La destabilisation du travail

Le travail apparaît aujourd’hui comme une réalité fuyante sur laquelle il est difficile de s’appuyer comme on le faisait auparavant. On ne peut plus le concevoir à l’heure actuelle comme quelque chose de naturel donné aux hommes depuis des temps immémoriaux. Le travail, beaucoup le reconnaissent de nos jours, a une historicité : il se transforme au rythme même ou en évoluent la technique et les moyens de production. Il a également des caractéristiques culturelles extrêmement variables dans le temps et dans l’espace qui en font beaucoup plus qu’une simple dépense de force physique et psychique. Le paradoxe, toutefois, est que cette réalité dynamique semble de plus en plus échapper à ceux qui en sont les vecteurs, les hommes. Il est comme animé d’un mouvement propre et l’on pourrait croire qu’il sélectionne lui-même ceux qui auront droit à l’exercer. Apparemment il accumule les conditions pour qu’on puisse en être prestataire et apparaître comme un travailleur véritablement établi. Il y a de multiples formes d’emploi précaire, de travail à la sauvette qui montrent que l’on peut être loin, voire très loin d’accéder au travail au plein sens du terme. Le droit au travail n’est pas un droit accordé à chacun, s’il l’a jamais été, mais un droit-privilège qui relève de la grâce et du mérite : de la grâce, parce qu’il faut se mettre dans ses bonnes grâces et savoir saisir les occasions, du mérite, parce qu’il faut savoir-faire ses preuves et se hausser sans cesse au-dessus de ce que l’on a déjà atteint (dans l’échelle des qualifications retenues).

C’est pourquoi il ne faut pas se laisser prendre à l’immédiateté des prestations de travail et aux formes mêmes de leurs présentations dans les procès de production. L’immédiateté, c’est à dire la singularité d’une activité dans un contexte spécifique, renvoie en fait à une réalité médiatisée, à de multiples déterminations sociales qui se surimposent à ce que veulent ou croient faire les individus. Le travailleur pris singulièrement procède à des investissements vitaux lorsqu’il effectue des prestations dans la production (de biens et ou de services), mais il le fait dans des conditions qu’il n’a pas choisies et en utilisant des moyens qui ont été mis à sa disposition dans des procédures de formation complexes. D’une certaine façon, le travail abandonne le travailleur au moment même où il l’exerce, il en consent l’usage comme force de travail à une machinerie sociale anonyme, dont il dépend dans quelques-uns uns de ses mouvements les plus intimes. Il a été socialisé pour devenir prestataire isolé de travail dans l’occultation des présuppositions sociales de son activité, à la poursuite d’une singularité évanescente qui se dérobe dans les affrontements et les déceptions de la concurrence sur le marché du travail. L’immédiateté de la prestation de travail ne peut pas cacher entièrement le travail comme rapport social (par exemple, certains de ses effets comme le chômage et comme le droit (solvable) à participer à certains biens de la société), mais elle se donne sans cesse comme le lieu où l’on peut échapper aux contraintes collectives (notamment par l’initiative individuelle). Il y a en ce sens une dialectique en trompe l’œil de l’immédiat et du médiat. La médiatisation des activités immédiates n’est pas rapportée directement à des contraintes sociales, mais à des conditions techniques générales (la productivité du travail) ainsi qu’à des données économiques (les contraintes du marché) présentées comme incontournables que les individus doivent assumer.

Au-delà du fétichisme de la marchandise, il y a donc un fétichisme du travail qui substitue au rapport social des figures sans cesse renouvelées, de la dépense immédiate de force de travail en faisant appel à toute une série de références mythiques sur l’inventivité et la créativité humaines. L’application de la science à la production (matérielle et immatérielle) de valeurs, dont la systématicité est de plus en plus évidente est placée sous le signe de tendances spontanées au développement des découvertes et des prouesses techniques. Le travail lui-même est saisi comme une sorte de mouvement perpétuel dont l’historicité est la principale caractéristique, une historicité qui est celle des puissances démultipliées des activités de production dans le cadre de la compétition ou de la concurrence. Cette vision des choses ne peut évidemment ignorer totalement la division des tâches et l’existence d’activités répétitives et plus ou moins interchangeables, mais elle évite soigneusement de s’interroger ou de se prononcer sur les multiples interdépendances (infrastructures économiques, infrastructures administratives, entrecroisements des savoirs, etc.) qui conduisent aux dépenses immédiates de travail. Elle ne fait donc pas entrer en ligne de compte ce qu’on peut appeler la combinaison des forces de production et des activités humaines qui, directement ou indirectement, concourent à l’expansion et la complexification du travail. Ce grand combinateur qu’est le Capital, qui, non seulement coordonne les activités économiques, mais fait aussi sentir son emprise sur toutes les activités sociales, peut ainsi disparaître de l’horizon. En d’autres termes, l’historicité première, celle de l’accumulation du capital est recouverte par l’historicité du travail qui est seconde ou dérivée. Si l’on veut comprendre l’évolution du travail, il faut donc rétablir, reconstituer la dynamique du Capital, ses phases et ses modifications.

Pendant une grande partie du vingtième siècle le travail se présente sous un jour relativement rassurant et familier. Sa productivité s’élève rapidement, mais ses assises apparaissent stables ainsi que les modalités de son utilisation et de son exercice. Il est dominé par l’organisation scientifique du travail, c’est à dire par un conditionnement soigneusement étudié de l’activité et des mouvements. On laisse peu d’initiatives aux travailleurs, en même temps on leur demande de se soumettre à des dispositifs technologiques sur lesquels ils ont peu ou pas de prise. Le procès de travail au fond n’a pas à être leur affaire, il leur est en quelque sorte donné ou octroyé. Ils doivent se faire, qu’ils le veuillent ou non les agents de productions en grandes séries dont les coûts s’abaissent sans discontinuer et dans ce cadre ils deviennent de plus en plus souvent les consommateurs de ce qu’ils contribuent à produire. Il existe, certes, des tensions entre consommation et accumulation, mais pour peu que l’élévation de la productivité du travail soit supérieure à l’augmentation des revenus salariaux, ces tensions peuvent être résolues ou trouver des solutions temporaires. Lorsque la croissance de la production (de produits et de valeurs) est forte et régulière, le salaire indirect (la protection sociale) peut lui-même croître de façon notable et, d’une certaine façon, la subordination pesante des travailleurs dans le procès de production est en partie compensée par l’élargissement de la sphère de la consommation et l’instauration d’un minimum de sécurité dans l’existence (face à la maladie, l’accident, la retraite).

Ce régime de travail et d’accumulation, qualifié en général de fordiste, connaît une longue phase de prospérité (plusieurs décennies), parce qu’il bénéficie de facteurs tout à fait favorables, l’ampleur de l’exode rural et des mouvements migratoires, la disposition de matières premières et de sources d’énergie à bon marché, la relative stabilité des relations monétaires internationales (malgré des inflations nationales persistantes). Mais tout cela n’a qu’un temps et à partir des années soixante-dix, la dynamique de la croissance cède la place à des tendances économiques à la stagnation ou à la dépression. Le capital absorbe de moins en moins de main d’œuvre peu qualifiée et recherche de plus en plus des travailleurs qualifiés rares sur le marché du travail, ce qui entraîne des pénuries et des élévations des coûts du travail. Matières premières et sources d’énergie se renchérissent, parce qu’elles se raréfient dans les périodes de surchauffe de l’accumulation et parce que leur production a du mal à suivre la demande. L’investissement productif devient moins profitable dans beaucoup de pays et tend donc à régresser. Le régime de travail et d’accumulation, déjà sérieusement secoué, se trouve de plus en plus atteint par l’incapacité des États-Unis à maintenir le système monétaire international et surtout par la crise financière et fiscale des États nationaux. En effet ces derniers, qui ont beaucoup moins de moyens qu’auparavant ou ne peuvent plus anticiper des rentrées croissantes, ont plus de mal à soutenir l’activité économique au niveau conjoncturel ou à développer sur le moyen terme des politiques de construction d’infrastructures. Il leur faut, en fait, consacrer beaucoup de temps et d’efforts à combattre la spéculation contre leurs monnaies nationales ou à rétablir l’équilibre de leurs comptes extérieurs et de leurs finances publiques. La protection sociale, elle-même, n’est pas épargnée par les mesures d’économie, même s’il est difficile de la remettre en question. L’État, certes, ne se retire pas de l’économie ou de la réglementation des rapports de travail, mais il renonce de plus en plus à son rôle de maître d’œuvre de la croissance, pour se soumettre beaucoup plus directement aux impératifs de l’accumulation du Capital.

Il serait naturellement faux d’affirmer que le modèle fordiste de relations de travail s’est effondré du jour au lendemain. On ne peut toutefois qu’être frappé par la rapidité avec laquelle il a fait place à des relations de « travail flexible ». En première approximation, la notion de flexibilité du travail renvoie surtout aux pratiques des licenciements massifs, à la réduction des coûts du travail. Mais ce qu’il faut bien voir, c’est qu’à la faveur ou à l’ombre de ces pratiques toute une série de transformations décisives des prestations de travail se produisent. Elles sont d’abord confrontées à des modifications majeures de leur environnement technologique. Celui-ci devient beaucoup plus envahissant, prend en charge de plus en plus d’opérations dans les procès de travail et se renouvelle avec une assez grande rapidité. La technique semble reléguer les hommes et le travail à un rôle tout à fait subalterne, pour ne pas dire résiduel. En réalité il n’en est rien parce que les systèmes techniques de production les plus développés ne sont jamais autosuffisants et ont besoin des hommes aussi bien pour s’adapter à des variations qualitatives et quantitatives des objectifs de production que pour faire face aux aléas et aux incidents des flux matériels et immatériels de la production. Il y a une sensibilité et une fragilité des systèmes techniques qui ne peuvent être combattues efficacement que par des équipes capables de faire face à l’imprévu. Dans un livre récent et fort suggestif, Le travail et l’événement (L’Harmattan 1995), Philippe Zarifian montre très bien qu’une grande partie des prestations de travail aujourd’hui ont pour objectif de faire face à des discontinuités et qu’elles doivent mobiliser des qualités peu prisées dans le cadre fordiste, initiative, intelligence des situations, échanges et communications avec les collègues de travail. Il n’est, en ce sens, pas interdit d’affirmer, que la symbiose hommes-machines implique à l’heure actuelle des rapports beaucoup plus actifs, ce qui veut dire que la soumission des travailleurs au commandement des installations technologiques (médiation du commandement du Capital) passe par le phénomène paradoxal d’une subordination active. Les systèmes techniques imposent leurs rythmes, induisent des formes d’activité ; mais ils ne se conforment jamais complètement aux programmations qui sont censées les régir, et les hommes doivent faire face à ce qui n’est jamais entièrement contrôlé.

La domination technologique, d’une certaine façon, se fait moins rigide, mais, pour autant, son empreinte n’est pas moins forte, car elle conjugue ses effets beaucoup plus directement avec ceux du marché. Les systèmes techniques doivent de fait sans cesse renouveler leurs objectifs de production, les adapter très rapidement à une demande qui ne réclame plus ou peu des produits en série, mais des produits variés ou différenciés. En d’autres termes, le marché n’est plus un donneur d’ordres lointain, il s’introduit dans les agencements et dispositifs techniques pour en exiger la transformation et par ce biais forcer les hommes à réagir de façon encore plus souple. Les « managers » qui manient quelque fois l’humour noir, disent volontiers que les salariés, dans de tels contextes, ont à se comporter comme des « entrepreneurs » pour satisfaire le client-roi. Curieux entrepreneurs qui n’ont pas accès au Capital, mais doivent mettre en pratique de façon inventive des stratégies de rentabilisation et notamment trouver les voies et moyens pour affronter la concurrence des multiples capitaux (des capitaux productifs en passant par les capitaux financiers). On leur demande de tout faire pour que les représentants du Capital obtiennent de bons résultats sur le marché alors qu’eux-mêmes doivent se satisfaire de leur propre créativité éridée et de bénéficier de ce qu’on peut appeler la prime ou la récompense du non-licenciement. En ce sens, il n’est pas interdit d’affirmer que la subjectivité joue un rôle croissant dans les procès de travail et qu’elle devient une composante essentielle de la production la plus moderne.

En effet, l’investissement subjectif n’est plus considéré comme une marotte qui ne concerne que la psychologie du salarié, mais au contraire comme un élément, moteur et pilote du travail, reléguant l’activité physique à une place secondaire. Le paradoxe est que cette subjectivité, exaltée dans ses vertus d’intelligence et de spontanéité est en même temps une subjectivité prescrite, c’est à dire circonscrite dans son champ d’action, dans ses finalités et dans les échanges qu’elle implique avec d’autres subjectivités. La prescription, bien entendu, n’est jamais totalement effective dans ce qu’elle cherche à obtenir et à interdire. Les travailleurs, dans ce qu’ils font, ne s’identifient jamais complètement aux impératifs de la valorisation. Cela n’empêche toutefois pas la subjectivité d’être soumise à beaucoup d’interférences et de contraintes sociales. D’abord, l’investissement subjectif est lié, même s’il peut parfois s’en affranchir, à la valorisation individuelle ; ce qui revient à dire qu’il doit se préoccuper surtout de sa propre validité dans la production des valeurs et de marchandises rentables avant de pouvoir jouir de lui-même. La subjectivité, dans la production, dialogue avec elle-même, avec ses propres conditions (limitées) d’affirmation préalablement à tout dialogue avec les autres. Il lui faut, évidemment, communiquer dans le procès de travail pour acquérir un minimum d’intelligibilité de ce qu’elle fait, mais cette communication qui renvoie au caractère combiné et démultiplié du travail, est réduite la plupart du temps à des échanges utilitaires. La communication est dépouillée, dans la mesure du possible, de tout ce qui en fait une manifestation de sociabilité et un facteur de socialisation désintéressée. Dans le travail, la subjectivité met effectivement beaucoup de zèle à se séparer de ses présuppositions intersubjectives et collectives. Plus précisément, elle se conduit comme si ces présuppositions n’étaient que ses propres conditions d’existence et de déploiement, conditions qu’elle croit pouvoir superbement ignorer lorsqu’elle se consacre à sa propre valorisation de façon solipsiste. Il se produit comme une sorte duplication de la subjectivité, il y a d’un côté une subjectivité qui agit et se développe en osmose avec les autres et le monde, et de l’autre une subjectivité qui se fait singularité particulariste, c’est à dire singularité qui se cherche dans la différenciation, dans la distinction qui valorise. Cette singularité qui a la préséance sur les autres aspects de l’individualité qu’elle recouvre soigneusement ne peut être que soumission à l’universalité du capital. Les individus ne peuvent donc participer à leur propre socialité dans le travail qu’en passant abstraitement par le Capital, c’est à dire par la participation à ce qui nie à chaque pas les individualités concrètes et les modalités associatives de la socialisation.

La subjectivité, qui repose sur de tels fondements est nécessairement fragile et n’est jamais assurée d’elle-même. Il lui faut sans cesse recommencer le combat pour se faire reconnaître par le Capital et montrer qu’elle est en mesure de transcender ce qu’elle peut avoir de contingent (l’âge, le sexe, l’irruption de la vie privée, l’inadaptation par rapport à de nouvelles technologies) et qu’elle peut, à juste titre, trouver grâce à aux yeux des fondés de pouvoir du Capital. La subjectivité que l’on célèbre un peu partout comme l’origine des réussites de la société, est, en réalité, une subjectivité menacée à chaque pas par la dépréciation. Les licenciements et les plans sociaux aujourd’hui ne sont pas tous déterminés, et de loin, par la crainte de faillites économiques. Ils ont très souvent pour objectif de passer à des formules plus rentables d’organisation du travail et de la production. Même, lorsque les salaires représentent une faible partie des coûts de production, changer une partie importante du personnel peut en effet bouleverser les méthodes de production et par contre-coup dynamiser un établissement ou une entreprise. Un niveau élevé de qualification, des habitudes de coopération anciennes dans un cadre de production donné, rien de tout cela ne garantit la pérennisation de l’emploi. On serait même tenté de dire que, dans certaines circonstances, cela le menace encore un peu plus, parce que, pour le patronat, les qualifications doivent être renouvelées et les habitudes de travail transformées de façon impérative. A cela, il faut ajouter que les dirigeants d’entreprise se méfient des équipes de travail trop soudés et des résistances qu’elles peuvent opposer à la flexibilité de la production. Malgré le gaspillage des ressources humaines, que cela comporte, il faut maintenir à tout prix une très grande mobilité du facteur travail en procédant périodiquement à un « dégraissage » des sites de production.

C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner de voir le capitalisme actuel produire en abondance des subjectivités dépréciées. Il y a ceux que l’on reclasse après licenciement, il y a ceux que l’on relègue dans la même entreprise à des emplois moins qualifiés, il y a ceux que l’on engage pour une durée déterminée ou à temps partiel, il y a ceux qui vivent d’allocations-chômage ou d’aide sociale. De ce point de vue, la flexibilité du travail est aussi la fluidité des formes de l’emploi et des frontières entre emploi et non-emploi. Elle s’exprime dans une forme d’échelle mobile de l’emploi où temps de travail, durabilité du contrat de travail, hauteur de la rémunération dépendent de la capacités des individus à produire de la subjectivité pour le travail et à la reproduire de façon satisfaisante pour le capital. On est voué au travail précaire, intermittent, voire au traitement social du chômage (stages divers), lorsqu’on a été hors d’état d’atteindre un niveau de formation élevé, lorsqu’on a pas pu ou pas su acquérir la résistance psychologique indispensable pour la course à l’emploi. En d’autres termes, cela veut dire que la réussite ou l’échec de la subjectivité au travail dépend largement des parcours sociaux et des relations sociales des individus. On est marqué à vie par l’échec scolaire. On résiste mal au licenciement, quand on bénéficie pas de l’aide des milieux solidaires. On retrouve difficilement un emploi lorsqu’on est incapable de reconversions majeures. Pour autant la force de travail dépréciée n’est pas mise hors circuit, elle est appelée à appuyer ou à suppléer dans certains cas la force de travail la plus directement utilisée, et elle le fait d’autant plus volontiers qu’elle se berce, souvent, de l’illusion qu’elle pourra accéder à l’emploi au sens fort du terme.

A l’heure actuelle, beaucoup de commentateurs ne manquent pas de souligner ce qu’il peut y avoir d’arbitraire dans la sélection de la force de travail (dans son absorption et dans son exclusion) par le capital. Les aléas et les hasards du marché y sont pour beaucoup et les procédures suivies pour recruter ou licencier des salariés sont dans la plupart des cas rien moins que scientifiques (par exemple les tests). A priori rien ne dit qu’un travailleur doté de beaucoup de connaissances et de savoir-faire sera préféré en toutes circonstances à un travailleur moins doté et il ne doit pas manquer de cas où les sélections opérées peuvent paraître surprenantes. Mais il faut bien voir que le problème ainsi posé est un problème mal posé. Les capitalistes ne cherchent pas à sélectionner la meilleure force de travail d’un point de vue rationnel abstrait, ce qu’ils veulent obtenir c’est une force de travail reproductible dans un régime d’accumulation. Il faut, bien sûr, qu’elle corresponde à certaines caractéristiques minimales de qualification, mais il faut aussi qu’elle apparaisse adaptée au processus de valorisation et notamment préparée à subir sa propre obsolescence. Elle doit être capable de s’impliquer dans le travail (« la subjectivité créatrice »), mais elle doit en même temps se détacher de ceux qui en sont les porteurs pour devenir une partie du capital, un moment de son existence. Il lui faut en conséquence un minimum de comparabilité avec d’autres forces de travail pour devenir interchangeable et mesurable et s’intégrer dans la grande masse du travail abstrait qui alimente le capital. La qualité, la singularité du travailleur doit se noyer dans les quantités de prestations du travail, indifférentes les unes aux autres parce que toutes assimilées à des prestations pour de multiples capitaux. La mesure du travail efface les discontinuités (les forces de travail ont leur prix) pour les faire réapparaître presque aussitôt sous la forme des différences de productivité et de rentabilité des équipes de travail. Elle n’est jamais au repos et se fait mesure transformationnelle en cherchant à mettre au jour dans la productivité immédiate les réserves de productivité future. Le temps de travail lui-même se fait fluide dans ce cadre de travail flexible, et n’entre dans la catégorie des temps vraiment quantifiables et véritablement pris en considération que s’il se fait étalon variable, orientation vers de nouvelles intensités et qualités de la temporalité au travail. On ne pourchasse plus les temps morts, vieil épouvantail du taylorisme, on cherche à faire surgir du temps vif dans du temps contraint et du temps irrigué par une fantaisie et un imaginaire que l’on proscrit dans l’ordinaire du rapport de travail. Dans le procès de production, l’organisation du temps se veut plus souple, ouverte aux solutions les plus diverses, (horaires à la carte, semaine de quatre jours, annualisation, etc.), fondamentalement elle reste toutefois captation et conditionnement du temps des travailleurs. Aussi bien la temporalité du travail flexible balance-t-elle constamment entre un avant-goût fugace de l’autonomie et la découverte décevante de l’hétéronomie quotidienne.

Cette flexibilisation du travail est d’autant plus irrésistible qu’elle est liée à ce que les anglo-saxons appellent la « globalisation » des marchés. Le Capital qui depuis les années quatre-vingt a su s’affranchir en grande partie des frontières économiques et peut compter sur les nouvelles technologies pour abolir les distances (transports, communications, etc.) se déplace de plus en plus facilement. Il peut très vite aller chercher des meilleures conditions de production (environnement, main d’œuvre) et abandonner à leur sort d’anciens sites de production. Il peut aller vers des marchés ou vers le capital-argent (marchés financiers) sans tenir compte des dégâts qu’il peut laisser derrière lui. Il devient lui-même un capital flexible qui peut connaître beaucoup de métamorphose au cours de laps de temps assez court. A ses yeux, il n’y a rien de sacré ou définitif à l’échelle de la planète. Peu lui importe l’endroit où il produit des voitures ou des ordinateurs, pourvu qu’il se reproduise de façon élargie. Peu lui importe de détruire des liens sociaux anciens, de ravager de vieilles civilisations urbaines, pourvu que des désordres ne viennent pas troubler la marche des affaires. Dans ce domaine les protestations morales n’ont, bien entendu, aucune portée particulière, si ce n’est la portée de protestations qui ne font de mal à personne et rassurent ceux qui les prononcent. Les économistes au service du Capital font eux observer que la « globalisation » au-delà de ses méfaits immédiats a des bienfaits à moyen terme en intégrant de plus en plus de monde dans les marchés (consommation, travail, etc.). Comme le dit merveilleusement la « Frankfurter Allgemeine Zeitung » du 6 avril 96 : « Le cynisme éclairé est le moralisme caché de l’époque de la globalisation ». Le bon sens ou le réalisme voudrait donc que l’on se résigne et que l’on attende que les marchés produisent un peu partout de l’emploi comme ils le font en ce moment aux États-Unis (peu d’emplois très bien payés, beaucoup d’emplois mal payés et poursuite des licenciements dans les grandes firmes). On doit s’en remettre à un avenir incertain, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire ».

On conçoit aisément que beaucoup, particulièrement en Europe, se révoltent contre une perspective aussi peu alléchante et cherchent à opposer à la flexibilisation du travail telle qu’elle se produit aujourd’hui une intervention renouvelée et repensée de l’État social. Mais tous les efforts dans ce sens se heurtent à la diminution ou à la stagnation des moyens dont dispose l’État-Providence. L’État ne peut plus tenter d’atteindre le plein emploi par des politiques de pression fiscale dans les frontières nationales sous peine de voir les capitaux fuir. Il ne peut pas non plus influer de façon notable sur l’emploi par des politiques de formation, parce que les entreprises entendent bien rester elles-mêmes maîtresses des évaluations-appréciations qu’elles font de la main d’œuvre potentielle. Quant au secteur public, soumis de façon récurrente à des politiques d’économie et de productivité, il ne peut gonfler ses effectifs de façon à faire reculer le chômage. Dans les pays européens, dans un climat général de déréglementation, la puissance publique ne peut en fait opposer une autre logique, celle du service public, à la logique de la valorisation capitaliste, que de façon très limitée. On pourrait sans doute faire valoir que toutes les mesures cumulées de traitement social du chômage représentent le plus souvent des sommes considérables, mais ces sommes ne sont pas en réalité telles qu’elles permettraient de résoudre tous les problèmes de financement d’une politique active de l’État en matière économique et en matière d’emploi. Ce que l’on constate, c’est que les États-Providence en crise, mènent des politiques incohérentes, cherchant à maintenir les relations et politiques sociales anciennes d’une part, tout en faisant des concessions quotidiennes aux thématiques de la des-étatisation d’autre part. Si on se place, toutefois sur le moyen terme, la pente va indéniablement dans le sens de la réduction des politiques sociales en vue d’obtenir un moindre coût du travail (notamment au niveau des cotisations sociales). Cet État déstabilisé, est, de toute façon, de moins en moins capable de résister aux pressions des marchés financiers et, de la spéculation monétaire internationale, et s’il se garde bien de mettre à mal la protection sociale, c’est par crainte d’explosions majeures. L’État se désacralise et ne peut plus se donner pour un instrument de transformation de la société.

C’est pourquoi un fort courant, très sceptique sur la capacité de l’État à combattre le chômage efficacement, se tourne vers le partage du travail par la réduction de sa durée. Théoriquement ramener la durée hebdomadaire du travail à 35 ou à 30 heures peut en effet créer des emplois en très grand nombre et il ne fait aucun doute qu’on doit suivre cette voie pour augmenter le temps libre et transformer les relations des hommes à leur propre activité. – Mais les obstacles sur cette voie sont considérables, voire quasi-insurmontables dans le contexte actuel. Dans les pays de l’occident capitaliste, la flexibilisation du travaila très largement fragmenté les situations de travail (travail à temps partiel, contrats à durée déterminée, horaires variables, intérim, etc.) et il apparaît douteux que des mesures législatives, voire contractuelles (au niveau de la branche ou de la région) puissent produire des effets majeurs sur les durées effectives du travail. Les capitalistes sont d’ailleurs d’autant moins enclins à se plier à une réduction de la durée du travail que celle-ci augmenterait numériquement le nombre des travailleurs et, au moins potentiellement, leur force collective et leurs capacités de résistance. Dans son principe même, la réduction de la durée du travail bat en brèche la primauté du Capital: elle dit, au moins implicitement que les salariés ne sont pas que du Capital variable ou une pure fonctionnalité au service du Capital (notamment, lorsque cette réduction n’est pas liée à une perte de revenus). Les capitalistes, à l’échelon national, ne manquent donc pas une occasion de faire valoir que la réduction du temps de travail, et en général tout recul de la flexibilité du travail, les affaiblissent par rapport à une concurrence internationale qui, elle, ne subit pas ces entraves. 11 ne faut, par suite, pas se leurrer ; la lutte pour la réduction du temps de travail ne peut rester purement nationale et doit s’étendre au moins à plusieurs pays pour rencontrer des chances de succès. C’est dire qu’elle ne peut pas être séparée d’autres luttes pour mettre en question la valorisation capitaliste.

Face aux impasses où se fourvoient les formes habituelles de lutte pour l’emploi, certains essayent de trouver des voies nouvelles, jusqu’à présent peu ou pas explorées, pour combattre le chômage ou l’inactivité. C’est ce qui explique la vogue aujourd’hui des travaux de proximité ; s’occuper des très jeunes ou des vieux, des handicapés ou des drogués etc. contre des rémunérations limitées. André Gorz n’a pas eu tort de dénoncer dans ce travail au rabais une nouvelle forme de domesticité en même temps qu’une façon sournoise de s’attaquer aux services publics. Aussi bien voit-on fleurir d’autres propositions qui, elles, mettent l’accent sur les activités hors travail. Elles partent du constat fort juste qu’il est difficile, pour le plus grand nombre, de trouver du sens dans le travail. Le sens (de la vie, de l’activité) serait donc à trouver dans des activités de formation, d’expression (pratiques artistiques sous différentes formes), de culture en général. Comme il n’est guère possible de consacrer beaucoup de temps et d’efforts à des activités non lucratives, lorsqu’on ne dispose pas de revenus réguliers et suffisants pour vivre, les partisans de l’éloignement par rapport au travail préconisent la plupart du temps la distribution d’une allocation universelle ou d’un revenu garanti minimum pour tous ceux qui auraient un minimum d’activités socialement utiles. L’activité en dehors du travail ne serait ainsi pas totalement détachée du travail, et serait financée en fonction d’une acceptation d’obligations sociales à déterminer à partir d’un consensus assez large.

Mais il ne faut pas s’y tromper, cette position apparemment séduisante requiert quelques conditions essentielles : si l’on décide que l’allocation universelle doit être relativement élevée, l’incitation au travail dans l’économie en sera forcément affaiblie et la société à plus ou moins long terme manquera de main d’œuvre et ne produira plus assez pour satisfaire l’ensemble des besoins (ou reproduire le capital). Si l’on décide au contraire que l’allocation universelle sera limitée, la vie hors travail ne pourra pas se présenter de façon particulièrement attirante, surtout si l’on tient compte de la fascination que peut exercer le monde de la marchandise et de la consommation sur les esprits. L’activité productive dans le cadre du rapport de travail, aura forcément la préséance. Le travail et tous les rapports sociaux qu’il sous-tend ne se laisse donc pas si facilement exorciser ou reléguer, sans autre forme de procès, à un rôle secondaire pour les individus ou les relations de vie en société. C’est ce qu’ont bien compris les auteurs du rapport Boissonnat (« Le travail dans vingt ans », Odile Jacob, Paris 1995) qui préfèrent envisager les activités qui ont lieu hors de la production comme des activités alternant avec le travail dans certaines circonstances, c’est à dire se substituant à lui pour des périodes bien délimitées. Ils parlent, à ce propos, de contrats d’activité qui voient se succéder des périodes de travail, des périodes de formation ou des périodes d’activité associative etc. Il ne devrait plus y avoir de fixations rigides sur des emplois à vie et sur du travail unilatéralement professionnalisé, mais bien des orientations souplement assumées en direction d’itinéraires professionnels variés dans leur déroulement quoique cohérents dans leurs visées. Il reste, bien sûr, à se demander qui garantira ces contrats d’activité, les entreprises seules ou les entreprises et la puissance publique en concertation. Dans le premier cas de figure, il n’y a pas de véritable garantie en raison des bouleversements incessants des marchés et des rebondissements de la concurrence. Dans le second cas de figure, la garantie conjointe de l’État et des entreprises est soumise à tous les aléas des rapports entre public et privé dans une conjoncture de crise de l’État-Providence et de ses moyens d’intervention. La formule du contrat d’activité est ingénieuse notamment parce qu’elle prend en compte l’aspiration au changement présente chez presque tous les travailleurs salariés. Elle a le désavantage au fond de supposer le problème résolu, c’est à dire de supposer qu’il peut y avoir un partage harmonieux des activités dans la société actuelle sans avoir à mettre fin à la prédominance du rapport social de travail conduit par l’accumulation du capital.

Les lignes qu’on vient de lire n’entendent pourtant pas agiter le spectre du tout ou rien. Elles ne prétendent pas que les luttes, même les plus minimes contre la domination du capital sont inutiles. Tout ce qui desserre les contraintes sur le travail, les luttes pour la diminution de la durée du travail, les luttes pour de meilleures rémunérations, etc., est bienvenu et peut modifier les rapports de force en faveur des exploités, mais rien de tout cela n’est durablement acquis. En d’autres termes, les luttes, pour ne pas rester enfermées dans les limites de la valorisation capitaliste doivent se donner un horizon anticapitaliste de dépassement des rapports de travail. Mais la perspective qu’il s’agit de défendre n’est pas la perspective d’un autre mode de valorisation du travail par la planification de l’économie, elle est celle de la disparition du salariat et du décrochage des activités humaines de la reproduction du capital. La prestation de production doit absolument perdre ses caractéristiques monomaniaques, aussi bien sa marche aveugle et indifférente au service des mécanismes capitalistes que sa tendance à réduire l’individu à une sorte de thuriféraire de lui-même qui s’exploite en même temps qu’il exploite et piétine les autres dans la course à la valorisation. Il faut, en fait que l’individu découvre la production non seulement comme coopération immédiate dans l’entreprise ou le site industriel, mais aussi comme combinaison de forces et de résultats, d’expériences et de connaissances en action traduisant la socialisation croissante de procès entrecroisés de transformation de matériaux et de situations. Le temps d’activité d’un salarié dans la production n’est pas qu’une dépense individuelle, il est avant tout inclusion, insertion dans des relations d’interdépendance et de communication, participation au renouvellement des rapports à la technologie et à l’environnement (naturel, social, technique). Dans le cadre capitaliste, tout cela est ramené à des rapports d’utilisation pour la valorisation, c’est à dire dépouillé de ses dimensions d’ouverture au monde et de modification des relations aux autres, dépouillé aussi de ce qu’il y a de multilatéral dans toute activité comme cognition active. Il s’agit donc de faire sortir les subjectivités des prisons dans lesquelles les enferme la valorisation, en reliant consciemment ce qui n’est relié que souterrainement et en refusant tout ce qui bloque les échanges entre elles. Les subjectivités doivent peu à peu, dans leur commerce, dépasser les communications unilatérales, dominées par les préoccupations de la mise en valeur et de l’affirmation de soi dans cet esprit. Elles doivent s’enrichir réciproquement de la diversité de leurs points de vue, de leurs jugements, de la ressemblance et de la différence de leurs activités dans une perspective d’universalisation qui respecte les singularités et joue sur leurs complémentarités. Cela revient à dire que les individus doivent se reconnaître, au-delà de toute mesure sociale, dans ce qu’ils font, ce qu’ils sont et ce qu’ils deviennent. En ce sens, ils ne doivent pas rester les uns pour les autres, de simples producteurs de biens ou de services, car leurs activités et leurs investissements vitaux transcendent les séparations entre économique et social, entre public et privé. La productivité sociale ne renvoie pas seulement à la productivité d’hommes mettant en branle ou surveillant des instruments de production, elle se nourrit également de tous les processus d’apprentissage, de formation, d’élaboration de l’expérience qui se passent en dehors de la production immédiate (de biens et de services). L’homme qui entre dans la production ne peut pas être coupé de ce qu’il fait comme être sexué dans des relations interindividuelles, comme participant à des réseaux d’interaction, comme organisateur de relations vitales. La production n’est en définitive qu’un moment parmi d’autres dans des mouvements de totalisation en perpétuelle transformation. Comme le dit très bien Yves Clot (Le travail sans l’homme ?, La Découverte, Paris 1995), la subjectivité est un débat.

Si l’on prend au sérieux, ces constatations, on ne peut plus voir la libération des travailleurs par rapport au travail simplement sous les couleurs de l’autogestion des entreprises, puisqu’il faut mettre fondamentalement en question la place prédominante de la production dans les rapports sociaux. Certes, comme Marx l’a fait remarquer, il n’y a pas de société moderne qui puisse survivre sans produire, mais cela n’implique pas qu’on laisse la production devenir un moment complètement autonome (la production pour la production) et qu’on la sépare, par sa force d’inertie, de ce que les hommes essayent de faire d’eux-mêmes et de leurs rapports au monde. Les relations sociales ne sont pas là pour la production, c’est au contraire la production qui doit être mise au service des relations sociales et en refléter les caractéristiques et qualités essentielles. Ce n’est évidemment pas la voie qui est suivie dans les circonstances présentes : les plans et les orientations des hommes d’aujourd’hui sont au contraire subordonnés aux stratégies des multinationales et des grands complexes financiers, c’est à dire déterminés directement ou indirectement par les automatismes de la reproduction du capital. Les décisions des « grands managers » qu’elles correspondent à des considérations apparemment rationnelles ou qu’elles s’apparentent à la divination des gourous, ne sont en effet pas l’expression de la génialité ou de l’inventivité de ce que l’humanité a de plus dynamique. Elles traduisent, de fait, l’accaparement par quelques uns d’activités multiples et la défense par les représentants du Capital de réseaux de puissance et de richesse directement rattachés à la promotion et à l’accumulation du Capital. La rationalité qui s’affirme à travers ces stratégies ou ces décisions n’est donc pas une rationalité soucieuse avant tout de l’allocation optimale des ressources, comme le dit l’idéologie, c’est une rationalité qui cherche plutôt à détruire ou à écarter tout ce qui fait obstacle à l’expansion du capital en cours de mondialisation. La « main invisible » du marché, empêche plus que jamais les hommes de choisir leur avenir, de développer dans la concertation des stratégies de développement de leurs forces sociales et par là les mêmes aveuglements vers des catastrophes.

Cela est d’autant plus frappant qu’est en train de se constituer en ce moment une véritable société mondiale en fonction de l’universalisation des communications. Mais précisément les communications dominantes sont ou bien les communications particularistes de la valorisation du capital ou bien les communications déréalisantes des media contre lesquelles la révolte des communications fondamentalistes, archaïsantes ou nostalgiques ne peut pas grand chose (si ce n’est se prêter au jeu en maugréant pour être visible ou audible). Le monde d’hier ne reviendra pas et il faut opposer à des communications d’où le sens disparaît, les communications de la concertation, de l’association pour élaborer d’autres relations sociales. La déstabilisation du travail qui secoue des habitudes séculaires, ébranle de vieilles évidences peut être l’occasion d’aller dans cette direction.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger