La fin des porte-parole

Le monde est cul par-dessus tête, Madame ! Les idées les plus en faveur, les principes les mieux assurés ont perdu toute créance. Le roi, le pape lui-même ne sauraient trouver les mots pour corriger ce désordre.

Ces propos attristés que tient, dans une lettre à une amie de province, un député du Tiers État, quelque temps avant la prise de la Bastille, pourraient décrire la situation que nous vivons en cette fin de siècle. En fait, ils correspondent plus exactement à notre quotidien qu’à celui des pionniers de la Révolution française : après tout, ceux-ci, après avoir connu l’angoisse de l’effondrement des valeurs établies, ont su forger le vocabulaire qui allait rythmer leur émancipation. Souveraineté, représentation, liberté, nation, peuple, etc., ont constitué autant de phrases d’un discours, dont on peut mettre en doute la pleine universalité mais qui, avec une redoutable efficacité, a pu donner forme au désir de transformation que nourrissait la crise de la société.

Aujourd’hui, nous ne disposons d’aucune réserve sémantique comparable. Les vocables qui, dans les manifestes politiques, les débats théoriques, les manifestations et les luttes, donnaient sens à nos efforts sont usés jusqu’à la corde. Que signifie parler de socialisme après soixante-quinze ans de régime soviétique, mais aussi après treize années de République mitterrandienne ? L’idée même de pouvoir qui, naguère, alimentait de subtils débats sur la conquête et l’exercice de la domination politique, a-t-elle encore une quelconque vigueur ?

On pourrait multiplier les exemples pris à droite, à gauche ou au centre de ce que l’on appellera encore, par commodité, le “mouvement ouvrier”. Le résultat serait le même : nos mots sont morts, le discours politique de gauche est creux ; et le discrédit atteint le discours révolutionnaire lui-même.

Du discours d’intonation

Répondons d’avance à une objection : il faut généraliser les propos et, parallèlement au constat d’une crise de la représentation, prendre en compte une crise générale du discours politique. Quiconque a prêté une oreille, même distraite, aux dires d’un Méhaignerie ou d’un John Major, pour ne pas parler de ténors de second ordre comme Jean-Louis Debré, pourtant porte-parole habituel du RPR, sera tenté d’acquiescer: la droite est elle aussi vide de sens. Pourtant, on ne saurait oublier qu’un certain nombre de discours conservateurs ont obtenu, ces derniers temps, quelques succès non négligeables. En l’occurrence, les conservateurs seront définis non par leur place sur l’échiquier politique ni par leurs positions vis-à-vis des problèmes sociaux – Philippe Seguin ne pense qu’au chômage, il gueule assez fort pour qu’on le croie -, mais par le fait que leurs propos visent à calmer par des mots le malaise social dans le seul but de s’assurer une place en pole position dans la course à l’exercice du pouvoir dans le système politique tel qu’il est. Cette précision permet de classer Bernard Tapie, bien qu’il porte à gauche, parmi les conservateurs.

Tapie donc, Berlusconi surtout, évidemment mais aussi le Balladur des premiers mois de Gouvernement et le couple Clinton-Gore des États-Unis sont les pionniers de ce que l’on peut appeler le discours d’intonation : ils disent peu mais ils donnent beaucoup à entendre ; le flou de leurs propositions est masqué par la référence implicite à des symboles dont ils ont su déceler l’impact sur ceux à qui ils s’adressent. Chez Berlusconi et, sous une forme différente, chez Tapie, c’est toute l’idéologie de la réussite individuelle dans un monde soumis à la compétition qui donne à rêver, aux jeunes en particulier. Le Bel Edouard a su, dans sa première période au moins, donner l’impression du sérieux, de la pondération, de la compétence. Quant à Clinton et à son vice-compère, ils ont fait de leur relative jeunesse le succédané du renouveau.

Le discours d’intonation est, plus que toute autre forme de discours politique, l’occasion de faire triompher la manière de dire sur le contenu des propositions. A la différence du discours fasciste, il ne vise pas vraiment à provoquer l’identification fusionnelle des auditeurs avec le locuteur, promis au rôle de sauveur. Son objectif serait plutôt de parvenir à une identification différentielle : le locuteur n’incarne pas dans sa personne les aspirations latentes de ceux qui l’écoutent ; il indique, par les paroles qui retracent son trajet personnel, la possibilité d’une combinaison efficace entre lui et ses interlocuteurs. Il n’est pas besoin de l’aimer passionnément pour le suivre, il suffit d’adhérer aux potentialités qu’évoquent sa réussite et sa manière d’être, telles que les résume sa manière de dire.

Sans doute ce mode de discours n’est-il pas entièrement neuf. Dans une certaine mesure, en France, de Gaulle a su utiliser, en son temps, l’alliage de sa prestance et de mots solennellement creux (“je vous ai compris !”) pour rassembler autour de sa personne les gens les plus divers. Mais il y avait chez lui un programme de restauration de l’autorité étatique qui le différencie des bateleurs efficaces auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui.

L’ère des Berluskaiser, dans laquelle nous entrons peut-être, a pour caractéristique essentielle une crise des institutions politiques à laquelle aucune solution extérieure à la logique du système n’est proposée.

