La coordination rurale

Elle a vu le jour fin 91, quelques semaines après la grande manif de la FNSEA à Paris. Elle est née dans le sud de la France, dans le département du Gers. Pour bien saisir les raisons de son rapide succès, il est important de situer le contexte historique qui a permis la naissance de ce mouvement.

L’agriculture de ces cinquante dernières années est un secteur économique où le syndicalisme “reconnu” qui s’y est développé peut être caractérisé par quatre adjectifs syndicalisme unitaire, corporatiste, monopoliste, cogestionnaire.

Ce syndicalisme, c’est la FNSEA, créée aussitôt après la guerre sur les cendres de la “Corporation paysanne” du régime de Vichy. La branche jeune du CNJA a été créée en 1956.

Il se déclare unitaire et prétend représenter tous les paysans, du plus petit au plus gros, de l’Ardèche et de la Marne.

Il est corporatiste. L’esprit de Vichy n’est pas mort, les paysans sont un monde à part, qui doit avoir ses structures spécifiques: MSA – Crédit – coopération. C’était l’esprit de la Corporation paysanne. Les notables locaux qui en ont pris la tête distillent l’antagonisme paysans-ouvriers, villes-campagnes.

Il est aussi monopoliste, et se veut le seul représentant des paysans, avec la complicité des pouvoirs publics, de droite ou de gauche. D’autres syndicats ne peuvent exister. Toute expression syndicale autre est combattue à mort.

La cogestion est la doctrine de base, la politique agricole est co-préparée par les leaders syndicaux et les pouvoirs publics, qu’ensemble ils co-gèrent. Malgré leur volonté monopoliste, la FNSEA et le CNJA ont été contestés au cours des trente dernières années.

1959: naissance du MODEF (Mouvement de défense des exploitations familiales)
1969: naissance de la FFA (Fédération française de l’agriculture)
1970: scission au CNJA, qui donne naissance au mouvement des “Paysans travailleurs”, ainsi qu’à d’autres mouvements parallèles inspirés par Mai 68, et qui ont été à l’origine de la Confédération paysanne en 1987.

En 1989, la photographie de la représentation des forces syndicales, donnée par les élections aux Chambres d’agriculture, est la suivante :

|Liste d’union FNSEA-CNJA, Coopération, Crédit, Mutualité:|63%|
|Confédération paysanne :|20%|
|MODEF :|7%|
|FFA :|5%|
|Divers:|5%|

Ces résultats confirment l’existence du pluralisme syndical jamais reconnu par les pouvoirs publics. La FNSEA et le CNJA, sa branche jeune, ont toujours empêché la reconnaissance des autres organisations par le chantage.

Depuis 1990, un décret spécifique à la représentation syndicale en agriculture prend acte du pluralisme, mais dans le cadre d’une reconnaissance très restrictive.
Depuis trente ans, la FNSEA co-gère la politique agricole et pratique le double langage, l’un vis-à-vis de ses adhérents et l’autre avec les pouvoirs publics.

Nous nous retrouvons en 1991 avec le projet de réforme de la PAC et une situation économique des paysans de plus en plus catastrophique. La FNSEA est de plus en plus délaissée par ses adhérents. Pour reprendre les troupes en main, elle lance la grande manif du 29 septembre à Paris… l’unité se refait autour du slogan “Pas de pays sans paysans” face à une réforme qui va vider les campagnes.

La FNSEA demande au gouvernement des mesures pour éviter le désastre :

Première réponse des pouvoirs publics trois jours après la grande manif : ouverture des frontières aux viandes de Pologne qui casse les prix intérieurs déjà catastrophiques.

Deuxième réponse: une série de mesures financières “en faveur des paysans”, entre autres les préretraites, qui vont accélérer le déménagement rural.

Troisième réponse : la mise en place des primes aux oléagineux, avec trois zones : 4 000 F., 3 300 F. et 2 600 F. Ces primes préfigurent la réforme de la PAC. Le prix au quintal de tournesol est divisé par trois, ces primes sont censées compenser la baisse des prix alignés sur les cours mondiaux.

C’est dans ce contexte que naît la Coordination rurale.

Quelques gars du Gers autour de Jacques Laigneau réagissent en disant: on ne vas pas se laisser mourir sans rien dire, il faut réagir. Et de prendre leur bâton de pèlerin pour expliquer aux paysans ce qui les attend, et les inviter à se mobiliser contre la PAC 1992.

C’est le “Non à la PAC 92” qui apparaît sur des pancartes placées le long des routes du Sud-Ouest.

La réforme de la PAC est une folie qui va miner l’agriculture et les paysans, et tout ça pour rien, parce que les consommateurs n’en bénéficieront pas. Il faut donc dire “Non à la PAC 92” avant qu’il ne soit trop tard, en appeler à l’union avec le slogan “Tous unis”. Quand il y a le feu dans une maison, tous les gens du village font la chaîne pour l’éteindre, sans distinction de politique ou de religion, là il faut faire de même.

C’est pour rassembler que le terme coordination a été pris, et rurale car au-delà des paysans, c’est tout le milieu rural qui est concerné.

Au départ, l’objet de la Coordination est limité (faire capoter la réforme), après il faut mettre tous les partenaires autour d’une table pour élaborer un autre projet.

