L’Amérique et le monde : aujourd’hui, hier et demain

Dieu, à ce qui semble[[Conférence d’ouverture des Distinguished Speakers Series, célébration du bicentenaire de l’Université du Vermont à Burlington, 24 octobre 1990. Traduction de l’américain par Etienne Balibar, revue par l’auteur., a béni les États-Unis d’Amérique à trois reprises : dans le présent, dans le passé et dans l’avenir. Je dis à ce qu’il me semble, parce que les voies du Seigneur sont impénétrables, et que nul ne peut avoir l’audace de penser qu’il les a vraiment comprises. Voici les trois bénédictions dont je veux parler: pour le présent, la prospérité , pour le passé, la liberté ; et pour l’avenir, l’égalité.

Pour prendre la mesure de ces bénédictions, il a toujours fallu comparer l’Amérique au reste du monde. Sans doute pendant longtemps dans leur histoire, les États-Unis se sont vus comme très éloignés du reste du monde et particulièrement comme coupés de l’Europe, mais cela n’empêche pas qu’en réalité quand ils se définissent eux-mêmes ils le font par rapport au monde entier. Et réciproquement depuis maintenant deux cents ans le reste du monde a toujours eu les yeux tournés vers les États-Unis.

La difficulté, avec les bénédictions divines, c’est toujours le prix qu’elles coûtent. Et le prix que nous sommes disposés à payer est toujours une façon de mettre notre vertu à l’épreuve. Pas de bénédiction qui n’ait porté en elle ses contradictions. Et il n’est pas toujours évident que ceux qui ont reçu les bénédictions soient aussi ceux qui en ont payé le prix. Mais puisque nous allons passer d’aujourd’hui à demain, le moment est venu à nouveau pour nous de compter les bénédictions que nous avons reçues, d’évaluer la gravité de nos péchés, et de faire le bilan.

Aujourd’hui

Cet “aujourd’hui” dont je parle a commencé en 1945 et il a pris fin cette année même, en 1990. Pendant toute cette période exactement, ni plus ni moins, les États-Unis auront été la puissance hégémonique de notre système-monde. Quelle fut donc la source de cette hégémonie ? Ce fut notre prospérité. Quelle en fut la conséquence ? A nouveau notre prospérité. A quels signes enfin s’est-elle fait connaître ? Toujours par notre prospérité. Qu’avons-nous donc fait pour mériter ce rare et unique privilège ? Étions-nous grands de naissance ? Nous sommes-nous haussés jusqu’à la grandeur ? Ou bien nous en a-t-on revêtus[[“Some are born great. Some achieve greatness. Some have it thrust upon them”, Shakespeare, Twelfth Night or What you will (La Nuit des Rois), Acte II, Scène 5. (N.d.T.) ?

Le présent a commencé en 1945, alors que le monde venait tout juste de sortir d’une guerre mondiale longue et terrible. On s’était battu sur toute l’étendue du continent eurasiatique, depuis les îles du bord occidental (la Grande-Bretagne) jusqu’à celles du bord oriental (le Japon, les Philippines, les îles du Pacifique), et depuis les régions nordiques jusqu’à l’Afrique du Nord, l’Asie du Sud-Est, la Mélanésie à l’extrême Sud. Partout, dans cette zone immense, s’étaient accumulées les dévastations, anéantissant des vies humaines et des ressources matérielles indispensables à la production mondiale. Certaines régions étaient plus détruites que d’autres, mais pratiquement aucune ne s’en était tirée sans dommage. En fait la seule grande région industrielle du monde dont les équipements et les infrastructures collectives fussent demeurées intactes, c’était l’Amérique du Nord. Les usines américaines n’avaient subi aucun bombardement, et même elles avaient atteint grâce à la mobilisation et à la planification de l’effort de guerre des niveaux de productivité encore plus élevés.

Or les États-Unis, lorsqu’ils entrèrent en guerre, disposaient d’un appareil productif qui était déjà au moins l’égal de tout autre dans le monde. Dans ces conditions la destruction subie par les autres pendant la guerre eut pour résultat un écart véritablement énorme dans les capacités de production et les rendements. Cet écart ouvrit pour les entreprises américaines, dans les vingt-cinq années suivantes, la possibilité d’affaires florissantes comme elles n’en avaient jamais connues auparavant. Il détermina la seule manière possible pour ces entreprises de faire de bonnes affaires : en accordant à leurs ouvriers une notable augmentation de leurs salaires réels. Enfin cette hausse des salaires réels – transformée en acquisitions de maisons, d’automobiles, de biens domestiques durables, et allant de pair avec une multiplication des possibilités d’accès à l’instruction (notamment à l’enseignement universitaire) – forma la prospérité dont jouissaient les Américains et qui frappa le monde entier de stupeur.

Qu’est-ce donc que la prospérité ? C’est avant tout une possibilité de jouir, de créer, de distribuer des biens. Mais c’est aussi un fardeau. Et le premier fardeau qu’impose la prospérité est la pression à laquelle elle nous soumet pour la conserver. Réfléchissez-y: qui serait prêt à renoncer aux bonnes choses de la vie ? Une minorité au mieux, même s’il a toujours existé des ascètes et des gens disposés à abandonner leurs privilèges par sentiment de honte ou de culpabilité. Mais la plupart des gens voient dans le renoncement au confort une marque de sainteté ou de folie qui, si admirable soit-elle, n’est pas faite pour eux. La nation américaine entre 1945 et 1990 se conduisit en nation de gens normaux : étant devenue prospère, elle s’efforça de conserver cette prospérité.

Ce que notre pays, ses dirigeants et ses citoyens, considérèrent comme un objectif national, ce n’était pas le bonheur (idée romantique et peut-être utopique, inscrite par Jefferson dans la Déclaration d’Indépendance), mais bien la prospérité. Que devaient donc faire les États-Unis pour conserver la prospérité dont ils disposaient? Au vu des conditions de l’immédiat après-guerre, les États-Unis avaient besoin de trois choses : de consommateurs pour leur immense production industrielle; d’un ordre mondial stable permettant au commerce de se faire aux coûts les moins élevés ; et de garanties contre toute interruption des opérations productives.

Or rien de tout cela ne semblait très facile à obtenir en 1945. Les mêmes destructions de la guerre mondiale qui avaient conféré aux États-Unis leur incroyable supériorité avaient aussi appauvri beaucoup les plus riches régions du monde. On avait faim en Europe et en Asie, et leurs populations n’en étaient pas à pouvoir se payer les automobiles de Detroit. Beaucoup de problèmes “nationaux” étaient restés sans solution à la fin de la guerre, non seulement en Europe et dans la partie Nord de l’Asie, mais aussi dans nombre de pays situés hors des zones de combats, dans ce qu’on allait appeler plus tard le Tiers Monde. La paix sociale semblait inaccessible. Et aux États-Unis mêmes les Américains n’attendaient qu’une occasion pour reprendre leurs propres conflits sociaux explosifs des années trente, ajournés mais nullement résolus par l’unité nationale du temps de guerre.

Avec plus de détermination qu’on aurait pu s’y attendre, les États-Unis se mirent en devoir d’éliminer par les moyens adéquats ces menaces contre la prospérité qu’ils avaient acquise et qu’ils comptaient bien augmenter encore. Ils mirent leur idéalisme au service de leur intérêt national. Les États-Unis croyaient en eux-mêmes et dans leur excellence ; ils s’efforcèrent donc de servir le monde et de le diriger comme ils estimaient juste et sage, ce qui leur valut les applaudissements de beaucoup, mais aussi la colère des autres : ils se sentirent blessés par la colère et confortés par les applaudissements, mais surtout ils se sentirent engagés à poursuivre sur la voie qu’ils avaient tracée pour eux-mêmes et qu’ils considéraient comme la voie droite.

Quant les États-Unis repensent à ce qu’a été le monde de l’après-guerre, ils célèbrent volontiers quatre grandes réussites dont ils se considèrent comme les principaux auteurs. En premier lieu la reconstruction du continent eurasiatique dévasté et sa réinsertion dans l’activité productive de l’économie-monde. En second lieu le maintien de la paix dans le système-monde, le fait d’avoir réussi à la fois à empêcher la guerre nucléaire et l’agression armée. Troisièmement la décolonisation de l’ancien monde colonial, accomplie de façon largement pacifique et accompagnée d’une importante aide au développement économique. Enfin, quatrièmement, l’acquisition par la classe ouvrière américaine d’un niveau de vie économique convenable, sa participation effective aux droits politiques, allant de pair avec la suppression de la ségrégation et de la discrimination raciales aux États-Unis.

Lorsque, aussitôt après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, Henry Luce annonça qu’on entrait dans “le siècle de l’Amérique”, il n’exprimait précisément rien d’autre que l’espérance de ces résultats. Il est vrai que nous avons vécu le siècle de l’Amérique, la réalité de ces promesses. Mais chacune d’entre elles a eu son prix, et ses conséquences inattendues. Aussi le bilan véritable, du point de vue de l’analyse comme du point de vue du jugement moral, en est-il beaucoup moins simple que nous ne voudrions bien l’admettre.

Bien sûr il est vrai que les États-Unis se sont efforcés d’aider à la reconstruction du continent eurasiatique. En 1945, ils s’employèrent immédiatement à soulager les souffrances des populations (par l’U.N.R.R.A)[[United Nations Relief and Rehabilitation Agency : l’organisme inter-gouvernemental qui coordonna de 1943 à 1947 l’aide américaine aux pays les plus touchés par les destructions de la guerre. (N.d.T.) et des individus (par l’envoi des colis LARE)[[Cooperative for American Remittances to Europe : organisme privé permettant à des citoyens américains de payer l’envoi d’un colis individuel contenant des aliments, du savon et d’autres produits de première nécessité. (N.d.T.). Très vite aussi ils passèrent à des politiques plus substantielles, à long terme: avant tout le Plan Marshall. Beaucoup d’argent et d’efforts furent ainsi dépensés entre 1945 et 1960 dans la reconstruction de l’Europe de l’Ouest et du Japon. Les objectifs de ces initiatives étaient très clairs : reconstruire les usines et les infrastructures détruites ; recréer des économies de marché en état de marche, dotées de monnaies stables, et bien intégrées à la division internationale du travail ; garantir des possibilités d’emploi suffisantes. Les États-Unis, d’ailleurs, ne se contentèrent pas d’une aide économique directe. Ils voulurent aussi encourager la création de structures inter-européennes pour empêcher la reconstitution des barrières protectionnistes associées avec les tensions de l’entre-deux-guerres.