Politique sans politique

Il faudrait parler de l’extrême droite, dont le pouvoir de pourrissement augmente de jour en jour, mais qui, à l’étape actuelle, ne peut envisager aucune “marche sur Rome”. Mais il vaut mieux revenir à la gauche dont l’impuissance est à l’origine directe des difficultés actuelles. Là encore, il convient de se situer au niveau des discours car c’est de là que l’on peut le mieux appréhender les contradictions de la situation présente. En dépit des limites qu’imposent à l’action la crise et le chômage, des mouvements sociaux de grande ampleur se déroulent périodiquement ; ils revêtent un caractère politique dans leur déroulement mais se tiennent en deçà de toute prise de position politique fondamentale ; et les organisations que l’on dit traditionnelles ne peuvent contribuer à offrir une perspective, des mots d’ordre à ceux qui descendent dans la rue. Bref, c’est la crise générale du discours de transformation sociale: “en bas” comme “en haut”, on ne sait pas parler d’avenir.

Rien de plus significatif à cet égard que le mouvement qui a entraîné la majorité de la jeunesse scolarisée de France dans une lutte contre le projet gouvernemental baptisé Contrat d’Insertion Professionnelle (CIP). Non seulement les grévistes ont contraint Balladur et les siens à renoncer, mais leur mobilisation a revêtu un caractère politique nouveau: pour la première fois avec une telle ampleur, les questions de l’école et de l’université ont été posées en liaison directe avec les problèmes de la vie de travail. Dans la société de chômage qui s’impose avec le libéralisme dit triomphant, l’organisation de l’exclusion et les formes nouvelles de l’exploitation ont été mises à nu ; misère des banlieues qui deviennent l’épicentre de l’espace urbain, difficultés sans nombre de la situation des immigrés, absence de perspectives d’avenir autre que les files d’attente à l’ANPE, rejet du mépris souverain que les gouvernants montrent à l’égard des marginaux forcés, tous ces ferments de révolte expliquent la force d’un mouvement qui a connu ses sommets dans de petites villes jusque-là classées comme paisibles.

Les jeunes en lutte ne se sont pas trompés sur leur ennemi: un gouvernement qui, en cette occasion plus qu’en aucune autre, s’efforçait de traduire la logique de l’État tel qu’il se déploie aujourd’hui. Et ils ont été jusqu’au bout de l’affrontement, en se permettant même de ridiculiser des ministres de service à la télévision, cet espace privilégié de la diffusion des valeurs dominantes. Le mouvement contre le CIP a donc acquis une dimension politique véritable, sans pour autant se conclure politiquement. Dans son écrasante majorité, la jeunesse rejette les organisations existantes (ce que l’on peut comprendre sans trop de difficultés). Mais elle n’a pas trouvé le moyen de construire ses propres formes d’organisation (un temps, SOS-Racisme a semblé être en mesure de contribuer à la naissance d’un mouvement de masse ; les incertitudes nées de ses liens avec le pouvoir socialiste ont limité ses possibilités). De ce fait, les révoltes se succèdent – grèves d’étudiants de 1986, mouvement des lycéens, actions dans les banlieues – sur le même mode fugace. Il en demeure une culture contestataire, chez les plus démunis notamment (nombre de groupes rap, à l’instar de NTM, en témoignent efficacement). Mais subsiste aussi le refus d’une action politique suivie.

Les sources de la rébellion ne sont pas près de tarir. Enregistrons donc le potentiel énorme qui existe du côté de ceux qui sont à la croisée de toutes les contradictions de la société, mais gardons-nous plus que jamais de croire à la vertu universelle de la spontanéité. Des mouvements d’ampleur qui s’accumulent sans aboutir à une transformation du rapport des forces globales peuvent, à la longue, ajouter à la confusion ambiante (la remarque peut s’appliquer aussi, mutatis mutandis, aux expériences de lutte plus proches du mouvement ouvrier traditionnel). Ils peuvent être détournés de leur signification première, éventuellement récupérés par tel ou tel bien-disant qui mettra, par exemple, la popularité du sport médiatisé au service de ses ambitions, elles-mêmes mises en musique avec l’accord de certaines fractions des classes dirigeantes. Le succès indiscutable qu’a remporté Berlusconi auprès des 18-28 ans doit, à cet égard, nous tenir en alarme.

L’absence d’un discours cohérent de transformation de la société prive les révoltés d’un autre recours que la violence sans phrase – celle des “casseurs”, que la presse a soulignée, avec une certaine complaisance, lors des manifestations du printemps dernier en France.

Quand le bois sonne creux

Il n’est pas question – faut-il le dire ? – de faire un quelconque procès à ceux qui, au moins, se battent. Les responsabilités sont ailleurs. Elles sont “en haut”, dans les stratosphères où surnagent les directions politiques d’une gauche qui se veut respectable à force de se montrer respectueuse. Il est inutile de faire le tour d’Europe des faillis de l’exercice du pouvoir. Il suffit de rappeler comment le discours flamboyant de Michel Rocard qui, au lendemain de la défaite électorale, promettait une recréation de la gauche (le célèbre big-bang) s’est transformé en un bredouillement traditionnel. Il suffit aussi d’évoquer le sombre destin du PDS italien, qui a perdu les élections pour n’avoir montré qu’un visage de gestionnaire, bien vu des PDG et s’être, du même coup, assimilé à un personnel dirigeant de l’État, corrompu et honni de la majorité.

