L’échange argent/travail

Ce texte est inclus dans le chapitre d’Ouvriers et Capital intitulé “Premières thèses”, dont il constitue le deuxième point.

La première édition d’Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi.

La traduction française, réalisée par Yann Moulier, avec la collaboration de G. Bezza, a été publiée en 1977 chez Christian Bourgois.

Si nous désignons par T la force de travail et les moyens production par Mp, la somme de marchandises s’exprime par M = T + Mp ou plus brièvement par MTMp. “ Considéré du point de vue de son contenu, A-M se présente donc comme A-MTMp, c’est-à-dire que A-M se décompose en A-T et A-Mp. La somme d’argent A se divise en deux parties dont l’une achète de la force de travail, l’autre des moyens de production. Ces deux séries d’achats relèvent de marchés absolument différents, l’une du marché des marchandises proprement dit, l’autre du marché du travail (1). ” Aussitôt accompli l’acte A-MTMp l’acheteur ne dispose pas seulement des moyens de production et de force de travail. Il dispose aussi d’une force de travail plus grande, c’est-à-dire d’une quantité de travail plus grande qu’il n’est nécessaire pour le remplacement de la valeur de la force de travail; en même temps qu’il a à sa disposition les moyens de production requis pour réaliser, pour objectiver cette somme de travail. La valeur avancée par lui sous forme d’argent se trouve donc maintenant sous forme d’objets en nature où elle peut s’actualiser comme valeur productrice de plus-value. Le capital monétaire (A) s’est transformé en capital productif (P). La valeur de P est égale à la valeur de T + Mp, elle est égale à A converti en T et Mp. Par conséquent: “ A-T est le moment typique de la conversion du capital-argent en capital productif : c’est en effet la condition essentielle pour que la valeur avancée sous forme d’argent se convertisse effectivement en capital, en valeur productrice de plus-value. A-Mp est nécessaire uniquement en vue de la réalisation de la masse de travail achetée par l’acte A-T (2). ” Du point de vue capitaliste, la force de travail se présente sur le marché comme une marchandise quelconque appartenant à un propriétaire quelconque: son achat/vente (“ achat et vente d’activité humaine ” Kauf und Verkauf von menschlicher Tätigkeit) ne présentent donc rien de plus remarquable que l’achat et la vente de toute autre marchandise. Quant à l’ouvrier, la mise en œuvre productive de sa force de travail ne devient possible que dès l’instant où, vendue, elle entre en combinaison avec les moyens de production. Pour l’un comme pour l’autre la force de travail “ existe donc séparée des moyens de production, des conditions objectives de sa mise en œuvre (3) ”. Avant même la vente, c’est-à-dire dès avant l’acte formel de l’échange, en deçà de la circulation, les éléments mêmes de la production se trouvent divisés et opposés; les facteurs objectifs se trouvant concentrés d’un côté, l’activité de la force de travail séparée de ces derniers, de l’autre. “ Par conséquent le possesseur d’argent et le possesseur de force de travail ont beau, dans l’acte A-T, se comporter simplement l’un par rapport à l’autre en acheteur et en vendeur… l’acheteur intervient néanmoins d’emblée comme étant en même temps possesseur des moyens de production qui constituent les conditions objectives sans lesquelles le possesseur de la force de travail ne peut pas la dépenser productivement. En d’autres termes, ces moyens de production affrontent le possesseur de la force de travail en tant que propriété d’autrui (étrangère). Réciproquement le vendeur de travail affronte l’acheteur de travail en tant que force de travail d’autrui (étrangère) (4) qui doit nécessairement passer sous son autorité, s’incorporer à son capital pour que celui-ci puisse fonctionner effectivement comme capital productif. Le rapport de classe entre capitaliste et salarié existe donc, il est donc présupposé dès l’instant où l’un et l’autre s’affrontent (5) dans l’acte A-T (T-A du côté de l’ouvrier) (6). ” Ce n’est que lorsque ce rapport de classe existe déjà que l’on a une interruption obligée de la circulation. La valeur-capital ne peut plus continuer à circuler sous la forme de capital productif: elle doit en passer par la consommation, et plus exactement par la consommation productive. “ L’emploi de la force de travail, le travail, ne peut se réaliser que dans le procès de travail (7). ” Le capitaliste ne peut revendre l’ouvrier comme marchandise puisque celui-ci n’est pas son esclave; il n’a acheté que l’utilisation de sa force de travail pour un temps déterminé. D’autre part, il ne peut utiliser