La Cinquième internationale de Jean-Paul II

Bien qu’elle se réfère à la tradition, l’Encyclique de Jean-Paul II, “Centesimus Annus”, publiée à l’occasion du centenaire de l’Encyclique “Rerum Novarum”, n’est pas un message social, mais bien un document politique, au sens strict du terme, c’est-àdire un manifeste, un appel adressé à l’esprit public, un programme. C’est en cela qu’il est intéressant d’en faire le commentaire ; à la fois pour ce qu’il dit et ce qu’il révèle et pour les réflexions auxquelles il peut nous conduire.
Tout au long de l’encyclique, Jean-Paul II exprime avant tout sa profonde émotion devant la révolution de 89 dans les pays de l’Est. Lui, qui a tant fait pour qu’elle se produise, demeure stupéfait face à l’événement. L’Europe du socialisme réel est bien finie, la division du monde en deux blocs ennemis, capables mutuellement de se détruire n’est plus, les partis communistes ont définitivement perdu l’initiative au niveau mondial. Jean-Paul II essaie d’en tirer les conséquences pour l’Église, manifestant une certaine crainte mais beaucoup de fermeté : que doit faire le Pape, que doivent faire les forces catholiques et chrétiennes, dans un monde redevenu désormais “un” – où il n’y a plus de camp des infidèles contre qui se dresser ? Qui sont aujourd’hui les “nouveaux” infidèles ? Qu’est-ce que le christianisme a de `positif’ à dire, quand l’obligation “négative” de défendre le monde occidental et la liberté religieuse n’existe plus ? Qu’est-ce que l’Église peut proposer aujourd’hui à la société humaine ?
Jean-Paul II donne à cette question une réponse étonnante dans cette situation nouvelle, l Église doit relever le drapeau que le mouvement ouvrier a laissé tomber dans la boue, L’Église doit s’allier la classe ouvrière. Dans ces conditions, qui est l’infidèle ? Le communisme l’est certainement (mais il a cessé de constituer un danger réel), mais le sont surtout le capitalisme sauvage et le marché mondial impérialiste. L’Église est l’alliée des pauvres dans les pays capitalistes, c’est l’alliée des États qui abandonnent le socialisme, c’est l’alliée des masses dans les pays du Tiers Monde. Face à l’unification mondiale du marché économique et politique, Jean-Paul II dégage, pour l’Église, la possibilité de reprendre sa vocation médiévale. Elle est désormais, en fait, la seule puissance capable de faire face aux États, et au Saint Empire. Elle seule représente les pauvres.
Le programme que Jean-Paul II propose aux catholiques et aux chrétiens, vient tout droit de l’interprétation qu’il donne de la genèse des événements de 89. “Le facteur décisif qui a amené les bouleversements (de 89) c’est certainement la violation des droits des travailleurs” – ce n’est donc pas le marché mais la lutte ouvrière qui a provoqué la crise du socialisme réel-, dans la crise du socialisme réel, l’Église a su comprendre et représenter “les formes spontanées de la conscience (de classe) ouvrière” et les conduire dans la lutte pour le renouveau démocratique. Il s’agit d’une rencontre directe qui a permis d’éviter des alliances au sommet ambiguës entre le marxisme et le christianisme (et ici la “théologie de la libération” est au passage, derechef condamnée). Cette rencontre s’est faite à la base et a été d’ “importance universelle” : une fois disparue l’alternative communiste, le thème de la libération ne peut avoir de sens que dans un mouvement ouvrier chrétien, qui reprenne l’analyse critique de l’aliénation sans céder au programme marxiste qui, contre l’exploitation, prône la violence. Il est clair que dans ces affirmations, Jean-Paul II entend insister sur le fait que la crise idéologique du marxisme n’élimine pas la réalité de l’injustice sociale et de l’oppression de classe ; et si l’exploitation ne peut plus être décrite dans les termes définis par Marx (mais dans les pays du Tiers Monde la situation n’est-elle pas encore celle-là ?), l’aliénation pourtant demeure. La lutte continue donc : l Eglise se doit de donner un sens et une direction à la spontanéité de la lutte.
