La diagonale des casseurs, le paradoxe de l’existence et le nouvel espace du conflit social

La diagonale est un procédé logique utilisé pour fuir une loi invariante. C’est l’élément qui détermine la possibilité de fuite d’une dimension prédéterminée et qui en dévoile le paradoxe. Elle trouve son origine dans le lieu où deux logiques différentes se superposent ou dans le fait d’enfreindre d’une loi qui se veut totalisante. Elle est représentée par la ligne au long de laquelle se focalise le point paradoxal. C’est le point où la loi n’a plus de valeur et où la prétention à la totalité s’anéantit. En ce point un élément variable, qui n’était pas envisagé par la logique originaire, surgit. Heureusement, à toute loi correspond une diagonale.

Dans de nombreux paradoxes logiques de la philosophie présocratique l’existence constitue l’élément diagonal de la démonstration. L’affirmation de l’existence est la principale source de constitution d’un paradoxe et donc d’un élément fuyant, capable de couper l’espace de définition de la loi même.

A l’intérieur du mouvement contre le CIP nous avons perçu une dynamique qui a mené à la formation d’une diagonale involontaire. Le point paradoxal de ce mouvement s’appelle “casseurs”. Une diagonale est née à partir de l’affirmation de leur existence. La diagonale casseurs a fêlé la loi de la division du territoire, ainsi que celle de la dialectique revendication/réponse institutionnelle et de la valeur travail comme valeur fondamentale et dominante.

La loi continue à exister même en présence du paradoxe. Une diagonale ne peut pas être, en effet, l’élément déterminant pour une crise définitive. La diagonale et la loi se présupposent réciproquement : l’une ne peut pas exister sans l’autre. En outre le paradoxe est le véritable indice de l’existence de la loi. Il ne présuppose donc pas sa destruction, mais il en constitue l’élément définitif.

La première loi fondamentale avec laquelle la diagonale casseurs s’est confrontée est celle de la division du territoire. Par loi de la division du territoire nous désignons une cartographie capable de fournir une connotation sociale à l’espace. A ce propos nous considérerons la thèse de Jean-Marie Delarue[[P. Bernard, A. Lebaube, “Entretien avec Jean-Marie Delarue”, Le Monde, mardi 3 mai 1994. qui voit dans le territoire de la ville la configuration d’un nouveau conflit, qui aurait pour conséquence la constitution d’une hiérarchie sociale. Le territoire s’est, pour Delarue, substitué à l’entreprise comme théâtre de la production et du conflit. La hiérarchie sociale, naguère dépendante de la hiérarchie de production, est aujourd’hui déterminée par les lieux fréquentés et vécus. Delarue parle donc d’une loi de division territoriale qui oppose banlieue et “bons lieux”. La division de l’espace a une connotation éminemment sociale. La banlieue est partout et elle est tout ce qui n’est pas “bon lieu”.

Cette nouvelle forme de conflit n’a évidemment aucune représentation institutionnelle. C’est grâce à la présence des casseurs à l’intérieur du mouvement anti-CIP que l’intervention du gouvernement comme interlocuteur n’a pas été possible. La destruction du schéma revendication/négociation n’a pas été le produit des capacités théoriques des manifestants, mais seulement de la présence d’une subjectivité marginale condamnée à vivre et à fréquenter les espaces maudits.

La rupture de la hiérarchie sociale a lieu exactement à l’intérieur des manifestations. Les revendications, à caractère syndical, de la composante étudiante auraient pu accentuer la dichotomie exclus-insérés et perpétuer le partage entre ceux qui fréquentent les bons instituts et ceux qui n’en fréquentent guère. Mais au contraire une étrange forme de solidarité s’est instaurée. La loi de division du territoire a été brisée grâce aux vitrines détruites et pillées par les “casseurs”.

Le mouvement n’a exprimé, à notre sens, aucune forme de radicalité nouvelle. Il s’agissait de revendications sans doute légitimes, mais qui étaient encore liées à la centralité du paradigme du travail. En effet, une grande partie des manifestants était constituée par des étudiants des filières techniques. Le CIP représentait à leurs yeux la dévaluation d’une formation considérée comme qualifiante. Quelle pouvait donc être l’interaction avec l’autre composante : la “communauté des exclus” ? Sans doute aucune, si ce n’est pour l’arrivée des barbares venus détruire, dévaster et dénigrer ce rêve de la jeunesse française.

Cette singulière “interaction” ne s’est pas faite par un chantage à la solidarité, mais à travers l’affirmation violente de l’existence. Les “casseurs” existent aussi après les manifestations. Ils ne sont pas des fantômes incarnant un esprit immédiat et condamnés ensuite à la dispersion dans le néant.

En tout procédé diagonal c’est l’affirmation de l’existence qui démontre le paradoxe, car toute existence est paradoxale. Plus une loi se pose comme totalisante et plus l’affirmation doit être violente (violante) : l’enjeu en est la vie même.

Tel le Grec[[Nous faisons référence à un paradoxe classique qui voit un Grec arriver sur une île peuplée par des géants. Ceux-ci sacrifient les visiteurs après leurs avoir posé une question. Si la réponse est vraie ils seront sacrifiés sur l’autel de la vérité ; si la réponse est fausse sur celui du mensonge. A la question “sur quel autel veux-tu être sacrifié ?”, le Grec répond “sur celui du mensonge”. qui, au pays des épouvantables géants, a sauvé sa vie grâce à une réponse inclassable, les casseurs adressent à l’institution un incompréhensible cri de victoire plutôt qu’une quelconque revendication. C’est grâce à l’affirmation de leur subjectivité que les casseurs se sont pour un instant sauvés. Leur réponse est inclassable si l’on se fonde sur une hiérarchie sociale de l’espace. Pendant les jours des manifestations anti-CIP, l’espace urbain a été traversé par une série de lignes transversales qui ont conduit les subjectivités marginales de la banlieue à s’affirmer dans le territoire interdit. Plus qu’un conflit ils ont dominé le champ urbain, fuyant le contrôle de toute force présente.

Sous cette lumière la solidarité acquiert un nouveau sens. Il ne s’est pas agi d’une solidarité mue par un sens piétiste, mais d’un calcul rationnel qui a son origine dans le respect de la force affirmée.

Leur présence a donné une raison plus légitime à la suite de la protestation : la demande de pouvoir exister en tout lieu a en effet plus de valeur que le retrait du CIP.

Les manifestations anti-CIP nous ont montré comment l’ordre public s’exprime surtout à travers une symbolique liée à la propreté et à la discipline du territoire. Aucune trace d’altération de l’ordre n’est perceptible après leur défilé : les cars de CRS sont systématiquement relayés par des brigades de nettoyage qui effacent tous les signes d’affrontement. Tout est reconduit à la dimension de normalité de la loi.

Les vrais leaders du mouvement ont été les casseurs. Par le pillage de la marchandise exposée et par l’investissement des espaces interdits, ils nous donnent à voir la beauté de la réappropriation.

Il est évident que la représentation plus immédiate de la richesse se trouve dans l’exposition des vitrines ; mais les vitrines existent en tout lieu, en banlieue aussi. Or nous ne pensons pas que le phénomène casseurs puisse être analysé à travers une théorie du prétexte qui les verrait débarquer dans le centre de Paris pour voler et détruire en raison d’un élément capable de garantir leur sûreté (les manifestations). Il était important en l’occurrence que les vitrines soient des vitrines parisiennes, des vitrines de bon lieu.

Les manifestations anti-CIP ont représenté l’apologie du paradigme du travail. En aucun slogan ni en aucune expression du mouvement ne figurait la remise en question de la centralité du travail. Seule une opération herméneutique fort discutable permet de déduire que la demande de retrait du CIP implique la demande d’un salaire garanti. Il n’y a pas de doute que le refus d’une telle mesure pourrait ouvrir une piste dans cette direction, mais pour l’instant le seul discours recevable porte sur le chômage en terme d’urgence et de dignité.

Les seuls qui ont réussi à ignorer le problème de la nécessité du travail ont été les casseurs qui, jetés dans le désespoir de l’exclusion territoriale, n’ont, dès le départ, aucune possibilité de réussir sur le marché du travail.

Avec les manifestations anti-CIP, la diagonale casseurs arrive à s’imposer à l’intérieur de la ville. Ils ont cassé la barrière qui les séparait des “bons lieux” et du droit à refuser le travail. Les revendications des “casseurs” ne passent pas par le paradigme du droit au travail, ni par celui du travail même, elles s’adressent directement à la marchandise. Le bris des vitrines ne représente pas simplement le désir de posséder de la marchandise, mais plutôt le désir de vaincre un espace.

La présence des casseurs constitue donc l’élément variant par rapport à plusieurs logiques qui assignent les phénomènes de contestation à des formes déterminées et prévisibles.

Le mouvement anti-CIP s’est bien terminé parce qu’il s’est présenté sous la forme de la circularité. Toute manifestation représentait une unité conclue dans son propre spectacle. La logique de la revendication n’a pas évolué selon une progression linéaire déterminée par le débat des parties en cause. Pour cette raison la présence d’un interlocuteur était absolument inutile et dédaignée. Tout se résumait en un spectacle visuel dont la cohésion était constituée par la tension finale : la bataille.

La possibilité de perpétuer presque à l’infini un tel événement a été un facteur déterminant dans la décision du gouvernement. En l’absence de cet élément les manifestations se seraient épuisées dans l’apathie de la recherche d’un compromis avec un gouvernement qui n’aurait jamais cédé. L’obstination des étudiants n’a donc pas été un élément prédéterminé, mais plutôt un désir de perpétuer une situation exaltante et vitale. Le mouvement n’a jamais connu ces formes exténuées et déçues qui caractérisent les mouvements liés aux revendications syndicales. Une tension constante, cadencée par un rythme violent et excitant, a été la caractéristique la plus importante des manifestations. Chacune d’elles avait une finalité et un sens interne. Rien, au-delà de l’immédiat, n’avait réellement d’importance.

A ce point une question surgit : qu’est-il resté du mouvement anti-CIP ? Rien si l’on pense à travers les paradigmes classiques d’interprétation. Aucune structure organisée ; aucune ouverture de débat ; aucune volonté programmatique pour une éventuelle suite, tout simplement la sensation de sa parfaite reproductibilité. Car tout spectacle, s’il est beau, est digne d’être répété. Pour l’instant nous n’avons assisté à rien de plus beau que le spectacle de l’affirmation de sa propre existence ou de sa volonté d’exister.

Il est évident que le paradoxe qui s’exprime à travers un élément fuyant n’implique pas la chute d’une loi, mais en démontre l’existence. Les lois avec lesquelles la diagonale casseurs s’est mesurée existent toujours. Mais la surprise causée par l’émergence d’un élément virtuel et pas simplement possible les a rendues, pour un temps, inopérantes.

A l’intérieur de la hiérarchisation spatiale, une fente longitudinale s’est dessinée. Elle a acquis, ensuite, une forme circulaire en déterminant les conditions de sa répétition. Le nouvel espace créé devient reproductible. Un gouffre gros de conséquences s’est creusé et la diagonale se révèle être plus qu’un simple paradoxe : elle ouvre une nouvelle dimension sociale.