Impasse de la République

L’ethnologue étranger à notre planète, qui étudierait l’Europe et, plus particulièrement, la France ne manquerait pas de conclure son enquête par une formule scientifique : « Tout fout le camp ». En effet, si l’on additionne le chômage, le mal-être des jeunes, les agressions contre les immigrés, la lente progression du racisme, il ne reste guère d’indices des mérites du libéralisme. Et le tout s’inscrit dans une crise de la représentation qui tend à se muer en crise de la démocratie parlementaire. L’implosion de la première république italienne, le discrédit généralisé du personnel politique belge sont les symptômes les plus éclatants d’un mal qui, avec une intensité variable, touche tous les États. Qui plus est, aucune solution de rechange n’est proposée : qui croit aujourd’hui à l’efficacité transformatrice de la gestion social-démocrate ? Quant au communisme réellement subsistant, il lui faudra plusieurs mutations pour espérer redevenir une force de masse.
Pour les naïfs que nous sommes, la seule issue est une recréation de la démocratie. Entendons par là son élargissement du politique au social : il s’agit, à tous les niveaux, de l’entreprise à l’école, dans les rapports entre hommes et femmes, de donner à tous les moyens de prendre en main leurs affaires et de contrôler leurs délégués dans les diverses instances. La tâche est difficile car cette démocratie-là n’a jamais existé de façon institutionnelle (tout au plus en a-t-on vu, brièvement, les embryons dans les moments de crise révolutionnaire). Pourtant, seule cette solution est adaptée à l’évolution actuelle du monde tel que le structure le capitalisme. Seule elle est en mesure de faire face aux conséquences de l’exploitation et de l’oppression actuelles, d’apporter enfin une réponse au problème du pouvoir.
Cependant, ce n’est pas dans cette direction que s’engagent nombre de femmes et d’hommes qui se situent à gauche. Pour eux, le maître-mot qui ouvre les portes de l’avenir, c’est la République. Plus que jamais, la République nous appelle. Ses « valeurs » restent sûres au milieu du maelstrom qui emporte toutes les idéologies. Le socialisme est évanescent tandis que la lutte des classes n’est plus ce qu’elle était. Mais qu’importent les illusions perdues : la République et son corollaire, la citoyenneté, nous offrent le cadre irremplaçable de tout progrès politique.
Nous ne cacherons pas notre embarras face à cette inflation d’un mot autour duquel se réunissent dans une mêlée virile gaullistes de la tradition, socialistes de tous courants, communistes (auto) critiques et bien d’autres encore dont l’irremplaçable François Léotard. Notre malaise vient moins de cet étrange rassemblement que de ce qu’il révèle du vocable qui l’inspire : la République est une notion floue. La tradition historique française la rattache à la lutte contre la monarchie. Aussi bien ; chacun d’entre nous peut-il se dire républicain face aux formes les plus extrêmes de la contre-révolution. Mais la République que l’on peut opposer à cette racaille est une forme qui peut revêtir – et éventuellement masquer – les contenus politiques et sociaux les plus divers, voire les plus opposés.
On est donc amené à se demander si la référence à la République, à ses « principes » et à ses « valeurs » contribue au renouvellement démocratique que rend urgent le cours du monde vers la barbarie. Ou si, au contraire, elle ne contribue qu’à brouiller les problèmes.

