La guerre du Golfe au quotidien

Futur Antérieur : Beaucoup de gens des milieux populaires ont aujourd’hui l’impression de ne plus avoir de points de repère. Leur identité pour eux-mêmes et pour les autres ne va plus de soi. Ne faut-il pas voir dans ces phénomènes l’origine de mouvements vers l’extrême droite ?

Samir Naïr : La perte des repères est désormais un phénomène général ; elle concerne toutes les couches de la société, même si elle touche plus fortement – et pour cause ! – les couches populaires. Il s’agit d’un profond bouleversement historique, dont nous ne mesurons pas encore l’étendue. Nous en voyons bien sûr les vagues : la mondialisation de l’économie, la transformation des anciens collectifs sociaux (classes, familles, etc.), la mutation du travail, l’obsolescence des anciennes formes de l’action collective (partis politiques inadéquats, syndicats inopérants, etc), l’émergence d’une civilisation de l’image (l’âge vidéosphérique selon Régis Debray) ; le développement à l’échelle planétaire de nouvelles techniques de manipulation de la conscience, etc. Ce sont là les vagues, dis-je, car les courants profonds, nous ne les connaissons pas. Nous ne disposons pas de concept por nommer ce qui nous arrive. Ce qui est sûr, c’est que les comportements changent brutalement. Je ne sais pas si, comme le disait Malraux, l’âge du fondamental recommence » -je vois seulement que le temps de l’archaïsme revient. Des valeurs culturelles que nous croyions acquises – l’égalité, la justice, le respect de l’autre – parce qu’elles se sont victorieusement opposées, en ce XXème siècle, au nazisme, au fascisme, au despotisme stalinien, sont aujourd’hui émasculées, violentées, détruites. Période sombre, où resurgit un rapport au monde toujours menaçant pour la civilisation : racisme, antisémitisme, loi du plus fort. Je tiens pour ma part qu’il y a cohérence d’intérêts entre ce rapport au monde et la théologie libérale de l’ère Reagan-Thatcher, substantialisée par les multinationales victorieuses et désormais appuyées sur les mafias issues de la décomposition à l’Est du despotisme soviétique. Que les couches populaires, marginalisées ou en voie de l’être, dévaluées dans leur statut social comme dans l’auto-image de leur vie quotidienne, aient de plus en plus tendance à se raccrocher à des mythes archaïques (race, religion), n’est pas seulement dû au fait qu’elles sont manipulées ou qu’elles ne disposent plus d’une perspective d’émancipation humaine crédible. C’est que l’idée même d’émancipation a été détruite. La philosophie dominante proclame la fin de l’histoire et l’avènement du règne de la consommation illimitée. Mais ce rideau de fumée cache autre chose. Quelque chose de terrible. Je veux parler de la naturalisation de la violence dans les relations interhumaines, dont les films nord-américains distillent désormais le poison 24h sur 24 dans chaque foyer télévisuel. Cette américanisation – logiquement je devrais dire « uésisation » – de la vie quotidienne n’est pas un phénomène sans importance. Elle constitue en réalité une rupture civilisationnelle profonde. L’apport des Lumières résidait dans les idées de raison, de tolérance, d’éducation, de maîtrise de la violence par le contrat. Ce substrat civilisationnel est en passe d’être détruit par le point de vue de l’industrie culturelle nord-américaine sur la quotidienneté – point de vue fondé sur l’apologie des instincts, la violence sanguinaire, l’intolérance ethnique, l’instrumentalisation technologique de l’éducation. Le choc de cette nouvelle perspective, répercutée dans des millions de foyers, perturbe les identités, déstabilise les croyances, engendre, et c’est le plus grave, un tragique pessimisme sur la nature du genre humain. J’estime que la menace que l’industrie culturelle nord-américaine fait peser sur l’humanisme occidental est tout aussi dangereuse que les stocks nucléaires dont les USA disposent par ailleurs. Les nouvelles idéologies de haine, bien que puisant souvent dans le vieux fonds réactionnaire européen, prospèrent sur le fumier de cette réalité-là. Le skin-head balançant le Marocain dans la Seine, c’est la guerre psychédélique du Golfe répétée à l’échelle du quotidien ; face à cette barbarie, il n’y a pas d’alternative collective. Les partis de gauche ont lamentablement failli dans leur devoir d’émancipation. Les partis communistes sont discrédités, hors-histoire ; leur stratégie consiste à lutter pour conserver les rares strapontins que le jeu des contradictions sociales – et le louable refus de capitulation des électeurs – leur permet encore. Mais on ne doit pas se leurrer: la défaite communiste est sans espoir. Les divers socialismes, plus ou moins socio-démocrates n’ont pas non plus de quoi être fiers : ils ont puissamment contribué à la dévitalisation du sens critique, et, au pouvoir, ont souvent été les meilleurs serviteurs du système qu’ils prétendaient changer. Aucune des pulsions historiques de ces dernières années n’a pu forcer la vieille routine politicienne : ni le féminisme, ni l’écologie, ni la solidarité avec le Sud – rien de tout cela ne s’est encore constitué comme objectif et catégorie de mobilisation collective Tout se dilue dans la ouate du consensus de domination réellement existant. En réalité, nos sociétés sont profondément minées de l’intérieur et seul le fait que nous soyons du bon côté de la barrière, c’est-à-dire du côté du cinquième de l’humanité qui mange à sa faim, permet encore de masquer le désastre. Mais la montée d’un capitalisme sauvage à l’Est et en Asie, conjuguée à l’émergence des intégrismes fanatiques au Sud, sonnent déjà comme autant d’avertissements : la fête consumériste peut-être gâchée à tout instant. Jamais les élites cultivées n’ont été autant au-dessous de leur responsabilité pour comprendre ce monde et aider à réagir face à la barbarie rampante. Jean-Claude Guillebeau a tout à fait raison de parler, en ce sens, de « La trahison des Lumières ». Combattre l’extrême droite est bien, démasquer les petits fascistes à la Le Pen ou à la Berlusconi est nécessaire, mais comprendre la réalité qui rend possible tout cela est encore mieux. Et ici, les découvertes conceptuelles risquent d’être douloureuses pour beaucoup d’entre nous, car nous participons tous, plus ou moins, au lâche consensus de soumission à cette réalité.

