Images subreptices

language visuel d’une politique à venirChercher les sites. Regarder les affiches. Télécharger les fichiers. Configurer les formats. Imprimer les calques. Découper les pochoirs. Sortir dans la rue. Distribuer, coller, projeter la peinture. Photographier. Puis inventer l’image-choc qui remettra toute cette chaîne en mouvement…

Nowarfront.org, anotherposterforpeace.org, minaturegigantic.com et anti-war.us constituent quelques condensateurs d’un nouveau mode de production, de distribution et d’utilisation d’images politiques. Ces sites web, le plus souvent établis par des graphistes, servent de relais pour une expression visuelle diffuse, débordante, suscitée à travers le monde par l’injustice flagrante de la guerre en Irak et le dégoût généralisé devant la campagne électorale de G.W. Bush.

Les sites sont conçus comme des sortes de dazibao virtuels, dotés d’ubiquité comme le net, mais voués au contact direct avec la rue. Leurs images militantes sont offertes en format jpg pour visualisation à l’écran ; mais on peut télécharger des formats vectorisés (pdf ou eps) permettant de reproduire l’image à n’importe quelle taille, pour fabriquer un autocollant, un pochoir, un en-tête, un tract, une affiche, une banderole, etc. Ainsi les producteurs d’images vont à la rencontre d’un public agissant, partie-prenante d’un circuit d’échanges et de revendications qui ne connaît plus de frontières.

On y trouve de tout : affiches, dessins, peintures, détournements de pubs, slogans, blagues, consignes, photos d’actions, images télévisuelles, portraits trafiqués… Si nous avons choisi les exemples les plus francs, se détachant comme des pictogrammes sur fond blanc ou noir, c’est pour marquer l’importance de l’icône. Elle apparaît ici comme l’élément de base d’un langage visuel transnational, complet en lui-même, incisif et direct, propre à toute une génération. Il se peut même que la hantise populaire du logotype, si bien comprise par la canadienne Naomi Klein – mais aussi par la revue canadienne Adbusters – ait vécu. Fini le grand combat dialectique des années 90, l’effort désespéré pour détourner, renverser, détruire le logo. Il s’agit désormais de produire et de faire circuler un parler neuf, rude et simpliste au départ, mais pétri d’une force intrinsèque, capable de tenir sans références sur les murs. D’où l’intérêt du pochoir, dont on verra de belles utilisations sur jstk.org et acuario.tk : avec quelques coups de cutter au préalable, puis des passages rapides à la bombe de peinture, on envahit une ville, on produit une présence fourmillante venue d’en bas, grassroots comme on dit en anglais. Mais les racines de ces herbes nomades sont désormais partout, elles ont quitté leur terre d’origine, ce sont des rhizomes qui prolifèrent à travers le béton commun et toujours fragmenté des mégalopoles.

La « désintermédiation » serait un phénomène de marché, qui touche surtout les maisons d’édition, les fabricants de disques, les vendeurs de tout type d’informations. Mais ne retrouve-t-on pas ce même phénomène dans le domaine politique ? Les images contestataires qui circulent sur Internet n’ont plus de support fixe, ni au sens matériel du terme, ni au sens organisationnel et idéologique. Pour mieux traverser les frontières, elles ont abandonné toute origine syndicale ou partidaire. Elles n’ont pas accès aux grands médias, aux journaux tirés à cent mille exemplaires. Leurs seuls médiateurs sont ceux qui les mettent en œuvre, qui les font parler comme « médias tactiques » agissant dans la rue. On peut déplorer cette condition fruste et flottante, ce degré zéro du sens, cet ancrage tellement faible du signe. Mais on peut également y voir un nouveau processus de déterritorialisation, qui bouleverse les rôles et redistribue les possibles.

Certains liront donc ces images militantes comme les traces d’une défaite, reléguées dans des espaces résiduels, dans des coins malpropres de la ville – ou, pire encore, réfugiées dans les circuits virtuels d’Internet. Mais la défaite elle-même est toujours porteuse d’une latence, d’un renouveau, d’un regain de forces, qui cherche actuellement ses territoires et ses modes d’opération. Les images anti-guerre, anti-Bush sont des signes de cette latence, à l’intérieur des USA mais également à l’extérieur. Jusqu’au point où le partage intérieur/extérieur – si fondamental pour l’Amérique – commence à vaciller, à se relativiser dans les pratiques. Ce qui compte ici, c’est le rapport entre le moment abstrait de la circulation transnationale et le moment concret de la main qui tient la banderole, distribue le tract, pose le pochoir sur le béton. L’image subreptice, c’est celle qui ressurgit de la défaite, pour faire face au mur de l’impasse politique, et pour y proliférer. « Copier, et coller à l’actualité » : voilà une des consignes de la résistance qui prend corps aujourd’hui.

Holmes Brian

Critique d'art, essayiste et traducteur, il vit à Paris et s'intéresse aux croisements entre art, économie politique et mouvements sociaux. Il a effectué un doctorat sur les langages et la littérature romantiques à l'Université de Berkeley ( Californie ) et a été l'éditeur en anglais du receuil {« Documenta X»}, Kassel, Germany, 1997. Membre du groupe d'art graphique {«Ne pas plier"} de 1999 à 2001, il travaille depuis peu avec le groupe d'art conceptuel parisien {« Bureau d'études »} avec lequel il a fondé la revue {«Autonomie artistique»}. Il contribue régulièrement à la liste de diffusion {« Nettime »} et collabore à diverses revues : {Springerin} (Vienne), {Parachute} (Montréal). Auteur d'un receuil de textes, {« Hieroglyphs of the Future : Art and Politics in a Networked Era »} ,Zagreb: Arkzin, 2003, il prépare un livre en français : {«La personnalité flexible : pour une nouvelle critique de la culture»}. Membre du comité de rédaction transnational de Multitudes. Il a dirigé son numéro spécial {«l'Art contemporain : la recherche du dehors»}, Janvier 2004, Exils.