L’Europe n’est pas encore l’Europe

L’Europe des quinze est en crise, mais faire cette constatation d’évidence ne dit encore rien sur l’ampleur et la portée de cette crise. En France une coalition vaste et hétéroclite, de Le Pen à Robert Hue, dénonce, sinon à l’unisson, du moins avec vigueur le coupable : le traité de Maastricht et sa marche vers la monnaie unique. Derrière ces dénonciations, il y a évidemment les déceptions suscitées par les piètres performances économiques de l’Union européenne et leur corollaire, la montée du chômage, mais aussi la peur du saut dans l’inconnu que représente le passage à la monnaie unique. Les critères de convergence imposés par le traité en matière de déficit budgétaire, d’endettement et d’inflation semblent effectivement porteurs de déflation et de toujours plus de chômage et, comme par un réflexe de défense incitent, à rechercher la protection nationale et le repli sur l’État national pour empêcher le pire. Pourtant si l’on ne se laisse pas prendre à ces dénonciations incantatoires, il est facile de se rendre que la crise a bien d’autres causes que le seul traité de Maastricht, notamment les phénomènes de la mondialisation et les caractéristiques propres de la construction européenne depuis les années cinquante.

Il ne faut pas oublier en effet que l’on vit depuis des décennies à l’heure de la libération des échanges et des mouvements de capitaux. Les espaces économiques nationaux perdent progressivement de leur autonomie par rapport aux flux internationaux de marchandises et de capitaux et sont pris dans des réseaux d’interdépendance multiples. La construction européenne elle-même doit être replacée dans ce cadre. Elle a indéniablement au départ des objectifs politiques, en particulier créer une Europe de l’ouest forte et dynamique face au bloc soviétique et sceller la réconciliation franco-allemande, mais elle est centrée à partir de 1957 sur la mise au point progressive d’un marché commun, c’est à dire sur des objectifs économiques relativement limités. Le traité de Rome, ne s’en tient ni à une simple union douanière, ni à une zone de libre échange, il prévoit même explicitement des politiques communes (plus exactement la possibilité de politiques communes), mais il ne comporte pas d’obligations en matière de coordination des politiques nationales et d’harmonisation des législations sociales. En réalité, malgré l’existence d’institutions supra-nationales (conseil des ministres, commission économique, cour de justice) l’Europe des six est tout à fait ouverte à une évolution libérale. Tout cela est masqué pour une période par le succès de la politique agricole commune et surtout par l’efficience des politiques économiques nationales (planification indicative à la française, programmation à l’allemande etc.) au cours des années soixante. L’ouverture des frontières n’empêche pas les politiques conjoncturelles et l’utilisation par les États européens de leviers économiques tels que l’encadrement du crédit, les incitations fiscales à investir, l’extension de la protection sociale et du salaire indirect, les subventions et les déficits budgétaires.

Il en va tout autrement à partir du moment où les monnaies commencent à flotter entre elles au début des années soixante dix dans un contexte marqué par une forte augmentation des prix du pétrole. Une masse importante de capitaux devient disponible à l’échelle internationale et spécule de plus en plus fréquemment sur les monnaies, ce qui restreint de plus en plus la marge de manoeuvre des États nationaux. Les États européens, en particulier, sont obligés de lutter contre l’inflation, de veiller à l’équilibre de leur commerce extérieur et de réduire leur déficit budgétaire. Pour eux, les choses deviennent d’autant plus difficiles que la croissance économique se ralentit et que leurs recettes ont tendance à stagner ou à diminuer. Il leur devient impossible de stimuler l’économie en soutenant la demande intérieure, il leur faut au contraire compter sur l’augmentation des débouchés extérieurs pour dynamiser l’économie. Cela revient à dire que les différents gouvernements sont conduits à favoriser les formes ou les secteurs économiques qui peuvent s’affirmer à l’échelle internationale et produisent proportionnellement de moins en moins pour le marché national. L’espace économique de référence pour beaucoup d’agents économiques devient par suite un espace transnational qui s’il n’est pas toujours à l’échelle de la planète, comprend une pluralité de marchés nationaux devenus perméables les uns aux autres. En Europe de l’ouest les firmes les plus importantes étendent leur sphère d’action à la majeure partie des pays européens et, bien entendu, à d’autres régions du monde (en général dans une moindre mesure). Des firmes en assez grand nombre créent des filiales à l’étranger et commencent à organiser leur production et leur distribution internationalement. Des biens et des interdépendances s’établissent sur lesquels il est difficile de revenir.

Il ne faut toutefois pas se représenter les choses, comme si, dans cette conjoncture, les espaces économiques nationaux ne sont plus que résiduels. Ils voient s’effondrer des interdépendances anciennes et des distances se creuser entre les secteurs tournés vers l’extérieur et ceux qui continuent, mais ils restent des points d’ancrage et de départ pour les firmes multinationales, voire des zones de repli. Surtout ils continuent à être des zones de production et d’organisation de la force de travail, ce qui est décisif pour la rentabilité et la capacité concurrentielle des capitaux. Il ne faut pas oublier en effet, que les activités économiques dépendent de systèmes de relations sociales et politiques déterminés. Les technologies, certes, sont de plus en plus semblables, mais les processus de travail se différencient en fonction des relations contractuelles, des rapports juridiques, de l’efficacité des systèmes de formation, des infrastructures administratives et de ce que l’on peut appeler la culture du travail. L’État national n’y est évidemment pas étranger : sans lui, il n’y a ni relations, ni procès de travail et l’internationalisation des rapports économiques elle-même ne peut progresser sans que l’Etat fasse jouer ses capacités d’adaptation. Il y a donc moins opposition entre le national et l’international qu’une relation d’intrication, faite tantôt de complémentarité, tantôt de conflictualité sur les conditions mêmes de l’adaptation des relations sociales à la dynamique économique. Il y a en fait des jeux très complexes entre les marchés, les entreprises, les institutions étatiques et para-étatiques dans le cadre de rapports de force changeants.

A partir de la deuxième moitié des années soixante-dix, l’État national perd peu à peu sa prééminence apparente dans ces jeux et agencements pluridimensionnels. Il ne peut plus se donner pour le grand organisateur des rapports économiques et sociaux dans la mesure où il perd peu à peu la maîtrise d’une grande partie des instruments jusqu’alors à sa disposition. Plus précisément il se fait dicter son comportement par les marchés financiers, les mouvements spéculatifs sur les monnaies et les flux commerciaux à l’échelle internationale les modalités de leur utilisation. L’État n’est plus le garant en dernière instance des grands équilibres macro-économiques, ni non plus le grand ordonnateur de politiques conjoncturelles efficaces. Il lui faut au contraire courir de plus en plus derrière ces grands équilibres, c’est à dire chercher à les établir à partir de données instables sur lesquelles il a très peu d’influence et renoncer à obtenir des résultats prédéterminés. A proprement parler il ne peut plus y avoir de planification nationale, c’est à dire de programmations ajustées les unes aux autres des différentes interventions de l’État dans le but d’encadrer et de régulariser la dynamique économique et sociale. A l’échelle de l’Europe cela a dans un premier temps pour effet d’augmenter les divergences entre les politiques nationales, certains pays ayant plus de moyens que d’autres pour absorber les chocs venant du marché mondial. La fin des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt, sont marqués de ce fait par une véritable crise de la construction européenne. La France, la Grande Bretagne, l’Italie se débattent dans de grandes difficultés et procèdent à plusieurs dévaluations alors que la République fédérale peut se prévaloir d’une prospérité réelle. Lorsque se crée en 1979, le système monétaire européen, dont le but affiché est de protéger la communauté européenne contre les turbulences venues de l’extérieur, il se manifeste assez vite comme un moyen de discipliner les États (lutte contre l’inflation, lutte contre les balances commerciales déséquilibrées et les déficits budgétaires). Un peu partout en Europe de l’ouest, l’heure est à la « reconstitution » (c’est à dire à l’élévation) de la marge bénéficiaire des entreprises et l’on renonce sinon en paroles, du moins dans les faits au plein emploi. Tout le monde ou presque semble se rallier à la maxime d’Helmut Schmidt, le chancelier social-démocrate d’Allemagne de l’ouest : « Les investissements d’aujourd’hui sont les emplois de demain ».

Il est vrai, qu’après la phase de rigueur des plans Barre (1976-1981), la France dirigée par les socialistes se livre à une politique de relance économique par la consommation, mais elle est vite rappelée à l’ordre et se décide à devenir « vertueuse » comme son voisin allemand. Dès lors le sort des politiques nationales de soutien à l’emploi par des dépenses étatiques massives est scellé. Chaque État doit se préoccuper de la compétitivité internationale des entreprises de son aire d’influence et leur accorder les meilleures conditions possibles d’activité. Il ne s’agit plus, comme on l’avait cru de soutenir la demande, mais au contraire de pratiquer des politiques de l’offre – les meilleures marchandises au meilleur prix sur les marchés internationaux : ce qui revient à dire qu’il faut privilégier les exportations au dépriment des importations et de la croissance de la demande intérieure. Bien évidemment, dans un tel contexte, tout le monde ne peut être gagnant, l’affirmation des uns se faisant au détriment des autres sur les marchés. Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que la relance de la construction européenne dans les années quatre vingt ne s’intéresse que très médiocrement à l’harmonisation des économies et à la réduction des inégalités au sein de la communauté. Dans l’acte unique de 1985, les Etats les plus forts (surtout l’Allemagne) imposent une conception encore plus « économiste » de la construction européenne, puisque sa reprise y est identifiée à l’approfondissement des relations de marché (harmonisation des normes techniques, européanisation des marchés publics, suppression des derniers obstacles à libre circulation des capitaux etc.) et à la déréglementation d’un certain nombre d’activités jusqu’alors soumises à la tutelle de l’État. La construction européenne, par conséquent, s’insère dans le grand courant de déréglementation suscité par les États-Unis de Reagan et l’Angleterre de Thatcher. Malgré les dénégations officielles, l’Europe s’oriente de plus en plus vers une mise en question de l’Etat-Providence ou État social, c’est à dire du mode de fonctionnement progressivement mis en place depuis la crise économique de 1929. L’essentiel n’est plus d’intervenir pour obtenir une croissance élevée et garantir la paix sociale, l’essentiel devient pour l’État d’élargir les sphères d’activités ouvertes à la valorisation des capitaux et de diminuer les dépenses, ou les consommations considérées comme improductives. L’Etat est appelé à faire la guerre aux prélèvements publics et à privatiser une grande partie de son domaine économique (notamment les services publics) pour minimiser ses propres coûts., On parle volontiers, dans ce cadre, d’État bon marché ou d’tat modeste afin de laisser entendre que cette évolution de l’État est une évolution vers moins de bureaucratie et plus d’attention portée aux desiderata des « citoyens-clients ».

En réalité l’État fonctionne comme facteur de flexibilisation du travail et de réduction de ses coûts. Un peu partout en Europe on le voit faciliter les licenciements économiques, vider en partie de leur contenu les dispositions sur le salaire minimum (en particulier grâce au traitement social du chômage) promouvoir le travail à temps partiel, les contrats à durée déterminée etc. On le voit aussi, au nom de la lutte contre les déficits sociaux, diminuer la protection sociale, c’est à dire le salaire indirect comme élément de coût du travail. Ces phénomènes sont en partie masqués par le fait que la récession de la protection sociale se fait lentement, par épisodes successifs, face à de fortes résistances des assurés sociaux. Il n’y a pas une suppression brutale de la protection sociale, mais une reconversion graduelle qui cherche à l’adapter, dans son financement et dans ses prestations, à la précarisation du travail qui se précise peu à peu pour la majorité des salariés. L’État, qui n’est plus social que de nom, devient par la force et les pressions du capital un élément organisateur d’un nouveau rapport social de travail dominé par la flexibilité et la précarité. En ce sens, l’État qui n’est plus social n’est pas un État faible : il ne se retire pas des rapports sociaux comme le disent trop vite certains. Il s’y installe différemment, non plus comme facteur de stabilisation des relations de travail, mais au contraire comme facteur d’accompagnement de la déstabilisation du travail (de l’achat et de l’utilisation de la force de travail). Il devient, entre autres, un grand spécialiste des problèmes posés par le passage de structures d’inclusion dans le travail normal, à des situation d’expulsion plus ou moins temporaires de ce même travail. Concrètement, cela signifie qu’il traite les populations en difficultés comme des populations qu’il fait surveiller autant qu’il faut les assister. La perte d’un emploi ne doit pas entraîner, dans le maximum de cas, l’inactivité, mais l’insertion dans des formes périphériques dégradées du rapport social de travail (stages, contrats dits de solidarité ou d’insertion).

Au fond l’État d’aujourd’hui est un État interventionniste et il n’est pas moins activiste que l’État social que l’on connaissait il y a quelques décennies. En revanche, et c’est là un élément nouveau d’une grande portée, il utilise une grande partie de ses forces à faire face à ses propres difficultés et à se réformer luimême. Pour alléger les coûts des entreprises, il diminue de plus en plus souvent l’impôt sur le capital et les sociétés se privant ainsi de ressources importantes qu’il essaye de retrouver en s’endettant. Cela n’a évidemment qu’un temps et il lui faut recourir à la fiscalité indirecte, voire augmenter les impôts sur le revenu des personnes. Dans ce domaine, il se heurte aussi très vite à des limites et doit alors s’orienter vers les économies, c’est à dire organiser lui-même son retrait de certains secteurs d’activité et/ou réduire l’emploi dans la fonction publique. Mais il ne peut aller trop vite et trop loin dans ce secteur sensible et primordial pour l’économie (construction et entretien d’infrastructures) et pour équilibrer les relations entre les classes. Il lui faut en conséquence avoir recours à des solutions bancales, privatisations bâclées, emprunts massifs sur les marchés financiers (ce qui a pour effet d’augmenter considérablement le service de la dette). Peu à peu il est pris dans une spirale régressive où il multiplie les comportements incohérents et contradictoires, baisse des impôts directs, augmentations des impôts directs, affectation de crédits importants à certains ministères pour les diminuer de façon significative quelques temps après. Il n’est pas exagéré de dire que l’État devient graduellement imprévisible pour lui-même et les administrés. Il se dévoile particulièrement sensible aux variations de la conjoncture (par l’intermédiaire des rentrées fiscales et des variations des taux d’intérêt) et ce sont les événements qui la surprennent plus qu’il ne les précède. Il fait ainsi de lui-même un jouet de l’accumulation du capital.

C’est pourquoi il n’y a pas à s’étonner que la charte sociale européenne de 1989 (refusée par la Grande Bretagne) n’aille pas au delà de la déclaration d’intentions. Les États européens, entraînés qu’ils sont dans des batailles très dures pour la réduction des coûts du travail et des coûts de l’intervention publique, ne sont naturellement pas intéressés par un alignement des législations sociales sur celles qui sont les plus avancées et par une généralisation à l’échelle européenne d’une protection sociale étendue et ambitieuse. De façon significative, les Etats européens renvoient toujours à plus tard la mise au point des conventions collectives européennes et de tout ce qui pourrait ressembler à des instruments pour égaliser ou rapprocher les salaires. Chacun entend bien rester maître de sa sphère nationale d’exploitation et la protéger contre les déséquilibres qui pourraient venir de décisions européennes. On peut d’ailleurs constater que le droit européen du travail (résultant des directives du conseil des ministres et des arrêts de la cour de justice) n’empiète jamais beaucoup sur les législations nationales et en général n’augmente pas la protection juridique des salariés. Il y a, certes, des fonds européens chargés de combattre les inégalités de développement les plus criantes au niveau régional et de faciliter la formation et les reconversions professionnelles, mais leurs interventions n’interfèrent pas directement dans le rapport salarial et dans les conditions d’exploitation. Les États qui reçoivent les aides peuvent continuer en toute quiétude à jouer sur les différentiels de salaires avec d’autres pays (la recette est de faire stagner les salaires pendant qu’on pousse au maximum la productivité du travail). Dans l’Europe des années quatre-vingt, les échanges entre les espaces économiques nationaux se multiplient (la communauté européenne commerce surtout avec la communauté européenne), mais cela n’empêche pas une vive concurrence entre les capitaux européens à l’échelle internationale. Les firmes multinationales européennes collaborent parfois entre elles, mais le plus souvent elles s’affrontent pour utiliser à leur profit les discontinuités du marché mondial. Dans les stratégies qu’elles mettent au point, elles prévoient aussi bien des dé-localisations que des alliances plus ou moins temporaires avec des firmes américaines ou japonaises. C’est pourquoi si l’on peut parler de pratiques européennes du capital, il est difficile voir impossible de parler de capital européen unifié.

Cette réalité – l’inexistence d’un espace économique européen homogène – est en partie masquée par une très étroite collaboration franco-allemande (de l’ouest) qui, jusqu’à la fin des années quatre-vingt, arrive “à faire taire ou contenir les rivalités inter-européennes. Les choses commencent à changer avec l’unité allemande (juillet-octobre 1990) qui bouleverse les données stratégiques pour la République fédérale. Dorénavant cette dernière n’a plus besoin de se protéger contre un bloc soviétique en dissolution et l’alliance avec la France devient en conséquence moins nécessaire. Le traité de Maastricht est encore porté sur les fonts baptismaux par les deux pays, mais il apparaît très vite que l’Allemagne de Helmut Kohl ne fait plus grand cas de son principal partenaire. Elle finance l’unification économique à coups d’emprunts qui font monter les taux d’intérêt ce qui pénalise lourdement l’économie française. Elle impose également ses conceptions monétaires, notamment sa conception des banques centrales d’émission (voir la transformation du statut de la banque de France selon le modèle de la Bundesbank). Elle manifeste ainsi qu’elle tient à conserver la confiance des marchés financiers et entend bien lutter contre toutes les tendances inflationnistes pour préserver “l’objectivité” de la monnaie, c’est à dire sa valeur de refuge pour les placements financiers. C’est ce qui explique son interprétation rigoriste et pointilleuse des critères de convergence et son insistance à vouloir faire de la future monnaie européenne l’Euro une sorte de Mark bis et un instrument pour dicter des orientations économiques à d’autres pays. En apparence, elle est pour le renforcement de l’Europe, mais fin 1993 et début 1994 elle fait tout pour envoyer aux oubliettes le livre blanc de Jacques Delors où est proposé un programme européen de lutte contre le chômage (investissements dans les nouvelles technologies, grands travaux dans le domaine des communications ferroviaires et routières). De façon significative, elle s’oppose tout aussi nettement à des propositions du même ordre faites en 1995 par le nouveau président de la commission de Bruxelles Jacques Santer. A l’évidence la République fédérale n’est pas désireuse de donner à un pouvoir européen les moyens financiers et politiques indispensables pour intervenir dans le rapport salarial et pour changer les conditions d’exploitation à l’échelle européenne.

De fait l’État allemand après l’unification n’est plus l’État qu’on disait si attaché à un modèle consensuel de relations sociales. Depuis 1992 il combat ses déficits budgétaires et pèse de tout son poids pour empêcher ou limiter les augmentations de salaires. En même temps il découvre ou redécouvre que l’espace économique allemand est un lieu de prestations de travail qui doit être concurrentiel avec d’autres espaces. C’est en fonction de telles considérations que le gouvernement Kohl décide en mars 1996 un train de mesures d’économie (50 milliards de Mark), de diminution des charges sociales pour le patronat (indemnités en cas de maladie), d’assouplissement des règles de licenciement dans les petites et moyennes entreprises de recul de l’âge de la retraite pour les femmes. Cette offensive d’envergure est en retour accompagnée par des attaques en règle des dirigeants patronaux contre les conventions collectives (en particulier leur force obligatoire) et contre les revenus des salariés. Certaines entreprises emploient même le chantage à la délocalisation pour imposer à leurs ouvriers et employés de travailler plus longtemps sans être payés plus. La recette miracle pour faire face aux problèmes économiques est on ne peut plus simple, il faut que le facteur travail devienne de plus en plus flexible (durée et revenus) et le facteur capital de mieux en mieux rémunéré. Dans cet esprit chrétiens-démocrates et libéraux sont en train de mettre au point une réforme fiscale qui devrait diminuer les impôts sur les hauts revenus et supprimer l’impôt sur la fortune (la diminution de l’imposition des bas revenus servant d’alibi). L’Allemagne fédérale de Kohl à l’évidence, ne veut plus être un modèle sur le plan social, mais bien un modèle de capitalisme flexible, capable de jouer avec le maximum de résultats les atouts de son espace d’exploitation (main d’oeuvre de haute qualification, recherche-développemet de haut niveau, etc.).