Gouverner le peuple

La République est floue en raison des interprétations divergentes que peuvent en donner ceux qui se réclament d’elle. Ce constat n’exclut nullement que l’on puisse présenter de la République une définition générale qui en précise les contours en situant le niveau de réalité sociale où elle se place. D’ordinaire, pour en arriver là, il est habituel de partir d’Aristote pour parvenir à Jean Bodin et à sa postérité. Démarche utile parce qu’elle permet de comprendre comment la modernité politique, ses principes et ses normes se sont constitués, en rupture avec la monarchie de droit divin. De toutes les approches multiples, nourries par les expériences des révolutions des XVIIe et XVIIIe siècles, ressortent quelques éléments. Tentons une synthèse, sans doute hétérodoxe.
Si l’on écarte le sens particulier que la Révolution française a donné au mot (nous y reviendrons, bien évidemment) la République, gestion de la « chose publique », implique toute une série de présupposés. Le premier d’entre eux est l’existence d’un bien commun à tous les citoyens, par ailleurs profondément divisés par leur position sociale. Ce bien commun, qui revêt souvent la forme de l’intérêt national, exige un compromis entre tous les sujets du régime républicain : les affrontements entre particuliers trouvent leur limitation dans les règles juridiques qui fixent les limites à ne pas dépasser. La Constitution ou les lois organiques qui en tiennent lieu, le Code Civil forment la trame de ce que l’on peut appeler le droit politique, devant lequel tous sont égaux. Encore faut-il noter que cette égalité est avant tout, dans nos sociétés solidement inégalitaires, obligation d’obéir aux normes : les droits positifs existent mais leur plein exercice est largement conditionné par la puissance économique, sociale et culturelle des partenaires en présence (et, bien entendu, par les rapports sociaux entre les sexes).
Bref, la République est un compromis consenti autour d’un ensemble de valeurs normatives dont l’universalité est proclamée sans être nécessairement fondée et démontrée. Pour obtenir le consentement, pour le maintenir en vie en l’adaptant aux évolutions, une force est nécessaire qui ait aussi l’apparence de l’universalité. Elle ne peut être trouvée à l’intérieur de la société, profondément divisée. Il est est donc nécessaire de chercher le garant et l’exécutant du compromis dans le champ d’une externité relative par rapport au quotidien social. L’État est présent pour cela : il remplit des fonctions d’intérêt collectif qui contribuent à lui conférer l’apparence de l’indépendance ; son monopole dans de nombreux domaines est direc
tement dépendant du droit qui légitime ses normes ; sa structure hiérarchique, à l’image de celle de la société, lui confère une autorité qui peut passer pour naturelle. Pour toutes ces raisons, l’État apparaît comme le gérant idéal du compromis républicain. Ce qui revient à dire que la définition la plus générale que l’on puisse donner de la République est celle d’une délégation de pouvoir à l’État. Ce qui, soit dit en passant, permet de comprendre la facilité avec laquelle, dans certaines circonstances, s’effectue le passage de la République à un régime totalitaire.
A ce stade, il importe de souligner que, dans ses fondements mêmes, la République n’équivaut pas à la démocratie. Celle-ci est d’ordinaire décrite comme « gouvernement du peuple, pour le peuple, par le peuple ». Formule idéale dont on chercherait en vain l’application complète en quelque région de la planète que ce soit. Mais formule qui, dans sa dernière partie surtout, peut être stimulante car elle ouvre le champ d’un possible où la souveraineté populaire peut trouver des formes d’exercice directes, où peut s’exercer le contrôle d’en bas. Rien de semblable du côté de la République qui, dans le meilleur des cas, fonctionne au nom du peuple. En pratique, la liaison indissoluble qu’elle entretient avec l’État, l’oblige à confier la direction des affaires publiques à une minorité éclairée. La République, c’est le gouvernement du peuple par une élite. Le recrutement de cette dernière peut être plus ou moins large, plus ou moins démocratique. Il n’en reste pas moins que ceux qui dirigent le couple Etat-République sont, quels que soient leurs bons sentiments, en position de domination par rapport à la masse des citoyens. Et – quels que soient leurs choix politiques personnels – l’idéologie qui guide leur pratique s’oppose, par son universalisme abstrait, à l’expression des intérêts du peuple – qui n’existe que par le concret de sa diversité.
A certaines conditions, la démocratie peut s’épanouir dans le cadre d’une République. Elle n’en est pas le produit.

Mémoire glorieuse, souvenirs obscurs

Nous avons conscience de piétiner ici la fibre patriotique, présente chez tout bon français, fût-il issu de l’extrême-gauche. Car enfin, la République, en France, a un passé glorieux, forgé dans les luttes. La Constitution de l’an II, les Communards de 1871, sans le sacrifice desquels la Troisième République n’aurait pas vu le jour, le combat des Dreyfusards qui aboutit à une deuxième naissance du régime… La République française est née dans les luttes. Elle a un contenu populaire qui fait d’elle une référence toujours actuelle!
Nous nous garderons bien de ternir ce passé. Nous nous abstiendrons même de souligner que 1793 marque une période de dictature révolutionnaire certes, mais imprégnée des ambiguïtés du jacobinisme, de sa distance d’avec les sociétés populaires, de sa méfiance à l’encontre des femmes. Là n’est pas la question. Ces souvenirs ont leur place. Mais comment ne pas voir qu’ils ont été, au fil des ans, sélectionnés, orientés, élaborés pour constituer une mémoire collective dont la fonction était – et demeure – de justifier ce qu’est devenue la République au gré de ses incarnations successives. Car notre République a connu, en même temps que l’État trouvait ses formes modernes, une croissance continue. Ni les crises ni les changements d’étiquettes – pour importants et significatifs qu’ils aient été – n’ont altéré cette évolution. Parler de la République, dans la France de 1997, ce n’est pas évoquer ce que souhaitaient Saint-Just ou Blanqui, c’est apprécier le legs de Thiers, de Ferry ou de De Gaulle.
En effet, il est, pour une part, abusif de juger de la République à partir des valeurs qu’on lui suppose. La République est d’abord une institution qui tire sa réalité des rapports sociaux et des projets politiques qu’elle autorise. Son régime est le produit d’une série de compromis majeurs qui lui ont donné corps au gré des décennies qui ont suivi la consolidation de la Troisième République. Et l’idée républicaine (ne conviendrait-il pas mieux parler d’idéologie républicaine) reflète ces compromis – que, par ailleurs, elle était sans doute prête à accepter.
La République qui a duré le plus et qui, pour cette raison, constitue la base sur laquelle se sont édifiées les suivantes est celle de Gambetta, de Grévy, de Ferry – la troisième du nom. Elle est née d’une victoire sur les tentatives de restauration monarchiste. Le rappeler ne doit pas faire oublier que ce succès n’est pas dû uniquement aux campagnes des républicains déclarés ; il résulte tout autant du ralliement de ceux qui, par commodité, on appelle «orléanistes ». Ces représentants de la bonne société et des milieux d’affaires préféraient une monarchie parlementaire, sur le modèle louis-philippard ; et ils étaient attachés au suffrage censitaire qui réserve le droit de vote à ceux qui disposent de la fortune et, par là-même, de la culture et des « capacités » qui en découlent. Mais ces hommes pratiques ont vite compris qu’il fallait s’adapter à l’évolution de la société pour permettre la survie de deux fondements essentiels de l’ordre auquel ils étaient attachés : le droit de propriété et l’exercice du pouvoir par une élite. Sur le premier point, l’accord avec les républicains ne soulevait pas de gros problèmes : l’idéal des « couches nouvelles » sur lesquelles s’appuyait le nouveau régime était celui de la petite propriété généralisée. L’acceptation du suffrage universel masculin allait moins de soi. Elle se réalisa pourtant sans trop de mal, dans la mesure où l’extension du droit de vote ne modifia que partiellement l’exercice du gouvernement sur le peuple : tout au plus, la minorité dirigeante fut-elle élargie.
Il est facile de comprendre l’ambiguïté de la République fondée dans de telles conditions. Le compromis accepté par les monarchistes modérés impliquait tacitement un compromis plus contraignant pour les masses populaires. Celles-ci pouvaient espérer voir la gauche qui les représentait former une majorité, obtenir des avantages au niveau local, voter des lois sociales ; elles allaient apprendre, au XIXe et, plus encore, que l’action de leurs représentants au gouvernement ne sortirait jamais du cadre fixé d’emblée par le ralliement à la République des chevaliers de la domination de l’État sur le peuple.

Quelles valeurs ?

Répétons-le : il ne s’agit pas ici d’un événement qui relève du récit historique mais bien d’une trace indélébile sur l’institution et l’idéologie républicaine. En privilégiant la forme politique aux dépens du contenu social, pourtant présent dans le gouvernement et l’État, la République française se place en pratique du côté du maintien de l’ordre existant. Il en va de même dans ses rapports avec la religion. Certes, les républicains ont fortement combattu la hiérarchie catholique qui a mis plusieurs siècles à prendre ses distances avec la contre-révolution. A coup sûr, le modèle français de laïcité, s’il est appliqué intelligemment, a une portée certaine. Et nul ne se plaindra du ralliement progressif des catholiques aux principes démocratiques.
Mais, là encore, il faut s’interroger sur les bases idéologiques qui ont permis cette intégration. Notons d’abord qu’un principe commun réunit chrétiens et républicains classiques : celui de la justice sociale. Que signifie cette notion ? La lecture attentive des encycliques papales ou du programme de la social-démocratie allemande (ouvrages de référence en la matière) ne permet pas une réponse précise. Il s’agit de tempérer les excès d’inégalité. En d’autres termes, d’organiser la charité – de manière officiellement étatique dans le cas de la République. On est loin des solutions globales qu’envisageaient naguère ceux qui rêvaient d’une « République sociale ». Et la présence récurrente de la « justice sociale » dans le vocabulaire de la gauche, principalement socialiste, témoigne seulement de l’adaptation de celle-ci aux idées dominantes. On ne saurait trouver meilleure démonstration du compromis essentiel sur lequel repose la République française.
Mais il faut aller plus loin. Le rapprochement entre religion et république s’est effectué à partir de la reconnaissance de la famille comme cellule de base de la société. Il ne s’agit pas, en l’occurrence, du constat d’une donnée sociologique, mais bien de l’affirmation d’une valeur normative. La famille classique est le lieu à partir duquel s’organise un espace privé où triomphe l’inégalité entre hommes et femmes. Le genre masculin a le monopole (aujourd’hui battu en brèche mais encore agissant sur le conscient et l’inconscient des sujets) de l’action politique. Les femmes sont, « par nature », confinées au cercle familial. Elles ont vocation à être exclues de la communauté politique, essentiellement masculine. Dans de telles conditions, la famille tend à être le cadre où se nouent, au quotidien, les rapports de pouvoir qui se généralisent à tous les niveaux de la société. C’est dans la famille patriarcale que les enfants font l’apprentissage de ce qui sera au centre de leur future socialisation : la reconnaissance de l’inégalité et de la domination. L’apologie républicaine de la famille va à l’encontre de l’apprentissage de la liberté.
Le tableau jusqu’ici exposé paraîtra exagérément sombre à plus d’un. « La République, ce n’est pas cela, parce que ce n’est pas que cela. Elle est fondée sur la reconnaissance des Droits de l’Homme et du Citoyen. En garantissant le droit à l’égalité des chances, elle élargit à l’infini le champ du possible et, par là même, offre les moyens de dépasser ses propres limites ». Nous n’irons pas à l’encontre de ces affirmations, pas plus que nous ne songerions à nier la portée de l’école pour tous. Toutefois, à nos yeux, les vertus de ces valeurs républicaines ne sauraient faire oublier le vice fondamental du système : la République, en même temps qu’elle exalte des principes qui peuvent avoir une portée subversive, produit les facteurs idéologiques qui incitent les citoyens au conformisme politique et social. Et ceci, insistons-y une fois encore, parce qu’elle se fonde sur l’État tel qu’il est.
Considérons les trois régimes républicains qui se sont succédés en France depuis 1875. Par delà leurs différences profondes, tous ont eu en commun une même référence aux valeurs universelles, formulées au XVIIIe siècle à la lumière du Droit Naturel. Mais, simultanément, tous ont mis en cause l’universalité ainsi proclamée en fondant leur existence sur le nationalisme. Sur le nationalisme et non sur la simple reconnaissance du fait national. Car on ne saurait tenir pour accidentel le délire chauvin qui a, massivement, accompagné les guerres auxquelles la France a participé. Et, plus encore, on ne peut passer aux pertes et profits l’apologie du colonialisme, tel que l’ont voulu et pratiqué la très grande majorité des gouvernements républicains. L’Empire français est mort sans gloire, il faut s’en féliciter. Mais il a laissé des traces profondes dans les mentalités : il est à l’origine de ce racisme banalement quotidien qui infecte l’esprit, au demeurant républicain, de tant de Français, appartenant à toutes les couches de la société. Aussi, lorsqu’un Le Pen se déclare pour la République et justifie son infecte xénophobie en citant les propos de Jules Ferry sur les races supérieures, il doit être combattu. Mais ses adversaires doivent savoir qu’il utilise des armes que lui a données la République telle qu’elle fut.

La citoyenneté peut-elle exister ?