Évidemment il ne s’agissait pas là simplement d’altruisme. Les entreprises américaines avaient besoin d’une masse importante de consommateurs à l’étranger pour pouvoir produire avec efficacité et profit. C’était là exactement ce dont une Europe occidentale et un Japon reconstruits créeraient les conditions. De plus les États-Unis avaient besoin sur la scène internationale d’alliés en qui ils pussent avoir confiance, prenant leurs instructions à Washington: les États d’Europe de l’Ouest ainsi que le Japon étaient tout désignés pour jouer ce rôle. L’institutionnalisation de cette alliance prit la forme des pactes militaires (l’OTAN et le Traité de Défense américano-japonais) mais surtout d’une étroite coordination permanente des politiques de ces pays sous le “leadership” américain. Son résultat le plus clair, du moins au début, fut que toutes les décisions importantes en matière internationale étaient prises à Washington, avec l’accord le plus souvent tacite et le soutien acquis d’avance d’un groupe de puissants États clients des États-Unis.

Dès lors les États-Unis ne voyaient plus en face d’eux sur la scène mondiale qu’un seul obstacle sérieux: l’Union soviétique, qui semblait poursuivre des fins politiques distinctes de celles des États-Unis, et même contraires. Or l’Union soviétique était à la fois la seule puissance militaire comparable aux États-Unis dans le monde de l’après-guerre et le centre politique du mouvement communiste international, qui avait pour objectif proclamé la révolution mondiale.

Dans nos débats concernant les rapports entre les États-Unis et l’Union soviétique dans cette période, deux noms de code reviennent sans cesse pour désigner la politique américaine : “Yalta” et “endiguement” (containment). Nous ne les entendons pas de la même façon. Le nom de Yalta sonne comme le rappel d’un marchandage cynique, quand ce n’est pas celui d’une liquidation consentie par l’Occident. Par contraste, celui d'”endigue-ment” symbolise la détermination des États-Unis à faire barrage à l’expansionnisme soviétique. Mais en réalité Yalta et l’endiguement ne représentent pas deux politiques distinctes, moins encore contradictoires. Il s’agissait d’une seule et même chose : s’il y eut marché conclu, ce fut précisément sur le “containment”, le coup d’arrêt mis à l’expansion soviétique. Et comme la plupart des marchés il fut fondamentalement proposé par le plus fort (les États-Unis) au plus faible (l’URSS), et accepté par l’un et l’autre parce qu’il correspondait à leurs intérêts.

A la fin de la guerre, les troupes soviétiques occupaient la moitié de l’Est de l’Europe, les troupes américaines occupant la moitié Ouest. La frontière s’établissait sur l’Elbe, ou sur une ligne allant de Stettin à Trieste, dont l’emplacement correspondait à ce qu’en 1946 Churchill allait désigner comme le “rideau de fer”. Le marché conclu, en apparence, se contentait de ratifier un statu quo militaire et de garantir la paix en Europe, laissant aux États-Unis et à l’Union soviétique toute liberté de régler à leur guise les problèmes politiques dans leurs zones respectives. Qu’on l’appelle “Yalta” ou “endiguement”, ce statu quo militaire a été scrupuleusement respecté des deux côtés depuis 1945 jusqu’à 1990. Un jour on lui donnera sans doute le nom de “Grande Paix Américaine” et on le regardera non sans nostalgie comme un âge d’or révolu.

Mais le marché comportait aussi trois clauses complémentaires qu’on a trop tendance à oublier. La première concernait le fonctionnement de l’économie-monde. Elle stipulait que la zone sous contrôle soviétique ne demanderait ni ne recevrait pour sa reconstruction aucune aide américaine: les pays qui la constituaient recevaient l’autorisation de se retirer dans une quasi-autarcie comme dans une coquille, ou pour mieux dire ils en recevaient l’ordre. Les États-Unis y trouvaient plusieurs avantages: la reconstruction de la zone soviétique s’annonçait comme une entreprise aux coûts gigantesques, et ils avaient déjà assez de pain sur la planche avec l’aide à l’Europe occidentale et au Japon. D’ailleurs rien ne prouvait que l’URSS (et la Chine) une fois reconstruites constitueraient à court terme un marché vraiment intéressant pour les exportations américaines : rien de comparable en tout cas avec ce que l’Europe occidentale et le Japon pouvaient offrir. Les profits à venir n’auraient donc pas répondu aux investissements exigés par la reconstruction. Du point de vue économique Yalta représentait à court terme un gain net pour les États-Unis.

La seconde clause concernait le champ des luttes idéologiques. Elle autorisait et même elle encourageait chacun des deux camps à faire monter la sono dans leur condamnation mutuelle. Comme le dit John Foster Dulles – et Staline n’avait certes rien à y objecter – le neutralisme était quelque chose d”`immoral”. La lutte entre les deux mondes, désignés comme “Communisme” et “Monde Libre”, permit à chaque camp d’établir en son sein un contrôle idéologique serré: l’anti-communisme et le maccarthysme à l’Ouest, les procès d’espionnage et les purges à l’Est. Mais que contrôlait-on en fait, à l’Ouest comme à l’Est? C’était toujours ce que nous pouvons appeler la “gauche”, en entendant par là les éléments qui voulaient remettre radicalement en question l’ordre existant dans le monde, l’économie-monde capitaliste renaissante et florissante sous l’hégémonie des États-Unis avec la collaboration de l’Union soviétique agissant en quelque sorte comme leur agent, comme un sous-impérialisme.

Quant à la troisième clause, elle stipulait qu’aucun élément venu du monde extra-européen (ce qu’on nommerait après coup le “Tiers-Monde”, et plus récemment le “Sud”) ne pourrait sous aucun prétexte remettre en cause la Grande Paix Américaine en Europe ni son soubassement institutionnel, la doctrine de 1″`endiguement” mise au point à Yalta. Chacune des deux parties en prit l’engagement, qui au bout du compte fut respecté: mais cette clause-là était difficile à interpréter, et se révéla encore plus difficile à exécuter.

En 1945 les États-Unis n’avaient pas la moindre idée de l’ampleur des tempêtes à venir dans le Tiers-Monde. Ils avaient des problèmes du Tiers-Monde une conception mondialiste à la Wilson, mais peu énergique. Ils étaient pour l’auto-détermination des nations et pour l’amélioration de leur niveau de vie, mais ils ne considéraient pas que le problème fût brûlant (l’Union soviétique non plus, d’ailleurs, malgré sa rhétorique politique). Généralement parlant, les États-Unis considéraient comme prioritaires leurs relations avec l’URSS et avec l’Europe occidentale. En 1945 les États européens exerçaient toujours leur pouvoir colonial en Afrique, dans une bonne partie de l’Asie, et aux Antilles; ils n’étaient prêts à y admettre de changements qu’à leur propre rythme et selon leurs propres méthodes. C’est pourquoi leur empire colonial était de tous les domaines – y compris leur politique intérieure – celui dans lequel ils étaient le moins disposés à accepter une intervention américaine. Notons au passage que l’Union soviétique avait des problèmes du même ordre avec les partis communistes d’Europe de l’Ouest.

Les Européens traînant des pieds et les Soviétiques ne se décidant pas, l’attitude des Américains fut au départ de se mêler le moins possible des luttes politiques en cours dans le Tiers Monde. Mais au bout du compte il s’avéra que l’Europe occidentale était bien plus faible politiquement dans le monde colonial que les Américains n’avaient cru, et l’Union soviétique, sur qui s’exerçaient de fortes pressions pour qu’elle mette ses actes en accord avec le contenu de son discours léniniste, se vit forcée d’agir plus énergiquement qu’elle n’aurait voulu. A leur tour les États-Unis durent donc s’engager plus activement. Dans un discours célèbre, le Président Truman fit de l’aide économique au développement le “Point Quatre” de son programme: ce n’était que le dernier, mais c’est celui dont nous gardons le souvenir aujourd’hui. Les États-Unis commencèrent à faire poliment pression sur les pays d’Europe occidentale pour qu’ils accélèrent la décolonisation et qu’ils acceptent l’idée qu’elle pourrait aboutir à une indépendance politique complète. Simultanément, ils entreprirent de se lier aux dirigeants nationalistes “modérés”. Qu’était-ce qu’un “modéré” à leurs yeux ? Rétrospectivement cela paraît tout à fait clair: un mouvement nationaliste était “modéré” dès lors que, tout en luttant pour l’indépendance politique de son pays, il était prêt à accepter et même à accentuer son intégration dans le processus de l’économie-monde, y compris en acceptant le principe des investissements étrangers. Dans tous les cas, les États-Unis voyaient dans leur politique la continuation et l’aboutissement d’un engagement historique lié aux origines mêmes de leur nation.

Quant au front intérieur, il ne fut pas non plus laissé de côté. Nous avons trop souvent tendance aujourd’hui à oublier ce qu’avait été l’acuité des conflits sociaux aux États-Unis dans les années trente. Le pays était plongé à l’époque dans un débat national virulent à propos de son rôle dans la politique mondiale : l’isolationnisme s’opposait à l’interventionnisme. Mais une dure lutte de classes entre capital et travail se déroulait en même temps. Un des héros populaires de l’après-guerre, Walter Reuther, avait eu le crâne enfoncé sur un pont de Detroit pendant les grèves avec occupation de 1937. Le Ku Klux Klan était très fort dans le Sud, où on continuait de lyncher les Noirs. Les années de guerre avaient été des années de trêve sociale, mais presque tout le monde craignait que la fin de la guerre n’amène la reprise des luttes sociales aux États-Unis. Comment faire, cependant, pour exercer un rôle hégémonique dans le monde, si le pays était toujours aussi désuni qu’il l’avait été pendant les années trente ? Et comment tirer tous les bénéfices de la supériorité économique américaine si la production ne cessait d’être menacée d’interruption par les grèves et les conflits du travail ?

