du caractère déterminant des fétichismes de la marchandise mais d’une recherche sur l’articulation entre ce processus propre au mode de production capitaliste et les manifestations historiquement précédentes de la coupure entre l’individu et son action créatrice. Pour en revenir au propos de cet article, la hiérarchie, en tant que modèle extérieur qui s’impose aux représentations et aux comportements de tous, ne peut être analysée sans référence à l’ensemble de ses fondements qui ne se réduisent pas à l’échange et à la production.

La mort du sujet par assujettissement à un ordre qui lui est imposé de l’extérieur est, en effet, un problème propre à toutes les sociétés dont le caractère inégalitaire provient de l’exclusion, à la fois symbolique et pratique, d’une partie de ses membres. Pour accepter cette situation – que l’on en bénéficie ou qu’on en soit victime – il faut accepter que la logique des rapports sociaux intersubjectifs soit remplacée par une logique extérieure. Et celle-ci, qui vient violenter les réalités psychiques les mieux enracinées aboutit, à un clivage du sujet, clivage que le langage, la communication organisée, le droit… viennent illustrer et structurer. Les relations de domination en sont d’autant plus facilement intériorisés.

Domination de sexe

Ce clivage prend sa forme première dans les rapports sociaux de sexe, qui, dès le départ, prennent le caractère de rapports de domination des hommes sur les femmes. La division sociale du travail entre les sexes est la première grande rupture des communautés humaines ; elle précède et contribue à déterminer la coupure en classes et l’apparition de l’État.

A partir de cette séparation conflictuelle naissent tous les mythes qui ont perduré et perdurent encore dans les mentalités. Comme l’écrit Gayle Rubin : “La division du travail par sexe peut en conséquence être vue comme un “tabou”, un tabou contre la similitude des hommes et des femmes, un tabou divisant les sexes en deux catégories mutuellement exclusives, un tabou qui exacerbe les différences biologiques entre les sexes, et par là crée le genre. La division du travail peut être vue comme un tabou contre des arrangements sexuels autres que ceux comprenant au moins un homme et une femme, prescrivant par là le mariage hétérosexuel”[[Gayle Rubin : The Traffic in women (in Rayna R. Reiter ea toward an anthropology of women. New York, London, Monthly Review Press, 1975 p. 122) cité par Nicole Claude Mathieu, l’Anatomie politique, catégorisations et idéologies du sexe (Paris, Côté Femmes, 1991, p 122)..

Ces remarques – trop ignorées de l’anthropologie classique – ouvrent deux pistes de recherche. La première renvoie à l’importance génétique de la division sociale entre
sexes : elle est constitutive du lien social et doit être étudiée en tant que telle. La seconde concerne les conséquences de ce clivage fondamental, à savoir l’institutionnalisation de la famille comme cadre d’une socialisation qui tend à s’affirmer d’abord comme apprentissage de l’inégalité des genres. La famille de type patriarcal[[Mais toutes les formes familiales connues n’expriment-elles pas, y compris dans les sociétés matrilinéaires, la prédominance de l’homme? est le lieu où, au terme d’une longue formation, l’enfant apprend, notamment par la maîtrise du langage, la réalité du monde social, qui entoure mais aussi structure la cellule, plus ou moins large, constituée par les parents et les enfants. De nos jours, ce type de famille est, ou semble être, en crise. Elle n’en persiste pas moins comme modèle, largement inconscient, d’organisation des rapports sociaux. L’État, dans son principe hiérarchique, s’est constitué sur le modèle familial : innombrables sont les déclarations d’hommes politiques libéraux qui ont assimilé le détenteur du pouvoir au père de famille. A l’inverse, la minorisation politique des femmes, réduites à leur rôle “naturel” de mères et de fées du foyer, a été justifiée par la nature même de la hiérarchie politique. La symbiose État/famille est à la source de la verticalité hiérarchique qui modèle nos sociétés.

La conséquence de cette action réciproque est que, dans le cadre contraignant ou libéral de la famille, l’enfant fait en même temps le parcours de la formation de son moi et son initiation à l’ordre social[[C’est donc à ce niveau que le débouché de la psychanalyse, étude l’individu, sur le collectif et le social peut s’effectuer avec un maximum d’efficacité.. Il apprend que le rôle essentiel joué par la mère dans le cercle privé ne correspond pas au rôle social attribué aux femmes. Cette contradiction, vécue différemment mais toujours douloureusement, marque profondément son développement : s’il est garçon, on lui inculquera des valeurs viriles dont il poursuivra vainement la réalisation ; s’il s’agit d’une fille, elle devra savoir qu’un certain type d’accomplissement ne lui est pas “naturel”. Parallèlement, les enfants des deux sexes assisteront à la difficulté d’existence au couple parental, forcément déchiré, même lorsqu’il est harmonieux entre la réalité des liens qui l’unissent et la distribution normative des fonctions masculines et féminines à l’échelle sociale.

Toutes ces remarques mériteraient de plus amples commentaires, qui tendraient notamment à prendre en compte les évolutions récentes de nos sociétés. L’essentiel, cependant, est de retenir que la maturation par l’éducation s’effectue d’emblée dans le cadre d’une contradiction fondamentale par laquelle l’autonomie de l’être en formation est constamment mutilée par l’introduction d’une hiérarchie, à la fois publique et privée, présentée comme naturelle mais de fait extérieure à la logique pulsionnelle de chacun.

Et la conclusion, provisoire dans la forme, définitive dans le contenu, qui peut être tirée de ce passage en revue trop rapide, peut se dire ainsi : la remise en cause du pouvoir comme domination ne peut s’avérer durable, au niveau théorique comme dans le champ de la pratique politique, qu’à la condition de joindre à l’attaque contre les rapports d’exploitation une offensive générale contre les rapports de domination de sexe.

Ne l’avons-nous pas trop oublié ?

Berger Denis

Militant politique et essayiste . Enseigne la science politique à l'Université Paris VIII. Porteur de valise à 26 ans, il fait partie des réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d'Algérie. Communiste oppositionnel il anime avec Félix Guattari et Gérard Spitzer, le groupe la "Voie Communiste" ( 1955-65) qui pratique l'entrisme au PCF. Aprés Mai 68 il collabore au mensuel "Les cahiers de Mai", puis participe activement à la rédaction de "Futur Antérieur " . Il est actuellement directeur de la revue "Variations ". dans la mouvance des " Communistes critiques ". Avec Henri Maler il est l'auteur d'"Une certaine idée du communisme " aux éditions Felin