La coordination rurale n’est pas un syndicat. Elle appelle tous les syndicats à s’unir sur le thème: Non à la PAC.

Les leaders de la coordination disent qu’ils n’ont pas de projet de rechange, mais que l’urgence des urgences est de stopper cette réforme fondamentalement mauvaise.

Comment s’est développée la Coordination rurale ?

D’abord dans le Gers, à partir de réunions d’information très suivies par les paysans. Forts de ce succès, les responsables ont pris des contacts dans les autres départements du Sud-Ouest, avec des succès inégaux mais souvent importants, rassemblant plusieurs centaines de paysans sur une petite région du département, alors qu’aucun syndicat n’était en mesure d’en rassembler autant au niveau départemental.

Les paysans déçus par la FNSEA et pas motivés pour aller dans un syndicat minoritaire ont vu là une possibilité de dépasser les clivages pour exprimer leur inquiétude.

Trois meetings ont permis de mesurer l’impact et l’intérêt suscité par la Coordination rurale auprès des paysans :

– fin février, meeting à Agen : 2 500 paysans
– en avril, meeting à Niort: 3 500 paysans
– en mai, à Chartres: 3 000 paysans.

La Coordination rurale fait tache d’huile. Les médias suivent le phénomène et contribuent à l’amplifier.

Juin, les barrages de routes, le blocus de Paris.

Le 21 mai, l’accord sur la nouvelle PAC qui ne semblait pas aussi imminent fait l’effet d’un coup de poing. La Coordination rurale réagit vite et décide de barrer les routes, l’action est un succès. Le blocus de Paris est décidé. En une semaine, l’action est montée et la mobilisation des paysans et des médias est réussie. Plusieurs milliers de paysans avec tracteurs se trouvent confrontés aux forces de police qui ne ménagent ni les moyens, ni la provocation. Les médias du monde entier couvrent l’événement.

La levée du blocus dès le soir donne l’impression de l’échec. Le pari décidé en quelques jours n’est pas aussi négatif qu’il n’y paraît, l’espoir soulevé dans cette rébellion n’a laissé personne indifférent, même s’il n’y a pas de résultat immédiat.

Désormais, la Coordination rurale fait partie du paysage syndical… sans être un syndicat. Les actions menées au printemps : barrage de voies ferrées, actions auprès des candidats aux législatives et positions prises par rapport aux pouvoirs publics, confirment cela.

Les syndicats sont bousculés par un mouvement auquel ils ne croyaient pas. La FNSEA et le CNJA ont d’abord fustigé et ridiculisé la Coordination rurale (parce qu’en réalité elle drainait leurs adhérents), mais dans un second temps, ils ont essayé de faire de la surenchère pour récupérer le mouvement.

LA FFA et le MODEF se sont dès le départ engagés avec la Coordination rurale qui est pour eux un moyen de leur redonner audience. Ils n’ont rien à perdre.

La Confédération paysanne, elle, au contraire, hésite et résiste, elle est tiraillée, certains veulent travailler avec la Coordination rurale pour y porter leurs analyses, leurs projets, et les confronter aux paysans qu’ils ne touchent pas autrement. D’autres ont peur d’y “perdre leur âme” et ne veulent pas faire d’alliance contre nature…

La Confédération paysanne est implantée sur 80% des départements, la majorité n’est pas confrontée au phénomène Coordination rurale, donc ne se sent pas concernée. Par ailleurs, la Confédération paysanne est plutôt implantée chez les éleveurs, qui n’ont souvent pas trouvé la solidarité qu’ils étaient en droit d’attendre de la part des céréaliers… Or la Coordination rurale mobilise surtout les céréaliers, qui aujourd’hui se trouvent les premiers pénalisés, d’où des réserves et même une certaine suspicion sur ce mouvement… peut-être corporatiste et éphémère…

Bilan à ce jour

1 – La coordination rurale n’a pas obtenu gain de cause, car la réforme de la PAC se met en place.

2- Par contre, son émergence a été comme un coup de pied dans une fourmilière, en même temps qu’elle a fait sortir de la léthargie nombre de paysans qui, jusqu’alors, ne se posaient pas trop de problèmes.

3- Elle a, un moment, fait renaître l’espoir que l’union large pouvait permettre d’exprimer et exercer un certain pouvoir.

4 – La Coordination rurale a contribué à déstabiliser le syndicat officiel en faisant apparaître ses contradictions.

5 – Une recomposition syndicale s’ensuivra…

Enfin, la Coordination rurale a mis en évidence les dysfonctionnements des corps intermédiaires que sont les syndicats, qui ne jouent plus leur rôle de représentation auprès des pouvoirs publics.

L’émergence de la Coordination rurale est un révélateur des carences profondes de la société et de la démocratie. C’est aussi une alarme quant au devenir de tout un secteur de la société, qui n’a pas seulement une fonction économique. Les interrogations posées sont aussi d’ordre social et culturel, et sont révélatrices d’une crise profonde de société.

Au-delà des jugements rapides et simplistes pour se donner bonne conscience, les responsables politiques et professionnels sauront-ils prendre le recul nécessaire, pour analyser et tirer les conséquences qui s’imposent à cette interpellation ?