Or en très peu de temps les États-Unis semblèrent avoir réussi à mettre de l’ordre dans la maison. L’enterrement de l’isolationnisme fut marqué symboliquement, mais significativement, par la conversion du sénateur Vandenberg, auteur de l’idée d’un consensus entre les partis sur la politique étrangère (“bipartisan foreign policy”), grâce auquel les États-Unis seraient désormais en mesure d'”assumer leurs responsabilités” sur la scène mondiale. La grande grève des ouvriers de General Motors en 1946, dirigée par le même Walter Reuther, s’acheva sans dégâts par un compromis qui, pendant vingt-cinq ans, devait servir de modèle à toutes les grandes branches d’industrie et à leurs syndicats hausse sensible des salaires, mais en contrepartie renoncement des ouvriers à la grève, élévation de la productivité, et hausse du prix du produit fini. Pour mettre fin au système de ségrégation raciale incorporé à la loi après la période de la “Reconstruction”[[Phase suivant la Guerre de Sécession pendant laquelle le Congrès américain maintenait les Etats ex-rebelles sous surveillance, afin d’imposer les transformations politiques et économiques exigées par le Nord. Elle prit
fin en 1876. La politique de ségrégation raciale fut une réaction contre les exigences de la “Reconstruction”. (N.d.T.), deux décisions fondamentales furent prises pendant les mêmes années : celle du Président Truman en 1948 pour l’intégration des Noirs et des Blancs dans les forces armées, et l’arrêt de la Cour Suprême adopté à l’unanimité en 1954, déclarant la ségrégation inconstitutionnelle (affaire Brown contre le Ministère de l’Éducation, inversant l’arrêt Plessy contre Ferguson). Les Américains se sentirent alors fiers d’eux-mêmes, et la Voix de l’Amérique ne fut pas la dernière à vanter auprès de ses auditeurs du monde entier les résultats tangibles de notre engagement en faveur de la liberté.

Vers 1960, tout semblait donc indiquer que les États-Unis avaient magnifiquement atteint leurs objectifs. La nouvelle prospérité se voyait partout : dans le confort des banlieues résidentielles, dans le formidable accroissement des possibilités d’accès à l’enseignement supérieur et aux services de santé, dans la construction d’un réseau national complet de communications routières et aériennes. L’Europe occidentale et le Japon étaient de nouveau sur pied. L’expansion soviétique était endiguée. Le mouvement ouvrier américain, débarrassé de son aile gauche, faisait désormais partie de l’establishment politique. Mais 1960, ce fut aussi l’Année de l’Afrique: seize anciennes colonies de quatre États européens différents proclamèrent cette année-là leur indépendance, et entrèrent comme nouveaux États membres aux Nations-unies. L’élection de John F. Kennedy, la même année, apparut comme une apothéose de l’Amérique nouvelle: le pouvoir, dit-il, était désormais exercé par une jeune génération née en ce siècle – ce qui signifiait implicitement libérée des anciennes entraves, des anciens préjugés -, totalement engagée dans la création d’un monde de prospérité permanente qui serait aussi de plus en plus, on pouvait l’espérer, un monde de liberté.

Or c’est précisément à cet instant qu’on put commencer à se rendre compte de ce que coûtait la prospérité et à en ressentir les effets imprévus, et que ses structures institutionnelles se mirent, sinon à crouler, du moins à trembler sur leurs bases. Plus la prospérité américaine et la prospérité dans le monde augmentaient, plus se creusait en effet le fossé entre riches et pauvres, entre centre et périphérie, entre groupes intégrés et exclus, internationalement et aux États-Unis mêmes. Écart encore relatif dans les années soixante, qui devint absolu dans les années soixante-dix et a fortiori dans les années quatre-vingts. Mais déjà un écart relatif – surtout peut-être un écart relatif – signifiait que les ennuis allaient commencer. Et ils commençaient à apparaître partout dans le monde.

Avec l’Europe de l’Ouest et le Japon, les ennuis ne semblaient d’abord pas bien graves. A partir des années soixante, ces pays avaient commencé à “rattraper” les États-Unis : d’abord en productivité, un peu plus tard en niveau de vie. A partir des années quatre-vingts, ils avaient dépassé les États-Unis pour la productivité et les avaient rejoints pour le niveau de vie. On peut dire qu’il s’agissait là d’un genre d’ennuis assez bénin, parce qu’il nourrissait une forme pacifique de rejet de l’hégémonie américaine, une forme de rejet d’autant plus efficace que précisément elle est pacifique et qu’elle a confiance dans son propre avenir. Sans doute nos alliés étaient-ils tenus par la reconnaissance qu’ils nous devaient: cela n’empêche que, petit à petit, ils s’efforcèrent de sortir de leur état de minorité politique et d’affirmer leur autonomie dans le système-monde. Il fallut aux États-Unis mettre en oeuvre tous leurs moyens institutionnels et idéologiques pour tenir en échec l’ambition de leurs alliés, ce qu’ils parvinrent à faire au moins en partie jusque vers la fin des années quatre-vingts.

Ailleurs, malheureusement, les révoltes prenaient des formes moins “bénignes”. La plupart des gens dans les pays d’Europe de l’Est, tant à gauche qu’à droite, refusaient de considérer comme légitimes les accords passés à Yalta. Or les contraintes idéologiques du début de la Guerre Froide ne purent être maintenues, ni aux États-Unis ni en Union soviétique. Le Sénat américain condamna Mac Carthy en 1954 et, au XXe Congrès du PCUS, Krouchtchev révéla au monde les crimes de Staline et les dénonça. Les peuples d’Europe de l’Est profitèrent de tous les assouplissements dans l’idéologie cimentant le système pour essayer par différents moyens de reconquérir la liberté d’action qu’on leur refusait : ce fut particulièrement le cas en 1956 en Pologne et en Hongrie, en 1968 en Tchécoslovaquie, et à nouveau en 1980 en Pologne. Tous ces soulèvements politiques étant dirigés en première ligne contre l’Union soviétique et non pas contre les États-Unis, ceux-ci se sentirent libres de ne pas intervenir, restant ainsi fidèles aux arrangements passés avec l’Union soviétique, qui put librement prendre les mesures nécessaires pour réprimer les soulèvements.

Mais c’est dans le Tiers-Monde que, dès le début, les événements échappèrent à tout contrôle. Staline fit pression sur les communistes chinois pour qu’ils arrivent à un accord avec le Kuomintang, mais ils ne voulurent rien savoir, et ils entrèrent à Shanghai en 1949. Entendons-nous: ce qui pouvait inquiéter les États-Unis ce n’était pas que la Chine devienne un pion manœuvré par les Soviétiques, mais bien que ce ne serait pas le cas. Or ces craintes se réalisèrent pleinement: en moins d’un an, les soldats américains allaient se trouver engagés dans une opération militaire longue et coûteuse en Corée rien que pour maintenir le statu quo. Pas non plus de décolonisation pacifique et modérée possible en Indochine: les Français d’abord, les Américains ensuite furent obligés de mener une guerre encore plus longue, encore plus coûteuse, et finalement perdue par les États-Unis sur le plan militaire. Le scénario paresseux mis au point pour le Moyen-Orient (reposant conjointement sur des États arabes conservateurs et sur l’État d’Israël, tous pro-occidentaux et donc sûrs) fut bouleversé par la montée de Nasser et du nassérisme, avec ses diverses répliques depuis l’Afrique du Nord jusqu’à l’Irak. La guerre d’indépendance algérienne allait faire tomber en France la Quatrième République et amener au pouvoir De Gaulle, la personnalité politique la plus hostile à la tutelle américaine. Enfin l’interminable agitation politique des pays d’Amérique latine prit un tour beaucoup plus radical avec l’arrivée de Castro au pouvoir à Cuba.

A la différence des soulèvements de l’Europe de l’Est, ces soulèvements du Tiers-Monde n’étaient pas dirigés contre l’Union soviétique mais contre les États-Unis : c’est pourquoi précisément ceux-ci se sentirent libres d’intervenir. On sait avec quelle vigueur… Si l’on tente un bilan sur quarante-cinq ans, on peut dire que militairement les États-Unis gagnèrent par ci et perdirent par là, et que politiquement aussi ils gagnèrent par ci et perdirent par là. La grande force des États-Unis n’était en réalité ni militaire ni politique mais économique: c’était leur capacité de punir économiquement les États réputés hostiles (comme le Vietnam, Cuba, le Nicaragua). Ce qu’il faut ici remarquer et qui à mon avis est crucial, c’est que globalement parlant, l’URSS ne joua qu’un rôle secondaire dans toutes ces affaires. Car d’une part les mouvements qui surgissaient dans le Tiers-Monde se dressaient contre l’ordre mondial américain, et l’URSS en réalité faisait partie de cet ordre. Leur cause ne devait pas être cherchée ailleurs que sur place: aux yeux des peuples du Tiers-Monde, la Grande Paix Américaine ne servait pas leurs intérêts… Mais d’autre part même si ces soulèvements contraignirent les États-Unis à consacrer au Tiers-Monde, militairement et politiquement, bien plus d’attention que personne n’aurait jamais pu l’imaginer en 1945, le fait est que ni l’un de ces mouvements pris à part, ni même leur ensemble, ne furent à même de détruire la Grande Paix Américaine ou ne constituèrent une menace immédiate pour la prospérité américaine. Toutefois, pour les États-Unis, le prix de celle-ci devint chaque jour plus élevé.

A l’intérieur aussi il y eut un prix à payer, et qui résultait de deux facteurs. D’abord du coût du maintien de l’ordre dans le Tiers-Monde. La Guerre du Vietnam en fut le cas le plus spectaculaire, entraînant les coûts les plus élevés aussi bien en termes de vies humaines qu’en termes d’équilibres financiers pour le gouvernement. Mais le coût le plus élevé de tous, en dernière instance, ce fut la légitimité de l’État qui le supporta : aucun Watergate n’aurait jamais pu contraindre un Président des États-Unis à démissionner, si l’institution présidentielle elle-même n’avait pas été préalablement ébranlée par le Vietnam.

Quant à l’autre facteur, ce fut le coût de la paupérisation relative. Dès lors que les syndicats s’intégraient au monde de la politique, que la ségrégation prenait fin officiellement, et que les revenus des ouvriers qualifiés et des classes moyennes s’amélioraient réellement, l’ampleur des exclusions ne pouvait pas ne pas sauter aux yeux. Les États-Unis étaient passés d’une situation, celle d’avant 1945, où seule une minorité jouissait de la prospérité, à une autre, celle d’après 1945, où la majorité se sentait prospère, au moins modérément. Cette situation fit l’effet d’un détonateur pour les exclus, dont les mouvements se développèrent au nom de ce qu’on appela la nouvelle “prise de conscience”[[“consciousness”, mot-clé des mouvements sociaux “radicaux” aux Etats-Unis dans les années soixante et soixante-dix. (N.d.T.), à commencer par celle des Noirs (et plus tard d’autres minorités ethniques) et celle des femmes.

