La crise de l’idée républicaine

Les années qui ont entouré le bicentenaire de la Révolution française ont vu fleurir les réflexions sur la République et son idée. Et les occasions ne manquent pas, de « démarche citoyenne » en « pacte républicain », pour remuer les cendres d’où peut toujours jaillir l’étincelle. Car la politique française ne semble pas en avoir fini avec ces élans passionnés par lesquels, tantôt on célèbre la Révolution enfin close, tantôt on invoque le grand réveil des Républicains. Pourtant, les éléments se multiplient aussi, qui laissent supposer que des références anciennes ne fonctionnent plus avec la même vigueur, que les thématiques du républicanisme militant s’estompent au profit des représentations plus tranquilles de la « démocratie apaisée ». Le temps ne serait-il pas venu de cette « République du centre » par laquelle la vie politique se banalise, pour précipiter la fin de « l’exception française »[[François Furet, Jacques Julliard, Pierre Rosanvallon, La République du centre. La fin de l’exception française, Calmann-Lévy, 1988. ? Mais cette République sans la Révolution n’est-elle pas, à bien des égards, l’atonie prévisible de l’idée républicaine et l’étouffement de la République tout court[[Régis Debray, Que vive la République, Éditions Odile Jacob, 1989. ?

Retour sur une genèse

Un modèle[[Serge Berstein, Odile Rudelle (dir.), Le modèle républicain, PUF, 1992. ? Une idée[[Claude Nicolet, L’Idée républicaine en France. Essai d’histoire critique (1789-1924), Gallimard, 1982. ? Une culture politique[[Serge Berstein, « La culture républicaine dans la première moitié du XXe siècle », in Le modèle républicain, op. cit. ? Une passion[[Claude Nicolet, Michel Vovelle, Raymond Huard, Roger Martelli, La Passion de la République. Un itinéraire français, Éditions sociales, 1992. ? La République est un de ces symboles dont la définition et l’appropriation sont affaires de batailles, au travers desquelles se joue la capacité des groupes à l’hégémonie. Depuis plus d’un siècle elle est en elle-même objet de consensus ; mais ses contours suscitent de multiples affrontements. Au fond, en mai 1958 comme en mai 1968, se constituèrent des Comités de Défense de la République mais les premiers furent décidés par le Parti communiste français pour contrer le grand retour du général De Gaulle, tandis que les seconds rassemblèrent les plus déterminés des gaullistes qu’exaspérait la « chienlit » d’un printemps trop tumultueux.

Ne restons pas, toutefois, à ce seul balancement. La République, dans le dernier tiers du XIXe siècle, a élargi le cercle des appartenances qui la vouait à n’être une référence que pour ceux-là seuls qui se réclamaient de la Grande Révolution. Quand, avec la Commune, les Républicains de gouvernement montrèrent qu’ils étaient eux aussi des partisans de l’ordre social, la voie était ipso facto ouverte pour un ralliement conservateur à la République analogue à ce que fut, au début du siècle, l’acceptation libérale de 1789. Il y eut, dès cet instant, des républicains de droite comme de gauche. Mais si la forme républicaine ne fut plus contestée qu’aux marges de la société politique, l’idée quant à elle, ne se détacha jamais de la gauche, comme si elle ne pouvait se séparer symboliquement de son substrat originel. De Gaulle, restaurateur de l’ordre républicain, ne se prononça qu’en 1944 pour un retour à la « légitimité républicaine », tout simplement parce que, par tradition, lui importent non pas la République, mais la dignité et la grandeur de l’État.

On sait que l’idée républicaine, ultra-minoritaire à l’été de 1789, finit par acquérir la force de l’évidence en 1792, quand les hommes de la Révolution durent convenir, avec l’abbé Grégoire : « Nous avons abordé à l’île de la Liberté et nous avons brûlé les vaisseaux qui nous y ont portés »[[Alphonse Aulard, Histoire politique de la révolution française. Origines et Développement de la Démocratie et de la République (1789-1904), Librairie Armand Colin, 1913.. En ce temps-là, République et Révolution forment bien sûr, pour ceux qui s’en réclament, un tout indissociable, même si le coup d’État du Dix-huit Brumaire imposa à sa manière l’idée que, puisque « la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée », il était désormais possible de cultiver la liberté en se privant de sa forme républicaine. Bon an mal an, le XIXe siècle ne rompit jamais les épousailles de la dynamique révolutionnaire et de l’attachement républicain, ne serait-ce que par le simple fait que, jusqu’aux années 1880, l’Histoire ne voulut pas trancher clairement entre les tenants de la leçon révolutionnaire et ceux qui, au nom de l’Ordre, voulaient conjurer l’anarchie que leur semblait porter en elle-même la toute puissance de la souveraineté populaire.

A certains égards, c’est à la fin du XIXe siècle que l’idéologie républicaine parvient à un relatif équilibre, entre la défaite de l’Ordre moral en 1877 et la victoire électorale du « Bloc » qui souligne, en 1902, l’affirmation de la « République radicale »[[Madeleine Rebérioux, La République radicale ? 1898-1914, Éditions du Seuil, 1975.. On peut dès lors parler de « culture républicaine », en y voyant, comme le fait Serge Berstein[[S. Berstein, « La culture républicaine… », op. cit., la confluence de cinq principes fondamentaux, dérivés d’une morale des Droits de l’Homme: le primat de l’individu ; la confiance dans la représentation du suffrage universel et la prépondérance absolue du Parlement ; la laïcité de l’État et de l’École ; la promesse d’un progrès social inéluctable et graduel ; la jonction d’un pacifisme constitutif et de l’exaltation de la défense nationale. C’est autour de ces principes, ciment d’une identification nationale fortement idéologisée, que s’installe le radicalisme de gouvernement, que s’impose la démocratie municipale à la française et que se nouent les jeux complexes des alliances par lesquelles le radicalisme s’installe en arbitre incontournable d’une mouvance républicaine allant désormais des catholiques libéraux aux socialistes.

A la charnière des deux siècles, cet équilibre républicain – appuyé sur le culte d’une Révolution tenue par Clemenceau pour un « bloc » – s’entremêle avec les tourbillons d’une société gagnée, non sans retards, par les flux de l’industrialisation et de l’urbanisation. Quand la population urbaine dépasse les 40 % en 1901, tandis que les ouvriers d’industrie, avec plus de 25 % des actifs viennent talonner le groupe des agriculteurs exploitants (30 %), l’idéologie républicaine apparaît comme le seul dénominateur commun attractif d’un « bloc jacobin » unissant, sous le magistère des « couches nouvelles »[[Christophe Charle, Histoire sociale de la France au XIXe siècle, Seuil, 1991., les contingents dispersés de travailleurs mâles des usines et des champs. L’assurance d’un progrès social garanti par le respect de l’égalité des chances pour les hommes, et conforté par l’exercice du suffrage universel masculin de la commune à la nation, rassemble les humbles dans le refus déterminé d’un retour à l’Ancien régime comme au pouvoir des anciens « notables ». Sans doute dira-t-on que cette culture républicaine se décline sous différentes formes, dont la moins dynamique n’est pas alors celle du socialisme en expansion. Le « bloc jacobin » n’est donc bien évidemment pas sans failles et, aux temps mêmes de sa plus grande croissance, l’idée républicaine n’existe que sous la forme de cultures républicaines distinctes. Mais, à l’exception de la double critique de la contre-révolution et de l’ultra-révolution, les dissensions s’inscrivent consciemment à l’intérieur d’un bien commun qui, avec le siècle commençant, fait désormais de la République le terrain privilégié d’un consensus et non plus la source de clivages discriminants.

Crises et relances

L’idée républicaine a connu pourtant, dans notre siècle, une crise qui eût pu sans doute ébranler ses assises. La Grande Guerre et sa boucherie absurde ont écorné une première fois la grande confiance dans l’Homme qui est une base spirituelle forte du républicanisme français. Elle provoque ainsi pessimisme, désarroi et amertume, et le retour d’un nationalisme belliqueux qui redonne du souffle à la droite cherchant ses marques depuis l’Affaire Dreyfus. Sans doute le radicalisme conserve-t-il les positions fortes d’un inévitable parti de gouvernement. Mais il n’a plus le dynamisme du radicalisme militant et il a perdu irrémédiablement tout sens de l’espérance sociale. Dans une France qui bascule franchement dans l’urbanité, où l’industrie mécanicienne l’emporte en même temps que s’impose l’univers de la banlieue, la leçon républicaine des radicaux n’a plus le pouvoir d’attraction qu’elle diffusait à l’âge d’or du municipalisme républicain.