De l’époque stalinienne, on retient en général l’usage de ce qu’il est convenu d’appeler la “langue de bois”. Il est vrai, en effet, que le caractère répressif du régime “soviétique” était masqué par le déroulement d’un discours rigide dont la fonction était de créer une réalité illusoire, à laquelle la puissance de domination étatique donnait l’apparence d’une “loi objective”. A ce titre, le stalinisme peut revendiquer un statut d’archétype. Mais il n’a fait qu’exprimer, en la poussant à la limite, la logique de tous les systèmes bureaucratiques qui, dans les appareils de partis ou les machines syndicales, se construisent sur le modèle de la hiérarchie du pouvoir d’État. La langue de bois ne saurait être uniquement décrite comme un empilement de vocables stéréotypés. Il s’agit en fait d’une construction discursive dont la nature fantasmagorique s’exprime à tous les niveaux, y compris les plus futiles en apparence, tels la diction, le comportement à la tribune, l’ordonnancement syntaxique, etc.

Si l’on veut aller à l’essentiel, il importe de comprendre que l’usage de la langue de bois – il vaudrait mieux dire discours du faux-semblant – exprime surtout une position dans la société : celle du politicien professionnel qui, se pensant propriétaire du mandat représentatif qui lui a été accordé de façon limitée, tend à transformer la délégation de pouvoir qui en découle en un monopole intangible ; la plupart du temps – mais surtout dans les périodes de crise des rapports sociaux -, il ne peut accomplir cette tâche d’autopréservation qu’en énonçant un discours creux parce que combinant les données contradictoires que constituent les aspirations de sa base et les règles de fonctionnement du système politique établi (qui demeurent essentielles pour lui). En d’autres termes, il existe un discours politique type dont la tonalité dominante est réglée par le rapport au pouvoir dans toutes ses dimensions.

Très normalement, la droite institutionnelle – pensons à Jacques Chirac – est championne dans cet exercice dont seule la symbiose avec les forces dominantes de la société d’exploitation lui permet de corriger le caractère périlleux. Mais la plus criante nouveauté de notre époque est que, partout, la gauche est désormais prise dans les méandres du discours de gestion du pouvoir existant : elle ne mise que sur les fluctuations électorales afin d’assurer son passage de l’opposition au Gouvernement ; et elle a peu à dire sur les problèmes de société car elle doit, pour atteindre ses buts, penser d’abord à la rigueur dans la gestion. Il n’en a pas toujours été ainsi. Comprendre les raisons de cette faillite politique est indispensable. Non que nous ayons à nous soucier du destin d’un Felipe Gonzalez ou d’un Papandréou. Mais, hélas !, tant que n’ont pas été totalement éclaircies les causes de la mort politique de la gauche, leurs défaites continuent à être les nôtres.

Chose curieuse, on a pu voir l’amorce d’une réflexion sur le sujet en un des lieux les plus inattendus, à savoir le Parti communiste français. Robert Hue, qui vient de remplacer Georges Marchais au secrétariat national, a marqué ses débuts de premier dirigeant par une proposition qui a toutes les apparences de l’originalité.

L’objectif qu’il fixe aux communistes et, par leur intermédiaire, à toute la gauche est la réalisation d’un Parti d’unité populaire (alias PUP). Constatant que “les gens”, en dépit de leurs demandes, ne se retrouvent pas dans la politique qu’on leur propose, Robert Hue propose de leur donner la parole dans des réunions démultipliées, de confronter leurs doléances et leurs revendications au point de vue des politiques et des intellectuels de renom pour parvenir à l’élaboration progressive du pacte en question. Ce modèle de mobilisation, qui combine le souvenir des États Généraux de 1789 avec l’idéal d’un Front populaire qui ne se serait pas limité à un accord électoral de sommet, demeure dans le flou. Il n’est pas très sûr qu’il aboutisse à quoi que ce soit. On n’en retiendra que la signification dénonciative : dans un parti où, plus qu’ailleurs, la parole libre a été durablement étouffée au nom du “centralisme démocratique” et d’autres vocables privés de leur sens, il nous est affirmé que jusqu’ici, sauf exception, la politique s’est faite en dehors de ceux qui étaient censés en être les bénéficiaires – et qu’il vaut mieux écouter ce qu’ils ont à dire.

Signe des temps que cette orientation d’un parti que sa crise oblige à affirmer verbalement sa différence ! Nous attendrons la suite des événements sans impatience car notre intérêt fondamental est ailleurs, il est bon de le répéter: il faut retourner aux sources pour comprendre les causes de l’échec historique du mouvement ouvrier et envisager les moyens de les surmonter.

Silence de la révolution

Échec historique : les termes pèsent si lourds qu’il est nécessaire d’apporter quelques précisions. Nous n’avons pas à renier un héritage de luttes. Les combats des exploités et, dans une large mesure, les organisations auxquelles ils ont fait confiance ont créé du neuf, modifié la situation matérielle et idéologique des travailleurs, bouleversé la marche du monde. Pour parler comme ceux pour qui l’Histoire est une comptabilité, il y a un acquis, un actif que nous ne pouvons ignorer car nous en sommes les bénéficiaires. Mais force est de constater que tous les efforts de transformation révolutionnaire de la société ont échoué pour aboutir à la mascarade sanglante des “socialismes réellement existants” ou au replâtrage social-démocrate qui, faute de modifier des relations de pouvoir, n’a pas été vraiment en mesure d’assurer la pérennité des réformes dont il a fait sa gloire. Et, aujourd’hui, ceux-là même que le mouvement ouvrier a pris pour référence ne croient plus guère à la crédibilité de ce qu’on leur propose. On parlerait de défaite, sinon de déroute pour moins que cela.

Il est vrai, comme on nous le dit à l’extrême gauche, que la responsabilité majeure de cet enlisement doit être recherchée du côté des groupes dirigeants de la gauche socialiste et communiste. La crise de l’humanité est la crise de la direction révolutionnaire, écrivait Trotski en 1938. Il n’avait pas tort dans son constat. Il aurait eu raison, pour l’essentiel, dans son orientation politique si ladite crise avait été, comme il le pensait, affaire de conjoncture, si un renouveau des luttes à une large échelle avait permis une renaissance de la critique révolutionnaire, théorique et pratique. Ce ne fut le cas que partiellement, occasionnellement. Et le déficit global n’a fait que s’accentuer. Il a déterminé une unification du discours révolutionnaire qui, dans un nombre écrasant de cas, est devenu le discours de l’éternel retour : à Marx, à Lénine, à d’autres au choix, démarche qui suppose qu’existe chez ces “mitres” une structure de vérité essentielle, qu’il faut seulement décrasser des ajouts déformants qui lui ont été faits, en profitant de l’occasion pour se débarrasser de certains aspects de la doctrine, erronés mais secondaires. Rien d’étonnant à ce que cette méthode, tout entière inspirée par la plus classique des notions de filiation, devienne à la longue un obstacle à une réflexion efficace sur l’évolution de la société. En effet il faut bien constater que le discours des organisations d’extrême gauche, pour sympathique qu’il soit en raison de sa radicalité de principe, est, lui aussi, profondément décollé par rapport au réel social. Tout entier centré sur la perspective de révolution, il a le défaut majeur de se taire sur le concept de révolution.

Face à la grande misère de la pensée émancipatrice – notre misère – nous ne pouvons ignorer les “questions brûlantes” que pose la crise du mouvement ouvrier. Nous ne pouvons nous contenter d’analyser les responsabilités – bien réelles – des officiels de la gauche. Il nous faut, en fonction des critères pratiques que représentent les expériences historiques et les contradictions actuelles du monde, chercher à comprendre ce qui a permis à ces délégués infidèles de prendre le pouvoir au sein d’un mouvement qu’ils ont mené au contraire des objectifs qui ont présidé à sa naissance.

Discours et compromis

Pour mener à bien cette tâche critique, il convient de revenir à la notion même du discours politique. L’union de la théorie (ou de l’idéologie) et de la pratique s’y exprime et s’y réalise au plus haut point. En effet, sa fonction première est de légitimer une démarche organisationnelle : face à l’État qui, dans nos sociétés, est le prototype de toute organisation, il tend à rassembler, sous des formes qui peuvent varier à l’infini, une clientèle qui servira de base de départ à une lutte pour le pouvoir. La nature même des rapports sociaux et de l’État interdit que la quête du pouvoir soit exprimée dans sa nudité. Elle doit faire l’objet d’une justification, à trois niveaux au moins. Tout d’abord, les énonciateurs du discours expriment la vision du monde qui est devenue la leur à partir d’un ensemble plus ou moins cohérent d’hypothèses théoriques ; par-là même, ils se fondent en collectif par rapport à l’extérieur. Ensuite, ils doivent exprimer cette vision dans des termes qui trouvent un écho auprès de ceux qu’ils veulent organiser ; ils sont donc amenés à utiliser des symboles (mots, images) adaptés à cette fin. Enfin, ils doivent se situer par rapport au système politique régulé par l’État, en acceptant ses normes ou en les rejetant ; dans un cas comme dans l’autre, leur énonciation est déterminée dans sa forme (mais celle-ci influe sur le contenu) par le cadre politique institutionnel auquel ils sont confrontés.

Tout discours politique est donc un compromis (ou, si l’on veut être poli, une synthèse) dont la composition précise se trouve déterminée, dans une large mesure, par le degré d’autonomie atteint par ceux auxquels il est destiné : la clientèle politique, en toutes circonstances mais surtout en période de crise sociale, exprime des- aspirations qui doivent être intégrées par les locuteurs. Toutefois, le discours le plus adapté aux vœux de la “base” ne peut jamais passer pour en être l’expression directe et intégrale. La dimension stratégique du discours (celle qui le met en rapport avec le réseau des pouvoirs constitués) implique une logique spécifique, extérieure à la logique des revendications de la classe, de la fraction de classe, du groupe social qui constituent le noyau structurel de ladite “base”. Il peut exister une correspondance entre aspirations sociales larges et stratégie politique, jamais d’identité. Le discours politique vise à soumettre, à assujettir ceux à qui il est adressé. Aussi bien, ceux qui le prononcent sont-ils amenés à dépasser symboliquement leur extériorité et leur logique d’assujettissement de l’auditoire en affirmant l’universalité de leurs propos. Pour ce faire, ils emploient des signifiants dont la force mobilisatrice est due à ce qu’ils relèvent de l’imaginaire social existant, lequel exprime tout à la fois le désir de révolte et la conformité aux valeurs dominantes.

On objectera à cette description que, de par son abstraction même, elle concerne quasi-exclusivement le discours politique bourgeois dont la fonction de leurre par rapport aux objectifs réellement poursuivis est évidente. Le discours révolutionnaire se situe(rait) ailleurs pour une double raison : fondé sur le refus global de l’exploitation, il n’aurait pas à masquer sa finalité ; par ailleurs, il tirerait, en même temps que ses origines, sa cohérence et sa légitimité de la situation même des exploités : ceux-ci seraient, de fait, la négation matérialisée de la société existante. Une critique historique permettrait, pour le moins, de relativiser la portée de ces deux a priori. Mais elle ne permettrait qu’un constat, là où une explication est nécessaire. De cette dernière, les premiers éléments peuvent être trouvés dans le fait que le discours de contestation le plus radical est déterminé par les structures mêmes qui dominent les procédures d’énonciation socialement dominantes. Plutôt que de parler en général de l’ “autonomie du politique”, il vaudrait mieux observer qu’il existe, dans les conditions historiques d’une époque, un ensemble de normes qui déterminent l’acte-parole politique. Il est possible de les remettre en cause au gré des événements majeurs, ces moments de rupture, le plus souvent occasionnés par des luttes, où non seulement sont modifiés les rapports de forces socio-politiques conjoncturels mais où sont bouleversées durablement les représentations, conscientes et inconscientes, que les acteurs collectifs se font d’eux-mêmes, de leur place dans la société, de leurs relations avec les autres ; de tels moments peuvent revêtir une portée positive du point de vue de l’émancipation – crises révolutionnaires – ou négative, par exemple la victoire d’Hitler sans combat.

Cependant, la mise en question des formes dominantes du discours politique est un processus lent, soumis à de possibles régressions.

Par-là même, le discours révolutionnaire n’est jamais totalement étranger aux règles qui, dans la société d’exploitation, régissent le discours politique courant. Il est tout particulièrement marqué par la séparation qui s’opère entre les auteurs du discours, qui sont contraints de se situer par rapport à l’État, et ceux que l’on veut entraîner – c’est-à-dire constituer en base d’un projet politique global.

Peuple, prolétariat, majuscule

Mais là n’est pas l’essentiel. Il existe une contradiction propre au discours révolutionnaire. Une transformation d’ensemble des rapports sociaux ne peut être conçue et définie que comme un au-delà du monde existant, même si l’observation des tensions occasionnées par l’exploitation et l’oppression montre la possibilité du changement. Pour rendre crédible la perspective, les révolutionnaires doivent donc construire une catégorie socio-politique (le peuple, les masses, le prolétariat) qui par sa nature est susceptible de réaliser le processus de subversion de l’ordre existant. Une telle construction n’est jamais totalement arbitraire dans la mesure où elle se fonde sur une analyse de la situation réelle et sur une théorisation fondée sur le concret. Il n’en demeure pas moins qu’une marge sépare toujours le sujet proclamé de la révolution de la réalité historique de ceux qui en constituent la référence nécessaire (cette distance peut être décelée dans les positions variables de Marx par rapport à l’action politique, alors que sa démarche fondamentale reste la plus rigoureuse qui ait été proposée).

Le sujet construit de la révolution demeure profondément soumis à la domination économique et culturelle qui est son destin dans la société existante. Les travailleurs (employons ce terme pour rester à un niveau de généralité) sont susceptibles de révoltes ; ils peuvent faire preuve de créativité révolutionnaire dans les périodes de crise globale, mais pour un laps de temps relativement réduit. Ils sont aussi tentés par tout ce qui est susceptible de leur permettre de sortir de leur condition – et, à ce titre, ils auront tendance à rechercher les solutions que leur offre la mobilité sociale organisée par l’État. Ils contribueront à donner vie à des organisations massives qui encadrent leur existence – mais sans que celles-ci sortent du cadre délimité par l’État. Bref, on est en présence d’une variété de comportements et de formes de conscience qui rend problématique leur correspondance au sujet révolutionnaire proclamé.

C’est cette situation que décrivait en son temps le Kautslky que cite Lénine dans Que Faire ? : sans un apport extérieur (en l’occurrence le “socialisme scientifique”), la classe ouvrière n’est pas en mesure d’assumer ses tâches révolutionnaires. Ni l’un ni l’autre de ces auteurs, ni la plupart des théoriciens de la révolution socialiste n’ont cependant tiré les leçons de ce qu’impliquait cette condamnation – fondée – de la spontanéité créatrice du prolétariat.

Contraints à une éternité relative par rapport à leur base, les révolutionnaires sont amenés à employer les méthodes traditionnelles de la politique pour tenter de faire correspondre la réalité des masses à la représentation qu’ils s’en font. D’un côté, la conscience de la contradiction existante entre l’abstraction des définitions du sujet révolutionnaire et le concret des luttes les amènera à transformer de plus en plus le peuple (chez les jacobins montagnards qui font toujours référence) ou le prolétariat en un mythe. D’un autre côté, par voie de conséquence, ils multiplieront les efforts pour amener le peuple ou le prolétariat réels au niveau du mythe. Ainsi s’instaureront entre les promoteurs du discours révolutionnaire et leur base des rapports pédagogiques et des rapports de commandement. Pédagogiques: il faut faire prendre conscience à la masse de ses intérêts authentiques. De commandement: il faut trouver chez elle les ressorts grâce auxquels elle pourra être mobilisée (l’irruption, souvent observée, du vocabulaire militaire dans le discours de la révolution est moins due aux nécessités de la “guerre des classes” qu’à la position d’état-major dans laquelle se placent des militants par rapport à des masses qui ne correspondent pas à ce qu’elles devraient être et doivent donc être traitées en objet).

C’est en cela que l’action des révolutionnaires rejoint l’action politique traditionnelle. Les militants deviennent des porte-parole institutionnels. Ils ne se bornent pas à être les délégués occasionnels d’une lutte où leur savoir-faire est utile à la collectivité. Ils deviennent des professionnels de la représentation des masses, aidés en cela par les difficultés que, faute de “capital culturel”, celles-ci éprouvent à dire leurs aspirations. Cette position se pare rapidement d’une dimension quasi métaphysique : les révolutionnaires ont droit à ce privilège permanent parce qu’ils ont un rapport privilégié à l’histoire en cours, dont ils connaissent le sens (dans toutes les acceptions de terme). Ils sont de fait une élite qui tend à justifier à ses propres yeux sa situation en se persuadant qu’elle incarne la vérité présente (“nous sommes le parti de la classe ouvrière”) ou future (“les masses fusionneront avec notre programme”) de ceux dont elle porte la parole supposée.

Dès lors, le discours révolutionnaire revêt une double dimension, manifeste et latente. La dimension manifeste se traduit dans la proclamation des buts généraux dans des termes accessibles à la base. La dimension latente s’inscrit dans le domaine de l’inconscient : le vocabulaire, les symboles utilisés masquent et confirment tout en même temps la reproduction d’un rapport de domination entre auditeurs et locuteurs ; ceux-ci justifient, pour les autres mais aussi pour eux-mêmes, la position privilégiée qu’ils s’attribuent en tant que porteurs de la parole vraie.

Lénine à l’épreuve des faits

Des justifications historiques peuvent être trouvées à ces modalités du discours révolutionnaire : il a bien fallu agir dans un contexte où les travailleurs étaient dépourvus de moyens de s’affirmer ; et cette action a donné des résultats positifs. Qui le nierait ? Mais, à l’heure des bilans, les catégories positif et négatif perdent de leur prégnance car il faut d’abord déceler ce qui a pu être à l’origine des aberrations et des échecs. Le “syndrome du porte-parole”, sans doute inévitable au départ, permet de comprendre ce qui, au niveau de la subjectivité militante, a facilité la bureaucratisation du mouvement ouvrier et ce qui explique l’échec de ceux qui se sont opposés aux canailleries des dirigeants en place.

Pareille explication ne suffit pas : il faut se référer, de toute évidence, aux conditions historiques, économiques, sociales et politiques qui ont influé sur le développement du mouvement ouvrier. De même, constater un vice de forme initial dans le discours révolutionnaire n’aboutit pas à mettre sur le même plan les responsabilités du stalinisme et la social-démocratie avec les limitations et les inaccomplissements des courants révolutionnaires. Toute la différence de l’identification à l’État sépare les uns et les autres. Mais cette précaution nécessaire ne peut empêcher l’indispensable constat : même dans ses moments d’extrême radicalité, le discours révolutionnaire a toujours tendu à se figer dans le discours d’une élite, vouée par destin à monopoliser la représentation des exploités ; c’est dire que, lorsqu’il cédait à cette inclination, il reproduisait défait les rapports de domination qui trament le quotidien ; par-là même il se trouvait en position de faiblesse face au pouvoir politique central, qui globalise et articule l’ensemble des relations inégalitaires sur lesquelles est édifiée la société de classe et de genre ; il était contraint de reproduire le modèle offert par la hiérarchie étatique, quand bien même il entendait la détruire.

Le bolchevisme – dans la réalité de son itinéraire et non dans les reconstructions fantasmatiques dont il fait l’objet aujourd’hui – illustre parfaitement cette aporie de la politique révolutionnaire. Lénine a, le premier, formulé une théorie cohérente du “parti d’avant-garde”. Il est celui qui a poussé le plus loin la théorisation de l’externité des révolutionnaires par rapport aux masses (l’arriération de la Russie l’a sans doute amené à accentuer certains traits de son raisonnement mais la logique de sa démonstration est fondée sur des concepts qui ne doivent rien à la conjoncture). Pourtant, lorsqu’il s’agit de dresser le bilan de la révolution de 1905, Lénine reconnaît pleinement le sens et la portée de l’auto-organisation des travailleurs (l’importance des soviets).

Bien plus, c’est lui qui, au sein du courant “marxiste révolutionnaire”, pousse cette reconnaissance le plus loin, par une réflexion sur le pouvoir contenue dans L’État et la Révolution et les écrits de l’année 1917. Sa pratique est alors en accord avec la théorie : il bouscule les “vieux bolcheviques” qui hésitent à adopter les revendications parlées par le mouvement populaire parce qu’elles ne correspondent pas au programme établi du parti (c’est le cas, notamment, du mot d’ordre “La terre aux paysans”). Visiblement, pour lui, le “mouvement propre du peuple travailleur” prime sur les vues de l’avant-garde. Il faut une grande audace pour se lancer ainsi dans ce qui ne pouvait être qu’une improvisation tâtonnante.

Mais cette orientation n’a jamais été mise en cohérence avec les définitions antérieures du rôle du parti. Il y a, chez le Lénine de 1917, coexistence de deux conceptions qui, à l’épreuve des luttes, se révèleront antinomiques. Les difficultés, nées de la crise générale d’une société dont les traditions ne facilitent pas l’accès des masses à une politique constructive consciente, vont contribuer à résoudre le problème: le parti bolchevique va jouer, volens nolens, le rôle d’une élite militante. Il sera à la pointe des combats mais cherchera aussi à canaliser l’action des organismes de base en favorisant dans leurs rangs la prédominance de ceux qui se font exclusivement les relais des décisions du parti. Avant même la disparition effective des soviets, le pluralisme est de plus en plus restreint. Bientôt, l’expression de divergences sera limitée à l’extrême puis étouffée totalement. Ce cours, dont les conséquences s’avéreront vite catastrophiques, ne s’explique pas seulement par les célèbres “conditions objectives” si souvent évoquées. Son adoption révèle aussi les limites de la réflexion sur le pouvoir entreprise par Lénine et les plus lucides des bolcheviques. Conscients de la nécessité de ne pas laisser le pouvoir central aux mains de ceux qui le laisseraient tomber devant la contre-révolution, les dirigeants d’Octobre mettent l’accent sur la centralisation des efforts. A leurs yeux, le mouvement des masses sera le contrepoids du centralisme. Mais de l’auto-organisation et de la démocratie, ils ont une conception qui demeure abstraite ; ils ne voient pas, en particulier, les limites dans le temps de la mobilisation permanente des masses, pas plus qu’ils ne conçoivent l’importance du pluralisme pour maintenir vivante la démocratie de base. Nul doute que cette carence profonde est aidée, voire occasionnée, par l’absence de réflexion sur le rôle du parti qu’ils continuent à voir comme le porte-parole nécessaire des opprimés, à terme comme leur incarnation, porté qu’il est par une vision “juste” du processus historique.

Le drame n’est pas dans les contradictions et les limites d’une expérience historique, au demeurant riche. Il réside dans le fait que, de cette expérience, on n’a retenu que ce qui en était la partie la plus faible : un discours révolutionnaire qui autorisait les détenteurs de la théorie à parler absolument au nom – et bientôt à la place – d’un prolétariat, pourtant décrit comme de droit divin.

Du pouvoir et de la domination

Aujourd’hui, le temps des porte-parole tire à sa fin. Quel parti échappe vraiment au discrédit ou à la méfiance ? Quel discours politique produit des effets durables ? Tout se passe comme si la majorité de ceux qu’il est convenu d’appeler citoyens acceptait encore de faire un usage électoral des organisations existantes pour marquer ses demandes d’un moment, mais ne croyait plus aux vieilles recettes de la politique et cherchait d’autres formes d’expression et d’organisation.

Les échecs de la gauche et l’enlisement général du mouvement ouvrier, déjà évoqués, sont sans nul doute la source première de cette crise. C’est de ce côté que les porte-parole ont tenu leur rôle avec un maximum d’ampleur, c’est là que la déception a été la plus grande entraînant avec elle un retrait du politique à la mesure des espoirs ruinés. Mais la déroute subjective qui en résulte, si elle laisse des traces profondes, ne saurait estomper l’influence des transformations mêmes des structures sociales sur les réactions de la masse des femmes et des hommes. La crise économique, en tant que productrice d’exclusion par l’extension du chômage structurel mais aussi en tant que révélatrice d’une transformation de travail et de sa place dans la vie sociale, appelle des formes d’intervention différentes des actions revendicatives traditionnelles. L’essor de la “communication” met à la disposition de tous une masse d’informations dont le caractère fragmenté et influencé par qui dé droit, s’il doit être souligné, n’empêche pas l’apparition d’un nouveau rapport au monde – qui exclut la croyance aveugle dans les discours venus de l’extérieur de l’expérience quotidienne. Combinés, tous ces facteurs favorisent un nouveau comportement : l’expérience des bureaucraties qui, à gauche comme à droite, jalonnent comme des menhirs la politique officielle, le constat d’une évolution du monde qui contredit les potentialités de développement offertes par la technique en accentuant, à l’échelle de la planète, les inégalités sociales, tout cela crée une dimension nouvelle de l’espace public. Aux promesses d’un avenir, que l’expérience montre incertain, aux aléas mille fois constatés d’une délégation de pouvoir institutionnalisée, on a tendance à préférer l’ici et maintenant d’une action dont on contrôle de bout en bout le déroulement.

Le discours du porte-parole, fût-il révolutionnaire, trouve et trouvera de plus en plus difficilement sa place dans ce monde en transformation. Et ceux qui, devant la généralisation de la barbarie, croient plus que jamais nécessaire la transformation globale de la société, doivent, d’urgence, s’interroger sur les modalités de leur intervention. Car, si l’accumulation des contradictions, que masque mal l’idéologie du “nouvel ordre mondial”, ouvre des potentialités immenses, l’absence d’une réponse appropriée aux questions posées dans les faits ne peut que favoriser l’apparition de solutions régressives. L’expansion du racisme et du nationalisme, le succès des démagogues ont valeur d’avertissement.

Tirons de l’expérience quelques leçons très générales. La “construction du parti”, qui a occupé tant de générations de révolutionnaires, ne saurait plus constituer une activité prioritaire. Non que les partis soient morts et enterrés déjà les grandes machines bureaucratiques subsistent et ont encore de l’influence ; leur évolution n’est pas sans portée sur le mouvement social. Non plus que le regroupement de ceux qui ont une même vision programmatique et une même volonté de participer aux luttes soit dépourvu de sens. Ce qui a perdu toute légitimité, c’est l’idée qu’il suffit de “recomposer” la gauche ou le mouvement ouvrier, c’est-à-dire de substituer aux organisations existantes et à leurs discours d’autres organisations et d’autres discours, bâtis sur le même modèle mais dotés d’un coefficient de “vérité” et d'”authenticité” supérieurs. Il faut se persuader une fois pour toutes qu’est close l’ère du parti totalité qui, par son intimité avec la marche de l’histoire, par sa connaissance des mécanismes de la société est en mesure de répondre par sa pratique à tous les problèmes. Une telle organisation n’a jamais existé. Le monde actuel la rend moins que jamais possible.

La véritable nécessité consiste à donner aux mouvements de revendication et/ou de révolte les moyens de tirer eux-mêmes les conclusions politiques de leur expérience. On n’y parviendra qu’en respectant deux règles inviolables. La première semble aller de soi, mais l’histoire a montré que les porte-parole professionnels qui la proclamaient en principe la violaient dans les faits, en raison de leur affirmation comme élite militante. Il s’agit du respect absolu de l’autonomie totale des mouvements et des organisations qui naissent des luttes. La question ainsi posée ne se résume pas à l’acceptation de la démocratie, de la multiplicité des courants, de la transversalité des rapports organisationnels que défendrait l’idée d’un centralisme, même peint aux couleurs de la démocratie, depuis que Georges Marchais l’a rangée au fond de sa serviette. Le véritable problème est celui du fédéralisme : aucune force politique révolutionnaire ne s’affirmera si elle n’est la coordination des mouvements, divers par leurs origines historiques et les objectifs prioritaires qu’ils se fixent, mouvements sociaux, groupes politiques, mouvements des femmes, etc. Un accord sur les objectifs essentiels est indispensable, à condition que soit respectée la personnalité théorique et pratique des participants. Présente dans l’arsenal des libertaires, l’idée fédéraliste est, notons-le pour les dévots, celle que Marx a mise en pratique dans la Première Internationale lorsqu’il jugeait qu’un pas en avant du mouvement ouvrier était la condition d’une unité future sur des principes qui auraient été collectivement expérimentés.

La deuxième règle à observer a trait à l’importance pratique de la critique théorique. L’affirmation de l’indispensable autonomie de développement du mouvement propre des exploités et des opprimés n’équivaut pas à une croyance en la politisation spontanée. A condition de n’être pas réduites à un discours pédagogique, destiné à “éclairer” les masses, l’analyse et la réflexion théoriques ont toute leur place. Mais dans ce domaine non plus, nous ne pouvons vivre sur les acquis. De l’ère des porte-parole et du parti élite, une conclusion peut être tirée : les révolutionnaires ont été carents dans leur approche des problèmes du pouvoir. Ils ont su, portés en cela par la logique même de la société, comprendre ce qu’était le pouvoir politique central au point d’être obnubilés par l’État, sa conquête et sa gestion. Mais ils sont restés presque muets sur les relations de domination, qui coexistent avec les rapports d’exploitation et déterminent les comportements quotidiens, aux motivations conscientes et inconscientes.

C’est à ce niveau qu’il importe d’introduire dans la théorie révolutionnaire les rapports sociaux de sexe. L’inégalité fondamentale des relations entre hommes et femmes est constitutive du lien social. Elle est à l’origine de formes de domination qui coexistent et se mêlent avec celles que fait naître l’exploitation, sans y être réductibles. Faute de l’avoir sérieusement prise en compte – et faute d’avoir sérieusement intégré des disciplines comme la psychanalyse qui permettent de la comprendre -, le mouvement révolutionnaire s’est engagé dans des impasses dont sa fragilité devant la bureaucratie est un exemple notable.

Ne plus parler au nom des autres peut permettre de chercher à parler vrai, de soi et des autres.

Berger Denis

Militant politique et essayiste . Enseigne la science politique à l'Université Paris VIII. Porteur de valise à 26 ans, il fait partie des réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d'Algérie. Communiste oppositionnel il anime avec Félix Guattari et Gérard Spitzer, le groupe la "Voie Communiste" ( 1955-65) qui pratique l'entrisme au PCF. Aprés Mai 68 il collabore au mensuel "Les cahiers de Mai", puis participe activement à la rédaction de "Futur Antérieur " . Il est actuellement directeur de la revue "Variations ". dans la mouvance des " Communistes critiques ". Avec Henri Maler il est l'auteur d'"Une certaine idée du communisme " aux éditions Felin