cette dernière qu’en lui faisant utiliser les moyens de production comme créateurs de marchandises. Ainsi, “ si la force de travail n’est marchandise que dans les mains de son vendeur, l’ouvrier salarié, elle ne devient inversement capital que dans les mains de son acheteur, le capitaliste, auquel échoit son emploi temporaire. Les moyens de production eux-mêmes ne deviennent des aspects objectifs du capital productif, ou capital productif, qu’à partir du moment où la force de travail, forme personnelle d’existence du même capital (persönliche Daseinsform desselben) peut lui être incorporée. (Les moyens de production ne sont donc pas plus capital en vertu de leur nature que la force de travail humaine ne l’est elle-même) (8) ”. C’est pour cette raison que la production capitaliste ne se préoccupe pas seulement de produire de la marchandise et de la plus-value, mais aussi de reproduire, “ dans des proportions toujours croissantes, la classe des ouvriers salariés ”, transformant l’énorme majorité des producteurs directs en salariés. A-M… P… M’-A’, procès cyclique d’ensemble du capital à son premier stade, a pour condition première “ la présence constante de la classe des ouvriers salariés ”. Le capital monétaire (Geldkapital) le capital productif (produktives Kapital) – et le capital-marchandise (Warenkapital) constituent les trois formes du cycle: aux deux extrêmes les stades de circulation, entre les deux, un stade intermédiaire, celui de la production. “ Le capital qui, dans le cours de son cycle total, prend puis rejette ces formes, et accomplit chaque fois la fonction correspondante, est du capital industriel (industrielles Kapital), industriel en ce sens qu’il embrasse toute branche de production exploitée en mode capitaliste (9). ” Les autres formes ne désignent pas ici des sortes autonomes de capital, mais uniquement les formes fonctionnelles particulières et successives du capital industriel. De fait, seul ce caractère constitue le trait du capital où la fonction de s’approprier de la plus-value s’accompagne en même temps de son procès de création. Il est par conséquent exact que le capital industriel “ constitue la condition du caractère capitaliste de la production ”. Mais nous avons vu justement que “ son existence implique celle d’un antagonisme de classe (Klassengegensatz ) entre capitalistes et ouvriers salariés ”.

En effet si nous revenons au procès de production, et plus particulièrement aux premières formes historiques de production de plus-value relative, nous trouvons une donnée de fait élémentaire: “ La production capitaliste ne commence en fait à s’établir que là où le même capital individuel exploite un nombre assez considérable d’ouvriers… Une multitude d’ouvriers fonctionnant en même temps sous le commandement du même capitaliste, dans le même espace (ou si l’on veut sur le même lieu de travail) en vue de produire le même genre de marchandises, voilà historiquement et conceptuellement (historisch und begrifflich) le point de départ de la production capitaliste (10). ” “ Et cela coïncide également avec l’existence de ce même capital. ” Le travail qui s’objective en valeur est toujours un travail de qualité sociale moyenne, et constitue donc toujours l’explicitation d’une force de travail moyenne. Néanmoins le concept de travail social moyen implique la réalisation historique d’une journée de travail collective. “ Les lois de la production de la valeur ne se réalisent donc complètement pour le producteur individuel que s’il produit en tant que capitaliste, c’est-à-dire exploite collectivement beaucoup d’ouvriers en même temps et met ainsi en mouvement du travail social moyen (1l). ” La force productive spécifique de la journée de travail combinée est plus grande que la somme équivalente de journées de travail des individus isolés; elle est “ une force sociale du travail ou une force du travail social ”. “ Dans la coopération planifiée avec d’autres, l’ouvrier se dépouille de ses limites individuelles et développe les facultés de son espèce (sein Gattungsvermögen) (12). ” A ses débuts le commandement du capitaliste sur le travail ne se présente que comme la conséquence purement formelle de ce que l’ouvrier travaille pour le compte du capitaliste et donc sous ses ordres au lieu de travailler pour lui. Mais avec la coopération d’un grand nombre d’ouvriers salariés, le commandement du capital se développe jusqu’à devenir une exigence pour l’exécution du procès de travail lui-même, c’est-à-dire condition réelle de la production. D’un côté les fonctions de surveillance, de direction et de coordination deviennent des fonctions du capital, de