La révolution de 1968 représenta l’aboutissement de toutes ces tendances, la fusion de tous ces mouvements dans un seul et unique grand défi à l’ordre existant: la colère contre l’impérialisme américain, la colère contre le sous-impérialisme soviétique et sa collusion avec les États-Unis, la colère contre l’intégration au système des mouvements de la vieille gauche qui prétendaient lutter contre lui mais en étaient devenus les complices, la colère contre les exclusions dont souffraient les couches minoritaires et les femmes (et qui s’étendit ultérieurement à toutes les autres sortes d’exclusions : celles des handicapés, des homosexuels, des populations indigènes, etc.). La révolution de 1968 fut une explosion mondiale (elle s’étendit des États-Unis à l’Europe occidentale, de la Tchécoslovaquie à la Chine, du Mexique à l’Inde) dont les incendies se prolongèrent pendant environ trois ans avant que les forces soutenant le système-monde réussissent à en prendre le contrôle. L’incendie fut éteint, mais il avait eu le temps de causer des dégâts considérables aux piliers idéologiques de la Grande Paix Américaine. Celle-ci ne pouvait plus, désormais, se maintenir éternellement: ce n’était qu’une question de temps.

La Grande Paix Américaine avait sa source dans la puissance économique des États-Unis, et elle avait trouvé sa récompense dans leur prospérité. Désormais elle allait être minée par sa réussite même. Depuis 1967 environ, les pays d’Europe occidentale et le Japon s’étaient si bien reconstruits que non seulement ils concurrençaient les États-Unis, mais que l’ensemble de la production mondiale, dont ils contribuaient à gonfler les excédents, entrait dans une longue phase de récession: nous n’en sommes toujours pas sortis, et la prospérité américaine a commencé d’en souffrir. De 1967 à 1990 les États-Unis se sont efforcés d’endiguer le flot du déclin : ils ont tenu le coup pendant vingt et quelques années avant d’être submergés, en employant successivement deux méthodes contraires. La première, ce fut le “profil bas” de Nixon, Ford et Carter: il trébucha sur l’Iran. La seconde, ce fut le faux air de Rambo que se donnèrent Reagan et aujourd’hui Bush : elle est en train de trébucher sur l’Irak.

Sur quoi reposait la méthode du “profil bas” pour faire face à la menace d’un déclin de l’hégémonie américaine ? Sur trois bases avant tout, qui sont le trilatéralisme, la hausse du prix du pétrole dans le cadre de l’OPEP et le syndrome de l’aprèsVietnam. Le trilatéralisme fut une tentative pour persuader les Européens de l’Ouest et les Japonais de renoncer à une totale autonomie politique en échange d’une participation minoritaire à la décision, qu’on leur tendit en guise de rameau d’olivier. Ce fut un succès dans la mesure où il réussit pour l’essentiel à prévenir toute défection des pays de l’OCDE en matière de politiques militaires, de stratégies politiques et d’accords financiers internationaux. Les Européens de l’Ouest et les Japonais continuèrent à respecter formellement le leadership américain. Mais dans les faits, loin de toute rhétorique, ils ne cessèrent pas de rechercher l’amélioration de leur position relative dans la production mondiale, sachant bien qu’au bout du compte la disparition de sa base économique mènerait à l’effondrement de la domination américaine.

La hausse des prix du pétrole, mise en oeuvre par les principaux agents des États-Unis au sein de l’OPEP, l’Arabie Saoudite et le Chah d’Iran, avait comme premier objectif de drainer tout l’excédent mondial de capital dans un unique fonds central, pour le recycler ensuite dans le Tiers-Monde et dans les pays socialistes, avant tout sous forme de prêts aux États pour leur assurer la stabilité et pour soutenir artificiellement le marché mondial des produits industriels. De cette hausse des prix de l’OPEP on attendait également un autre avantage: qu’elle rende la situation économique plus difficile pour l’Europe de l’Ouest et pour le Japon, et diminue ainsi leur compétitivité en face des États-Unis. Troisième conséquence attendue : la réduction des salaires réels au moyen d’une inflation croissante dans les pays de l’OCDE et notamment aux États-Unis. Pendant les années soixante-dix, ces effets sur l’économie-monde de la hausse des prix du pétrole par l’OPEP se produisirent effectivement, ainsi que ces différentes conséquences avantageuses pour les États-Unis : le déclin de leur supériorité économique en fut ralenti.

Comme troisième caractéristique de la méthode du “profil bas”, il faut mentionner enfin le syndrome de l’après-Vietnam, qui ne fut pas, contrairement à ce qu’on pourrait croire, une réaction contre Nixon mais un accomplissement de sa stratégie l’ouverture vers la Chine, le retrait d’Indochine, suivis par d’autres développements inévitables tels que l’amendement Clark sur l’Angola et le retrait – tardif – du soutien américain à Somoza au Nicaragua et au Chah d’Iran. Même l’invasion soviétique de l’Afghanistan fut l’occasion de pousser plus loin cette politique, en précipitant les Soviétiques dans un bourbier dont leurs forces politiques n’arrivèrent plus à se dépêtrer, en leur ôtant toute possibilité de renforcer leur position dans le monde islamique, et en fournissant aux États-Unis le prétexte dont ils avaient besoin pour activer à nouveau les feux de la lutte idéologique dans une Europe occidentale qui commençait à s’en lasser.

Mais les Américains avaient compté sans l’ayatollah Khomeini : ils n’avaient pas compris, manifestement, que son mouvement était d’une tout autre texture que les mouvements de libération nationale qui avaient surgi dans le Tiers-Monde dans les années d’après-guerre. Que ce soit le parti communiste chinois ou le Vietminh, le nassérisme ou le FLN algérien, le Mouvement du 26 Juillet à Cuba ou le MPLA en Angola, tous luttaient contre l’hégémonie américaine et contre le système-monde existant : mais cela ne les empêchait pas d’agir à l’intérieur de sa propre conception du monde, l’idéologie des Lumières héritée du XVIIIe siècle. Ils étaient contre le système, mais ils participaient de sa nature. Aussi ne s’avérait-il pas trop difficile, une fois qu’ils étaient parvenus au pouvoir, de les incorporer finalement à ses structures.

Khomeini ne voulait rien savoir de tout cela, Il savait reconnaître Satan quand il se trouvait en face de lui : pour lui les États-Unis étaient le Satan n° l, l’Union Soviétique le Satan n° 2, et il n’avait l’intention de reconnaître aucune des règles du jeu servant les intérêts de l’un ou de l’autre. Face à une altérité aussi radicale, les Américains ne savaient pas comment s’y prendre c’est pourquoi Khomeini put les humilier aussi profondément, minant par là même leur hégémonie bien plus efficacement que le mouvement révolutionnaire des “gauchistes” et des “exclus” en 1968. Khomeini provoqua la chute de Carter et la faillite du “profil bas”.

Les États-Unis sortirent alors leur dernière carte : ils tentèrent de jouer les Rambo de cinéma. Reagan expliqua aux Américains que l’ennemi à abattre n’était pas tant Khomeini que Carter (et implicitement Nixon et Ford). Et pour le vaincre, une seule méthode: se gonfler les biceps. Du côté de nos alliés, le réarmement idéologique remplaça les ronds de fumée de la Trilatérale: mais les alliés répondirent en continuant d’adopter leur propre “profil bas” en face des États-Unis. Du côté du Tiers-Monde, invasion de la Grenade, bombardement de la Libye (une seule fois), et pour finir déposition de Noriega, notre agent à Panama, qui avait cru pouvoir retourner sa veste: mais le Tiers-Monde répondit en tuant deux cents marines au Liban dans des attentats suicide, ce qui nous obligea à nous en retirer. Du côté de la population de chez nous enfin, compression des salaires réels non plus par l’inflation mais en démolissant les syndicats (les contrôleurs aériens furent les premiers), et redistribution du revenu national aux plus riches par une récession aiguë, pour faire passer sur des emplois à bas salaires un grand nombre de gens aux revenus moyens. Confrontée à l’accroissement critique de la dette dans l’économie-monde (conséquence directe de l’arnaque pétrolière décidée par l’OPEP), cette politique eut recours aux États-Unis mêmes à un néo-keynésianisme militaire, qu’elle finança au moyen d’une gigantesque dette publique, laquelle entraîna à son tour la liquidation du patrimoine (industriel) américain, peu à peu vendu aux alliés, et, à long terme, l’affaiblissement inéluctable de la monnaie américaine. Et naturellement, coiffant le tout, la dénonciation de l’Empire du Mal.

Ronald Reagan s’imagine sans doute que c’est lui qui a fait surgir Gorbatchev en intimidant l’Union soviétique. Mais si Gorbatchev est arrivé au pouvoir, c’est parce que Ronald Reagan avait fait la preuve que les États-Unis n’étaient plus assez puissants pour maintenir leur accord particulier avec l’URSS. L’URSS était maintenant livrée à elle-même. Mais réduite à ses propres forces, ayant perdu l’appui qu’elle tirait du marchandage de la Guerre Froide, sa situation apparaissait dramatique. Économiquement, elle avait pu garder la tête hors de l’eau, et même atteindre une croissance significative pendant les années de grande expansion de l’économie-monde (les années cinquante et soixante) : mais ses structures étaient bien trop rigides pour affronter la grande stagnation mondiale des années soixante-dix et quatre-vingts. Idéologiquement elle était à bout de souffle: le mythe léniniste du “développement” s’avérait aussi inefficace que toutes les autres variétés d’idéologie “développementaliste” depuis cinquante ans, qu’elles soient socialistes ou libérales.

La politique de Gorbatchev était en réalité la seule encore accessible à l’Union soviétique (peut-être faudrait-il plutôt dire à la Russie) pour essayer de conserver un statut de puissance au XXIe siècle. Il lui fallait absolument mettre fin au drainage de ses ressources par son pseudo-empire. Aussi se mit-il en devoir de liquider à marche forcée la façade militaire de la Guerre Froide (qui n’avait plus, désormais, aucune utilité politique) en procédant à un désarmement quasi-unilatéral (retrait d’Afghanistan, démantèlement des bases de missiles, etc.) que les États-Unis furent obligés de suivre. De la même façon, il lui fallait se dégager d’une charge impériale en Europe de l’Est chaque jour plus lourde et plus malaisée à maîtriser. Les Européens de l’Est, naturellement, ne demandaient pas mieux: c’est ce qu’ils cherchaient à obtenir depuis plus de vingt-cinq ans. Ce qui a rendu possible le “miracle de 1989”, ce n’est pas que les États-Unis aient changé leur position traditionnelle, c’est que l’Union soviétique ait changé la sienne. Et si l’Union soviétique l’a fait ce n’est pas à cause de la force des États-Unis, mais à cause de leur affaiblissement. La troisième tâche qui attend Gorbatchev est de restaurer en URSS un ordre intérieur viable, y compris en faisant face aux nationalismes qui sont désormais déchaînés. Il se peut assurément qu’il échoue, mais il est beaucoup trop tôt pour affirmer qu’il ne réussira pas à maintenir la cohésion de l’Union soviétique.

Il n’y a pas de doute que le “miracle de 1989” ait été une bénédiction pour les peuples d’Europe centrale et orientale, y compris ceux de l’URSS. Cette bénédiction vraisemblablement n’ira pas sans mauvais côtés: du moins ouvre-t-elle la possibilité d’un renouveau. Mais pour les États-Unis ce n’est pas une bénédiction. N’allons surtout pas nous imaginer que les États-Unis aient gagné la Guerre Froide: en réalité ils l’ont perdue, parce que la Guerre froide n’était pas un match qu’il fallait gagner, mais un menuet qu’il fallait savoir danser à deux. En transformant au bout du compte la Guerre Froide en un match, les Américains ont remporté une victoire à la Pyrrhus : le véritable effet de la fin de la Guerre Froide, c’est d’avoir fait disparaître le bouclier soviétique, dernier vrai soutien de l’hégémonie et de la prospérité des États-Unis.

Résultat de tout cela ? La crise du Golfe et la confrontation avec l’Irak. Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’Irak a des prétentions sur le Koweit : cela fait trente ans au moins qu’il les formule. La vraie question est de savoir pourquoi il a choisi précisément ce moment pour une invasion. Pour ce qui est de la motivation immédiate, elle semble assez claire : comme une centaine d’autres pays, l’Irak subit les conséquences catastrophiques de l’arnaque pétrolière de l’OPEP et de l’accroissement de sa dette qui en résulte, dramatiquement alourdie dans son cas par la guerre contre l’Iran, guerre aussi coûteuse que futile dans laquelle le rôle de pousse-au-crime a été joué par une coalition qui peut sembler étonnante (mais qui ne l’est pas tant que cela) des États-Unis, de la France, de l’Arabie Saoudite et de l’URSS, tous désireux de saper la puissance de l’Iran de Khomeini. L’Irak était résolu à éviter l’effondrement en 1990, et l’invasion du Koweit semblait être la solution (elle avait en outre l’avantage de liquider d’un seul coup une bonne partie de sa dette extérieure).

Comment comprendre, néanmoins, que Saddam ait osé ? Je ne crois pas du tout qu’il se soit trompé dans ses calculs. Je pense qu’il a très bien calculé au contraire : il a joué son va-tout en ayant en main deux fortes cartes. La première était la certitude que l’Union soviétique ne le soutiendrait pas. S’il avait projeté d’envahir le Koweit cinq ans plus tôt, il en serait résulté à brève échéance un affrontement entre Américains et Soviétiques, d’où risque de guerre nucléaire, d’où tout aussi rapidement un accord sur son dos entre les États-Unis et l’URSS suivant le schéma habituel illustré par la crise des fusées à Cuba en 1962: l’Irak n’aurait plus eu qu’à battre en retraite. Ce qui a rendu possible l’invasion irakienne, c’est que la contrainte soviétique ne pesait plus sur l’Irak.

Mais l’Irak était aussi libéré d’une autre contrainte dans la région même. Sur la lancée de la nouvelle diplomatie gorbatchévienne, les États-Unis et l’Union soviétique ont entrepris de résoudre les “conflits régionaux”, c’est-à-dire qu’ils ont cessé de s’affronter par personne interposée dans les quatre régions du monde où les conflits ont été entretenus énergiquement depuis les années soixante-dix et quatre-vingts : l’Indochine, l’Afrique australe, l’Amérique centrale et le Moyen Orient. Partout des négociations sont en cours, sauf précisément au Moyen-Orient où elles ont définitivement échoué. Quand il apparut clairement que les négociations entre Israël et l’OLP étaient bloquées et que les États-Unis n’avaient pas les moyens politiques de contraindre Israël à les poursuivre, l’Irak sortit de son coin et s’installa au centre du jeu. Aussi longtemps que les négociations continuaient, Saddam Hussein ne pouvait rien faire, parce qu’il ne pouvait se permettre d’encourir une condamnation des Palestiniens et du monde arabe tout entier pour avoir fait échouer les négociations. Mais quand les Israéliens s’en furent chargés eux-mêmes, Saddam Hussein put se présenter en libérateur des Palestiniens.

Dernier aspect du calcul irakien : les États-Unis seraient perdants en tout état de cause. En effet si les États-Unis ne faisaient rien, Saddam Hussein était en puissance le Bismarck du monde arabe. Et si les États-Unis réagissaient comme ils l’ont fait, en mettant sur pied contre l’Irak une coalition militaire basée sur l’intervention directe de l’armée américaine, Saddam Hussein sans doute pouvait tout perdre (c’est pourquoi il s’agissait bien d’un va-tout), mais les États-Unis ne pouvaient pas gagner. La guerre – et je suis persuadé qu’elle aura lieu à brève échéance[[Cf. ci-dessus note 1 la date de cette conférence. (N.d.T.) – sera extrêmement meurtrière, et elle aura pour conséquence une forte réaction isolationniste aux États-Unis. Surtout, la guerre compromettra irrémédiablement les régimes amis des États-Unis : l’Arabie Saoudite, les États du Golfe, probablement aussi l’Égypte.

Entre la crise iranienne de 1980 et la crise irakienne de 1990, les différences sont grandes. Ce sont deux modèles distincts de réactions du Tiers-Monde à la Grande Paix Américaine. La réaction de type iranien est fondée sur le rejet radical des valeurs occidentales. La réaction irakienne est tout autre, car le régime baassiste a porté au pouvoir en Irak le plus laïcisé des mouvements politiques du monde arabe : en dernière analyse cette réaction est de type militaire, elle repose sur la tentative de construire dans le Tiers-Monde de grands États disposant d’une puissance militaire suffisante pour imposer un nouveau rapport de forces entre le Nord et le Sud. Nous avons là deux visages du futur: Khomeini a envoyé au tapis le “profil bas” précédemment adopté par les Américains; Saddam Hussein est en train d’envoyer au tapis leurs bravades de Rambos.

Les beaux jours de la prospérité américaine sont maintenant derrière nous. L’échaffaudage est démantelé, les piliers s’écroulent. Les États-Unis, comme tout colosse dans l’histoire humaine, s’aperçoivent que leurs pieds sont d’argile. Quel jugement porterons-nous finalement sur l’âge de l’hégémonie américaine, qui a duré de 1945 à 1990 ? D’un côté ce fut une ère de paix, la Grande Paix Américaine, et une ère de grande prospérité matérielle. Comparée à d’autres époques historiques ce fut aussi, pour l’essentiel, une ère de tolérance, en dépit de nombreux conflits ou peut-être en raison de la forme qu’y prirent les conflits. Mais elle reposait sur beaucoup trop d’exclusions pour pouvoir survivre, et de toute façon elle est maintenant passée. Nous entrons désormais dans l’avenir de l’Amérique, qui peut susciter en nous de grandes inquiétudes autant que de grands espoirs. Mais pour comprendre où les vents vont souffler, il faut commencer par nous tourner vers le passé de l’Amérique.

Hier

Où allons-nous débuter notre histoire du passé américain Rompant quelque peu avec les habitudes, je la ferai commencer en 1791 à cause de deux événements importants survenus cette année-là : l’adoption du Bill of Rights et l’entrée dans l’Union de la République du Vermont.

Il n’y a pas de plus grand symbole ni de fondement plus solide pour la liberté de l’Amérique que le Bill of Rights, et nous avons raison de le saluer comme tel. Mais nous avons tendance à oublier qu’il ne fut pas adopté avant 1791, en tant qu’ensemble des dix premiers Amendements de la Constitution. Or il est très important de le savoir, ces clauses ne figuraient pas dans la rédaction initiale de la Constitution de 1787. S’il en fut ainsi, c’est que l’opposition était très forte, et, même si par bonheur ceux qui s’opposaient à ces dispositions perdirent finalement la bataille, nous avons tout intérêt à ne jamais oublier que l’engagement des États-Unis en faveur des droits fondamentaux de l’homme n’avait rien d’évident pour nos Pères Fondateurs. Nous savons, bien entendu, que la Constitution légitimait aussi l’esclavage, et qu’elle excluait les Américains autochtones de la citoyenneté. Cette première constitution était l’œuvre de colons blancs dont beaucoup souhaitaient que les droits fondamentaux de l’homme – du moins pour eux-mêmes – fussent au cœur de leurs institutions politiques : beaucoup, mais pas tous.

L’admission du Vermont fait ressortir d’autres aspects ambivalents. Comme on sait, le Vermont n’était pas l’une des Treize Colonies qui avaient souscrit à la Déclaration d’Indépendance: ce n’est qu’en 1777 qu’il avait déclaré son autonomie, ce n’est pas avant 1784 que le Congrès Américain[[Continental Congress. (N.d.T.) avait recommandé sa reconnaissance, et ce n’est qu’en 1791 qu’il fut réellement admis, après que l’État de New York eut levé ses objections. Cette longue bataille juridique illustre bien les ambiguïtés de la Guerre d’Indépendance américaine. En effet les Treize Colonies se battaient pour leur indépendance par rapport à la Grande-Bretagne, alors que le Vermont se battait pour son indépendance par rapport à New York (et à un moindre degré par rapport au New Hampshire). Aussi son attitude envers les Britanniques était-elle complexe: le plus souvent le Vermont se tint aux côtés du Congrès Américain, mais à plusieurs reprises entre 1776 et 1791 certains de ses dirigeants entrèrent pratiquement en négociation avec la Grande-Bretagne.

Sur quoi portaient donc les divergences ? D’abord sur les droits de l’homme. En adoptant sa constitution propre en 1777, l’État du Vermont fut le premier de ces “États” nouvellement “Unis” à abolir l’esclavage et à instituer le suffrage universel pour tous les hommes de plus de 21 ans. Déjà à cette époque le Vermont se trouvait à l’avant-garde, et il semble bien qu’il se soit efforcé d’y rester depuis. Le contraste était particulièrement net avec la constitution oligarchique adoptée par l’État de New York l’année précédente, limitant étroitement le droit de vote, dans un État où l’esclavage était encore important et réussirait à se maintenir jusqu’en 1827.

D’un autre côté cependant il s’agissait tout simplement d’un conflit entre plusieurs groupes de spéculateurs fonciers, dont il faut bien dire qu’aucun n’était mû par une vertu morale particulière. En bloquant l’admission du Vermont dans la Fédération américaine de 1777 à 1791, l’État de New York voulait défendre les intérêts de ses propres spéculateurs fonciers, et s’il leva son opposition en 1791 ce fut parce que le Kentucky avait lui aussi fait acte de candidature et que New York avait besoin des voix “nordistes” du Vermont pour équilibrer au Sénat celles d’un nouvel État “sudiste” : 1791, en ce sens, anticipait déjà 1861.

En quel sens, donc, et pour qui pouvons-nous dire que l’Amérique était la “terre de la liberté” ? Ne nous étonnons pas de constater que les différents groupes qui prirent part à la Guerre d’Indépendance obéissaient à des mobiles très divers : planteurs, négociants, ouvriers des villes ou petits fermiers n’avaient pas les mêmes intérêts. Seule une partie de leurs motivations concernaient les droits de l’homme ou le progrès de l’égalité. Pour beaucoup, l’essentiel était plutôt de préserver leurs droits de propriété, aussi bien contre les impôts britanniques que contre la menace venant des Américains les plus radicaux. N’oublions pas non plus que le droit d’exproprier les autochtones et de les chasser de leurs terres était justement l’un de ceux que les colons blancs craignaient de ne pas voir soutenus assez fermement par les Britanniques.
Tout ceci n’empêche pas que la Révolution Américaine se soit faite au nom de la liberté, proclamée à la face du monde par les auteurs de la Déclaration d’Indépendance. Ce fut bien, en effet, une révolution, et comme telle elle réaffirma avec la plus grande vigueur non seulement que “tous les hommes ont été créés égaux”, mais que les gouvernements sont institués pour garantir aux hommes “la vie, la liberté et la recherche du bonheur”, et qu’au cas où un gouvernement deviendrait un jour “une menace pour ces buts” ce serait alors “le droit du peuple de le changer ou de le supprimer”. Dans ces conditions la révolution n’était pas seulement déclarée légitime, mais considérée comme un devoir, même si l’on ajoutait “qu’il serait imprudent… de changer pour des raisons légères ou éphémères des gouvernements établis de longue date…”

Nés d’une révolte contre la mère patrie, légitimés par une constitution écrite qui avait l’ambition d’établir entre les citoyens un contrat social volontaire et réfléchi et d’instituer sur cette base un gouvernement jouissant du “consentement des gouvernés”, adossés à un Bill of Rights qui énonçait une série de garanties contre ce même gouvernement, les États-Unis d’Amérique apparaissaient à leur création, à leurs propres yeux comme à ceux du monde européen, comme un phare pour l’espérance, la raison, les capacités de l’homme. La liberté qu’ils annonçaient au monde avait, semble-t-il, une triple dimension : liberté de l’individu (avant tout liberté de parole) en face de l’État et des institutions sociales en général, liberté du groupe (avant tout liberté de conscience religieuse) contre d’autres groupes plus puissants, enfin liberté du peuple tout entier contre toute domination étrangère (indépendance). Aucun de ces droits n’était inconnu à l’époque: mais ils semblaient mieux garantis et plus complets aux États-Unis que partout ailleurs, surtout quand la Révolution Française sembla mal tourner et finit par aboutir
” en 1815 à la Restauration. Qui plus est les Européens qui se sentaient opprimés dans leur propre pays étaient invités à venir déployer leurs capacités individuelles dans ce pays, où triomphait vraiment le mot d’ordre lancé précisément par la Révolution Française: “la carrière ouverte aux talents”. Pays ouvert, largement sous-peuplé, les États-Unis avaient besoin d’immigrants et conféraient automatiquement le droit de cité à leurs enfants (jus soli). Le pays était immense, inexploité, et par dessus tout il était jeune (libre du poids de l’histoire féodale).

C’est du moins ce que nous, Américains, nous avons dit à l’époque, et toujours répété depuis. Et c’est ce qui depuis cette époque a toujours été admis, chez nous et au dehors. C’était vrai, dans une large mesure : à ceci près, ne l’oublions pas, que c’était vrai seulement pour les Blancs, avant tout pour les Blancs du sexe masculin, et pendant longtemps uniquement pour les Blancs protestants du sexe masculin originaires d’Europe occidentale… A ce groupe privilégié, tout au long de leur histoire, les États-Unis ont beaucoup offert. Le territoire ne cessa de s’agrandir, la “frontière” se peupla, les immigrants s’assimilèrent et, fidèle à la prière que lui avait adressée George Washington[[Dans son “message d’adieu” (Farewell Address) de 1796. (N.d.T.), le pays conserva sa liberté en “résistant à toutes les ruses et artifices des puissances étrangères…” Les États-Unis devinrent ainsi non seulement un pays où chercher fortune, mais où chercher refuge.

On se souvient de la phrase fameuse d’Abraham Lincoln en 1858 : “Je suis convaincu que ce gouvernement ne peut pas supporter indéfiniment une moitié d’esclavage et une moitié de liberté”. Vu d’aujourd’hui, que pouvons-nous en penser ? Nonobstant l’Abolition de l’Esclavage, nonobstant les 13e, 14e et 15e Amendements de la Constitution[[Amendements adoptés après la Guerre de Sécession afin de garantir les droits civiques aux Noirs. (N.d.T.), et même l’arrêt de la Cour Suprême “Brown contre Ministère de l’Éducation”, n’avons-nous pas supporté longtemps d’être à demi esclaves, à demi libres ? Y a-t-il un seul moment de notre histoire où nous puissions affirmer que certains, et même beaucoup d’entre nous, n’aient pas souffert, n’aient pas été discriminés uniquement à cause de leur couleur de peau ou pour d’autres raisons tout aussi peu valables ?

Regardons donc notre histoire froidement, sans complaisance, et demandons-nous si la liberté bien réelle d’une moitié de la population n’a pas été payée du manque de liberté tout aussi réel de l’autre moitié. L’esclavage, au sens large du terme, n’a-t-il été qu’un anachronisme dont nous serions venus à bout conformément à notre destin historique ? N’a-t-il pas été plutôt une base structurelle et un aspect indissociable du “rêve américain” ? Faut-il voir dans le “dilemme américain”[[“The American Dilemma” : titre de l’ouvrage de Gunnar Myrdal de 1944 sur le racisme aux États-Unis, devenu une expression commune. (N.dT.) une contradiction à résoudre avec sagesse et raison, ou une pierre d’angle de tout notre système social ?

Le fait est que, lorsqu’en 1945 nous sommes sortis de notre passé pour entrer dans notre présent, nos états de service étaient glorieux à certains égards, mais bien peu reluisants à d’autres. La discrimination raciale dans la vie courante ne régnait pas seulement dans le Sud, mais dans la plupart des grandes villes et des grandes universités du Nord. Il fallut attendre les années soixante-dix pour que cette face sombre de la médaille soit enfin simplement reconnue et discutée. Même aujourd’hui, la discussion en est très peu éclairée pour une grande part.

Les anciens Grecs, déjà, avaient créé un système de liberté et d’égalité des droits pour les citoyens allant de pair avec l’esclavage pour les “ilotes” étrangers. Pour nous, nous avons constitué notre imaginaire politique à partir de l’opposition entre tyrannie, ou despotisme, ou monarchie absolue, et démocratie républicaine (ou républicanisme démocratique). Nous ne nous souvenons plus que l’une des origines historiques de notre tradition politique est la Grande Charte de 1215, un texte imposé au Roi d’Angleterre par ses lords et ses barons pour se prémunir contre lui de toute atteinte à leurs propres droits, mais où il n’était jamais question des droits de leurs serfs.

Quelle est donc notre image du despotisme ? C’est celle d’un système où un homme, quelques-uns au plus, peut exercer seul le pouvoir et exploiter tous les autres. Mais en réalité si les dominants sont très peu nombreux, leur capacité politique de tirer beaucoup de surplus des dominés est de ce fait très limitée. D’ailleurs ils n’ont pas non plus besoin d’en extorquer tant que cela pour se constituer une existence très confortable. Plus s’accroît la taille du groupe dominant et plus se développe en son sein l’égalité des droits politiques, plus non seulement il devient possible de tirer des dominés un important surplus, mais aussi plus il devient nécessaire de l’accroître pour satisfaire les besoins des dominants. Des institutions qui procurent à ceux d’en haut la liberté la plus complète peuvent représenter pour ceux d’en bas la forme d’oppression la plus lourde qui soit. A beaucoup d’égards, c’est aussi la plus stable. Si bien qu’un pays à demi esclave, à demi-libre, a des chances de demeurer tel pendant très longtemps.

La possibilité même de l’ascension sociale individuelle, que la nation américaine a inventée, dont elle a fait une institution, et que le reste du monde lui a reprise, est l’un des moyens les plus efficaces de préserver ce mélange d’esclavage et de liberté dans une société. La promotion individuelle légitime la réalité de la polarisation sociale. Elle maintient l’agitation sociale au plus bas niveau en privant la moitié inférieure de la société de nombreux dirigeants potentiels pour ses revendications, en même temps que les laissés pour compte sont attirés par le mirage de cette promotion. Elle transforme la quête d’une meilleure existence en concurrence entre les individus, et dès qu’une couche sociale s’est un peu élevée, une autre est prête à prendre sa place au bas de l’échelle. Cependant ce système a son revers: l’idéologie de la liberté et du progrès pour tous est une doctrine universaliste, et dans le moment même où il peut se faire qu’elle exige l’esclavage des uns pour prix de la liberté des autres, elle doit susciter le malaise. D’où le “dilemme américain” dont parla Myrdal. Or toute notre histoire n’est qu’une réponse à ce défi. Nous avons combattu le diable avec toutes nos forces, et quand nous avons commis le péché, nous n’avons cessé de craindre la colère de Dieu : cette combinaison d’hybris démesurée et d’un sentiment de culpabilité profondément calviniste, ce fut tout au long de notre histoire le pain quotidien des Américains de toutes origines et de toutes confessions.

Par conséquent notre passé – depuis 1791 (ou 1776, ou 1607) jusqu’à 1945 – n’aura été en un sens qu’une longue préparation de notre présent. Nous avons proclamé la liberté partout sur notre territoire, nous avons travaillé dur pour transformer la nature et devenir nous-mêmes le colosse économique de 1945, nous avons mis notre liberté au service de notre prospérité: ce faisant, nous avons donné un exemple au monde. Mais comment cet exemple aurait-il bien pu être suivi ? Si notre propre pays était à demi esclave, à demi libre, il ne pouvait en aller autrement dans le monde entier… Si l’esclavage était le prix à payer pour la liberté, la misère le prix à payer pour la prospérité, l’exclusion le prix à payer pour l’intégration, comment tout le monde aurait-il pu atteindre le même but que l’Amérique ? Comment même tous les Américains l’auraient-ils pu ? Là était bel et bien, historiquement, notre dilemme, notre destin et notre enfermement.

On rapporte que l’esclavage fut condamné explicitement pour la première fois en 1688 par les Mennonites de Germantown en ces termes : “Ces pauvres Nègres n’ont-ils pas exacte ment le même droit de se battre pour leur liberté que vous de les maintenir en esclavage ?”Il va de soi qu’à la question posée par les Mennonites tous ceux qui, dans ce pays, ne bénéficiaient pas de toute leur part de liberté ont toujours répondu oui. Ils avaient le droit de se battre, et ils l’ont fait du mieux qu’ils ont pu. Plus ils se sont rudement battus, plus ils ont arraché de concessions. Mais jamais les concessions n’ont précédé les revendications, et jamais elles n’ont été plus loin dans la générosité que ne l’exigeait la politique.

Il est donc bien vrai que la liberté que nous avons reçue en partage a été une vraie bénédiction, mais elle a été aussi un fardeau moral, parce que jusqu’à présent elle a toujours été, et à vrai dire elle n’a jamais pu être qu’une bénédiction pour quelques-uns d’entre nous seulement, à l’exclusion des autres, même s’il est vrai que ces quelques-uns furent nombreux, ou plus vraisemblablement (j’y insiste) justement parce qu’ils furent nombreux.

C’est ainsi que, de 1791 à 1945, nous avons accompli notre Traversée du Désert, sans conclure d'”alliances contraignantes”[[“Entangling alliances” : autre citation du “message d’adieu” de George Washington. (N.d.T.), marchant avec assurance sur la route du Seigneur qui nous conduisait à la Terre Promise de lait et de miel, où nous avons séjourné de 1945 à 1990. Faudra-t-il donc maintenant que nous en soyons chassés ?

Demain

Le déclin est-il si terrible ? Ne serait-ce pas au contraire la plus grande de nos bénédictions ? Souvenons-nous de la moralité qu’énonçait encore une fois Abraham Lincoln: “Pas plus que je ne voudrais être esclave, je ne voudrais être maître”. Or nous avons été les maîtres du monde: maîtres généreux et bienveillants peut-être (à ce que disent certains parmi nous), mais maîtres tout de même. Ce temps n’est plus. Faut-il s’en plaindre ? En tant que maîtres nous avons été aimés, mais aussi haïs, nous nous sommes aimés, mais aussi haïs nous-mêmes… Saurons-nous maintenant accéder à une perception moins conflictuelle des choses ? Peut-être, mais pas immédiatement, j’en ai peur: la troisième phase de notre histoire, dans laquelle nous entrons, pourrait bien se révéler la plus chaotique, la plus réjouissante et la plus terrible à la fois.

D’autres puissances avant nous, qui avaient conquis l’hégémonie, ont connu le déclin: ainsi la Grande-Bretagne, et auparavant les Provinces Unies, sans oublier Venise, dans le contexte de l’économie-monde méditerranéenne. Tous ces déclins furent lents et relativement confortables au point de vue matériel. Une puissance hégémonique a eu le temps de s’engraisser, et elle peut vivre sur ses réserves pendant cinquante ou cent ans. Sans doute il ne faut pas faire d’excès, mais, en tant que nation, nous ne sommes pas près de nous retrouver du côté des clochards.

La première chose à dire, c’est que nous allons rester longtemps encore la première puissance militaire du monde, même si nous sommes devenus trop faibles pour écraser dans l’œuf des défis comme celui de l’Irak, du moins à un coût qui ne soit pas exorbitant. Et même si notre économie est chancelante, même si le dollar s’écroule, nous obtiendrons certainement de beaux résultats lorsque se produira la prochaine phase d’expansion de l’économie-monde, d’ici cinq à dix ans probablement. Même si nous nous retrouvons simplement les seconds du Japon dans un cartel économique dirigé par eux, les profits globaux de l’affaire resteront élevés. Politiquement enfin, les États-Unis seront encore un poids lourd, même s’ils ne sont que l’une des grandes puissances de demain.

C’est psychologiquement que le déclin sera terrible: après être montée tout en haut, il faut que la nation apprenne à redescendre. Il nous a fallu trente ans pour savoir exercer avec grâce et efficacité les responsabilités du leadership mondial, il n’en faudra sûrement pas moins pour savoir accepter avec grâce et efficacité les seconds rôles auxquels nous serons désormais confinés.

La masse du revenu total diminuant, la question se posera immédiatement avec urgence de savoir qui doit supporter le poids du déclin – même limité – de notre niveau de vie. D’ores et déjà les débats qui ont lieu pour savoir qui doit faire les frais de la banqueroute des caisses d’épargne S & L[[S & L : “Savings and Loans Associations” (à ce scandale financier en cours se trouve mêlé, entre autres, le fils du Président Bush). (N.d.T.), avec ses énormes pertes et ses escroqueries, montrent à quel point elle est embarrassante de même que ceux qui concernent la réduction de la dette publique. Les préoccupations écologiques vont croissant, et seront certainement de plus en plus vives: mais qui devra payer pour réparer les catastrophes du genre de la marée noire de l’Exxon en Alaska, du Love Canal[[Love Canal: nom d’un canal de l’État de New York où l’on a découvert dans les années quatre-vingts un taux de pollution exceptionnellement dangereux en raison des décharges d’une usine chimique. (N.d.T.), et nous décharger des déchets bien plus dangereux encore qu’on ne manquera pas de découvrir dans les prochaines décennies ? L’économie que nous avons pratiquée, et pas seulement à l’époque Reagan, n’était rien d’autre que du “vaudou” à beaucoup d’égards[[“voodoo economics” : allusion à une locution devenue proverbiale employée par George Bush contre Reagan au cours de la campagne des primaires républicaines en 1980. (N.d.T.)… Rien de mieux cependant pour vous dégriser qu’une bonne grosse facture à payer, quand on s’aperçoit que le compte en banque est à plat et que le crédit est épuisé. Car le crédit c’est la confiance qu’on vous fait, et la confiance dans l’économie américaine se dissipe à toute vitesse. Oui sans doute nous pouvons vivre sur nos réserves, plus un peu de charité des Européens et des Japonais en souvenir reconnaissant de la Grande Paix Américaine et de tous les prodiges que nous y avons accomplis; mais il y aura là quelque chose d’encore plus humiliant à long terme que la prise en otage de toute une ambassade des États-Unis par Khomeini.

Que faire, donc, en tant que nation américaine ? Deux voies essentiellement s’ouvrent devant nous: la voie crispée, conduisant à des conflits sociaux violents, sorte de voie néo-fasciste pour mater par la force l’indiscipline des classes inférieures, avec brutalité et beaucoup de dégâts ; et la voie de la solidarité nationale, de la réaction collective à un danger social commun, pour atteindre par delà la liberté et la prospérité à la troisième bénédiction, l’égalité (une égalité peut-être imparfaite, mais suffisamment réelle pour en finir avec les principales exclusions).

Permettez-moi de faire ici preuve d’optimisme, et de considérer comme peu probable la voie néo-fasciste. Non que je la croie impossible, mais parce que nos traditions nationales à tant d’égards militent contre un succès de mouvements néo-fascistes. D’ailleurs je ne pense pas que nous soyons jamais désespérés au point de nous précipiter sur cette pente (car ce serait vraiment une dégringolade). Je crois plutôt que nous verrons surgir plus d’égalité que nous n’en avons jamais rêvé, et plus d’égalité qu’on n’en trouve dans n’importe quel autre pays. Ainsi se réalisera la troisième des bénédictions divines qui, comme les deux précédentes, aura aussi son prix et ses effets inattendus.

Pourquoi dis-je que nous pourrions assister au cours des trente prochaines années à de remarquables avancées en matière d’égalité des chances et des revenus ? La raison en est claire : ce sera la conséquence directe des deux bénédictions précédentes, liberté et prospérité. Du fait de notre engagement ancien pour la liberté, inscrit dans notre idéologie et dans nos institutions, et si imparfaite qu’en ait été la réalisation, les structures politiques dont nous nous sommes dotés sont remarquablement favorables à la décision démocratique: il suffit pour cela de volonté et de capacité d’organisation politique. Si nous considérons les quatre facteurs fondamentaux de la distribution inégalitaire des richesses aux États-Unis (le sexe, la race et l’origine ethnique, l’âge, la classe sociale), il apparaît aussitôt que l’ensemble de ceux qui y reçoivent moins que leur part légitime représente la majorité des électeurs, à condition bien sûr qu’ils posent le problème en ces termes.

C’est ici qu’interviennent les conséquences de la prospérité. La prospérité à laquelle était parvenue l’Amérique est précisément ce qui a fait ressortir par contraste l’ampleur des inégalités et des exclusions, ou pour le dire dans le langage qui s’est développé à l’époque, ce qui a fait surgir la “prise de conscience”. 1968 a été la première explosion de cette prise de conscience, mais ce n’était que la répétition générale d’une seconde explosion à laquelle nous devons nous attendre dans les dix ans à venir. C’est cette prise de conscience qui fournira la volonté, tandis que la prospérité aura fourni les moyens. Il n’y a pas aujourd’hui de pays au monde où les couches défavorisées soient aussi fortes matériellement qu’aux États-Unis, en tout cas assez fortes pour financer leur lutte politique. Enfin les inévitables compressions budgétaires et salariales fourniront le mobile, elles mettront le feu aux poudres.

Avant même que le Congrès ait compris ce qui lui arrive, les revendications lui tomberont dessus de tous les côtés à la fois. Et je crois que très vite les États-Unis pourraient alors changer de position, cesser d’être sur la scène mondiale le chef de file du conservatisme, du statu quo économique et du marché libre, pour devenir l’État social le plus avancé du monde, celui dont les structures de redistribution seront les plus perfectionnées. Osons susurrer l’indicible aujourd’hui: si tout le monde ne nous affirmait pas à l’envi que le socialisme est une idée morte, nous irions jusqu’à penser que les États-Unis se transformeront en une sorte d’État socialiste. Qui sait ? peut-être verrons-nous le Parti Républicain prendre la tête du mouvement réformateur, à l’exemple de Disraeli et de Bismarck au XIXe siècle… Ces perspectives épouvanteront probablement certains d’entre vous et en enthousiasmeront d’autres, mais attendons un peu avant de nous laisser aller à nos émotions.

Je ferai deux autres suppositions. D’abord que ce nouvel égalitarisme ne blessera en rien nos traditions de liberté : la Cour Suprême étendra encore un peu plus la définition des droits civils, la puissance de la police d’État n’augmentera pas au détriment des libertés individuelles, et les différences culturelles et politiques en seront favorisées. Ensuite que ce nouvel égalitarisme n’aura aucune conséquence négative sur l’efficacité de notre appareil productif. Pour des raisons qui ont déjà été indiquées ci-dessus, il est probable que notre revenu national par tête devra diminuer, mais de ceci le nouvel égalitarisme ne sera pas la cause : il sera la réponse que nous y apporterons , et de toute façon le revenu par tête demeurera élevé.

Est-ce à dire que nous serons parvenus en Utopie ? Certainement pas, car le prix en sera très élevé, et les effets imprévus effrayants. Le principal prix à payer sera l’exclusion plus nous nous débarrasserons des exclusions à l’intérieur du pays, plus nous contribuerons à les accentuer à l’échelle mondiale. Il se peut que pour la première fois dans leur histoire les États-Unis cessent d’être un pays à demi esclave, à demi libre, mais par là même le monde sera encore plus profondément divisé entre une moitié d’esclaves et une moitié d’hommes libres. Car si de 1945 à 1990, pour pouvoir procurer de hauts revenus non plus à 10 % mais à 50 % restants, je vous laisse imaginer la pression qu’il faudra exercer pour procurer des revenus suffisamment élevés à 90 % de notre population: il y faudra encore plus d’exploitation, et pour l’essentiel il faudra que ce soit l’exploitation des peuples du Tiers-Monde.

Après une vingtaine d’années le long de cette route, il n’est pas bien difficile d’imaginer ce qui pourra se produire. Avant tout, la demande d’immigration exercera sur l’Amérique une pression plus forte qu’à aucun autre moment de notre histoire. Les États-Unis étaient déjà très attirants au XIXe siècle, plus encore à partir de 1945: songez à ce que sera au XXIe siècle si les deux prévisions que je fais se réalisent (un pays riche fortement égalitaire, et un système-monde économiquement très polarisé). Les forces poussant à l’émigration aussi bien que celles qui l’attirent atteindront alors un maximum. Comment les États-Unis feront-ils pour arrêter des millions, voire des dizaines de millions d’immigrants illégaux ? La réponse va de soi: ils ne pourront pas.

Cependant ceux qui n’émigreront pas mais resteront chez eux dans le Sud, chaque jour plus complètement exclus de la prospérité du Nord (celle des États-Unis, mais aussi de l’Europe et du Nord de l’Asie), se mettront sans doute, une région après l’autre, à suivre l’exemple iranien ou l’exemple irakien. Il est peu probable que les États-Unis souhaitent faire quelque chose pour l’empêcher (pas plus d’ailleurs que l’Europe ou le Japon), par crainte d’aboutir à une explosion généralisée. Souvenons-nous que des armes nucléaires sont en cours de fabrication ou même déjà disponibles au moins au Brésil et en Argentine, en Israël et en Irak, en Afrique du Sud, au Pakistan, en attendant d’autres. Tant que la Grande Paix Américaine a duré, nous avons tremblé en pensant à un holocauste nucléaire dont la probabilité, en vérité, était très faible, à cause du marché conclu entre les Américains et les Soviétiques. Mais les risques de guerres nucléaires sont beaucoup plus réels dans les cinquante prochaines années, même si ce ne sont que des guerres régionales – ce qui est déjà assez terrible.

Quelle sera donc la réaction des États-Unis à cette double menace – l’immigration illégale, les guerres nucléaires régionales dans le Sud? Il se peut que l’Amérique socialiste (ou presque) dont nous avons parlé se transforme alors en forteresse Amérique. En cherchant à s’isoler des guerres du Tiers-Monde, de leur désespoir et de leurs dépenses, elle pourrait en revenir à la protection de sa richesse et de son patrimoine. Faute de pouvoir endiguer le flot des immigrants, elle pourrait décider d’ériger un mur de protection entre les droits des nationaux et ceux des non-nationaux, si bien que très vite les États-Unis se retrouveraient dans une situation où 30 %, voire 50 % des travailleurs salariés seraient des non-nationaux privés du droit de vote et en partie au moins des droits sociaux. Si jamais cela se produit, nous serons revenus cent cinquante ou deux cents ans en arrière : car toute l’histoire des États-Unis et de l’Occident depuis environ 1800 jusque vers 1950 est celle de l’extension des droits politiques, économiques et sociaux aux classes laborieuses. Mais si ces droits sont réservés aux nationaux nous retournons au point de départ: une grande partie de la population du pays sera exclue des droits politiques, économiques et sociaux.

Et malheureusement nos problèmes ne s’arrêteront pas là. Nous découvrirons, nous sommes déjà en train de découvrir que le moyen le plus rapide et le moins cher pour nettoyer écologiquement les États-Unis est de nous débarrasser des déchets en les envoyant ailleurs: dans le Tiers-Monde, au fond des mers, voire dans l’espace. Ce qui bien entendu revient à retarder pour nous l’échéance des problèmes pendant une cinquantaine d’années, tout en les aggravant pour les autres pendant la même période et au-delà. Mais que faire le dos au mur? N’est-il pas tentant de retarder une échéance pendant cinquante ans ? Dans cinquante ans la plupart des adultes qui sont aujourd’hui électeurs seront morts…

Ainsi la troisième bénédiction de l’Amérique, l’égalité, ne lui aurait, au mieux, acheté la tranquillité que pour vingt-cinq ou cinquante ans. Un beau jour, vers 2025 ou 2050, le moment de rendre des comptes arrivera, et les États-Unis (avec d’autres) feront face au même genre de dilemme qu’aujourd’hui, mais cette fois à l’échelle mondiale : ou bien le système-monde s’orientera vers une restructuration autoritaire, ou bien il s’orientera vers une restructuration égalitaire. Mais la seconde voie, cette fois, exigera une redistribution des ressources et des biens sans commune mesure avec une simple redistribution interne aux États-Unis d’aujourd’hui.

Parvenus à ce point, il apparaît que ce n’est plus du système-monde actuel que nous parlons, mais de sa mort et de son remplacement par quelque chose de profondément différent. Il est donc impossible, par définition, de prévoir la suite du processus. Nous nous trouverons en un point de bifurcation où les fluctuations aléatoires seront réellement considérables et tout ce que nous pourrons faire sera de conserver notre lucidité et de ne pas rester inactifs, car notre activité sera elle-même partie prenante de ces fluctuations et en affectera directement le résultat.

Je me suis efforcé d’expliquer comment je vois les cinquante années à venir: d’un côté un Nord de plus en plus riche, capable d’instituer en son sein (mais pour ses nationaux seulement) une relative égalité, avec des États-Unis qui n’auront plus le leadership économique ou même géopolitique, mais qui l’auront peut-être en termes de justice sociale ; de l’autre côté un Sud de plus en plus désavantagé, décidé à accroître sa puissance militaire et à s’en servir pour perturber le fonctionnement du système-monde, souvent hostile à toutes les valeurs auxquelles le Nord tient le plus, et dont une grande partie de la population tentera l’aventure de l’émigration individuelle dans les pays du Nord, transportant ainsi le Sud au sein du Nord.

Certains trouveront pessimiste cette vision des choses. Je la crois au contraire non seulement réaliste, mais optimiste: car elle ouvre toute grande la possibilité d’exercer notre volonté. La disparition du système régissant aujourd’hui le monde peut nous permettre d’en construire un autre qui soit bien meilleur: seulement il n’y a aucune nécessité historique à ce que nous le fassions , il nous faut ne pas laisser passer notre chance, et nous battre pour notre salut. Mon réalisme est aussi fondé sur l’idée que les États-Unis ne se sauveront pas tout seuls. C’est ce qu’ils ont essayé de faire entre 1791 et 1945, et à nouveau, par d’autres voies, entre 1945 et 1990. Je prévois qu’ils continueront d’essayer autrement encore après 1990, jusqu’aux alentours de 2025. Mais s’ils veulent, et le reste du monde avec eux, surmonter la crise de structure de notre système-monde, il leur faudra bien comprendre un jour qu’il n’est pas de salut sinon celui de l’humanité tout entière.

Un mot de plus à propos de l’exceptionnalisme américain

L’Amérique n’a jamais cessé de se croire une exception, et il se pourrait que j’aie fait le jeu de cette croyance en centrant toute mon analyse sur les trois bénédictions successives dont Dieu a gratifié les Américains. Et pourtant non seulement l’Amérique n’est pas une exception, mais l’exceptionnalisme américain lui-même n’a rien d’exceptionnel. Nous ne sommes certes pas la seule nation dans l’histoire moderne dont les penseurs aient voulu prouver qu’elle était historiquement unique, incomparable avec la masse des autres nations du monde. Il m’est arrivé de rencontrer des “exceptionnalistes” français et des “exceptionnalistes” russes, comme il y en a d’indiens et de japonais, d’italiens et de portugais, de juifs et de grecs, d’anglais et de hongrois. L’exceptionnalisme en Chine et en Égypte est un véritable signe du caractère national. Mais vous n’avez rien vu, en fait d’exceptionnalisme, tant que vous n’avez pas eu l’occasion de rencontrer un exceptionnaliste polonais ! L’exceptionnalisme est la moelle des os de pratiquement toutes les civilisations qui aient existé.

J’ai dit tout à l’heure que l’esprit américain avait été, pendant longtemps, un mélange de démesure (hybris) et de sentiment calviniste de culpabilité: c’est le cas de nous souvenir que, pour les Grecs qui forgèrent cette notion, la démesure était la prétention des hommes à être des dieux, et que le point fort de la théologie calviniste a toujours consisté à dire que si nous croyons à la Toute-puissance Divine, nous devons logiquement nous interdire d’affirmer à propos de quoi que ce soit qu’il est prédestiné, car cela reviendrait à fixer des bornes à la puissance de Dieu. Voilà pourquoi je conclus: il se peut que la nouvelle Jérusalem ne soit ni ici, ni à Jérusalem, ni nulle part ailleurs ; il se peut que la terre promise soit tout simplement notre globe terrestre, notre demeure ici-bas, notre monde. Il se peut que le seul peuple élu de Dieu soit l’humanité entière. Il se peut même qu’en essayant bien nous arrivions à faire notre salut.