En se proposant comme représentante du monde du travail, l’Église ne nie pourtant pas la propriété privée. Cependant la propriété n’est pas un droit absolu : elle est soumise au principe de “la destination universelle des biens de la terre” qui la limite,
même quand ils sont l’objet d’une appropriation privée. Il faut ajouter qu’aujourd’hui, l’appropriation privée (ou encore le principe de la propriété et du marché libre) a de moins en moins d’importance. En effet, le travail qui est le principe qui légitime l’appropriation, est de plus en plus “travail pour les autres et avec les autres”, travail social du savoir et de la technique, coopération de plus en plus vaste et entreprenariat autonome ayant comme base productive non plus seulement la nature et le capital, mais l’être humain lui-même, sa raison et ses capacités de coopération (peut-être Jean-Paul II a-t-il lu et tiré un certain nombre d’enseignements des “Grundrisse” ?).La propriété et le marché sont donc soumis à une double limite : celle qui est établie par le “principe de solidarité” et, en second lieu, celle qui est liée au “principe de subsidiarité” (c’est-à-dire l’affirmation d’un libre processus d’auto-organisation sociale, que l État doit reconnaître et soutenir – on mesure là, a quel point le corporatisme médiéval de l’Église a pu être transfiguré !). Le mouvement associatif des travailleurs, qui incarne l’unité des deux différents principes, doit donc représenter le levier essentiel de transformation de la société, qui l’amènera au-delà du capitalisme.
L’inspiration politique qui anime la “Centesimus Anus” se manifeste enfin dans l’appel au volontariat et à la militance. L’horizon du raisonnement pontifical se trouve ainsi complété. Si, en reconstruisant un mouvement social chrétien, l’Église se présente comme le bastion unique de la justice sociale, et comme figure exclusive de représentation et de médiation de la société contre l’État, du pauvre contre le riche et du travailleur contre le capitaliste, elle délègue pourtant la réalisation pratique de ce programme aux individus et aux associations – elle s’en remet donc à la charité et à la piété pour se faire vertu opérante, militante subjective de la multitude.
Que dire ? Il est évident qu’en mettant en relief certains éléments de l’Encyclique, nous avons cherché à éviter les contradictions les plus grossières qui l’habitent (la tentative de concilier Léon XIII, Pie XI et XII, et même Jean XXIII est pitoyable) ainsi que les affirmations grotesques qui s’y trouvent souvent (la plus absurde étant celle qui considère la théorie de la lutte des classes comme “polémogénétique” au sens impérialiste). Nous n’avons pas non plus voulu nous acharner sur les apories philosophiques, sur les niaiseries anthropologiques et les relents opiacés dont l’Encyclique est farcie (par exemple l’opposition au communisme est argumentée â partir de la théorie du “péché originel” !). Tout ceci (contradictions, affirmations grotesques et sottises) est du domaine de la foi, nous, fort heureusement ne la possédons pas et nous nous plaçons sur le terrain du réalisme philosophique et politique. C’est sur ce terrainlà justement que l’intelligence du Polonais de Rome nous touche, et que la rapidité et la vivacité avec laquelle il a réagi aux événements de 89 soulèvent de notre part une admiration jalouse. On en reste abasourdi; comment est-il possible – et nous posons la question : pourquoi le seul champion prêt à arracher le drapeau à la boue du Waterloo du mouvement ouvrier est-il le pape ? Comment est-il possible que, seul un pape, comprenne et défende mieux que n’importe quel syndicaliste le concept de la nature intellectuelle et coopérative de la nouvelle force de travail productive – car même s’il y a eu défaite les processus de restructuration en acte sont gigantesques ? Comment est-il possible que, dans un climat de conformisme généralisé, seul un pape dresse contre le capitalisme un réquisitoire qui reste lourd en dépit de toutes les précautions utilisées, alors qu’aucun socialdémocrate (pourtant éduqué dans l’esprit des Lumières de l’autre 89) n’ose plus désormais dénoncer l’exploitation ? Et que seul un pape incite à s’organiser de manière alternative contre l’aliénation et l’exploitation ? Comment est-il possible que la sauvagerie de notre temps soit devenue telle qu’un sorcier dise plus de vérités que ceux qui se prétendent savants ?
Je voudrais pouvoir conclure, en disant : si telle est la misère de notre époque, remettons-nous-en au grand sorcier, – non sans réserver à la lâcheté des laïcs et des sociaux-démocrates la vendetta que mérite leur impuissance irresponsable. L’honneur ne nous permet pas de conclure de cette façon- là. Mais restons vigilants. Après cent ans de solitude, la doctrine sociale de l’Église est la seule qui se propose comme alternative à la défaite du mouvement ouvrier. Elle l’est sur un mode mystifié mais pas moins efficace. Restons vigilants : peut-être n’aurons-nous même plus la force d’utiliser le pope Gapone dans les manifestations insurrectionnelles de la communauté qui vient…