l’autre la fonction de direction acquiert, en tant que fonction spécifique du capital, des caractères spéciaux. “ A mesure que la masse des ouvriers exploités simultanément grandit, leur résistance contre le capital grandit et, par conséquent, la pression qu’il lui faut exercer pour vaincre cette résistance. Entre les mains du capitaliste la direction n’est pas seulement cette fonction spéciale qui naît de la nature même du procès de travail social et qui en fait partie, elle est encore la fonction d’exploiter le procès de travail social et par conséquent un produit (bedingt durch) de l’antagonisme inévitable entre l’exploiteur (Ausbeuter) et la matière première (Rohmaterial) qu’il exploite (13). ” Tant qu’il négocie avec le capitaliste, l’ouvrier le fait en tant que propriétaire de sa propre force de travail. Il ne peut vendre que ce qu’il possède: sa force de travail individuelle. Ce même contrat, le capitaliste le conclut avec d’autres ouvriers isolés: il paye donc à chacun sa force de travail indépendante, mais il ne paye pas la force combinée de ces ouvriers. Par conséquent: “ Comme personnes indépendantes, les ouvriers sont des individus isolés (Vereinzelte) qui entrent en rapport avec le même capital mais non entre eux. Leur coopération ne commence que dans le procès de travail, mais là ils ont déjà cessé de s’appartenir. Dès qu’ils y rentrent, ils sont incorporés au capital. En tant qu’ils coopèrent, qu’ils forment les membres d’un organisme actif, ils ne sont même qu’un mode particulier d’existence du capital. La force productive que l’ouvrier déploie en tant qu’ouvrier social (Arbeiter als gesellschaftlicher Arbeiter) est par conséquent force productive du capital (14). ”

Ainsi un nombre considérable d’ouvriers, c’est-à-dire l’ouvrier socialement combiné, entre dans un même procès de production, sous le commandement d’un même capitaliste, et devient force productive du capital. La force productive sociale du travail n’existe pas en dehors du capital: parce qu’elle n’est développée par l’ouvrier qu’à partir du moment où le travail même de l’ouvrier appartient au capitaliste. C’est une force productive qui n’est pas payée. Marx explique: ainsi elle “ se présente ” (d’habitude c’est le terme: erscheint) (15) comme une force dont le capital serait doué par nature, une force productive immanente. Et cela n’est pas seulement une apparence. En tant que producteur, l’ouvrier ne possède pas d’autonomie vis-à-vis des conditions de la production capitaliste. Il n’aurait jamais commencé seulement à produire s’il n’avait pas produit en premier lieu du capital. Lors du passage de la force de travail individuelle à la force de travail sociale, de l’ouvrier à l’ouvrier social, le travail se transporte dans le capital et devient force productive sociale du capital. Lorsque la force de travail se présente comme socialisée dans ses fonctions productives, c’est qu’il y a déjà eu production de capital. Seule la production de capital peut rendre possible le processus de socialisation productive de la force de travail et la naissance de la figure historique de l’ouvrier social en tant que force productive sociale du travail incorporée au capital. C’est l’un des progrès historiques, peut-être le plus grand, engendré par le capital. Néanmoins au sein même de ce “ progrès ” la force de travail qui se présentait d’emblée comme un présupposé du capital, indépendant de lui, et s’opposant à lui, se trouve subordonnée au capital, en devient une “ partie ” et se trouve être l’objet d’une exploitation sociale. Que veut donc dire Marx lorsqu’il parle d’un “ rapport de classe ” (Klassenverhältnis) qui serait déjà présent au moment où le capitaliste et l’ouvrier s’affrontent dans l’acte A-T, dans l’échange formel d’argent et de force de travail ? quand il parle de “ la présence constante de la classe des ouvriers salariés ” (Lohnarbeiterklasse) comme du premier présupposé requis pour le développement du cycle du capital monétaire ? quand il affirme que l’existence du capital industriel implique l’existence d’un “ antagonisme de classe (Klassengegensatz) entre les capitalistes et les ouvriers salariés ” ? Ceci très précisément: la figure historique sous laquelle l’ouvrier salarié se présente pour la première fois face au capitaliste est celle de vendeur de force de travail. Il y a là à la fois la première forme élémentaire d’antagonisme entre les deux classes, qui voit déjà l’opposition des parties contractantes d’un rapport nécessaire entre possesseurs de marchandises de nature opposée. A-T, mais ajoute Marx, T-A du côté du travailleur. On trouve déjà à ce stade toutes les caractéristiques