L’Etat, les dépenses publiques : problèmes et perspectives

In Critique de l’économie politique, n°3, Maspéro, 1978.

Pour des raisons de place, les parties IV et VII qui concernent l’analyse du problème des dépenses publiques en Italie ne figurent pas dans la traduction française, ainsi que les notes qui s’y référaient. L’abondance de références nous a conduit à limiter les notes à l’usage des lecteurs français à des éclaircissements de traduction. (L’auteur et le traducteur.) Cet article[[Traduction par Yann Moulier-Boutang d’un article paru dans la revue italienne Critica del diritto, n° 5-6, mai-décembre 1975. (N.D.T.) prolonge le type d’analyse entamée dans l’article publié précédemment dans cette même revue[[Cf. en italien Critica del diritto, n° 3, p. 84 et s. Traduction française de Y. Moulier, dans « Matériel préparatoire du colloque sur l’État de l’A.C.S.E.S. n, des 8, 9 et 10 décembre 1976 à Nice (ronéoté) ; paru dans Sur l’État, A.C.S.E.S.-Contradictions. Ces deux articles se trouvent aujourd’hui inclus dans La Forma Stato – Per la Critica dell’economia politica delta Costituzione, Feltrinelli, Milan, 1977. (N.D.T.), « Sur quelques tendances les plus récentes de la théorie communiste de l’État : revue critique », en prenant l’exemple des dépenses publiques.

Il prend par conséquent le caractère d’une revue bibliographique : bon nombre des matériaux qui n’avaient pas fait l’objet d’une recension dans le premier article, et dont nous avons eu connaissance depuis, s’y trouvent présentés. Nous entendons simplement qu’ils fournissent matière à débat.

Cette analyse plus approfondie n’échappe pas à un renforcement de la polémique qui la soustend ; contre ceux qui font des discours marxistes sur l’État sans avoir jamais lu un budget de l’État, contre ceux qui philosophent sur l’État et sur l’« autonomie du politique » sans agir marxiennement contre les modalités concrètes de l’exploitation organisées et garanties par l’État.

I. La problématique générale : situation de l’état de la question et situation réelle

Dans les principaux pays capitalistes, les dépenses publiques (de l’État et du secteur public) atteignent ou dépassent la moitié du produit national brut. Le taux de croissance des dépenses publiques par rapport à celui du revenu national définit un trend impossible à freiner et qui va en s’accentuant. « Toutefois, il n’y a eu de la part des marxistes que des études isolées examinant les causes et les conséquences de cette croissance sans précédent[[Ian Gough, « State Expenditure in Advanced Capitalism », New Left Review, n°92, juillet-août 1975, p. 53.. » Et quand études de ce type il y a, elles ne saisissent que rarement la spécificité nouvelle de la situation globale elles renvoient au contraire à l’explication du vieil objectivisme de la théorie du capitalisme monopoliste d’État, ce qui donne des résultats assez peu satisfaisants.

En effet, dans la théorie du capitalisme monopoliste d’État, les dépenses publiques n’apparaissent que comme un simple financement du capital privé ou de ses émanations publiques directes. Les effets de la crise liée à l’expansion des dépenses publiques restent inexpliqués et inexplicables.

Aussi les interprétations de la crise dans les pays capitalistes avancés qui évitent d’aborder le problème des dépenses publiques, dans leur indiscutable particularité, nous semblent-elles totalement incompréhensibles.

Pourtant, la théorie communiste de l’État, dans la mesure où elle repoussait les thèses de la théorie du capitalisme monopoliste d’État et ses versions parallèles, ne s’est pas refusée ces derniers temps d’aborder le problème du nouveau rapport qui est en train de s’établir entre l’État (en tant que centre d’affectation réellement collective du capitalisme idéal) et les contorsions critiques de l’économie capitaliste : il ne semble guère faire de doute désormais que l’État agisse à la fois en tant que force politique et économique au cœur du procès de circulation du capital, et ce de façon non pas subalterne mais essentielle. Le procès tendanciel indiqué par Marx et Engels est désormais en train de se réaliser. Quant à la composante complémentaire de cette tendance, elle est également en cours de réalisation : l’action de la classe ouvrière a pour conséquence de déséquilibrer définitivement le système.

Plus le double caractère de la marchandise et du procès de production des marchandises se manifeste, dans l’antagonisme qui le constitue, plus le mécanisme circulation (production + reproduction) du capital se développe pour prendre un caractère global dans l’État du capitalisme avancé.

C’est ici toutefois que s’arrête la conscience théorique. Si l’État revêt le caractère central que l’on dit, ses dépenses, c’est-à-dire les dépenses publiques, devraient être en conséquence considérées comme les dépenses salariales de l’État-usine.

Et si la critique de l’économie politique doit violenter l’économie politique (comme c’est le cas pour des communistes), la lutte sur les dépenses publiques devrait être envisagée comme un terrain d’affrontement fondamental. Ce n’est pas le cas. La mythologie étatique de la tradition social-démocrate et révisionniste reprend le dessus, et quand elle ne parvient pas à éviter la critique, elle l’intimide et la force à se plier aux fétiches capitalistes du budget et de son équilibre. Marx fait place à Schmitt et Gotha triomphe de la critique !

Ainsi Jim O’Connor – qui a poussé plus loin que quiconque l’équation dépenses publiques = salaire[[Jim O’Connor, The Fiscal Crisis of State, New York, 1973. – tergiverse-t-il sur la distinction entre l’État comme capital social et l’État comme dépenses sociales, distinction sans doute utile d’un point de vue analytique, mais totalement abstraite, voire erronée, si l’on cherche à affirmer ce faisant que la production et la reproduction des éléments du capital variable (tel est aujourd’hui en effet le rôle principal des dépenses publiques) doivent être considérées comme des dépenses improductives.

Mais, selon la seconde section du schéma marxien de la structure de la reproduction[[K. Marx, Le Capital, chap. 20 et 21., ces dépenses en vue de la reproduction des éléments du capital variable sont au contraire indirectement productives et donc productrices de plus-value[[I. Gough, art. cité, p. 57., et ce d’autant plus que le mécanisme de la production capitaliste s’étend à l’ensemble de la société. Le gap (fossé) qu’O’Connor enregistre à juste titre entre les investissements de l’État directement productifs et les dépenses indirectement productives ne détermine pas en lui-même le déséquilibre économique (comme cela semble être le cas à partir de son schéma) ; il le devient dans la mesure où l’action de la classe ouvrière et du prolétariat déséquilibre le rapport sous la forme d’une force de pression constante, insatiable, et d’une lutte continuelle.

Pour aborder le thème de l’État et des dépenses publiques, il faut par conséquent éliminer d’emblée toute simplification qui ressort dans tous les cas de l’objectivisme du type « théorie du capitalisme monopoliste d’État », accepter une bonne fois pour toutes que l’État est à la fois le terrain et le sujet de la contradiction fondamentale que le développement capitaliste enregistre face à l’émergence sociale de la classe prolétaire et enfin reconnaître que les mécanismes de la crise sont marxiennement les conséquences de l’« explosion » (comme dit Marx) de la relation qui constitue le capital, c’est-à-dire entre les deux classes en lutte ; puisqu’en dernière instance tout repose sur « la proportion entre le travail nécessaire et la plus-value ou, if you please, entre les différents moments du travail objectivé et du travail vivant[[Karl Marx, Grundrisse…, Fondements de la critique de l’économie politique, trad. Dangeville, Anthropos, Paris, 1968. », bref que tout tourne autour du problème de l’exploitation et de ses proportions. Les dépenses publiques constituent la forme publique et étatique dans laquelle se trouve mystifié le rapport d’exploitation que l’État exerce sur la société ouvrière du travail productif : les dépenses publiques sont du salaire social, et c’est sur celui-ci qu’il convient de développer l’analyse du rôle déséquilibrateur de la classe ouvrière.

Aborder le thème de l’État et des dépenses publiques signifie enfin débarrasser le terrain de toute réminiscence de l’étatisme social-démocrate ou révisionniste, toute illusion sur une prétendue double nature de l’État. État qui serait « bon » lorsqu’il prend un visage d’assistance et « méchant » quand il finance les capitalistes privés ! Malheureusement, l’État n’est pas manichéen! Il est en revanche la structure organique du pouvoir de la classe dominante. « Quelle que soit sa forme, l’État moderne est un outil essentiellement capitaliste, l’État des capitalistes, le capitaliste collectif idéal[[F. Engels, Anti-Dühring, M.E.G.A., XX, p. 260.. Le chapitre du Capital sur l’État que Marx n’a pas écrit, c’est le développement capitaliste qui a suivi qui s’est chargé de le faire en suivant au demeurant les indications de la tendance marxienne[[Cf. mon compte rendu dans Sur l’État.. A nous l’obligation de la critique !

Il en va de même pour les dépenses publiques. La classe ouvrière connaît depuis toujours l’usage révolutionnaire du salaire indirect et du salaire relatif[[Sur le salaire relatif, cf. plus loin (N.D.T.).. « La lutte contre la réduction du salaire relatif veut dire également la lutte contre le caractère de marchandise de la force de travail, c’est-à-dire contre la production capitaliste considérée dans son ensemble. La lutte contre la baisse du salaire relatif n’est plus une bataille sur le terrain de l’économie marchande, mais une offensive révolutionnaire contre les fondements de cette économie; c’est le mouvement socialiste du prolétariat[[Rosa Luxemburg, Aussgewählte Reden und Schriften, I, p. 720.. » Il est toutefois un chapitre sur une lutte inconnue, ou trop peu présent à la conscience des militants qu’il faudrait écrire, quoi qu’il en soit : c’est celui du salaire social contre l’État.

C’est un programme qui concerne l’essentiel de la force de travail socialement productive, à un stade de développement capitaliste que Marx décrit comme une phase au cours de laquelle le potentiel de l’ensemble de la communauté du travail s’oppose au capital comme simple médiateur de la circulation-réalisation. La critique de l’économie politique se transforme immédiatement en « critique de la politique », puisque l’offensive prolétaire sur le salaire social investit les dépenses publiques comme étant le terrain capitaliste de l’organisation du rapport entre la production et le consensus, entre le développement et la domination et entre la constitution politique et les luttes sociales du prolétariat.

Ici, la pratique théorique du capital procède par anticipation sur un terrain que le prolétariat n’affronte qu’épisodiquement et spontanément en termes de lutte.

Les mécanismes d’autorisation de crédits et de contrôle, qui constituent l’une des clés de la rationalisation administrative de la domination étatique du capital, ont été partout mis en crise par des vagues de lutte d’appropriation. Mais plus la lutte ouvrière est intense et puissante, plus le travail de réajustement, de concentration du contrôle de la planification administrative comme des dépenses est continuel de la part du capital. Plus exactement, le capital et sa science ne devancent pas les problèmes, mais ils l’emportent lorsqu’il s’agit de passer de la détermination de la crise par les ouvriers à sa conclusion… capitaliste. « Eux », ils sont tous en train de travailler sur ce problème : refermer l’écart qui se creuse entre le budget de l’État et les dépenses publiques. Éviter cette crise est devenu le problème fondamental ; une réarticulation unitaire des différences et des asymétries qui existent entre les mécanismes de contrôle financier et le caractère urgent de l’intervention politique représente le second problème essentiel, corollaire du premier. Ensuite, là où le principe de légitimation bureaucratique et rationnelle est insuffisamment ancré, on recourt à la légitimité charismatique de la pression politique et aux mystifications participationnistes des « juntes locales ou régionales rouges[[Allusion à la réforme régionale en Italie et à la formation de pouvoirs locaux tenus par la gauche (N.D.T.). » afin de comprimer le niveau des inputs requis par les dépenses publiques.

II. Première approche analytique : éléments d’évaluation de la tendance à l’unification sociale du travail productif

Lorsqu’on discute des dépenses publiques, il faut probablement plus que dans tout autre cas se déplacer solidement sur le terrain marxien de l’analyse du procès de circulation du capital – comme sphère de production et de reproduction (et innovation) non seulement des marchandises mais également de rapports sociaux – et partant, au sein de la tendance marxienne, du sujet de l’antagonisme révolutionnaire. Cela s’avère difficile lorsque, comme c’est le cas y compris chez les auteurs les plus proches à coup sûr d’un point de vue de classe, les mystifications néoclassiques et keynésiennes persistent dans l’horizon de la problématique.

Prenons l’exemple de la nomenclature des dépenses publiques proposée par J. O’Connor[[J. O’Connor, op. cit., p. 7.. Les dépenses publiques consisteraient selon cet auteur en : « 1) des investissements sociaux constitués de biens et services qui augmentent la productivité d’une quantité donnée de travail et augmentent le taux de profit, les autres facteurs restant inchangés : c’est le capital social constant; 2) la consommation sociale formée des biens et services qui diminuent le coût de reproduction de la force de travail en augmentant le taux de profit, les autres facteurs demeurant inchangés : c’est le capital social variable ; 3) la dépense sociale formée des biens et services qui sont requis pour le maintien de l’harmonie sociale[[O’Connor s’inspire probablement, dans les distinctions qu’il opère, du travail d’analyse des structures politiques de l’État accompli par Offe. Pour un prolongement sur ces thèmes de l’œuvre de C. Offe, voir surtout Strukturprobleme des kapitalistischen Staates, Suhrkamp,, Francfort, 1972, en particulier p. 27 et s. et p. 123 et s. Également « Krisen des Krisenmanagement : Element einer politischen Krisentheorie », dans M. Janicke (sous la direction de), Herrschaft und Krise, Köln und Opalden, 1973, p. 116 et s.. » Soit, mais cette distinction, incertaine du point de vue analytique, bien qu’utile, devient dangereuse lorsqu’on y recourt unilatéralement pour définir les gaps et les facteurs de déséquilibre entre les différents secteurs des dépenses. Car, de la sorte, les déséquilibres, la crise et – surtout – l’inflation sont considérés comme surgissant objectivement et keynésiennement de dysfonctionnements dans l’organisation de la distribution. Le regard ne dépasse pas cette mince barrière : il s’autolimite sans avoir la hardiesse de toucher la matérialité et la force des rapports sociaux qui président à la diversification des secteurs et à la disproportion des dépenses (de distribution) qui en découlent. « Il est inéluctable, remarque Hirsch[[J. Hirsch, art. cité, p. 87, 91 et 93. à propos du travail d’Offe, que de la sorte le concept de “société” soit réduit au concept phénoménologique d’une “structure” et que l’on ôte à l’État son caractère de classe qui préside à son intervention structurelle (et politiquement telle) dans la société pour dominer les rapports de production. »

C’est par la question du sujet prolétaire et de sa place dans la circulation capitaliste des marchandises que l’on attaquera au contraire le problème. Car c’est là que les modifications ont été si grandes qu’elles ont détruit la possibilité d’interpréter les asymétries ou les déséquilibres des dépenses publiques en termes néo-classiques ou keynésiens. Notre hypothèse en somme est que ceux-ci ne consistent pas simplement en des déséquilibres de la distribution, mais révèlent une structure bien plus profonde et essentielle qui se manifeste en première instance par la transformation du lieu et de la nature du travail productif dans la société du capitalisme avancé, en seconde instance par un degré de lutte et de revendications de pouvoir exprimé par le nouveau protagoniste prolétaire. Voyons la démonstration.

A la base de la théorie des disproportions des dépenses publiques et de la théorie de l’inflation comme la conséquence de l’augmentation des dépenses publiques (surtout dans le secteur qu’O’Connor nomme la « dépense sociale»), il y a la conviction que « tous ou la plupart des emplois créés par l’État sont improductifs[[D. Yaffé, art. cité, p. 52.. »

Mais quel est le sens désormais d’une telle compartimentation, au stade d’intégration capitaliste de la société civile (à travers l’État) auquel nous sommes parvenus ? Sont-ils vraiment improductifs les travailleurs qui concourent à la production de l’ « harmonie sociale » ? Ou n’est-ce pas plutôt le concept même du travail productif qu’il faut modifier par rapport à la définition marxienne[[La définition marxienne du travail productif parcourt toute l’œuvre de la maturité de façon remarquablement cohérente. Cf. Grundrisse ; Le Capital; Un chapitre inédit du capital; Théories sur la plus-value. La cohérence de définition de la pensée de Marx sur le travail productif (définition répondant sans aucun doute à un propos de lutte de classes; cf. Friedrich BEHRENS, Produktive Arbeit und teknische Intelligenz) aboutit toutefois à des conclusions très réductives. L’ouvrage de Altvater et F. Huisken, Travail productif et travail improductif, ne fait guère avancer le débat., mais dans le sens de la tendance indiquée par Marx (« Avec le caractère de coopération du procès de travail, les déterminations du travail productif et du véhicule de celui-ci, le travailleur productif, s’élargissent nécessairement. Pour être productif, il n’est plus nécessaire de mettre soi-même la main à l’œuvre : il suffit d’être un organe du travailleur collectif ou de remplir une fonction subalterne quelconque[[K. Marx, Le Capital. »), de telle sorte que ce concept puisse mieux correspondre – par un élargissement de sa portée conceptuelle – à l’extension de la domination et du mode de production capitaliste actuel ?

Résumant les résultats d’une longue discussion ayant eu lieu parmi les économistes anglais à ce propos[[Cf. I. Gough, « Marx’s theory of Productive and Unproductive Labour», New Left Review, n°76, 1972; J. Harrison, « Productive and Unproductive Labour in Marx’s political Economy », C.S.E.B, automne 1973; B. Fine, « A note on Productive and Unproductive Labour », C.S.E.B., automne 1973; P. Bullock, « Categories of Labour Power For capital », C.S.E.B., automne 1973 ; « Defining Productive Labour for capital », C.S.E.B., automne 1974., I. Gough conclut : « Tous les travailleurs employés par l’État qui produisent soit des composantes du salaire réel, par exemple des services sociaux, soit des éléments du capital constant, par exemple le travail de recherche et de développement, sont directement productifs pour le capital » ; et par conséquent producteurs de plus-value[[I. Gough, « State Expenditure in Advanced Capitalism », art. cité, p. 83..

L’augmentation gigantesque de la dépense publique ne s’oppose pas au développement du capital; , elle est au contraire organiquement nécessaire à la forme productive que prend aujourd’hui le capital. Il n’y a pas que cela : la dépense publique constitue aujourd’hui la condition essentielle de toute phase d’accumulation. Partant, parler dé dépenses publiques comme inflationnistes en elles-mêmes n’a aucun sens : la loi de la valeur pourrait, en effet, y voir une preuve essentiellement positive de son fonctionnement à un tel degré de socialisation de la production et du commandement. Si elle ne fonctionne pas et si se déclenchent des mécanismes inflationnistes qu’on ne peut arrêter, cela ne dépend pas du rapport organique qui se trouve établi entre les dépenses publiques et la composition du capital (composition où prévaut actuellement la maîtrise de l’État), mais bien plutôt de la rupture de ce rapport organique imposée par les luttes ouvrières et prolétaires, par l’antagonisme qui se révèle à ce stade entre la composition organique du capital et la composition politique de la classe prolétarienne (à un degré d’unification de la force de travail qui est de toute façon productive).

La crise ne consiste pas dans la disproportion entre les trois types de dépenses identifiés par O’Connor, ni surtout dans la contradiction entre les dépenses directement productives ainsi que les dépenses reproductrices de la force de travail (et donc indirectement productives) d’un côté et la dépense politique de l’État de l’autre, dépense productrice non pas de plus-value mais de consensus et d’harmonie sociale. Cette contradiction n’existe pas, car s’il y a consensus et harmonie sociale, ceux-ci n’existent que pour autant qu’ils remplissent un rôle à l’intérieur du rapport de production direct et/ou indirect. La crise tient à l’incapacité capitaliste de contrôler les diverses composantes de la composition du capital à un tel stade de la lutte de classes et du développement capitaliste ; elle tient à l’irréductible présence antagoniste de la classe ouvrière et prolétaire.

Au fur et à mesure que les motivations privées et individuelles du profit disparaissent (pour des raisons familières à quiconque étudie le processus de concentration et les réformes capitalistes continuelles de la composition organique dans le sens d’une intensification du capital constant[[K. Marx, Grundrisse (fragment sur les machines).), le capital organise des niveaux de productivité sociale, extorque la plus-value à la coopération productive et remplace la valeur perdue par l’assimilation permanente et directe de toutes les forces productives (et leur réduction à du capital constant), autrement dit par la valeur produite par la productivité sociale moyenne des sujets prolétaires au moyen de l’intégration de l’ensemble de la société à l’usine du capitaliste collectif[[K. Marx, Le Capital, 1. 1 (conclusion de l’analyse sur la législation de fabrique).. De ce point de vue, la dépense publique représente le cash-flow de l’État-entreprise et se joue entièrement dans le gap (fossé) structurel qui sépare la chute du taux de profit des entreprises de la pression en vue d’une augmentation de la productivité générale du système. Qu’ensuite, à l’intérieur de ce gap, il puisse exister des faits inflationnistes, cela est secondaire : le gap structurel de la dépense publique n’en détermine pas l’actualisation effective, mais seulement la possibilité, possibilité qui se réalise exclusivement en fonction de l’intensité et du niveau des luttes ouvrières et prolétaires.

Si tel est le cas, on peut en tirer immédiatement quelques conséquences. Celle-ci en premier lieu : la dépense publique se manifeste comme un moment de dépense bel et bien productive ; aussi, lorsqu’on l’étudie, convient-il de la renvoyer entièrement aux niveaux de circulation du capital dans la société contemporaine. Seconde conséquence : la dépense publique dans son mode de constitution, en tant que quantité d’argent (moyen) à la disposition de l’État pour la production (directe ou indirecte), pèse comme une plus-value extorquée à la communauté de la force de travail sociale, prise dans son acception globale, et en fonction de la spécificité de la valeur extorquée de la coopération sociale. On déduira en troisième lieu que la dépense publique ainsi constituée représente un fonds d’exploitation asocial pour l’accumulation capitaliste, et qui, comme tel, doit faire l’objet d’une dépense en tant que source salariale, et en même temps d’une destruction en tant que source de financement du capital : aucun des deux moments ne peut être séparé de l’autre à moins de faire mentir les considérations de Marx sur le salaire relatif[[Voir à ce propos les conclusions de Rosdolsky, op. cit., t. II.. Quoi qu’il en soit, c’est là un terrain fondamental de la lutte des classes à ce degré de développement de l’exploitation capitaliste.

Ce n’est donc pas un hasard si c’est sur ce terrain que la « théorie » du réformisme cherche une lourde justification, prenant les devants pour se prémunir contre la critique marxienne. Comme toujours, c’est ici le cas également, dans les positions les plus intelligentes et donc les plus dangereuses[[Par exemple, F. Galgano, Le Istituzione delle economia capitalistica, Zanichelli, Bologne, 1974, en particulier p. 33-38., la dépense publique est considérée à juste titre comme une plus-value sociale extorquée par le capitaliste collectif.

III. Seconde approche analytique : sur l’accumulation sociale, la gestion étatique et les contradictions du fondement capitaliste de la légitimité

Au bon vieux temps, l’entreprise accumulait et l’État légitimait (mieux valait à tout prendre l’« État du droit », mais cela marchait quand même lorsque ce n’était pas le cas). L’État comme « conseil d’administration de la bourgeoisie » a vu historiquement le jour dans les avatars du développement capitaliste, et il suffirait des pages de Marx sur l’utilisation de la dette publique dans les phases initiales de l’accumulation et dans les phases critiques du développement pour le démontrer plus qu’amplement[[K. Marx, Le Capital, 1. I, et plus particulièrement 1. III.. Légitimer veut dire, au stade du développement capitaliste dont nous parlions, fonder ses titres (sur la base desquels s’établit un rapport effectif et légal entre l’exercice du pouvoir et le consensus civil) à partir des forces représentatives de l’entreprise capitaliste, à partir des valeurs du développement économique et sur la mystification directement capitaliste de l’intérêt général : l’État légitime en tant qu’il garantit l’accomplissement de l’intérêt général en vue du développement[[Cf. l’analyse surtout chez Altvater, « Zu einigen Problemen des Staatsinterventionismus », Probleme des Klassenkampfs, n° 3, 1972, p. 1 et s..

Au stade actuel du développement capitaliste, la situation semble avoir changé. La socialisation totalisante de la production capitaliste, les processus rampant d’abstraction et de tertiairisation du travail, l’absorption générale de ce que l’on appelle les « forces productives » (coopération sociale, science, technologie, etc.) dans le capital total, l’incitation à rendre l’infrastructure des services inhérente à la production directe déterminent une accentuation structurelle du rôle de l’État comme intermédiaire du procès de production dans son ensemble. Que ce soit en termes de fonctions organisatrices ou en termes de masse de plus-value socialement extorquée, la part qui est du ressort direct de l’État s’est accrue énormément. Comme nous l’avons noté, ce processus va dans le même sens que lé fonctionnement de la loi de la chute tendancielle du taux de profit au niveau de l’entreprise[[K. Marx, Le Capital, 1. III. ; mais il est un second niveau où ces nouvelles fonctions de l’État revêtent une importance de plus en plus déterminante : l’État commence à prendre l’aspect d’une force hégémonique dans la sphère du mode de production capitaliste; il accumule de façon prédominante et déterminante[[J. Hirsch, dans l’article cité, insiste très bien et de façon tout à fait pertinente sur le caractère continuellement inhérent des processus de socialisation par rapport à la structure de l’État contemporain (cf. en particulier p. 89, 91, 93 et 103). Dans cette direction, voir également la contribution récente de J. Agnoli, Ueberlegungen zum bürgerlischen Staat, Wagenbach, Berlin, 1975, en particulier l’article inclus « Der Staat des Kapitals »..