Ce ralliement, maintenant tout à fait ouvert, à la mondialisation, produit des effets tout à fait significatifs et éclairants. L’Allemagne fédérale, avec la France chiraquienne dans son sillage, veut faire adopter à l’Europe des quinze un pacte de stabilité qui, après l’unification monétaire, prolongera les politiques de rigueur voulues par le traité de Maastricht en les accentuant. Les États adhérant à l’union monétaire devront poursuivre des politiques budgétaires et financières qui limiteront de façon drastique leur liberté de mouvement, ne leur laissant guère que la possibilité d’améliorer leur sphère d’exploitation. Il ne s’agira plus pour les États de faire valoir leur autonomie, mais au contraire d’organiser leur hétéronomie, c’est-àdire leur subordination aux orientations de la banque centrale européenne. Il s’établira ainsi une hiérarchie entre les États, les plus forts et les plus dynamiques utilisant les faiblesses des autres pour faire mieux apprécier leurs capacités d’adaptation à la mondialisation, les meilleurs espaces d’exploitation transformant plus ou moins en zones de sous-traitance les espaces d’exploitation ayant à faire face à des difficultés pour flexibiliser la main d’oeuvre et lui faire employer les technologies les plus avancées. En ce sens, il apparaît bien improbable que les inégalités sociales et régionales puissent se réduire sensiblement, et cela d’autant moins que l’élargissement de l’Europe des 15 à certains pays d’Europe de l’est ne peut qu’accentuer la hiérarchisation dans l’exploitation. Pour autant, on ne peut exclure à la longue une certaine homogénéisation de l’union européenne, d’abord sur le plan juridique par l’harmonisation progressive des législations nationales et par la primauté de plus en plus affirmée du droit européen par rapport aux droits nationaux. Cette homogénéisation ne peut manquer de se manifester par ailleurs dans la régression graduelle des politiques sociales en fonction d’une concurrence exacerbée entre les sphères d’exploitation. C’est pourquoi il n’est pas exagéré de dire que se dessine peu à peu une organisation européenne des rapports de travail qui ne supprime pas les différences, mais les insère dans une même logique d’exploitation flexible. Et il y a tout lieu de penser qu’au tournant du siècle – si les tendances actuelles se poursuivent – les capitalistes d’Europe disposeront, grâce à la précarisation généralisée du salariat, d’une main d’oeuvre abondante dont le coût sera stagnant (ou en diminution) malgré l’élévation de la productivité.

L’existence et l’activité d’institutions supra-nationales européennes ne changent en vérité rien d’essentiel à ce tableau. Si la commission de Bruxelles peut s’opposer à un État pris en particulier, elle ne peut pas grand chose contre une coalition d’Etats, surtout si l’Allemagne et la France en font partie. Les réformes introduites par le traité de Maastricht, renforcement du rôle du parlement, augmentation des matières où la règle de la majorité s’applique pour les décisions du conseil des ministres, de même que les nouvelles réformes envisagées dans les tractations entre Bonn et Paris ne modifient pas non plus sensiblement la situation. La supra-nationalité européenne est et reste essentiellement la mise en application systématique et organisée des orientations fixées par une concertation d’États inégaux. Les transferts de compétence consentis par les États ne le sont pas à des institutions autonomes mais, en fait, à leur propre réunion et à l’organisation de leur entente dans la durée. Cela signifie que, dans les circonstances présentes, la supra-nationalité prolonge l’hétéronomie des États nationaux et qu’en aucun cas elle ne peut la contredire. Le parlement européen qui prend parfois des positions non conformes au libéralisme dominant ne présente aucune solution de rechange et par conséquent ne joue aucun rôle instituant. Il ne s’alimente pas lui-même aux débats d’un espace public européen inexistant et se trouve bien incapable de le créer ou de participer à sa création parce qu’il est trop intégré dans le jeu des institutions européennes. La construction de l’Europe, les problèmes de son approfondissement et de son élargissement, sont ainsi discutés et réglés, dans un esprit « économiste », par une petite oligarchie qui a finalement peu de compte à rendre. L’union européenne aujourd’hui ne veut pas dire plus de démocratie, mais moins de démocratie pour plus de 300 millions d’hommes et de femmes. C’est cela qui explique la montée de ce que certains appellent l’euro-scepticisme et qui est, au fond, une réaction de méfiance parfaitement justifiée.