décisives de l’ouvrier salarié du point de vue du marché : acquisition de force de travail par de l’argent et sous forme de salaire. C’est en raison de la forme qu’elle revêt que cette transaction mercantile entre argent et force de travail se voit reconnue comme caractéristique du mode capitaliste. Mais la vérité – le contenu de cette forme -, c’est que le contrat d’acquisition de la force de travail détermine la prestation d’une quantité de travail plus grande que celle qui est nécessaire pour compenser le prix de la force de travail, et par conséquent pour couvrir le montant du salaire: on trouve donc déjà présupposée dans la contractation, la fourniture d’une plus-value qui constitue ensuite elle-même la condition fondamentale pour que la valeur anti-cipée soit capitalisée, pour qu’il y ait production de plus-value et partant de capital. La première figure de l’antagonisme ouvrier est bien celle de vendeur de la force de travail; mais il est vrai également que dans cette figure se trouve déjà présupposée celle de producteur de plus-value. Est-ce ce présupposé qui fait de l’ouvrier un adversaire sur le marché du travail d’un point de vue de classe ? Ou bien l’antagonisme de classe se trouve-t-il déjà présent dans l’ouvrier obligé à devenir salarié; c’est-à-dire contraint de vendre l’unique marchandise qu’il possède, sa force de travail ? Marx dit : “ Si le rapport capitaliste se manifeste pendant le procès de production c’est uniquement (kommt nur heraus) parce qu’il existe par lui-même dans l’acte de circulation, dans la différence des conditions économiques essentielles où s’affrontent acheteur et vendeur, dans leur rapport de classe. Ce n’est pas de la nature de l’argent que ce rapport résulte; c’est au contraire l’existence de ce rapport qui est capable de transformer une pure fonction monétaire en une fonction capitaliste (16) ”. Par conséquent il est incontestable que, pour Marx, le rapport de classe possède déjà une existence en soi (exactement : an sich) dans l’acte de circulation. C’est lui précisément qui manifeste et met au jour le rapport capitaliste durant le procès de production. Le rapport de classe (Klassenverhältnis) précède, provoque et produit par conséquent le rapport capitaliste (Kapitalverhältnis). Mieux: c’est l’existence du rapport de classe qui rend possible la transformation de l’argent en capital. C’est un point assez fondamental. Car en général on fait dire à Marx exactement le contraire, et le “ marxisme ” courant a l’habitude de dire le contraire également: à savoir que ce serait seulement en vertu du rapport capitaliste de production que surgirait l’opposition, l’antagonisme de classe et qu’il donnerait naissance ensuite à un antagonisme nouveau par rapport à l’ancien qui aurait toujours existé depuis que la société humaine n’est plus la communauté primitive. Ce serait le capital qui ferait les classes ou plutôt qui transformerait les vieilles classes en nouveaux groupes opposés mais toujours équivalents. Comment est-il possible d’affirmer en revanche qu’il y a d’abord le rapport de classe, et ensuite seulement le rapport capitaliste ? Peut-on considérer, et en quel sens peut-on le faire, que dans l’acte de vente, forcée répétons-le encore, se trouve déjà réalisée la nature de classe d’un rapport social qui permette la production de capital ? Est-ce donc en tant que vendeurs de force de travail que les ouvriers salariés se constituent en classe pour la première fois ? Nous croyons que l’on peut répondre oui. A une condition : que l’on ne fige pas le concept de classe ouvrière dans une seule forme définitive, sans développement et sans histoire. Péniblement, avec lenteur, et à vrai dire sans beaucoup de succès, l’on s’est fait du côté marxiste à l’idée d’une histoire interne du capital qui comporte l’analyse spécifique des différentes déterminations revêtues par le capital au cours de son développement: ce qui mettra fin précisément au matérialisme historique et à sa Weltgeschichte (17) de pacotille. Mais on est encore loin d’avoir accepté comme véritable programme de travail, et non plus comme simple principe méthodologique de recherche, l’idée d’une histoire interne de la classe ouvrière capable de reconstruire les moments de sa formation, les changements intervenus dans sa composition, la croissance de son organisation en fonction des diverses déterminations revêtues successivement par la force de travail en tant que force productive du capital, et selon les expériences de lutte différentes, récurrentes et toujours renouvellées, dont s’est dotée la masse des ouvriers en tant que seul adversaire de la société capitaliste.