Comment le principe de légitimité se forme-t-il à un tel stade du développement capitaliste ? Dans le processus général de baisse du taux de profit, l’accumulation de l’État n’apporte pas de contribution, sinon celle (traditionnellement dévolue à son rôle de contre-tendance) d’augmenter la masse du profit. C’est-à-dire qu’elle ne peut plus représenter un principe de légitimité : l’exploitation capitaliste a pour caractéristique fondamentale de tendre vers l’intérêt général en aspirant au développement. La masse du profit ne suffit pas à conférer une légitimité, c’est le taux de profit qui donne, dans le mode de production capitaliste, le pouvoir de commander et impose le devoir d’obéir. Aujourd’hui même, si l’État capitaliste avancé a largement dépassé son rôle keynésien de régulateur du marché, s’il est devenu directement productif et s’il cherche à atteindre des régimes de haute productivité dans la gestion des services par le biais d’investissements quasi oligopolistiques des dépenses publiques, s’il s’efforce de réorganiser le prélèvement de la plus-value sociale en termes de fiscalité progressive et rationnelle (selon la loi de la valeur), eh bien, même lorsqu’il s’avance sur ce terrain, il est loin de pouvoir se fixer une appréciation correcte du taux de profit[[On trouvera chez Offe une contribution utile à l’analyse des difficultés que rencontre l’administration de l’État sur ce terrain. On regardera pour faire le point, un point pédagogique, les articles recueillis par Wolf Dieter Narr et Claus Offe, Wohlfahrts-staat and Massenloyalitat, Kiepenheuer & Witsch, Cologne, 1975. On trouve désormais une contribution équilibrée à la critique de l’objectivisme structuraliste et sociologique d’Offe et une évaluation adéquate des apports positifs de la Krisentheorie par rapport aux autres positions qui sont apparues en Allemagne, chez J. Esser, Einführung in die materialistische Staatsanalyse, Campus Verlag, Francfort-New York, 1975.. La nature même du travail social dans sa diffusion et son abstraction, dans la nature spécifique qui est la sienne à ce stade de développement, y fait obstacle. C’est-à-dire qu’en l’occurrence la possibilité même de calculer (en termes de loi de la valeur) est d’une part empêchée – comme Marx l’a démontré – par la valorisation qualitative spontanée qui en résulte[[Le renvoi est de nouveau à K. Marx, Grundrisse (fragment sur les machines), t. 11, p. 222., comme c’est le cas dans la coopération, et d’autre part elle est dépassée lorsque le temps de travail devient une base misérable pour mesurer tout ce qu’expriment ses très hautes capacités productives[[Ibid.. En outre, le travail indirectement productif, qui est en grande partie rattaché à l’État, prévoit la possibilité d’une planification extrêmement différenciée et complexe[[Sur ce thème, voir essentiellement l’essai de Bob Rowthorn, « Skilled Labour in the Marxist System ». C.S.E.B., printemps 1974, p. 36.. A ce stade, l’intervention de l’État pour soutenir la masse du profit est totalement « arbitraire » en termes de loi de la valeur. Mais ce n’est pas tout : l’arbitraire économétrique (au demeurant fondamental du point de vue de la planification du capital global) apparaît comme totalement irrationnel du point de vue de classe; le recours à la loi de la valeur, dans ce dernier réduit de la résistance capitaliste, se réduit (semble se réduire, et c’est ce qui importe du point de vue prolétaire) à un simple exercice de commandement. Et ce d’autant plus si l’on considère que si le capital est essentiellement la catégorie du rapport de forces entre les classes en lutte, la chute du taux de profit et l’accumulation de sa masse signifient en termes de classe une chute de la part de valorisation du capital vis-à-vis d’une manifestation implacable des luttes prolétaires.

En fonction de quel principe de légitimation (de pouvoir et de consensus, à la fois de force discriminatrice et de force de participation) le développement capitaliste peut-il se diriger actuellement ? Dans le domaine de l’accumulation sociale de l’État, il est certain qu’il n’y a pas de principe de légitimité implicitement afférent. Il n’y a accumulation de la plus-value sociale par l’État que sur la base d’un antagonisme croissant : le capital mystifie cette prise de conscience dans sa propre structure en donnant aux conséquences de cet antagonisme le nom de problèmes de priorité et de sélectivité de l’intervention des pouvoirs publics. En réalité, la fiscalité est détestée ; l’exploitation de la coopération sociale, du travail indirectement productif, la mise à l’écart des capacités d’innovations scientifiques des masses, tout cela est odieux. Et la couche capitaliste au pouvoir en a bien conscience. Et c’est alors que, dans cette crise générale de crédibilité, le seul moment de légitimation réelle est à nouveau renvoyé au principe de l’entreprise, à ce plus haut degré d’extorsion de plus-value et de production de productivité par le capitalisme. L’extension du mode de production capitaliste sous la forme de l’État doit se plier à ces niveaux de productivité, comme une phase essentielle de la mise en valeur de la reproduction capitaliste. Reconquérir des taux de profit élevés (de productivité, d’exploitation mystifiée en profit) devient la condition et le critère du développement de l’accumulation sociale par le truchement de l’État. Ici, la situation qui caractérisait la phase initiale du développement capitaliste se trouve renversée : à l’État l’accumulation, à l’entreprise la légitimation, ce qui entraîne (en termes de productivité) le consensus, ce facteur fondamental de légitimation de l’État capitaliste parvenu à son stade de développement le plus avancé. Ici, l’entreprise devient Träger (« porteur » en allemand), au sens marxien, du développement; elle en constitue la nature qualitative. La productivité, en tant qu’élément qui valorise le rapport social de production, tel est le terme qui légitime l’ensemble du processus.

Revenons à la dépense publique. Si celle-ci est une forme – sans doute la forme fondamentale – de l’appropriation capitaliste de la plus-value sociale, elle doit alors se plier aux normes de productivité de l’entreprise. Certes, nous l’avons remarqué, cela est impossible pour des raisons structurelles ; mais ce n’est pas ainsi que l’on résout le problème. Et, au cœur de ce problème, la contradiction que présente le processus : la faillite de New York au nom de la productivité d’entreprise ne signifie pas une augmentation de la capacité productive directement récupérable pour la masse de l’accumulation et reproduction du capital, elle signifie simplement la réaffirmation d’une règle de domination – répressive, exclusive et terroriste – contre la qualité irréprimable du travail associé, intellectuel et novateur. Les niveaux et la qualité des dépenses publiques doivent être déterminés autoritairement par l’entreprise à ce stade de développement capitaliste, non pas parce que cela modifierait la productivité moyenne du système (qui se trouve désormais enfermé dans l’antagonisme qui met aux prises la masse de l’accumulation – et des luttes sociales – avec la chute du taux de profit), mais parce que cela impose, réaffirme et sanctionne légitimement la règle de la domination capitaliste.

Comme toujours, toutes les contradictions du développement capitaliste présentent une double face. Ce renversement du rapport accumulation/légitimation tel que si la première se trouve dévolue à l’État, la seconde se trouve en revanche fixée par l’entreprise, ce renversement du rapport révèle donc, du côté ouvrier, de nouveaux aspects des luttes prolétaires et de nouvelles possibilités pour elles. Au moment même où l’entreprise offre au salaire simplement de garantir la productivité et le taux de profit pour renvoyer à l’État la responsabilité de garantir socialement l’effectivité du salaire lui-même et de le récupérer dans la circulation sociale des marchandises, un énorme espace de rupture s’ouvre pour la lutte prolétaire. C’est l’espace, le gap qui se creusent entre la productivité d’entreprise, le projet de légitimation du capital développé et le terrain réel de l’accumulation, celui, contrôlé par l’État, de la coopération sociale dans son ensemble.

On peut approfondir et accentuer de différentes façons la contradiction que nous présente à ce propos le plan capitaliste lui-même, jusqu’à la reconduire à l’antagonisme entre la classe ouvrière et le développement capitaliste : ou bien en abaissant la productivité de l’entreprise, comme les ouvriers l’ont toujours fait, ou bien en accentuant les dysfonctionnements de l’accumulation sociale du capital/ État, comme les prolétaires commencent spontanément à le faire.

Ou alors on peut faire les deux choses à la fois. Telle semble en effet la voie royale pour l’analyse ouvrière. On ne compte plus les quiproquos, les ambiguïtés, les crises dans la tendance de la force de travail ouvrière à se reconnaître comme l’unité prolétarienne du travail insurgé. L’analyse ouvrière dialectise et unifie le processus des contradictions au sein du prolétariat à l’antagonisme de classes.

Aujourd’hui, le salaire d’usine et le salaire social constituent les deux aspects opposés à travers lesquels la classe ouvrière est médiatisée et subsumée sous la forme sociale et étatique du capital : ce dernier tend à séparer les deux aspects, à jouer le salaire d’usine comme élément de légitimité de l’État capitaliste contre l’émergence de l’unité productive du travail social. A l’opposé, l’articulation de là lutte du salaire d’usine avec le salaire social acquiert une puissance dévastatrice pour la contradiction capitaliste (qui est fonctionnelle à la domination du capital).

Reconnaître la société comme étant une usine, l’État comme étant un patron, briser le fétichisme de la productivité comme légitimation et ramener la légitimité aux besoins généraux du prolétariat, telle est quoi qu’il en soit la tâche subversive. Et il se peut que cela suffise, car lorsque la relativité du salaire est détruite, lorsque les raisons de la division et de la domination au moyen de la division se trouvent ébranlées par la force, alors le roi se montre tel que la fable le décrit magistralement : tout nu et fou ! […

IV. Le nouveau sujet prolétaire dans la crise et clans la restructuration

Dans certaines pages essentielles des Grundrisse[[K. Marx, Fondements de la critique de l’économie politique., Marx développe quelques remarques sur le concept de composition de classe. L’homme, en tant que producteur, souligne-t-il, doit être considéré lui aussi « du point de vue du procès de production immédiat, comme production de capital fixe », comme accumulation de capacités productives et comme leur perfectionnement : progressivement, le sujet qui entre dans le procès de production est transformé par ce dernier, si bien que le procès de production immédiat lui-même « est à la fois une discipline si on le considère en rapport au devenir de l’homme, et un exercice, une science expérimentale réellement créatrice et s’objectivant si on la considère sous le rapport de l’homme devenu dont le cerveau comprend le savoir accumulé par la société ». « Au fur et à mesure, conclut Marx, que le système de l’économie bourgeoise se développe, on a aussi le développement de sa négation qui en constitue la conséquence ultime. Pour l’instant, nous n’avons eu affaire qu’au procès de production immédiat. Si nous considérons maintenant la société bourgeoise dans ses grandes lignes, comme résultat ultime du procès de production sociale, c’est la société elle-même qui apparaît toujours, ou si l’on veut l’homme lui-même dans ses relations sociales. Tout ce qui a une forme définie, comme le produit…, ne se présente que comme un moment, un moment transitoire de ce mouvement. Le procès de production immédiat ne représente ici qu’un moment. Ses conditions et ses objectivations sont elles-mêmes, au même titre, des moments de celui-ci, et ses sujets sont seulement les individus, mais les individus en relation réciproque que ceux-ci reproduisent et même produisent ex novo. C’est leur mouvement qui se produit incessamment et de façon particulière où ils se renouvellent eux-mêmes ainsi que le monde de la richesse qu’ils créent. »

Nous ne voulons pas discuter ici la pertinence philosophique des définitions matérialistes de Marx : ce qui nous intéresse, c’est d’actualiser ses considérations et d’insister sur la dialectique déterminée entre l’être mu et le se mouvoir du capital qui se fonde sur l’émergence de la classe ouvrière. Car c’est ici que se jouent la nouvelle quantité du salaire ainsi que la nouvelle qualité des besoins, des désirs et des comportements ouvriers. Et s’il est vrai que, dans tous les cas, on trouve toujours le système des besoins dans le développement capitaliste et dans la forme de la valeur d’échange, et que seule l’utopie peut espérer briser sous une forme immédiate cette relation aliénante, c’est sans doute la socialisation progressive du travail, son abstraction et sa productivité croissante qui peuvent et doivent rompre l’exploitation sous sa forme déterminée. Le capital pousse lui-même la classe ouvrière sur ce terrain et s’y trouve poussé par elle à son tour : tel est le sens de l’extraordinaire développement du potentiel socialement productif. De ce point de vue, par conséquent, plus la forme de l’exploitation devient sociale et plus la forme de la mystification salariale de l’exploitation devient elle aussi sociale, plus la négation s’approfondit dans le corps de la société capitaliste et devient déterminante.

Si nous passons maintenant à des considérations plus spécifiques, il semble bien que, derrière le développement des dépenses publiques en tant que dépenses de salaire social, il y ait des comportements qui renvoient à un niveau supérieur – au sens marxien – de la composition de classe. De façon de plus en plus répandue dans les pays capitalistes avancés, work et pay ne coïncident plus, de même que la conscience ouvrière a atteint une maturité telle dans son niveau de présence salariale qu’elle en est indélogeable même si ce niveau n’est pas organisé politiquement[[Sur ce sujet, on consultera au minimum les ouvrages fondamentaux de J. Goldthorpe, D. Lockwood et autres, The Affluent Worker, 3 vol., Cambridge, 1968-1969; W.G. Runcinam, Relative Deprivation and Social Justice, Harmondsworth, 1972.. Le processus de « formation de la classe ouvrière » sur lequel le révisionnisme et le néo-gramscisme ont produit tant de littérature[[Cf. O. Negt, Coscienza operaia nella società tecnologica, trad. italienne, Laterza, Bari, 1973, et en général les ouvrages de cet auteur sur la « formation », ainsi que la masse d’idéologie qui a été produite, y compris sous son inspiration, sur la question des « 150 heures » de formation permanente. n’est certes pas resté entre les mains du capital et du réformisme. Il s’est réorganisé dans les luttes, il s’est enraciné structurellement dans des comportements et des besoins que seul un niveau de salaire social généralisé et de garanties politiques peut aujourd’hui reprendre à son compte pour les satisfaire[[On remarquera avec intérêt la reprise du thème de la « composition de classe » par les auteurs allemands; cf. en particulier C. Eckart et autres, « Arbeitbewusstsein, Klassenzusammensetzung und ökonomische Entwicklung. Empirische Thesen zum instrumentellen Bewusstsein », Gesellschaft…, 4, p. 7-64.. La dialectique de plus en plus socialisée entre le capital et la classe ouvrière a forgé un niveau politique de composition de classe qui caractérise notre époque d’une façon totalement nouvelle et irréductible.

Toutefois, à ce stade, la politique capitaliste des dépenses publiques veut refuser ce que précisément elle manifeste. Elle est contrainte de le faire, comme nous l’avons vu. Sans grand succès s’il est vrai que, au lieu d’arriver à supprimer certains niveaux de revenus et de parvenir à marginaliser par la répression, l’action de l’État ne réussit au mieux qu’à ventiler de nouvelles différenciations relatives à l’intérieur de niveaux de revenus garantis stables au demeurant. Jouant pour ce faire sur le rapport – comme nous le reverrons – entre les fonctions de l’accumulation sociale et les fonctions de légitimation de l’entreprise (la mythologie de la productivité et/ou de la coopération « communiste » contre le laxisme, l’absentéisme et… la « faculté de jouir » dont parlait Marx)[[Pour quelques éléments sur le sujet, cf. le vieux livre de C. Offe, Leistungsprinzip und industrielle Arbeit, Europäische Verlagsanstalt, Francfort-Cologne, 1970, surtout l’« Einleitung ».. Mais l’effort déployé pour nier la nouvelle réalité de la composition de classe par le jeu d’une compression des dépenses publiques est néanmoins bien réel.

Et ce d’autant plus lorsque entrent en jeu, outre le travail vivant consommé directement dans le procès de travail (ou momentanément non consommé sous cette forme), le travail tertiaire indirectement productif, le travail scientifique et, en somme, toutes les composantes du savoir social. Une énorme littérature nous a désormais fait prendre conscience du fait que la tendance marxienne s’est réalisée dans ce domaine[[Sur ces thèmes, comme contributions récentes (en plus de celles indiquées dans Théorie communiste de l’État, A.C.S.E.S.-Contradictions), cf. U. Rödel, Forschungsprioritäten und technologische Entwicklung, Suhrkamp, Francfort, 1975; Carl Rolshausen, Wissenschaft und gesellschaftliche Reproduktion, Suhrkamp, Francfort, 1975; J.H. Mendner, Technologische Entwicklung und Arbeitsprozess, Fischer, Francfort, 1975.. C’est-à-dire que le travail social entre de plus en plus nettement et sûrement dans la synthèse d’une formation historiquement déterminée; le mécanisme de la reproduction sociale tend à devenir scientifique dans toutes ses structures fondamentales, qu’elles soient économiques, infrastructurelles ou informatives et politiques. C’est dans la continuité du procès de reproduction sociale du capital que la connaissance et le savoir social réalisent leur progression. Mais ce cumul de l’activité humaine indirectement productive, cet ensemble de travail vivant qui va s’échanger avec des marchandises sur le terrain de la production et de la reproduction du capital, se trouve dominé, divisé, différencié, déchiré par le commandement capitaliste : il est assumé comme un tout du point de vue de l’exploitation, c’est-à-dire de la réalisation de la circulation sociale des valeurs d’échange, mais il est en revanche repoussé dans les marges de l’insignifiant d’un point de vue social en tant qu’il se représente en lui-même, per se, comme du travail productif. Certes, le capital doit aussi se donner certaines conditions de reproduction « spontanée » de cette accumulation de travail socialement productif; mais il le fait de plus en plus sous la forme d’une « condition naturelle » de production dont la valeur se trouve mystifiée et en même temps sucée avidement dans la réorganisation capitaliste du commandement (et seulement au profit de ce dernier)[[M. Cacciari, « Lavoro valorizzazione e “cervello sociale” », Aut Aut, n°145-146, janvier-avril 1975, p. 3-40.. Le fait est que l’opposition, totalement objectiviste et reflétant une seule phase du développement des rapports de production capitaliste, entre forces productives et rapports de production (si par force productive l’on entend « la science, le savoir social en général, la qualité du travail, la socialité du travail, la nature, le machinisme, l’organisation du travail, etc.[[. Romano Alquati, Sindicato e Partito, Stampatori, Turin, 1974, p. 165. »), cette opposition par conséquent est entièrement résolue par la subordination totale des forces productives aux rapports de production et de commandement capitalistes. Dans ce cadre, la dépense publique est entièrement une dépense capitaliste, un investissement pour la reproduction capitaliste. Le refus capitaliste de l’ensemble créateur de la force de travail ne saurait être plus profond. Et c’est pour cette raison que, dans la dimension salariale du secteur de reproduction de la force de travail en tant que telle, nous retrouvons les caractéristiques de l’action capitaliste sur le salaire en général : la tentative continuelle de réduire le travail nécessaire, une sollicitation permanente d’extraire la plus grande masse possible de plus-value sociale. Avec la même avidité et la même monstrueuse cruauté que nous retrouvons dans chaque usine.

C’est là, sur ce terrain, que recommence la lutte sur le salaire relatif, depuis la lutte ouvrière sur le salaire direct jusqu’à la lutte ouvrière sur le salaire social. Et là, sur ce terrain, toute une série de divisions traditionnelles des luttes – lutte politique/lutte économique, lutte syndicale/ lutte pour le pouvoir – s’effondrent encore plus lourdement que d’habitude si cela est possible. Mais on a là en jeu également quelque chose de plus : la réponse à la demande urgente des ouvriers de se réapproprier la productivité sociale contre l’expropriation de cette même productivité sociale par l’État, le besoin de reconnaître le nouveau sujet de la production comme sujet révolutionnaire.

Ce terrain de lutte se manifeste à la fois comme une articulation et comme une totalité des deux points de vue : celui du commandement capitaliste et celui du prolétariat. Sur le premier point, il convient de se poser la question : existe-t-il, du point de vue ouvrier, « la possibilité pour la classe ouvrière d’utiliser les forces productives pour se valoriser contre le capital, en tant que classe adverse » ? Existe-t-il « la possibilité de se servir autrement des forces productives hautement développées[[R. Alquati, Sindicato e Partito, op. cit., p. 165-166. » ? On peut se demander encore plus intensément si, à ce stade, le concept de composition de classe peut se traduire, autrement que comme catégorie descriptive et analytique, en catégorie opérationnelle, en schéma d’organisation d’une réappropriation consciente des forces productives, par la classe. Mais, comme toujours, on ne fournit et ne. peut fournir à ces questions que des réponses partielles : ce processus est en acte, mais il ne revêt un sens que sur le terrain de l’ensemble des rapports de forces. Car contre la réappropriation progressive des forces productives par la classe ouvrière se déchaîne tout le pouvoir capitaliste de destruction des avant-gardes ouvrières et des articulations de la lutte. Les dépenses publiques, leur organisation, leurs tendances, leurs priorités planifiées et la rationalité du commandement qui les parcourt constituent une des armes essentielles du capital. La dépense publique porte au sein de l’accumulation sociale (et de la lutte sociale des ouvriers) la légitimité de l’entreprise capitaliste fondée sur le taux de profit, la garantie étatique d’une accumulation en vue du profit. La dépense publique organise la communauté du travail pour lui ôter la possibilité de prendre une forme politique, pour l’assujettir entièrement à la légitimité du taux de profit; un monde ouvrier nouveau capable de communisme se trouve piégé dans le fétichisme moribond d’un taux de profit qui chute.

C’est seulement sur un terrain d’ensemble que l’on peut combattre les effets de l’action de l’État contre la recomposition révolutionnaire du nouveau sujet de la production. La seule riposte à la légitimité de l’État capitaliste qui opère la restructuration, c’est la légitimité collective de la réappropriation communiste des forces productives par le prolétariat, par la seule force productive indépendante qu’est le travail vivant. Et lorsque la légitimité de l’État capitaliste s’articule nécessairement autour de la terreur et du pouvoir de destruction de la classe ouvrière, seule la lutte pour le pouvoir – pouvoir contre pouvoir, terreur contre terreur – peut rendre sa dignité à la lutte ouvrière et prolétaire. Toute la restructuration capitaliste est centrée (quel qu’en soit le prix) sur le projet de dévaster la nouvelle composition du travail socialement productif, ainsi que son potentiel politique. Toute la restructuration institutionnelle est dirigée de façon tout aussi cohérente dans le but d’opérer une médiation entre les vieilles instances formelles de la légalité et les nouvelles nécessités fonctionnelles qui émergent et qu’il faut faire passer dans la réalité à tout prix. L’âme normative de ces procès de redéploiement capitaliste est la loi de la baisse du taux de profit, la prise de conscience que « sonne le glas pour la société du capital », pour employer l’expression de Marx. […

V. Derechef, sur les fonctions d’accumulation et de légitimation de la dépense publique

Planning is done by business for big business ; cela n’est pas plus vrai aujourd’hui que ce ne l’était hier. Ni l’économie concertée ni les différentes formes d’économie mixte ne se sont jamais réduites à cela. Que la raison d’entreprise domine et légitime les processus de planification ne signifie pas que ceux-ci aient jamais été de simples projections de l’intérêt immédiat du grand capital. Planifier, c’est plutôt opérer la médiation entre forces sociales, déterminer la matérialité des infrastructures de la production, stimuler la production globale du système, imputer centralement au pouvoir d’État le pouvoir (actif et passif) d’organiser la circulation sociale des marchandises. Les dépenses politiques représentent le coût des opérations d’ensemble, et celles-ci, en tant que contrepoint salarial de l’activité de l’État dans le domaine de la programmation, ne peuvent certes pas être soumises à la volonté du grand capital[[Pour une définition d’un modèle de planification qui prenne en compte les termes de la science politique, cf. S.S. Cohen, Modern Capitalist Planning : the French Mode, Cambridge, Massachusetts, 1969. La discussion a été ouverte sur ce modèle par H.G. Haupt et S. Leibfried dans Leviathan, n°2, 1974, p. 313 et s. On y trouve une abondante bibliographie sur le thème de la planification.. Planifier veut dire avant tout reproposer, à travers une médiation et une organisation, un terrain de recomposition des conflits de classes, une fois acquis qu’à ces niveaux de luttes de classes le développement s’affirme comme complètement duel et intrinsèquement lié à la rationalité capitaliste[[Il est sans doute utile de rappeler à ce sujet les contributions fondamentales de N. Kaldor, Causes of the Slow Rate of Economic Growth of the U.K., Cambridge, 1966; M. Morishima, Marx’s Economics. A Dual Theory of Value and Growth, Cambridge, 1973..

Il y avait bien l’espoir réformiste que les conflits seraient réellement médiatisables, et que la réorganisation du marché du travail grâce à une médiation opérée entre les fonctions socialement productives et le « welfare » pourrait fonctionner dans des limites prévisibles et contrôlables. De fait, il n’est aucun pays capitaliste hautement développé qui n’ait pas vérifié la crise de ce projet. Le potentiel économique que représente le nouveau sujet prolétaire ne s’est en aucun cas laissé « embringuer » dans le plan projeté, et là où il n’est pas parvenu à se manifester sous la forme d’une lutte continuelle, il a fait preuve quoi qu’il en soit d’une insubordination qualitative et quantitative sur le plan salarial. Le keynésisme, l’utopie keynésienne et l’« alternative » proposée par la gauche keynésienne ont été brûlés sur l’autel de la lutte des classes[[Il suffit de rappeler à ce sujet les pathétiques propositions du Cambridge Political Economy Group (leur document, « La Crise anglaise, causes et remèdes », nous est parvenu dans la traduction allemande de Leviathan, n°3, 1975).. Accumulation sociale et légitimation venant de l’entreprise en viennent à se distinguer comme deux blocs hostiles : les dépenses publiques financent les luttes sociales, au lieu de financer la médiation entre l’accumulation sociale et la légitimation de l’entreprise.

C’est à ce stade, et dans ces conditions, que le capital traduit la crise en restructuration, plus exactement joue la première en vue de la seconde. L’élément essentiel de la stratégie capitaliste consiste à briser le lien entre accumulation et légitimation, partant à transformer les dépenses publiques en schéma de destruction (quand il le peut, à défaut de la contenir) de la présence prolétaire massive dans la société et en stimulants pour des modèles productifs répondant aux taux de profit requis. Le projet consiste à bloquer l’augmentation du coût du travail social, à l’exploiter sans le payer, ou plus exactement à payer les simples frais de reproduction « naturelle » du travail social en comprimant le travail social nécessaire et en rehaussant la plus-value sociale. Dès lors, les dépenses publiques, qui étaient sorties, stimulées et extraordinairement amplifiées dans ces conditions, de la pression de classe et en même temps de la reconnaissance par les capitalistes du caractère essentiel de la « laboriosité » (industriousness) sociale générale, brisant elles-mêmes leur ambiguïté, doivent progressivement se transformer en expression non pas de la théorie de la valeur mais de sa destruction capitaliste ; elles doivent constituer un élément cohérent de la pratique du commandement capitaliste.

Reprenons plus concrètement les termes de l’analyse. Ce qui signifie la porter à son maximum d’abstraction, et montrer le passage dialectique essentiel qui est le dépassement ouvrier (et capitaliste) de la barrière de la loi de la valeur au moment même où elle est en train de se réaliser. La socialisationdutravailproductifet ladomination complète de la loi de la valeur sur la société déterminent en effet historiquement un ensemble d’activités étatiques qui nient la valeur spontanée de la loi de la valeur, ce qui se retrouve aussi bien dans les sociétés « socialistes » que dans les sociétés capitalistes hautement développées. Dans les premières comme dans les secondes, il n’y a pas de fonctionnement de la loi de la valeur qui soit donné sinon sous un enforced control de l’État : que nous appelions cela « bureaucratisation » des sociétés socialistes ou « autoritarisme » dans les sociétés capitalistes, le résultat reste le même. On n’admettra pas non plus les illusions wébériennes : comme si l’intrusion d’une innovation charismatique pouvait fluidifier le fonctionnement de la loi de valeur et garantir le plan. Le fait est que, dans la dialectique des rapports productifs et des forces productives, la loi de la valeur agit comme terme fondamental de l’organisation de l’exploitation ; sa réalisation réalise l’exploitation et détermine des conditions de surgissement d’insubordination tout à fait particulières.

C’est-à-dire telles que le fonctionnement spontané de la loi se trouve lourdement corrigé, car elle ne représente pas la baisse définitive de la production, mais un obstacle à l’expansion de la force productive que sa réalisation même crée. Seul le commandement, sans ressemblance aucune avec l’expression du travail social, représente par conséquent à ce stade le maintien de la loi de la valeur, là où toute l’action du nouveau sujet prolétaire exprime au contraire spontanément sa rébellion et le refus de supporter cette barrière mise en travers de la force productive.

Le capital et son cerveau collectif savent tout cela et agissent en conséquence. C’est là que les dépenses publiques se réforment pour prendre la forme de l’irrationalité répressive du commandement capitaliste. Mais c’est là aussi que la critique de l’économie politique (qui dépérit avec le dépérissement de la loi de la valeur) laisse la place à la « critique de la politique » tout court. Non pas une critique qui concerne simplement les forces politiques, mais une critique qui affronte le problème du commandement, de son organisation institutionnelle, fonctionnelle à la production sociale. Et c’est là qu’il est possible de montrer les contradictions fonctionnelles et structurelles que la chute de la loi de la valeur et le remplacement du calcul de marche[[Sur le sujet, voir les contributions de C. Offe, « Rationalitatskriterien und Funktionsprobleme politischadministrativen Handelns », de G. Schmid et D. Freiburghaus, « Techniken politischer Planung : vom Marktkalkül zum Plankalkül », de W. Ehlert, « Politische Planung und was davon übrig bleibt », de V. Ronge, « Entpolitisierung der Forschungspolitik », publiées dans Leviathan, respectivement n°3, 1974, p. 333 et s. ; id., p. 346 et s. ; n°1, 1975, p. 84 et s. ; n°3, 1975, p. 307 et s. par les lois publiques du plan ouvrent à la lutte ouvrière.

Et c’est là que la problématique des dépenses publiques devient un terrain de critique ouvrière, dans la mesure où la lutte sur le salaire relatif social peut jouer un rôle immédiatement opératoire pour approfondir les contradictions institutionnelles et pour lutter contre les institutions. Critique de l’économie politique versus critique de la politique versus critique de l’administration, de la planification et de la restructuration, tel est le chemin que nous empruntons.

C’est dans une telle situation que toute opération réformiste, quelle qu’en soit la conception, perd sa crédibilité en l’espace d’un matin. En effet, il n’y a plus là de quoi mettre en contradiction l’État et les objectifs ouvriers sur le terrain social : cet espace a été liquidé par la soumission totale des dépenses publiques au critère de légitimation d’entreprise. Chaque tentative de réforme a pour résultat l’offensive capitaliste contre la socialisation ouvrière, l’essai de dévaster la forme de production sociale. Tous les défauts de fonctionnement et les désarticulations de l’administration, dans lesquels l’action réformiste s’embourbe de plus en plus profondément, ne sont pas à définir sur un terrain abstraitement rationnel, mais sur un terrain fonctionnel en tant qu’il est produit par des nécessités structurelles spécifiques qui sont exclusivement déterminées par des rapports fixés par la lutte des classes[[Dans le dernier livre de Clauss Offe, Berufsbildungsreform. Eine Fallstudie liber Reformpolitik, Suhrkamp, Francfort, 1975, la conception structuraliste de l’auteur et les tensions de classes semblent atteindre un nouveau palier d’équilibre où les moments de l’antagonisme propre au procès de socialisation réussissent à trouver plus de poids. ; l’action de l’administration est définitivement irrationnelle en tant que sa rationalité ne peut pas résider dans le fonctionnement social de la loi de la valeur, mais simplement dans la puissance pratique du commandement capitaliste. La rationalité administrative ne devient pas la terreur, elle est la terreur. Enlevez à la société capitaliste sa seule rationalité qui est celle qui est fondée sur la soif de l’exploitation, vous aurez ce monstre baroque de provocation et de dévastation.

La restructuration accentue sans la résoudre la crise capitaliste. L’analyse des dépenses publiques le démontre dans les termes les plus nets : le rapport entre le besoin de répondre de toute façon aux exigences salariales d’une force de travail sociale de plus en plus puissante, entre l’urgence de récupérer sous la forme de salaire des processus d’accumulation sociale, et la règle capitaliste de la possibilité de faire du profit – et c’est au sein de ce rapport contradictoire que les dépenses publiques se situent, c’est-à-dire entre la chute de la barrière historique de la loi de la valeur et la détermination capitaliste de faire valoir la loi coûte que coûte et dans des proportions déterminées -, c’est donc ce rapport qui ne fonctionne pas quels que soient les soutiens chancelants que puisse offrir le réformisme. Entre l’émergence d’un mode de production nouveau intériorisé dans une nouvelle composition de la classe ouvrière et du prolétariat et la permanence renforcée de la règle capitaliste du commandement, il y a de moins en moins de possibilités de médiation entre ces deux termes.

On privilégiera la crise des dépenses publiques parce qu’elles présentent en même temps les facteurs positifs (ouvriers, collectifs) et négatifs (le commandement patronal) de la crise générale. Mais il est évident qu’ici l’analyse de la crise renvoie directement à la forme de l’État, au déclin de sa dignité, médiateur de la production capitaliste. Y compris dans ce cas de réalisation du paradoxe marxien : plus l’État résout en lui-même totalement la société et la force de commander la production sociale, plus cette résolution se montre peu sûre dialectiquement, plus la classe ouvrière démontre réellement son hégémonie sur la société. Le projet révolutionnaire pour le communisme vit de cette contradiction et de cette possibilité. […

VI. Une vieille tactique au service d’une nouvelle stratégie

Pourquoi choisissons-nous cette topique pour définir un terrain de discussion générale ? Parce que, sur le thème des dépenses publiques, l’analyse des conditions objectives auxquelles la restructuration capitaliste et l’État du réformisme se trouvent acculés peut se transformer en un terrain subjectif : il est en puissance un terrain de luttes salariales avec toute la charge politique que l’on doit attribuer d’une façon luxemburgiste à la lutte sur le salaire relatif. Les dépenses publiques équivalent d’un côté à un terrain socialement productif, de l’autre au terrain du salaire social. En somme, elles correspondent à la façon de plus en plus significative dont le capital social se déploie dans sa dialectique interne. Elles amènent donc à poser le problème de l’antagonisme ouvrier sur le rapport société/État. C’est à la fois l’indicateur d’une forme de division capitaliste du travail et d’un tissu sur lequel l’antagonisme peut trouver sa détermination subjective.

Il ne suffit donc pas d’insister, comme le fait par exemple – et très bien – Alfred Sohn-Rethel dans un écrit récent[[Alfred Sohn-Rethel, Die ökonomische Doppelnatur des Spatkapitalismus, Luchterhand, Darmstadt-Neuwield, 1972. Toujours de Sohn-Rethel, voir également pour leur apport à la discussion qui nous intéresse Warenform und Denkform, Aufsätze, Europa Verlag, Vienne-Francfort, 1971 ; Geistige und körperliche Arbeit, 2° éd. augmentée, Suhrkamp, Francfort, 1972 : Materialistische Erkenntnistheorie und Vergesellschaftung der Arbeit, Merve Verlag, Berlin, 1971., sur l’opposition qui est en train de se creuser dans la société capitaliste développée entre la base des rapports de domination requise pour l’exploitation et la « société ouvrière » qui crée de façon de plus en plus permanente et complète la totalité de la richesse sociale, entre l’économie formante et l’« économie formée ». Il ne suffit même pas non plus d’insister sur l’énorme progrès accompli par la « laboriosité » sociale, directement et indirectement productive, ni de la reporter contre le procès de l’accumulation sociale qui est solidement détenu par les capitalistes. Déjà Marx avait vu tout cela d’une façon on ne peut plus lucide. « Il y a des pages, commente Rosdolsky à propos de ce que contiennent les Grundrisse sur le sujet[[Cf. à nouveau le fragment sur les machines des Grundrisse., qui (bien qu’écrites il y a plus d’un siècle) nous coupent le souffle car elles contiennent une des visions les plus hardies de l’esprit humain. » Fin de la barrière matérielle de la loi de la valeur, automation de la force productive et libération de la force inventive, la vision de Marx, sa description, ses projets s’appuient sur tout cela comme conditions matérielles et immédiates de la construction du communisme.

Il y a plus : il y a la subjectivité qui devient la clef de voûte du processus, qui doit le devenir, qui ne peut que le devenir. A l’intérieur de la possibilité du compromis, il y a un ensemble de besoins et de désirs qui commence à se libérer : nous ne pouvons en avoir individuellement que des préfigurations « grossières », suggère Marx[[Se reporter aux chapitres « Propriété privée et communisme » des Manuscrits de 1844 et au chapitre « Communisme » de L’Idéologie allemande., la seule préfiguration qui puisse se mettre en oeuvre collectivement passe par la lutte. Accepter un terrain de lutte ne veut pas dire renvoyer à un ensemble significatif de besoins réalisés, ni ne peut en épuiser la totalité. Accepter la lutte, c’est assumer avant tout la négativité du besoin de destruction. Le salaire est un terrain de lutte qui, repris à ce niveau, peut faire exploser tout le potentiel des besoins. C’est alors, et seulement alors, que la quantité se meut marxiennement en qualité, que l’invention, les propositions, l’anxiété désirante se déchaînent; notre tâche ne peut pas consister à prophétiser le futur, mais à identifier les contradictions à partir desquelles le futur se réalise. A une dimension et avec une intensité qu’aucun individu ne peut égaler, mais que les masses en revanche savent produire. « Le salaire social contre l’État » n’est pas par conséquent une stratégie, mais la reconnaissance pratique d’un terrain de lutte à partir des déterminations de contradictions impossibles à résoudre pour le réformisme comme pour le pouvoir. C’est la certitude théorique que toute lutte de classe ouverte et consciente est aujourd’hui immédiatement et nécessairement lutte pour le communisme. Sur le terrain des dépenses publiques, la vieille tactique de la lutte sur le salaire relatif ouvre la proposition voulue par la stratégie du communisme : tout espace de masse gagné par la lutte aujourd’hui ne peut être qu’une brèche par laquelle s’engouffre la masse des désirs contenus et réprimés par le mode de production social en vue de l’accumulation capitaliste. Nous voyons dans la vie quotidienne combien ces désirs sont nombreux et intenses, quelle impatience réside dans leur force d’expression, à quel point elle est communicative. Tout cela est dû à la forme même de la production capitaliste, à la socialisation de l’exploitation, au caractère lourdement totalitaire du procès de reproduction des rapports sociaux; mais c’est aussi dû à la prise de conscience du caractère global de l’exploitation, à la résistance contre elle qui sont désormais répandues parmi la grande masse des travailleurs. Le salaire est la catégorie au sein de laquelle le capital rassemble en les mystifiant sous une forme fondamentale l’ensemble des espoirs politiques et sociaux, historiques et humains du prolétariat. Aujourd’hui, le capital a été contraint de recueillir le salaire ou une bonne partie de ce dernier – sous la forme des dépenses publiques -, et c’est surtout là que les contradictions peuvent réexploser : le salaire social contre l’État.

Au fur et à mesure que la conscience de classe progresse, la connaissance de nouveaux terrains de lutte sur le plan social global progresse aussi. La réappropriation par les ouvriers du temps de travail et de liberté qui s’est développée de tout temps dans les usines se transforme aujourd’hui en lutte de réappropriation sociale, en lutte sur le salaire social. L’autoréduction est la première forme revêtue par la lutte de l’ouvrier-masse, la plus accomplie ; elle représente la première forme que prend la réappropriation sociale de richesse à partir du nouveau sujet prolétaire de la lutte des classes, la négation et la sublimation de l’ouvrier-masse.

Tout cela vaut a fortiori à mesure que l’ouvrier social voit son rôle s’accroître, que la socialisation capitaliste se renverse en une recomposition sociale du prolétariat et que le travail abstrait devient un sujet. Mais les grandes usines, les niveaux les plus conscients et les plus actifs de la lutte prolétarienne, nous offrent aussi une série d’exemples de la façon dont la lutte communiste opère sur le salaire social. Ici, le rapport entre la puissance sociale de la production et le commandement capitaliste parcourt toute l’organisation du travail et la structure du capital fixe. Même durant les dernières luttes, dans les grèves à rebours, la volonté collective de l’appropriation a su s’exprimer en termes de pouvoir, reprendre en main les installations, les remettre en route non pas pour produire, mais pour vérifier positivement la puissance productive associée de la classe afin de préparer de meilleures possibilités de sabotage et de lutte dans le futur immédiat, tel est tout ce qui a été fait.

Lorsque ces épisodes particuliers atteignent le stade de l’appropriation, la lutte sur le salaire social montre la tendance ouvrière à transformer en lutte de pouvoir et en lutte pour le communisme l’utilisation des nouvelles contradictions spécifiques du mécanisme capitaliste d’accumulation sociale.

Un autre élément extrêmement important en ce qui concerne les contradictions politiques et structurelles des dépenses publiques, au terme de cette analyse des fonctions de l’État et de l’administration de sa gestion, c’est-à-dire d’un approfondissement de la critique de l’économie politique de l’administration : s’il est exact, comme cela a été souligné plus d’une fois, que le rôle de l’État devient de plus en plus structurel et interne au développement de l’accumulation, il faut examiner la nature des contradictions du capital social. En effet, d’un côté le caractère productif de ces fonctions est déjà montré paradoxalement par les pressions pesantes qui s’exercent pour leur rôle productif, de plus en plus rationnellement productif. Simple rationalisation bureaucratique ? Il ne semble pas que ce soit le cas : là, le caractère fonctionnel devient indirectement productif au sens propre du terme, c’est-à-dire producteur de plus-value – car, à travers le caractère fonctionnel de l’administration, on retrouve réunis les procès d’accumulation sociale et ceux de légitimation de l’entreprise. A ce stade, le rôle de l’employé de l’administration devient immédiatement contradictoire, parce que d’un côté il est un moment du procès de travail social, et de l’autre il est invité à le gérer pour le profit. Augmenter la productivité de l’administration publique, la garantir, cela veut dire en dernière instance résoudre le caractère contradictoire en termes d’efficience totalement capitaliste. Mais la contradiction est grande. En effet, d’un côté le fait de savoir qu’on participe au tissu productif social se répand de plus en plus – poussé en cela par le perfectionnement de l’appareil d’État -, de l’autre le manque complet de rationalité du commandement capitaliste sur l’appareil d’État crée des motifs de crise et d’insubordination effective. Certes, l’idéologie de la participation, de la technocratie, du socialisme réformiste et bureaucratique a un impact non négligeable sur ces couches sociales ; mais elle n’est sans doute pas encore décisive et elle est susceptible de toute façon d’être affrontée et battue avec le développement ultérieur des conséquences des contradictions et des antagonismes de la socialisation capitaliste. Quoi qu’il en soit, cet impact est susceptible d’être contré et en certains cas de se voir répondre par l’activité d’agitation et d’organisation prolétaires.

Dans quel sens ? Parler encore en ce cas de réappropriation est dépourvu de sens, cela signifierait pencher pour la proposition « alternative », tomber dans l’illusion d’une alternative dans la direction de l’État ! Ce que l’on tiendra en revanche pour acquis à ce stade, c’est la prise de conscience que certaines fonctions de l’administration participent à la communauté sociale de la production ouvrière – et par conséquent le fait de savoir qu’il y a des possibilités de lutte y compris sur le terrain de l’ennemi. Francs-tireurs, indicateurs sur les mouvements de l’ennemi, provocateurs, telles sont les formes de l’ironique alternative que la conscience de classe peut provoquer parmi les fonctionnaires de l’administration productive et qu’elle peut opposer à l’utopie socialiste des utilisations alternatives de la direction de l’État, aux délirantes propositions de « révolution par en haut », dernière mystification frénétique de la « théorie des rondelles » (le pouvoir se prend en tranches) de la tradition social-démocrate classique.

« La dimension stratégique du refus et la dimension tactique du détournement » sont ici proposées comme terrain de lutte de classes dans l’administration et sont possibles si ce type de lutte s’insère dans la perspective que le rôle de l’administration devient souvent spécifiquement productif – indirectement productif certes, mais producteur de plus-value[[« Dimension stratégique du refus et dimension tactique du détournement », telles sont les consignes qui circulent depuis longtemps parmi les chercheurs employés dans les établissements de recherche à un travail indirectement productif de plus-value..

L’unique chose certaine qu’on puisse ajouter, c’est que le potentiel destructeur des luttes contre le capital de la part de certains employés de l’administration productive de l’État se manifestera très fortement à la lumière de la critique de l’économie politique de l’administration. Ce n’est donc pas par hasard que la volonté d’intégration du réformisme tourne aujourd’hui vigoureusement vers la captation du consensus des « couches moyennes », avec la volonté surtout de réprimer la reconnaissance de classe qui s’était produite sans aucun doute parmi certaines professions durant les dernières phases de luttes.

Last but not least, c’est à partir d’un examen des dépenses publiques que l’on peut par conséquent unifier les indications tactiques et les directions stratégiques de lutte, mais surtout que l’on peut commencer à relancer l’analyse de la composition politique de la classe en prêtant une attention particulière aux nouvelles couches qui se trouvent investies à la fois par la socialisation du mode de production et par la prolétarisation de leurs conditions de vie et de lutte. Plus la politique des dépenses publiques s’étend comme un système de contrôle social, plus elle investit d’un côté de nouveaux secteurs sociaux, les amenant potentiellement à un affrontement avec l’État, plus elle provoque des contradictions de classes dans l’appareil d’État parmi les exécutants de son administration. Voir cela lucidement et mener là-dessus une recherche et une agitation bien plus analytiquement qu’on n’a su le faire jusqu’à présent peut amener des innovations notables dans la science de classe. Les termes marxiens d’une discussion possible sont là plus ou moins. Il y reste encore entièrement à développer la recherche, à l’approfondir de façon créatrice. La poursuite de ce discours revient nécessairement aux sujets eux-mêmes de l’administration étatique, aux camarades qui se trouvent y travailler – et par conséquent être les sujets de l’exploitation et les relais du commandement capitaliste.