F. A. : L’extrême droite, le Front national en particulier, joue sur les préjugés raciaux. En ce sens, elle est en continuité avec toute une tradition fasciste et prolo fasciste française. Mais ne doit-on pas se demander s’il n’y a pas des aspects nouveaux dans la construction sociale de l’immigré comme danger ? L’immigré est sans doute un bouc émissaire, mais n’est-il pas aussi un nomade, une figure de l’exil et de l’exode qu’il faut conjurer ?

S. N.: Les études d’Abdelmalek Sayad confirment parfaitement cette idée. Il est clair que dans le refus de l’immigré se joue plus que le refus de l’immigré. Il s’agit en réalité d’une protestation véhémente, irrationnelle face à ce qui menace l’autochtone, l’indigène. C’est le statut dévalorisé qui est refusé. Or dans le processus de mise en forme sociale, politique et culturelle du sujet dans la société moderne, la présence de l’immigré et de l’étranger apparaît comme la face noire, négative. L’immigré n’est pas un nomade au sens classique du gitan ou de l’intellectuel bohème. L’immigré est mis en situation de nomade par le système social global. Il est « étrangéisé ». Il ne choisit pas sa condition. Tout est fait pour lui faire sentir qu’il n’appartient pas à l’ensemble national. On met en place des lois pour qu’il ne puisse pas accéder au « Nous » de la société dans laquelle il travaille et prétend vivre. On lui demande d’être un « vrai » français, comme si la France était aussi faite de faux français ; on lui enjoint de respecter les règles françaises comme s’il passait ses journées à les détourner. On l’insulte dans son origine ethnique et dans ses convictions religieuses, prenant prétexte de l’existence de quelques excités religieux, fanatisés et soutenus par des États religieux souvent clients de la France. D’ailleurs, des carrières universitaires et médiatiques s’échafaudent désormais sur le dos des musulmans de France, réduits pour les besoins de la cause à l’intégrisme. L’Europe compte des millions de musulmans « intégrés », pacifiques, laïcs, modernes ; les « spécialistes » de l’intox médiatique, eux, brandissent le spectre de quelques paumés de banlieue pour jeter la suspicion sur le reste des musulmans. Au mois de décembre 1994, avec l’affaire des otages de l’avion d’Air France, nous avons eu droit à une réédition en miniature de la guerre du Golfe : trois jours de délire télévisuel. Il fallait être immigré à ce moment-là pour sentir ce que ça fait d’être vu comme appartenant au même monde que ces terroristes-là. La gloire de ce pays, je l’ai sentie à ce moment-là, non dans l’exploit du commando qui mit fin à la sanglante équipée des fanatiques, mais dans le cri que deux grands intellectuels d’aujourd’hui, Pierre Bourdieu et Jacques Derrida, ont osé lancer en pleine hystérie médiatique – pour appeler à la solidarité avec les immigrés et les étrangers dans ce pays « pasquanisé ». Travailleur sans droits, jeune condamné au chômage doublement, à la fois parce que le système dominant exclut et parce que le fils d’immigré a le malheur de s’appeler Mohammed ou Diop, figure de l’incertitude par excellence, nouveau paria, oui l’immigré engendre par-devers lui la peur et la haine. L’autochtone voit dans la dévaluation de l’immigré sa propre déchéance différée. Il le hait d’autant plus que l’immigré revendique respect, dignité et égalité. Un immigré qui la ferme, c’est un mort sans histoire. Un immigré qui la ramène, c’est une histoire de mort.

F. A. : Ne doit-on pas penser que les classes dirigeantes françaises sont elles-mêmes profondément marquées par une conception de la politique comme réduit, comme défense de communautés imaginaires pour faire face aux turbulences de la mondialisation ?

S. N. : Je crois qu’il faudrait ici retravailler l’idée même de nation. Qu’est-ce que ça signifie exactement, aujourd’hui ? La nation a certes encore une valeur affective et symbolique face à l’agression de la globalisation, mais je ne suis pas convaincu que le concept corresponde exactement à ce qu’il signifiait traditionnellement. La nation a profondément changé. Dans un monde où les élites financières sont internationalisées, où les classes moyennes sont socialement reproductrices et non productrices de valeurs, où le déracinement agricole se conjugue désormais avec la dévalorisation dû travail, y compris industriel – où les classes pauvres, populaires, sont en grande partie faites de prolétaires et sous-prolétaires originaires d’autres nations -, la nation ne peut plus être la même. C’est cela, qu’on n’arrive pas encore à penser. Le modèle républicain français mérite d’être fouillé. Personnellement, j’y crois, parce que j’en ai bénéficié dès mon plus jeune âge à l’école de la République, dans ma bonne ville de Belfort. Aujourd’hui, ce modèle républicain est attaqué de toutes parts. Le processus actuel de mondialisation, en réduisant progressivement à néant le poids des sphères publiques dans les nations, dénude le citoyen et fait apparaître un individu livré aux forces du marché. Celui-ci devient l’instance suprême de la vie sociale. L’individu égoïste contre le citoyen, l’homo economicus contre l’État, la communauté et la confession contre la nation et l’enracinement social – c’est le monde que nous proposons à nos enfants. Et nous le faisons de façon d’autant plus irresponsable que nous nous berçons d’ondines « droit-de l’hommistes » cyniques… le couteau de l’ingérence « humanitaire » déjà ouvert dans la poche. Dans la réalité, nous avons capitulé devant le marché déchaîné, devant des partis machines électorales menteuses, devant des médias tout puissants. Des valeurs aussi nécessaires que Bien commun, vertu civique, éthique personnelle, solidarité sociale – B. A. – Ba républicain, en somme, nous sont progressivement devenues étrangères et font, parait-il, rire les enfants lorsqu’il se trouve encore quelque vieux hussard courageux pour leur en parler à l’école. Notre internationalisme, nous le logeons dans l’extension des vertus du marché : voyez la construction européenne. C’est Jacques Berque, je crois, qui disait que réduire l’Europe à la construction d’un vulgaire marché était une insulte à la culture européenne. Le sentiment spontané, généreux, solidaire, fait que chacun – à moins d’être fasciste ou nationaliste conservateur – ne peut qu’approuver l’élan européen. Mais dans les faits, on nous refile une rationalisation brutale des économies, une destruction des acquis publics des mouvements sociaux de chaque pays, un pouvoir technocratique incontrôlé et, pour finir, comme valeur humanitaire, une idéologie de compétition acharnée face aux asiatiques et aux USA. C’est-à-dire qu’on nous demande de devenir comme eux. Où est l’Europe là-dedans ? Où est le projet de civilisation ? Le progrès, c’est être capable d’assumer l’humanité dans l’homme ; on nous propose, en revanche, la soumission dans un marché autonomisé par rapport à la société, qui nous contrôle et nous écrase. Marché-Golem, Frankenstein financier, adoration du veau d’or moderne, religion des taux d’intérêts : voilà l’Europe qu’on nous sert. Être contre ça, c’est, selon la vision mitterando-giscardienne du monde, être contre l’Europe. Qu’on m’entende bien : je ne fais pas ici une critique nihiliste du marché. Au contraire : précisément parce qu’il semble impossible de s’en passer, il faut plus que jamais réfléchir à la manière de le domestiquer. Et l’invitation à la réflexion est d’autant plus nécessaire en la matière qu’on sait que les solutions appliquées par l’ex-socialisme réellement existant se sont révélées être une catastrophe historique. Le marché est certes un merveilleux instrument d’accroissement des richesses, d’innovation, mais c’est aussi par le même mouvement un vecteur de renforcement de l’inégalité sociale, de la division entre possédants et « possédés ». En accordant un rôle de rééquilibrage à l’État, l’inégalité républicaine visait justement à limiter les dégâts du marché. Des secteurs clefs pour la cohésion sociale – santé, éducation, recherche, emploi -étaient protégés des effets dévastateurs de la concurrence sauvage. Or la généralisation de la construction européenne sur le modèle de l’Acte Unique et de Maastricht entre en profonde contradiction avec cette tradition-là, c’est-à-dire déstabilise la cohésion sociale et réduit le rôle public de l’État. D’un autre côté, le citoyen peut-il exister indépendamment de son insertion dans le système social ? Quelles sont les conditions de cette insertion ? S’agit-il seulement de droits formels et de devoirs, ou d’autres substrats doivent jouer ? Le développement de la dualisation et de l’exclusion par rapport à la sphère du travail démontre qu’une République sans contenu social est un fruit blet. L’enracinement professionnel fournit l’identité sociale, laquelle favorise l’émergence de la citoyenneté. On n’a pas besoin d’être spécialiste de Durkheim pour comprendre cela. Il y a aussi un autre problème, qu’on ne peut évacuer sous peine de tomber dans les litanies républicanistes qui ont fait tant de mal à la vision républicaine du citoyen. La présence de nombreux étrangers et immigrés, destinés à devenir des citoyens français, n’est pas sans reposer un défi historique à la République française. Formellement, le citoyen. ne se définit ni par son origine ethnique ni par son choix confessionnel. Dans la réalité, les choses sont différentes : c’est ainsi que l’expérience coloniale française a démontré que la France n’a pas toujours été à la hauteur de son modèle républicain universaliste. Jamais la République n’a véritablement accepté l’égalité avec les colonisés. L’Algérie, bien que départementalisée, était partagée en Français et « Musulmans ». Il a fallu attendre… 1958 (en pleine guerre d’Algérie) pour que la citoyenneté française fût accordée à tous les citoyens algériens. Trop tard, bien sûr. Aujourd’hui, la République est. confrontée à un problème identique acceptera-t-elle que des Noirs, des Arabes, des Musulmans (comme hier des Juifs, des Polonais, des Italiens, des Espagnols) deviennent des citoyens à part entière ou choisira-t-elle l’Algérie française en France ? Ce n’est pas une question abstraite – du moins si l’on en juge d’après les lois policières à l’égard de l’immigration – et surtout la loi raciale sur le code de la nationalité – mises en place récemment en France et acceptées par la gauche.

F. A. : Quelles armes, quels instruments doit-on employer contre l’extrême-droite raciste et ses complices ?

S. N. : Tout d’abord, je crois qu’il ne faut pas tomber dans le piège de la « banlieurisation ». Ce qui se passe dans les banlieues, ce n’est que l’effet apparent d’une déchirure plus profonde au sein de la centralité sociologique de tout le pays. Les classes moyennes sont en fait déstabilisées tout autant par la globalisation économique, même si elles résistent mieux. Autrement dit, il faut réfléchir à un projet alternatif global. Cela n’est pas facile. Quoi qu’elle en ait, la gauche actuelle n’offre aucune alternative crédible. Ses élites dirigeantes sont très profondément contaminées par l’idéologie du nouvel ordre mondial. Elles sont fondamentalement soumises – du moins pour ce qui concerne le Parti socialiste, à la vision atlantiste du monde. Elles sont incapables de trouver un langage de contact avec les couches exclues car elles sont corresponsables d’un système lui-même excluant. C’est peu dire qu’elles sont donc paralysées face à l’extrême-droite : je n’arrive pas à croire que ceux-là qui ont fait le lit du Front national parviendront à le combattre. Il faut substituer à la gauche actuelle un vaste mouvement alternatif, républicain et social, qui pose les problèmes en termes de civilisation : ceux du modèle de société, de la solidarité avec les exclus et les salariés précarisés, du rôle de la France comme pays du Nord et du Sud à la fois, etc. Face à l’extrême droite, il faut dire la vérité. C’est-à-dire entreprendre une vraie bataille en montrant comment les concessions juridiques faites à l’extrême-droite par l’adoption d’une législation raciste la légitiment et la renforcent. En expliquant également comment la situation des exclus est le produit d’un système global qui attaque tout le monde et que, loin d’être coupables, les immigrés sont victimes au même titre que le reste des travailleurs dans ce pays. Il faut dire que la solidarité est la seule solution face au fascisme montant. Mais pour mener ce combat, il faut reconstruire la gauche d’émancipation. Pour cela il faut réhabiliter le sens critique, réapprendre à penser librement, et, face au gris plastic des politiciens, opposer l’azur de l’espoir.