La vente de la force de travail fournit donc un premier stade élémentaire de composition de classe des ouvriers salariés, le plus simple: c’est pour cette raison que la forme générale de la classe ouvrière reste celle d’une masse sociale contrainte à vendre sa force de travail. Au sens où Marx dit précisément que dans l’argent le capital ne se trouve absolument pas contenu, sauf s’il y a déjà eu transformation de l’argent en capital; que le cycle du capital monétaire, qui constitue le premier stade de la circulation totale du capital, représente aussi la forme générale du cycle du capital industriel, à condition que soit présupposé le mode de production capitaliste; que la coopération, qui constitue le premier moyen élémentaire pour produire de la plus-value relative, constitue également la forme fondamentale de la production capitaliste bien qu’elle se présente sous son aspect élémentaire comme une forme particulière à côté d’autres formes plus évoluées mais qui sont contenues d’autre part à l’état de présupposés dans cette forme plus simple. La vente de la force de travail suppose l’existence de la force de travail, son existence en tant que marchandise et en tant que marchandise particulière. Telles sont bien les trois conditions qui fondent à elles seules le mode de production capitaliste. Mieux. Un acte de vente de cette nature est à la fois libre et nécessaire : libre car le possesseur de la marchandise n’est pas contraint juridiquement de la vendre; nécessaire, parce qu’en réalité il ne peut pas ne pas la vendre, à moins de voir s’éteindre son espèce. Nous avons vu que la vente de la force de travail, cela veut dire déjà que de la plus-value est extorquée gratuitement, que donc de la plus-value est produite et par conséquent qu’il y a reproduction du rapport de capital. Ce n’est pas dans la force travailleuse de l’homme en général que réside donc le principe secret de la production capitaliste, c’est dans la force de travail spécifique de l’ouvrier salarié, c’est-à-dire dans sa réduction à un type de marchandise particulière; non pas dans la force de travail en soi, mais dans l’échange force de travailargent, bref dans l’appropriation par celui qui possède déjà l’argent de la seule force productrice de capital. Mais alors la force productrice de capital existe auparavant et indépendamment des conditions de production qui la mettent en œuvre en tant que telle, ainsi que de l’argent en tant qu’il est possesseur des instruments et des outils de travail. C’est la rencontre avec l’argent, sa mise en équation avec ceux-ci, bref la réduction de la force de travail elle-même à une condition de la production, qui l’incorpore au capital, qui en fait une de ses composantes, un de ses appendices vivant. Du côté ouvrier, le passage historique part d’abord du vendeur de la force de travail, passe par la force productive isolée pour déboucher sur la force productive sociale. II y a déjà la capacité de produire du capital dans la force de travail isolée, dans son caractère de marchandise particulière. Mais la capacité de socialiser la force de travail réside uniquement dans le capital, dans la nécessité où il est d’être un rapport de production social. La force de travail ne possède pas le pouvoir de se socialiser de façon autonome, indépendamment des besoins du capital. C’est pour cette raison, encore une fois, que la force productive sociale du travail se présente comme force productive du capital. C’est précisément au moment où elle entre dans la production en transformant le procès de travail collectif, en procès de valorisation social, où elle en vient à s’identifier de fait avec une masse sociale de producteurs, atteignant par conséquent les frontières naturelles de la “ classe ouvrière ”, que la force de travail sociale n’apparaît plus que comme une composante interne du capital, y compris sous la forme antédiluvienne du capital individuel. Le processus de socialisation de la force de travail à l’intérieur de la production capitaliste ne constitue ni le début ni la fin du processus de formation historique de la classe ouvrière, mais un stade intermédiaire essentiel pour le développement de l’organisation de l’antagonisme de classe dont peuvent profiter dans la pratique et selon le rapport de force ou les capitalistes ou les ouvriers. Lorsqu’au travail non payé de l’ouvrier singulier, s’ajoute en plus la force productive impayée de l’ouvrier social, on a bel et bien à l’œuvre une socialisation de l’exploitation capitaliste, non plus une exploitation de l’ouvrier , mais une exploitation de la classe ouvrière; c’est là à son tour l’acte de naissance au plein sens du mot d’une société capitaliste, un saut historique du capital qui l’amènera à long terme à renverser le rapport qu’il entretient avec sa société, et à amorcer un processus inverse de socialisation du capital jusqu’au capital social dans ses formes les plus achevées. Quand il n’y a plus seulement exploitation de l’ouvrier, mais aussi exploitation de la classe ouvrière, cela veut dire qu’il y a déjà la classe ouvrière. Historiquement pour passer du capital à la société capitaliste il faut une classe des capitalistes. Le processus de socialisation de l’exploitation à travers la production capitaliste, qui semble marquer la naissance de la classe ouvrière, marque en réalité la naissance de la classe opposée, c’est-à-dire la constitution des intérêts opposés en classe, celle des capitalistes individuels. Seule l’incorporation, à chaque capital individuel de la force productive sociale du travail, rendait possible la transformation de chaque capitaliste individuel en membre conscient d’une classe sociale de capitalistes. Mais la force productive sociale du travail, la marchandise particulière qu’est la force de travail, sous sa forme élémentaire et générale, c’était déjà la classe ouvrière. C’est seulement en incorporant la classe ouvrière au capital en en faisant une composante (la partie vivante, mobile, variable) qu’il était possible de faire de l’ensemble du capital et non pas de l’autre partie du capital (celle qui est morte, immobile, constante) une classe opposée à celles des ouvriers. Le processus de formation historique d’une classe des capitalistes suit, copie et répète celui de la classe ouvrière qui avait été analogue. Cette donnée élémentaire fait encore scandale, pourtant elle constitue déjà une banalité. De toute façon ce n’est pas tout, ni surtout la chose fondamentale. Ce n’est là qu’un principe méthodologique qui doit servir à un renversement de perspective et guider la nouvelle stratégie de haut et longtemps à l’avance. L’autre aspect qui est fondamental, car il en vient à investir la tactique quotidienne de la lutte de classe, est celui-ci : d’emblée, dès les premières formes de cette lutte, les ouvriers en tant que classe se trouvent à l’intérieur du capital et doivent le combattre de l’intérieur, tandis que la classe des capitalistes, elle, s’oppose seulement aux ouvriers et ne peut les atteindre en bloc que de l’extérieur. Ce trait qui a constitué le plus grand élément de faiblesse de la classe ouvrière doit devenir sa plus grande marque de force. C’est déjà en tant que classe que les ouvriers entrent dans l’usine du capitaliste: ce n’est qu’à cette condition que leur force productive sociale peut être exploitée. Contraints, par des lois économiques et non juridiques, à vendre de la force de travail, à se vendre eux-mêmes comme marchandise sur le marché, ils se trouvent déjà unis individuellement contre le capitaliste avant même d’avoir commencé à produire du capital. D’autre part l’ouvrier en tant qu’instrument de production ne peut être mis à l’a:uvre que s’il est associé à d’autres ouvriers; l’ouvrier productif est une force de travail sociale; les ouvriers tout comme les marchandises s’avancent toujours au pluriel: l’ouvrier isolé, ça n’existe pas. Il suffit de rappeler quel est le concept historique d’où part la production capitaliste: une multitude d’ouvriers fonctionnant en même temps sous le commandement du même capitaliste, dans le même espace en vue de produire le même genre de marchandises. La force de travail sociale, la marchandise particulière qu’est la force de travail commence à produire du capital du seul fait qu’elle est ouvrière. La force productive sociale du travail ne devient force productive sociale du capital qu’en tant qu’elle est classe ouvrière. Si les ouvriers entrent dans le capital et sont réduits à être une composante du capital, c’est en tant que classe ouvrière. Le capital a désormais son ennemi à l’intérieur de lui-même. C’est en ce sens que nous préférons interpréter la phrase obscure de Marx: “ La véritable limite de la production capitaliste est constituée par le capital lui-même. ” Une nécessité de la production se transforme en menace pour le système. Les capitalistes répondent en essayant péniblement de composer leurs intérêts particuliers et disparates dans l’intérêt socialement unifié d’une classe opposée.

NOTES

1. Marx, le Capital, Livre II, 1re section, chapitre I, Éd. soc., t. IV, p. 28
2. Ibidem, p. 31.
3. Ibidem, p. 32.
4. La traduction italienne du Capital, plus exacte que la française, comporte les termes: proprieta estranea, forzalavoro estranea. Étant donné l’importance de ces termes pour la compréhension de la trop fameuse “ aliénation ” (cf. notre note 28 au chapitre “ le Plan du Capital ”), et leur correspondance avec extranéation, nous rappelons le sens exact d’estranea (ce qui est étranger tant au capitaliste qu’à l’ouvrier). On rapprochera ce terme de ce que Marx a saisi comme la détermination fondamentale du travail à la suite de Hegel, dans le capitalisme: son caractère abstrait, étranger. (NDT.)
5. Même remarque pour la traduction française du Capital. (Cf. nos notes 2 et 3 du chapitre “ l’Usine et la Société ”.) Le rapport de classe est bien présupposé et non pas présumé. Il constitue le présupposé historique et logique selon le vocabulaire des Grundrisse. Quant à l’ouvrier et quant au capitaliste ils ne se rencontrent pas dans l’acte A-T, mais s’opposent, s’affrontent. Ici encore la terminologie correcte est celle des Grundrisse. Ce n’est pas le seul exemple d’aplatissement du texte à travers l’opération politique que constitue la traduction des textes de Marx et dont il serait intéressant de faire l’impitoyable inventaire. (NDT.)
6. Le Capital, ibidem, op. cité, p. 33.
7. Ibidem, p. 36.
8. Ibidem, p. 38.
9. Ibidem, p. 50.
10. Tronti donne pour cette citation la référence suivante le Capital Livre I, chap. XI. Le chapitre XI de l’édition française du Capital a été très remanié. On retrouve sous une forme approximative cette citation ainsi que les suivantes au chapitre XIII : Éd. Soc., t. II, p. 16 et sq. La version italienne est encore la plus exacte. Tronti n’a pas tort de citer l’allemand, puisque le terme begrifflich (conceptuel) disparaît aussi bien dans les traductions des Éditions Sociales, que dans celle de la Pléiade. (NDT.)
11. Ibidem, op. cité, p. 17. Ici encore nous suivons le texte italien calqué étroitement sur l’allemand et non sur la version française “ simplifiée ” selon les termes mêmes de Marx dans l’Avis au lecteur du 28 avril 1875. (NDT.)
12. Ibidem, op. cité, p. 22. Pléiade, t. I, p. 867. La traduction française, il est vrai, revue par Marx, mais le lecteur de ce livre apprendra aussi que Marx n’a pas toujours été exempt de l’idéologie socialiste du travail, est la suivante : “ En agissant conjointement avec d’autres dans un but commun et d’après un plan concerté, le travailleur efface les bornes de son individualité et développe sa puissance comme espèce. ” Les termes ramassés, de l’allemand traduit en italien, décrivent un processus objectif, et subi de la part de l’ouvrier comme commandement du capital sur l’ensemble du procès de travail; le texte français développe les termes dans un sens quasi proudhonien de “ libre développement de l’espèce humaine à travers et dans le travail ”. On a là un exemple typique de glissement dans l’idéologie réductrice et éculée de la célébration du travail. (NDT.).
13. Ibidem, op. cité, pp. 23-24.
14. Ibidem, op. cité, p. 25.
15. Ibidem, op. cité p. 26. La traduction française est: “ Elle semble être une force dont le capital est doué par nature… ” Ici aussi une interprétation superficielle pourrait en déduire que c’est là une pure apparence, une illusion idéologique, et que cette force appartient à l’ouvrier, au producteur. La suite de l’analyse montre qu’il n’en est rien. (NDT.).
16. Le Capital, Livre II, 1re section, chap. I, Éd. Soc. t. IV, p. 33.
17. Wetgeschichte : histoire du monde. (NDT.).