La France a le monopole de la gauche en Europe

Bonne nouvelle ! Jamais en France l’Europe ne fut autant un sujet à
discussions! Jusqu’à présent l’Europe c’était plutôt un guichet
supplémentaire pour avoir des crédits pour des entreprises et des
associations ou des subventions si vous étiez agriculteur ou élu régional.
Plus récemment, ce furent des billets de banque avec des ponts ayant un air
de déjà vu mais qui n’existent vraiment nulle part. Oui, on savait bien
qu’il y avait eu de grands ancêtres mais il faut l’avouer, leurs mines de
paroissiens tristounets n’entraînaient pas vraiment les foules à apprécier
les mérites du fédéralisme. Et puis, soyons honnêtes, la politique
européenne on n’avait pas besoin de s’en occuper. En ce temps-là en dehors
du charbon et des mines de fer où ça allait mal (et du coup on avait refilé
tout ça à l’Europe) il y avait du travail pour tout le monde et beaucoup
moins d’argent pour les actionnaires. En plus il y avait la Russie, oui
l’Union Soviétique. Quand il fallait un coup de pouce aux salaires les
ouvriers se mettaient en grève, dures à l’occasion, et en échange de gains
de productivité et d’amélioration des conditions de travail négociés par les
syndicats, les patrons cédaient : y’avait les Russes à l’est et ici un fort
parti communiste tout ce qu’il y a de plus stalinien (même que son chef se
faisait appeler le meilleur stalinien de France). C’est aussi l’existence de
l’Urss qui interdisait que le compromis social soit trop en faveur du
capital financier. Le poids des salariés de l’Ouest était renforcé par
l’oppression de ceux de l’Est. Mais tout ça c’est du passé, sans aucun
rapport avec l’Europe d’aujourd’hui. Pourtant, quinze ans après la chute du
mur de Berlin, la construction européenne est surtout restée une activité
inter gouvernementale dépolitisée mais avec force harmonisations
réglementaires et coopérations économiques qui ne concernent que des groupes
de pression restreints et un Parlement européen, trop longtemps inaudible,
servant à recaser les battus des scrutins nationaux.

Du coup l’Europe c’est resté Bruxelles. Vous connaissez Bruxelles même si
vous n’y avez jamais mis les pieds : Bruxelles c’est le bouc émissaire de
tout ministre français quelle que soit sa couleur politique quand il veut
faire passer des mesures impopulaires. C’est plus la faute à Voltaire, c’est
la faute à Bruxelles, c’est comme ça qu’en France on fait progresser la
conscience européenne. Pour tous les responsables politiques français dignes
de ce nom, sauf ces dernières semaines et au moins jusqu’au 29 mai prochain
pour une bonne fraction d’entre eux, Bruxelles c’est la BB, «la bureaucratie
bruxelloise». Que dites-vous ? Ils n’ont pas plus de fonctionnaires que la
ville de Paris ? Peut-être, mais enfin avouez : c’est eux qui sous prétexte
d’écologie désespèrent le chasseur picard. .

Bruxelles ! Ils n’arrêtent pas de se mêler de ce qui ne les regarde pas :
rendez-vous compte qu’ils ont imaginé que les femmes devaient être payées
autant que les hommes et avoir les mêmes chances de promotion . Du coup
notre malheureux président a dû prendre le train en marche. Encore un truc
qui va augmenter la masse salariale au moment où, même les patrons des
grandes entreprises, ne sont pas certains d’avoir un parachute doré (golden
parachute en français). C’est aussi Bruxelles qui veut qu’il y ait une
charte pour les chercheurs afin d’empiler leurs droits à la retraite s’ils
changent de labo, tant qu’ils y sont “ils“ vont peut-être ensuite étendre ça
à n’importe quel salarié. Franchement, il y a des moments où on a
l’impression qu’à Bruxelles ils ne veulent pas comprendre qu’ils sont
ultra-libéraux. Il y a aussi leur Cour européenne de justice auprès de
laquelle le simple pékin peut faire appel, alors que chacun sait bien que la
justice de notre pays est au-dessus de toute critique. Et l’euro avec la
fameuse banque centrale! Ne voilà-t-il pas que lors de la condamnation par
la France de l’intervention américaine en Irak, nous n’avons même pas eu
droit comme jadis à une bonne spéculation contre notre défunt franc.

Eh bien malgré tout cela, c’est fou ce que l’Europe compte chez nous de
partisans ! Ceux qui ne se sont pas remis d’avoir eu à voter Chirac au
deuxième tour des présidentielles parce qu’ils s’étaient abstenus ou avaient
dispersé leurs votes le 21 avril 2002. Ceux qui ne juraient que par Porto
Alegre tant que Lula n’était pas au pouvoir (et que maintenant il s’appuie
sur l’Organisation Mondiale du Commerce pour l’exportation du sucre). Ceux
qui se disent écologistes et sont restés muets au moment des débats publics
pré-constitutionnels et n’ont toujours pas compris que sans Ralph Nader
candidat, jamais G.W. Bush n’aurait été élu et il n’y aurait pas eu de
guerre en Irak. Ceux qui n’ont rien fait au moment des guerres yougoslaves
(quand ils n’ont pas soutenu Milosevic au nom de l’indéfectible amitié
franco-serbe et de la survivance du communisme étatique). Ceux qui pour
améliorer la politique d’accueil des immigrés n’ont rien trouvé de mieux au
Forum Social Européen que d’offrir une tribune aux islamistes au nom d’un
communautarisme douteux. Tous nous l’assurent : ils sont européens et pour
mieux s’en convaincre, d’un certain passé ils font table rase : celui de
Budapest en 56, Prague en 1968, Solidarnosc dans les années 80, celui de
l’effondrement du mur de Berlin en 89 …. A ce compte il n’y a aucun doute :
la France a le monopole de la gauche en Europe. Jugez vous même :

Un pays dont la richesse est reconnue mais qui, parmi les pays
industrialisés, a un des plus fort taux de chômage des jeunes, le plus fort
taux d’inactifs au-dessus de cinquante-cinq ans en Europe, des inégalités
sociales sans précédent depuis un demi-siècle transmises de génération en
génération. 7 millions de pauvres et 8 à 12 millions de précaires sont, de
façon durable, marquées du sceau de l’extrême difficulté dit un rapport
récent… sans oublier le record du monde de consommation d’antidépresseurs.
C’est aussi cela notre pays, et ce n’est pas une conséquence inévitable du
capitalisme ou de la construction européenne puisqu’il n’en va pas
automatiquement de même ailleurs en Europe. D’accord si nous en sommes là
c’est, entre autres, à cause du revanchisme social du gouvernement de M.
Raffarin et du détricotage des mesures du gouvernement Jospin au mépris de
la signification de la réélection de Jacques Chirac. Mais un passif social
comme celui-là résulte aussi de tendances à long terme. Il est le produit de
notre culture politique et sociale, de nous tous citoyens français. De nous
tous, c’est-à-dire pas seulement “des gens de droite“ comme ils se désignent
eux-mêmes, mais aussi du “peuple de gauche“ comme certains s’appellent en
face.

Cet état de fait, c’est ça aussi le monopole français de la gauche en
Europe. Une gauche si internationaliste qu’en un quart de siècle elle n’a
pas su faire des listes électorales communes avec des partis européens
homologues, pas su rendre lisible l’affrontement entre forces politiques
européennes opposées sur le type de développement social. Nourri de la
vieille conviction française que notre vocabulaire politique issu de 1789 a
immédiatement une portée universelle, il n’est pas surprenant qu’un tel
internationalisme voisine sans problème avec des souverainistes. Il a déjà
servi à justifier la conception «civilisatrice» de notre colonialisme.
C’était aussi le même anticapitalisme rhétorique qui, contre Jean Jaurès,
poussait Jules Guesde et ses camarades à refuser de défendre le capitaine
Dreyfus et à se retrouver ainsi aux côtés de la droite antisémite. Pas
étonnant que le centenaire du Parti socialiste ait aujourd’hui été célébré
dans la grisaille.

Hier comme aujourd’hui, les plus démunis, les plus opprimés n’ont trouvé
dans les sociétés européennes d’autre protection et de garantie, plus ou
moins avancées selon les pays, que dans le cadre légal des démocraties. Un
pacte social acté par la loi et qui comme tout pacte et tout traité
évoluera. La démocratie n’est pas un état final «gravé dans le marbre» mais
une construction permanente. Pour tous ceux qui sont sortis du bloc
soviétique, il est plus que temps qu’au capitalisme sauvage succède une
économie sociale de marché, celle que nous connaissons . Tirant les leçons
de la longue et atroce guerre civile européenne que fut le court vingtième
siècle, que ceci soit inscrit dans un traité constitutionnel est
élémentaire. Il y a des routes criminelles à ne plus emprunter. Toutes les
économies fermées ont été des viviers d’oppression qu’il s’agisse de l’URSS,
de l’Espagne de Franco, du Portugal de Salazar, de la Grèce des colonels et
du Cuba de Castro. L’ouverture d’une économie développée n’est pas une
condition suffisante de progrès social, loin s’en faut, mais c’est une
condition nécessaire.

Qu’une gauche française détentrice de vérités universelles et amnésique
essaie de rattraper son retard en décortiquant -avec un soin inégal- mais au
nom d’un anticapitalisme intransigeant des traités soi-disant ultra libéraux
qui n’ont pas empêché les nationalisations de 81 et n’en empêcheraient pas
d’autres s’il en était besoin ne doit pas surprendre. Elle suit une vieille
tradition française qui faisait dire à Michelet d’une certaine bourgeoisie
qu’elle était «scrupuleuse dans le menu, flexible dans le grand».

Les promesses de la construction européenne ne sont pas toutes accomplies,
mais sa contribution à l’afaiblissement des nationalismes et à la paix
européenne restent décisives. Cette construction n’est pas une pièce de
théâtre qui doit combler des spectateurs passifs ou résignés. Elle est la
juste dimension que doit prendre toute politique émancipatrice et pour cela,
la gauche française doit comprendre qu’elle n’a pas le monopole de la gauche
en Europe.

Georges Waysand

(Vice président d’Initiatives Citoyennes en Europe)

30 avril 2005

Waysand Georges

Physicien, vice-président d' Initiatives Citoyennes en Europe (ICE)