Nous vivons le passé dans le présent de nos projets d’avenir. C’est ainsi que Vichy, souvent exorcisé, jamais analysé à fond, nous est encore quotidien. François Mitterrand, qui n’était pas sans connaître de près la question, a dit un jour que la République n’était pas responsable du régime de Pétrin. Phrase justificatrice qui tient compte des aspects les plus rétrogrades de la « Révolution Nationale » – mais qui laisse de côté l’essentiel, à savoir la continuité de l’État qui, sans hiatus majeur, persiste de 1939 à 1946. Cette continuité se manifeste dans la permanence des structures de l’appareil, dans la présence maintenue d’une majorité de hauts fonctionnaires. Sans aucun doute, la République a été victime de Vichy. Mais, par la nature de son idéologie, par sa pratique du gouvernement du peuple, par sa confusion avec l’État, elle est responsable de ce qui est advenu à partir de 1940.
La Quatrième République, a ses débuts du moins, semble avoir tenté de concilier davantage démocratie et République. Le résultat final n’a guère été probant. Mais pourquoi ne pas tenir compte des intentions des législateurs ? Il est un domaine où ceux-ci ont innové: le recrutement de la haute fonction publique. Ils ont créé l’École Nationale d’Administration (ENA), ce qui fera plus pour leur mémoire que la bataille de Dien-Bien-Phu. Peut-on imaginer initiative plus républicaine ? L’accès aux postes-clés de l’État se fera désormais par concours, ouvert à tous ceux qui le méritent par leur excellence. Pour être moins glorieux qu’annoncé, le résultat n’en est pas moins significatif : au prix d’un certain élargissement social du recrutement, s’est constitué un groupe fermé qui tend à s’assurer le monopole de la gestion des grands appareils d’État (et, au delà, par différents systèmes dont le « pantouflage » n’est qu’un exemple, des places de choix dans les grandes entreprises et les états-majors politiques de toutes tendances). Ce groupe échappe, de fait, à tout contrôle approfondi, même au niveau du Parlement. Nul doute que les républicains les plus sincères ne voient là une déficience à corriger. Que l’on nous permette de considérer qu’il s’agit plutôt d’une illustration de la confusion de la République avec l’État.
Dans ces conditions, est-il uniquement paradoxal de considérer que de Gaulle, ce général de formation maurassienne, fut un parangon de républicanisme lorsqu’il fonda la Cinquième ? Son nationalisme ne pouvait choquer. Quant à l’élection du Président au suffrage universel, si elle aboutit à cette curieuse monarchie républicaine dans laquelle se débat la France, elle permit un renforcement de l’autorité de l’État que vient renforcer le bon usage des référendum. République autoritaire mais République tout de même ! Est-ce la raison pour laquelle les opposants de 1958, républicains de tradition, hostiles au « coup d’état permanent », se sont, en définitive, fort bien accommodés du nouveau régime ?
On s’en doutera, nous ne sommes pas gaullistes. Notre seule intention est de souligner les équivoques de l’idée républicaine, – équivoques qui font que la République ne peut être un thème de bataille majeur : trop de gens aux orientations opposées peuvent se retrouver à user du même mot pour faire passer leur politique. Aujourd’hui où la démocratie libérale fait eau en plusieurs endroits stratégiques, la vraie menace n’est pas le renversement de la République mais l’instauration d’une République autoritaire dont les partisans se comptent déjà, non seulement au Front National mais aussi au RPR et à l’UDF.
En fait, le mot République a besoin d’un adjectif pour revêtir un contenu précis. C’était, par exemple, le cas, évoqué déjà, de la république sociale envisagée par l’ancien mouvement ouvrier. En 1945, en Europe de l’Est, les nouveaux régimes ont – un temps avant l’affreuse désillusion – reçu des appuis parce qu’ils ajoutaient populaire avant République, ce qui pouvait laisser espérer une autre démocratie. Ces simples exemples ont le seul mérite de situer les problèmes qui se posent à nous. Pourtant, il n’est question que de citoyenneté : à l’entreprise, à l’école, ici, là. Le Parti communiste français met sa mutation à l’heure de l’offensive citoyenne. Que signifie ce mot, indissolublement lié à celui de République ? Que hommes et femmes doivent prendre en main leurs propres affaires. On ne peut qu’être d’accord.
Mais, s’il est une leçon à tirer du mouvement de décembre 1995, c’est que l’auto-organisation n’est possible qu’au prix d’une remise en cause des rapports sociaux et des rapports de pouvoir.
Réclamer la citoyenneté en restant dans le cadre de la République telle qu’elle est, sans passer au crible de la critique son idéologie, sans mettre en question l’organisation de l’État avec lequel elle se confond, c’est se vouer à piétiner dans l’impasse.

Berger Denis

Militant politique et essayiste . Enseigne la science politique à l'Université Paris VIII. Porteur de valise à 26 ans, il fait partie des réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d'Algérie. Communiste oppositionnel il anime avec Félix Guattari et Gérard Spitzer, le groupe la "Voie Communiste" ( 1955-65) qui pratique l'entrisme au PCF. Aprés Mai 68 il collabore au mensuel "Les cahiers de Mai", puis participe activement à la rédaction de "Futur Antérieur " . Il est actuellement directeur de la revue "Variations ". dans la mouvance des " Communistes critiques ". Avec Henri Maler il est l'auteur d'"Une certaine idée du communisme " aux éditions Felin