En outre, quelque chose avive une des contradictions constitutives de la culture républicaine. Quelques décennies auparavant, le recul des composantes les plus modérées – celles des « opportunistes » héritiers directs du compromis libéral de 1791 – a revalorisé la dimension populaire et l’utopie qui colorent le progressisme français. Or, à partir de 1917, le champ de la « Sociale » est bouleversé par la naissance du mythe que véhicule l’Octobre russe. L’idéal égalitaire mais individualiste du « solidarisme » radical est directement concurrencé par une figure du partage plus communautaire, plus concrète et d’apparence plus cohérente. Les lendemains de la Grande Guerre voient ainsi, à nouveau, s’affirmer les forces centrifuges qui travaillent par fondation la vaste tradition issue de 1789. Il faudra le choc de la crise sociale et l’élan politique du Front populaire, pour que s’inscrive une nouvelle relance, sous la forme d’une nouvelle synthèse républicaine qui va traverser, sans contestation majeure, la quarantaine d’années qui sépare 36 et 68.

Socialement, cette synthèse est dominée par le rééquilibrage ouvrier du vieux « bloc jacobin » ; politiquement, elle se traduit par la percée du communisme, qui déplace vers la droite un radicalisme passablement essoufflé par ses expériences du pouvoir et qui institue en position médiane le socialisme « maintenu » après 1920. La nouvelle culture républicaine qui ressort de la décennie 1935-1945 revalorise donc la thématique sociale : la nationalisation, la généralisation de la protection sociale et l’extension du droit social y occupent la place du solidarisme de naguère, tandis que l’antifascisme prend le relais des combats laïques et des violents affrontements avec la contre-révolution. Équilibre fragile : la guerre froide provoque la scission permanente de cette manifestation rajeunie de la culture républicaine, figeant pendant quelques années ses différentes composantes dans un immobilisme meurtrier. Le radicalisme en est affecté, incapable de surmonter (malgré les tentatives brillantes du « mendésisme ») la faillite de son âge d’or de la Troisième République ; après des essais ambitieux de restructuration à la Libération, le socialisme de la SFIO s’enfonce peu à peu dans les méandres d’une Quatrième République dès le début déstabilisée ; quant au PCF, il se laisse aller au splendide isolement du jdanovisme, puis recule devant les contraintes de la déstalinisation.

Pourtant, cahin-caha, les équilibres des années trente-quarante poursuivent leur petit bonhomme de chemin. La décennie soixante-dix laisse même envisager un nouvel élan, avec l’ouverture communiste, la réorganisation socialiste et la dynamique du programme commun. Sans doute l’avancée ne permet-elle pas, comme le rêve un communisme « new look », d’assurer enfin l’hégémonie des catégories les plus populaires, ouvriers ou employés. Ce n’est même pas l’avènement de la « nouvelle classe ouvrière » qu’annonçait en son temps Serge Mallet : la nouvelle gauche républicaine de l’après-Mai-68 impose sur la scène politique un « bloc salarial » remplaçant l’hégémonie des couches moyennes par celle des nouvelles couches intermédiaires. Cela fait les beaux jours du Parti socialiste de François Mitterrand et précipite le grand décrochage d’un PCF qui ne voit pas venir le coup.

Quand le début des années quatre-vingt salue le triomphe électoral du mitterrandisme, on peut croire qu’il sanctionne aussi l’hégémonie culturelle du complexe idéologique façonné dans les années qui suivent 1968. Le vieux fonds progressiste, renouvelé par l’apport des « nouveaux mouvements sociaux » des années soixante-dix, ne va-t-il pas, pour le socialisme au pouvoir, jouer le rôle qui fut celui de l’enseignement républicain pour le radicalisme du début de siècle ? La « sociale », complétée par un doigt de féminisme et un zeste d’écologie, branchée sur les nouvelles technologies de l’information, ne va-t-elle pas dominer le paysage idéologique français, en même temps que les tréteaux de son « PAF » ?

Une culture en panne ?

Les années quatre-vingt ouvrent au contraire une nouvelle phase de crise, peut-être plus grave encore que la précédente. D’un point de vue phénoménologique, elle se décline en quatre crises particulières, dont on connaît pour l’essentiel les grandes lignes et qui tissent par ailleurs une part décisive de la crise de la politique :

1. L’idée républicaine est affectée par les problèmes de la représentation qui tempèrent la confiance constitutive dans les vertus du suffrage universel, base de la souveraineté populaire[[Raymond Huard, Le suffrage universel en France (1848-1946), Aubier, 1991. Sans doute convient-il, dans ce domaine, de débusquer le mythe et d’éviter toute exagération. La transparence de la représentation électorale a toujours été contredite, on le sait, par la double tendance qui, depuis la grande expérience du printemps 1789, conduit une partie des classes populaires à se tenir en marge pour « incompétence » et à limiter ainsi, dans les faits, la délégation légitime des compétences aux couches vouées par leur capital socio-culturel à l’exercice pratique de la représentation[[Daniel Gaxie, Le Cens caché, Seuil, 1978. En cela, on aurait garde d’oublier aujourd’hui ce que nous apprennent, depuis si longtemps, les analystes lucides de nos sociétés bourgeoises : le peuple sociologique et le peuple républicain ont toujours été distincts dans l’ordre du réel, quand bien même ils fusionnaient dans le mythe. A rebours, l’image d’une crise générale peut être tempérée par le constat que, dans l’ensemble, les Français considèrent que la démocratie fonctionne bien (60 % dans les enquêtes SOFRES en 1993) et que, à la limite, de grandes institutions comme le Parlement se sont plutôt bien sorties de la phase d’instabilité politique qui a marqué les sommets de l’État depuis la première cohabitation de 1986-1988. Mais l’incertitude semble plus grande qu’il y a une dizaine d’années quand les analystes théorisaient volontiers sur le « consensus national éclatant »[[Alain Duhamel, Le Monde du 8-9 mai 1983. ou scrutaient la réduction des « dissensus français », et notamment dans le domaine institutionnel[[Olivier Duhamel, « L’évolution des dissensus français », in SOFRES, Opinion publique 1984, Gallimard, 1984.. Plus encore que dans les perceptions, les dysfonctionnements apparaissent désormais dans les pratiques qui minent l’ordre de la représentation. Le ternissement d’image des députés est ainsi redoublé par le déclin décennal de la participation électorale. En 1993, 38 % seulement des personnes interrogées par la SOFRES déclarent que le « bon citoyen » est celui qui vote régulièrement, contre 52 % en 1976 ; de fait, alors que la moyenne des abstentions aux élections était de 26 % dans les années 1970, elle est passé à 34 % entre 1981 et 1995.

2. L’idée républicaine souffre en outre des incertitudes de la norme publique. Là encore, les évolutions les plus récentes révèlent une fluidité des conjonctures qui devrait décourager les généralisations trop simples et trop uniformes. Il était entendu, dans les années quatre-vingt, que la France était irrémédiablement gagnée par la vague libérale qui valorisait l’entreprise privée, la Bourse et le profit au détriment de l’État et du service public. Et il est vrai qu’un mouvement de ce type a envahi la sphère des perceptions, pour réassocier à frais nouveaux le libéralisme culturel et le libéralisme économique[[Gérard Grunberg et Étienne Schweisguth, « Libéralisme culturel et libéralisme économique », in CEVIPOF, L’Électeur français en questions, Presses de la FNSP, 1990. ; son apogée semble s’être située entre 1985 et 1990. Nous vivons, depuis cette période, des évolutions plus contrastées : la confiance dans l’entreprise privée, la Bourse et les banques s’est effondrée entre 1985 et 1993, surtout dans les catégories intermédiaires et les employés[[SOFRES, Opinion publique 1994. ; et, à nouveau, les opinions négatives l’emportent sur les positives quand il s’agit d’apprécier le « capitalisme »[[Michel Simon, Regards, n° 1, avril 1995.. Mais si l’ultra-libéralisme est en net reflux, le regain de confiance envers le public n’a pas une ampleur comparable et la confiance s’érode même pour la justice, la police ou l’école. Tous comptes faits, l’optimisme du marché libre marque le pas, sans que s’estompent les méfiances devant l’omniprésence de l’État. Or l’affaissement de l’étatisme ne s’accompagne pas d’une émergence perceptible de nouvelles représentations de l’action collective : la déshérence relative des formes privatives de l’économie se combine toujours avec le repli des individus sur la sphère privée. Les déboires du « gagneur » n’ont pas pour l’instant laissé la place à une conception de l’individu alternative à celle de l’homo economicus.

3. En cela, les balbutiements de l’idée républicaine renvoient à ceux de l’engagement. Dans toutes les variantes de cette culture, de façon plus ou moins soutenue, se trouvait la conviction que l’ouverture du suffrage nécessitait le déploiement d’une activité militante collective en faveur de l’idée. Pas de République – quel qu’en soit le contenu envisagé – sans soldats pour en défendre les normes et en populariser les principes. Or chacun sait que la pratique militante se fait plus ténue. Non pas que l’on répugne à l’insertion dans les collectifs associés ; mais on s’écarte de ces associations qui, au-delà d’objectifs immédiats, rassemblent leurs membres autour d’un système de valeurs raccordées plus ou moins à une projection sociale. Il se trouve que ce type de sociation a été la base, dans l’ordre politique, de ce que l’on appelait au XIXe siècle le « parti républicain », décliné plus tard en « partis républicains ». Il n’y a pas lieu ici de décrire ce phénomène désormais bien connu, qui touche de façon concomitante les syndicats et les partis. Sans doute leurs difficultés renvoient-elles à des évolutions lourdes qui prennent désormais une allure universelle ; mais sans doute n’est-il pas dérisoire de penser qu’en France le tassement de leur dynamisme et de leur influence se raccorde aussi à ce brouillage de l’espérance, qui concerne tout autant les variantes politiques et modérées que les familles plus sociales et plus radicales.

4. La clé des incertitudes se trouve peut-être ainsi dans les représentations plus que jamais aléatoires de l’avenir. Depuis quelque deux siècles, à la base de l’attachement républicain s’est installé un certain optimisme social : soit, pour les variantes les plus classiques et les plus modérées, sous la forme d’un progrès graduel qui tire peu à peu l’Homme des ténèbres de l’ignorance et de la superstition ; soit dans les variantes plus révolutionnaires, au travers de l’idée que les combats républicains sont une propédeutique au combat pour une société réconciliée avec elle-même, fondée sur la justice et la liberté. Mais dans tous les cas, l’optimisme était bien du côté de la République et de la gauche, accrochée à l’idée de progrès. Or la crise sociale a érodé cet optimisme fondateur. Toutes les enquêtes accumulées depuis quelques années révèlent tout à la fois la montée du pessimisme et celle des inquiétudes[[Georges Hatchuel, Les Grands courants d’opinions et de perceptions en France, de la fin des années 70 au début des années 90, Collection des rapports du CREDOC, mars 1992.. Le problème tient à ce que la vision de l’avenir s’avère, avec l’appartenance socio-professionnelle et la religion, l’un des facteurs les plus pertinents sur le long terme pour comprendre les capacités de mobilisation des cultures et des courants politiques[[Jean-Luc Roger, « Visions de la crise et préférences partisanes », Société française, n° 28, juillet 1988 ; Alain Bertho, La crise de la politique en milieu populaire. Le communisme dionysien entre la politique de la ville et l’épuisement militant, Thèse dactylographiée (à paraître), Nantes, 1994.. Il n’est dès lors pas surprenant si les délitements actuels déstabilisent aujourd’hui de façon prioritaire les formations les plus vivement enracinées dans la tradition républicaine de gauche ; et rien de surprenant non plus si le pessimisme social favorise au contraire la principale contestation contemporaine de l’idée républicaine, sous la forme du Front national.

L’érosion d’un équilibre

La conjonction des effets de crise n’est que l’indice d’une déstabilisation, plus profonde encore, des bases constitutives de l’idée républicaine. C’est en effet l’équilibre atteint dans la décennie 1935-1945 qui est aujourd’hui bouleversé.

1. Le bloc jacobin et le bloc salarial n’ont plus l’homogénéité relative nécessaire pour reproduire leurs bases. Dès l’instant où les mutations de l’espace industriel et urbain se sont précipitées en crise, les tendances ont commencé à prédominer d’une parcellisation qui dissocie le groupe ouvrier, écartèle les couches intermédiaires et diversifie l’univers des employés. A cet éparpillement des statuts lié à la fluidité des activités, s’ajoutent bien sûr les complexités d’un tissu social éclaté par le chômage, l’essor d’une pauvreté de masse et la prégnance de « l’exclusion ». A la fin du siècle dernier, l’extension de la participation citoyenne et le compromis solidariste et protectionniste pouvaient rassembler les fragments au départ éparpillés du futur bloc jacobin ; à partir du milieu des années trente, l’expansion de l’État-providence et les valeurs de l’antifascisme assurèrent les bases d’une nouvelle dynamique convergente. A ce jour, aucun principe d’unification, matériel ou symbolique, actuel ou prospectif ne semble en mesure de contrecarrer les tendances centrifuges qui travaillent le peuple républicain.

2. La cohésion du complexe républicain est ainsi plus généralement tributaire des modes actuels de mise en cohérence des sociétés. L’utopie sociale de pente soviétiste et la redistribution sociale-démocrate, comme le gradualisme radical, reposaient peu ou prou sur la conviction d’une régulation sociale possible par l’entremise de l’État. L’échec du « socialisme réel » et la crise de « l’État-providence » sont en ce sens les formes les plus spectaculaires de l’épuisement des gestions étatistes du tout social. La situation actuelle est la trace d’une double impasse : celle d’un républicanisme devenu traditionnel, appuyé sur une conception du public recouvert par l’étatique, et celle du républicanisme « libéralisé », superposant aux visées de répartition égalitaire les valeurs de la concurrence et du marché. La République du centre n’a, en cela, pas encore supplanté celle de gauche. En tous cas, parce qu’elle ne dispose plus d’un principe pertinent de gestion des grands agrégats sociaux, la prospective républicaine n’alimente plus que très imparfaitement les systèmes de représentation et les cadres éthiques de l’action.

3. Héritière des Lumières, la tradition républicaine dans ses différentes composantes s’est par ailleurs construite autour des mythes et des valeurs de la Raison et du Progrès. Les deux matrices symboliques sont écornées : en sont la cause, d’abord, les incertitudes d’un monde turbulent qui oppose en permanence l’horizon possible d’un droit universel et les prurits réels de la violence ou de la barbarie ; mais aussi les remises en question de la rationalité simple que nourrit l’avancée contemporaine de savoirs plus sensibles au chaos qu’à l’ordre, à l’aléatoire plutôt qu’au nécessaire. Sur fond d’inquiétude sociale, le rationalisme et l’optimisme constitutifs de toute culture républicaine n’ont plus la même capacité d’entraînement que naguère.

4. On aurait garde enfin d’oublier que le républicanisme a coïncidé en France avec l’essor des thématiques nationales. Sans doute l’idéologie républicaine a-t-elle fait bloc, à la fin du XIXe siècle, contre les tenants de ces corps intermédiaires (la caste, la race ou la nation) qui s’interposent entre l’individu et l’universelle humanité. Grossièrement, les années de l’Affaire Dreyfus ont installé un antagonisme simple : d’un côté, une vision associant Droits de l’Homme universels et République démocratique ; de l’autre côté, des conceptions reliant la croyance dans les sociétés organiques et l’attrait des régimes autoritaires. Mais, en vertu de sa fondation révolutionnaire, l’universalisme républicain a toujours opposé, à certains égards, la nation au nationalisme. L’idée républicaine, au départ minoritaire dans l’espace européen, s’est ainsi construite sur l’équilibre d’une pensée planétaire cultivant l’exception du cadre national français : la République est la médiation par laquelle la France accède de plein-pied à l’universel. Or cette vision originale de la nation se trouve de nos jours contredite par les deux tendances contradictoires de la mondialisation sans rivages et du repli nationaliste.

Au total nous vivons bien aujourd’hui la crise de l’ensemble des éléments qui, sur la longue durée, ont assuré les bases d’un espace socio-politique et symbolique de type républicain. C’est la généralisation de ces effets de crise qui provoque l’ampleur des ébranlements. Dans les phases précédentes d’hésitation, des dispositifs alternatifs ont été assez attractifs pour se substituer aux mécanismes en place. La « démocratie sociale », la Montagne de 1849 put prendre un temps le relais du libéralisme constitutionnel des temps de la Monarchie de Juillet ; le radicalisme de l’apogée se substitua à « l’opportunisme » affaibli de la République des Jules ; le socialisme puis le communisme se substituèrent au radicalisme assoupi. Pour l’instant, alors que chacune des composantes de la culture républicaine est confrontée à sa propre crise, rien ne laisse entendre qu’un nouvel équilibre soit en mesure de s’imposer sur les décombres de l’ancien.

Sans doute est-ce là la source de l’instabilité actuelle et le signe que, pour la première fois de son histoire, c’est peut-être la synthèse républicaine elle-même qui se trouve en jeu. La fin de ce siècle dira si des ressorts existent pour de nouveaux départs ou si, au contraire, le temps est venu pour tracer de tout nouveaux horizons.