Les politiques nationales ne peuvent naturellement sortir indemnes de cette soumission généralisée aux stratégies des multi-nationales et au fonctionnement chaotique des marchés financiers. Quand les gouvernements acceptent que leurs orientations effectives soient hétéro-conditionnées, il n’y a pratiquement plus de dialogue possible avec les gouvernés sur des enjeux réels. Les gouvernements ne peuvent plus améliorer de façon tant soit peu sensible le sort de l’immense majorité des dominés et exploités. Il leur faut au contraire, sous la dictée des marchés, mettre en question le niveau et les conditions de vie de couches de plus en plus nombreuses. Bien sûr, ils ne peuvent dire ouvertement ce qu’ils font et recourent de plus en plus à ce qu’on pourrait qualifier de politique-simulacre. On fixe des priorités qu’on s’empresse de ne pas suivre, on annonce des politiques qu’on ne mettra jamais en oeuvre parce qu’on ne se donne pas les moyens de le faire. On jette des leurres pour tromper les électeurs, pour les égarer et les désorienter en leur faisant perdre leurs points de repère habituels. Dans cette tâche de démantèlement de la politique, les gouvernants sont le plus souvent soutenu indirectement par les partis d’opposition qui se gardent bien d’aller trop loin dans la critique et la formulation d’autres orientations pour la bonne et simple raison qu’ils ne veulent pas aller à l’encontre des « contraintes économiques », surtout sous la forme de la « contrainte extérieure ». A l’abri derrière cet écran protecteur les partis ou factions au pouvoir peuvent ainsi braver l’impopularité et faire passer des mesures défavorables aux couches déjà défavorisées. L’activité gouvernementale n’est, en ce sens, pas seulement gestion économique ou gestion des phénomènes de crise sociale (violence dans les banlieues, délinquance, toxicomanie, etc.), mais aussi guerre politique permanente pour imposer l’inacceptable à ceux qui ne veulent pas l’accepter. La politique menée par le pouvoir ne cherche plus à être consensuelle, mais agressive-démobilisatrice au quotidien. Elle entend produire de l’apathie et de la résignation et s’arrange pour détourner les sentiments de rage et d’impuissance des couches populaires contre des boucs émissaires (en général les immigrés).

Dans ce cadre les échanges politiques entre dominants et dominés deviennent en majorité des échanges négatifs. Les pouvoirs en place n’ont la plupart du temps plus beaucoup de prestations à offrir et ils ne récoltent guère de soutiens chez les citoyens. Les vieilles fidélités des électeurs sont mises à rude épreuve et l’on voit se développer ce que les politologues appellent le vote sanction (ce qui veut dire en clair apporter son vote à un parti pour en punir un autre). La relation entre le représentant et le représenté se charge peu à peu de méfiance et de mépris au point que le processus de la représentation politique apparaît comme un jeu dérisoire et sans portée où la démocratie ne trouve pas son compte. Par là, la politique donne de moins en moins lieu à des processus identificatoires, identification à un parti, à un leader, à des projets politiques, ce qui revient à dire qu’elle assure toujours moins la socialisation politique des individus, c’est à dire leur intégration à l’État et par voie de conséquence à la société. La politique ne s’interroge plus sur la société et sur elle-même comme elle faisait au moins partiellement il y a quelques années. Elle tourne sur elle-même de façon désordonnée et ne paraît plus entrevoir d’autres horizons. Les figures emblématiques de l’homme d’État et du grand chef politique visionnaires et capables d’entraîner des masses importantes sont en réalité en voie de disparition et cèdent la place un peu partout à des hommes politiques ternes et sans relief qu’on pourrait presque croire dotés d’un charisme négatif. Leur intelligence refuse d’aller au delà de ce qu’est la société actuelle parce qu’elle se prosterne devant le fait accompli des marchés et exerce au contraire sa verve contre ceux qui ne se résignent pas. De façon caractéristique ces hommes politiques d’un nouveau type qui se laissent aller au fil de l’eau rendent involontairement hommage à la nouvelle et monstrueuse figure emblématique d’aujourd’hui, le grand manager ou le conseiller en management qui prétend être créateur parce qu’il met au service des fétiches du marché et de la valorisation son imagination, son affectivité, ses relations aux autres, son intelligence et son esprit de décision. L’audace maintenant c’est de faire de beaux coups sur les marchés.

La conclusion logique de ce constat est qu’il faut réinventer la politique et ne pas s’accrocher à l’idée vaine de revenir en arrière vers la politique de l’Etat-Providence avec toutes ses limites, paternalisme, bureaucratisme, insertion dans des rapports de domination-exploitation. A l’heure actuelle, celle de la mondialisation, la politique ne peut de toute façon rester enfermée dans le cadre de l’État national. Elle ne peut certes ignorer les formes nationales de l’expression politique, mais elle ne peut se plier à l’hétéronomie nationale, elle doit donc être à la fois nationale et transnationale pour atteindre les mécanismes de la valorisation mondiale du Capital. Dans l’immédiat, ce qui apparaît le plus urgent, c’est d’opposer à la concertation hétéronome des Etats européens, une convergence européenne des luttes sociales contre le démantèlement de la protection sociale et pour la défense des services publics. On est encore loin d’observer une telle convergence les luttes françaises de novembre-décembre 1995 ont éveillé des sympathies en Allemagne ou en Italie, mais elles n’ont pas été directement suivies d’effets. Il n’est toutefois pas interdit de penser qu’au déploiement transnational des rapports de travail en Europe (délocalisation intra-européenne, déplacements d’équipes de travail dans les frontières de l’union, ajustement des politiques sociales et des politiques budgétaires) et au recouvrement progressif des conjonctures nationales par une conjoncture européenne répondra à plus ou moins brève échéance un déploiement transnational des luttes transcendant les différences entre sphères nationales et exploitation. Dans un premier temps ces luttes auront surtout des objectifs défensifs (bloquer des politiques ou des orientations négatives), mais elles auront assez vite à se donner des objectifs de portée instituante, imposer des politiques qui s’attaquent à la domination des marchés financiers et se donnent les moyens de réussir, promouvoir des services publics novateurs à l’échelle européenne etc. Elles devront faire face à un écueil majeur, celui de vouloir rééditer au niveau européen l’État social ou l’Etat-Providence du passé et devront, en conséquence, faire preuve d’imagination pour proposer d’autres modes de fonctionnement institutionnels et des formes nouvelles de propreté sociale à substituer aux oligopoles privés et aux monopoles étatiques-bureaucratiques.

La logique profonde des actions menées ne peut être qu’une logique des échanges de services généralisées entre partenaires différents, mais égaux, se situant aux antipodes des échanges de valeurs entre possesseurs de marchandises. Elle ne peut donc être développée par les pratiques politiques traditionnelles qui relèvent pour une large part d’une sorte de marketing et non pas de la recherche d’autonomie dans le cadre de relations de réciprocité. Faire de la politique doit sortir des limites de la relation de représentation (relations entre représentants professionnels et représentés dominés et passifs) pour devenir confrontation sur la répartition des pouvoirs dans la société et des moyens d’agir, confrontation également sur les objectifs à poursuivre. C’est à cette condition que la démocratie ne sera plus une démocratie impossible, sans cesse ébranlée par les vagues de la mondialisation, et que l’Europe sera vraiment l’Europe.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger