La dégradation de la politique

La vie politique en France est en train de se dégrader très rapidement. Les partis établis n’ont à l’évidence plus grand-chose à dire sur les problèmes qui affectent le pays et tendent à s’aggraver. Ils ne disent rien de crédible contre l’augmentation du chômage, ils ne disent rien de crédible sur la façon de faire face d’un changement économique et social rapide qui déstabilise une partie importante des couches moyennes et ébranle nombre d’institutions (de la famille aux syndicats). Dans une société rongée par la peur de l’avenir, peur de perdre la sécurité des années de prospérité, peur de la déstabilisation du monde extérieur (Est et Sud), les discours politiques paraissent de plus en plus creux. Ils ne donnent l’impression d’être concrets que sur un point, celui de l’immigration. On parle effectivement de la lutte contre l’immigration clandestine, de l’invasion qu’elle représente, de la gêne qu’elle constitue. En fait ce sont tous les immigrés qui sont visés puisque la droite dite civilisée n’hésite pas à se réclamer du droit du sang. Elle n’hésite pas non plus à rendre les immigrés responsables de l’augmentation de la criminalité, et de la recrudescence du trafic de drogues.

Ces discours honteux sont naturellement pleins de sous-entendus racistes, mais aussi et surtout d’un sous-entendu majeur, révoltant et imbécile ! En s’attaquant aux immigrés, on pourrait régler les problèmes de la société française. Ceux qui les tiennent savent bien qu’il n’en est rien, mais ils cherchent à utiliser à leur profit les réactions irrationnelles d’une partie des Français (la peur de l’autre). Ils désignent ainsi donc un bouc émissaire, un responsable fictif des principaux maux de la société française, pour détourner l’attention de leur propre incapacité à fournir des solutions. Ce faisant, ils jouent avec le feu et apportent de l’eau au moulin du Front national, le secteur le plus chauvin, le plus raciste, le plus réactionnaire de la vie politique française. Après les déclarations inadmissibles de Chirac et de Giscard, le Front national n’a d’ailleurs pas tardé à montrer que sur le terrain du racisme il était imbattable en publiant ses cinquante propositions pour mettre en vigueur la “préférence française” . Dans cette affaire il est gagnant, parce qu’il apparaît plus conséquent, moins empêtré par les précautions de langage.

Par contre coup, c’est l’ensemble de la politique du Front national qui se trouve légitimée aux yeux de certains, malgré son hyper-conservatisme et ses liens avec l’intégrisme catholique. Autrement dit, une conception traditionaliste et passéiste de l’identité française, celle qui est refus de la modernité, celle qui se fonde sur la recherche d’ennemis intérieurs et extérieurs, se trouve valorisée et sortie de sa marginalité. Le Front national ne s’y est pas trompé qui, dans la foulée des cinquante propositions provocatrices sur l’enseignement (l’Université notamment). Pour lui c’est une façon de s’attaquer à la vieille culture républicaine, de tourner en dérision ses conceptions (laïcité, esprit de tolérance, confiance dans l’argumentation (rationnelle) en sapant encore un peu plus la culture politique en crise d’une grande partie des Français. Le Front national sent bien qu’il lui faut profiter de la conjoncture créée par l’effondrement des pays du “socialisme réel” et par la crise des idéologies socialistes pour pousser ses pions en avant dans un contexte de désorientation et de démoralisation.

Dans ses tentatives pour détruire le débat politique et lui substituer une basse démagogie populiste, le Front national trouve évidemment une aide considérable et providentielle dans l’affaissement moral des partis classiques, dans leur réduction progressive à l’état de machines politiques sans âme. Comme en témoignent de nombreux sondages, une très grande majorité des Français condamne sans appel la corruption du monde politique, que les étiquettes soient de droite ou de gauche. Mais le rejet du monde des hommes politiques a des raisons plus profondes que de simples réactions de dégoût. Les jeunes en particulier critiquent le cynisme des jeux de pouvoir au niveau de l État ou à l’intérieur des partis, ainsi que la limitation des enjeux à la reproduction des appareils et des situations acquises par les uns et par les autres. Une grande partie des discours politiques est en conséquence perçue comme sans portée réelle, comme irresponsable. La politique n’est plus seulement une politique spectacle qui met en scène les joutes politiques et présente les orientations comme des marchandises, elle devient une politique des simulacres, simulacres d’orientations, simulacres d’engagements, simulacres de spectacle.

Le parti socialiste est particulièrement atteint par cette crise morale, et il en a exhibé les symptômes de façon particulièrement caricaturale. On l’a vu très vite abandonner ses objectifs programmatiques pour adopter une culture de gouvernement qui se réduit maintenant, à peu de choses près, à la culture du franc fort. Les luttes de pouvoir qui sont aussi des luttes pour la succession de François Mitterrand l’ont paralysé depuis de longs mois en suscitant un fort recul de militantisme et des départs en nombre non négligeable. Aujourd’hui il fait songer à un somnambule qui avance les yeux fermés et qui ne sait pas où il va. Sans doute le parti prétend-il se doter d’un projet pour le futur après son congrès extraordinaire de la Défense, mais le texte qui a été adopté à une forte majorité, s’il est souvent une auto-critique bien venue, ne fournit aucune orientation véritable. Le projet pour le futur n’est qu’un simulacre de projet, destiné à faire croire que le parti est encore capable de faire quelque chose. En réalité, le parti socialiste n’a plus guère que deux thèmes de mobilisation, celui du front républicain et celui de la réforme institutionnelle. Le premier ne peut guère susciter l’enthousiasme parce qu’il ressemble beaucoup à une manœuvre pour diviser la droite (par exemple détacher des centristes de l’orbite U.P.F.) et le second apparaît comme une tentative pour redorer le blason du président de la République et de plus paraît bien imprécis pour le moment. En outre personne ne peut avoir l’impression que les modifications qui seront proposées correspondront à une perspective raisonnée de démocratisation des institutions de la Ve République.

Le pire n’est pas toujours sûr et le Front national n’est pas encore au pouvoir, mais il ne faut pas se dissimuler que la situation comporte beaucoup de dangers. L’arrivée possible sinon probable de la droite au pouvoir en 1993 lors des législatives peut signifier un pas de plus dans la dégradation de la politique en France, parce que la victoire de cette droite soi-disant “civilisée” peut se produire dans un contexte très peu civilisé : xénophobie, racisme, etc. On ne peut évidemment exclure, et il faudrait s’en féliciter, que la droite n’arrive pas à constituer une majorité de gouvernement et que la gauche s’affaiblisse moins que prévu. Mais il faut dire très nettement que de petits succès conjoncturels ne peuvent en rien résoudre les problèmes qui sont posés au fond. Si les actions qui vont être menées contre le danger d’extrême-droite et les positions rétrogrades du Front national ne sont pas menées par beaucoup avec la volonté de renouveler la vie politique, de poser les questions qui ne sont plus posées (lutte contre le chômage), elles n’auront pas les effets de mobilisation nécessaires. En fait ce sont les initiatives de base, les comités de citoyens qui, dans un premier temps, peuvent être les plus efficaces, parce qu’ils ne peuvent être soupçonnés d’arrière-pensées politiciennes, parce qu’ils correspondent le mieux au désir de beaucoup de faire de la politique autrement, parce que le paternalisme des organisations politiques est devenu insupportable à beaucoup. Certes, il ne s’agit pas de décréter que les hommes politiques établis sont des pestiférés, de les rejeter sans appel, mais il faut bien leur faire comprendre qu’ils doivent eux aussi faire de la politique autrement. (J.-M.V.)

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger