La longue marche des sans papiers

Entretien avec Maria Bianchini et Serge QuadruppaniALICE – Est-ce que tu peux nous dire quel est ton parcours politique, c’est-à-dire comment tu es venue dans le mouvement des sans-papiers. On imagine que tu avais déjà une certaine pratique de lutte.

MADJIGUENE CISSE – Je suis Sénégalaise. En fait, j’ai commencé la lutte très tôt au lycée déjà. En 68, j’avais 16 ans et j’entendais comme tous les élèves et les étudiants les échos qui parvenaient de Paris sur les grèves des étudiants et des travailleurs. Il y a eu un fort mouvement au Sénégal dans toutes les grandes villes avec des grèves d’élèves et d’étudiants. Les cours ont dû être suspendus pendant cinq mois. Il y a eu aussi des grèves d’ouvriers qui avaient pratiquement bloqué l’appareil d’état. Le gouvernement de Senghor était très menacé, il y avait eu des émeutes, à tel point qu’il a fallu l’intervention des militaires français à Dakar. Alors, c’est comme ça que c’est parti… (rires, Madjiguène rit de tout son corps). Il y avait aussi des échos qui nous parvenaient de la guerre du Vietnam. En milieu élèves, étudiants et intellectuels, il y a eu un fort mouvement de protestation contre les massacres perpétrés par l’armée américaine. Quand on est né dans un pays colonisé, qu’on a grandi dans la banlieue d’une grande ville africaine, comme Bamako, pour prendre conscience de l’injustice dans la société, c’est pas très difficile, si tu veux. Quand tu grandis comme fils ou fille d’ouvriers, tu vois déjà dans ton quartier et ta ville les contradictions entre une classe riche et qui ne manque de rien et la majorité de la population, qui est pauvre. Par exemple dans la Médina de Dakar, où je suis née, il suffit d’un peu de réflexion pour voir qu’il y a quelque chose qui ne va pas.

ALICE – Tu es d’une famille ouvrière ?

M.C. – Oui, mon père était conducteur de bus et militant politique…

ALICE – C’est de famille…

M.C. – (rires) Militant opposant aussi. Alors, c’est peut-être de là aussi que c’est parti. Il était très engagé, ça l’intéressait beaucoup. Ma mère était femme au foyer, elle ne s’intéressait pas à la politique ; elle s’occupait plutôt des enfants, de la famille. Je suis l’unique fille entre deux garçons.

ALICE – Ton engagement était alors de quel type ?

M.C. – Au lycée, j’ai commencé à m’investir dans la vie du quartier, à participer à des cours d’alphabétisation pour des femmes ou des ouvriers qu’on donnait le soir. J’ai continué l’alphabétisation à Paris à la Goutte d’Or que j’ai arrêtée seulement avec la lutte des sans-papiers. Je pense que c’est important de savoir lire et écrire dans n’importe quelle langue pour pouvoir communiquer. Après le Bac, j’ai fait des études de germanistique en Allemagne.

ALICE – Rejet de la francophonie ?

M.C. – (rires) Non, non même pas… C’est un peu le hasard, je n’ai pas choisi à chaque fois. En cinquième, il fallait choisir une troisième ou une quatrième langue étrangère, je ne sais plus très bien. Je parlais déjà le wolof comme presque tous les Sénégalais, l’arabe appris à l’école coranique, le français à partir de six ans à l’école française et à douze ans, au lycée, l’anglais. J’avais choisi l’espagnol. Et puis, on m’a persuadé de faire allemand. L’Allemagne fédérale faisait une propagande tous azimuts pour le développement de sa langue en Afrique. Je suis partie en Allemagne à Sarrebruck pour mes études. C’était dans les années 1975.

ALICE – Là, tu as participé à des luttes ?

M.C. – Oui, je me suis beaucoup politisée. Mais le problème est que l’extrême gauche y est très dispersée, il y a plein de petits groupes et pas moyen de s’unir. Mais j’ai participé à la lutte contre l’apartheid…

ALICE – Et tu étais dans une organisation sénégalaise ?

M.C. – Oui, j’étais à And-Jëf, organisation issue des grèves estudiantines de mai 68, créée essentiellement par des élèves et étudiants. And-Jëf, c’est le nom wolof ; And, ça veut dire s’unir et Jëf, c’est agir. C’était une organisation clandestine à l’époque, créée par des maoïstes qui ont essayé de recruter en milieu élèves et étudiants. Ils venaient nous voir : on a commencé là les premières lectures politiques. Le premier livre que j’ai lu, c’était le petit livre rouge (rires)… L’organisation a été créée fin 1972, début 1973 clandestinement car c’était l’époque du parti unique de Senghor. Il y a eu une première ouverture démocratique en 1974. En fait, les événements de 1968 avaient été importants et l’impérialisme français en avait tenu compte dans ses analyses. Senghor avait été à deux doigts de tomber. L’armée avait mis un dispositif en place pour reprendre le pouvoir au cas où. Ils ont dû en tenir compte et dire à Senghor que le parti unique était peut-être rejeté par les Sénégalais. Il y a donc eu une ouverture avec la constitution de trois courants, trois partis qui étaient définis par Senghor lui-même : républicain, libéral et de gauche. Et tous les opposants devaient se placer là-dedans. L’extrême gauche qui ne se reconnaissait pas dans le parti de gauche est restée dans la clandestinité. L’organisation a subi une répression, les principaux dirigeants ont été interpellés, jugés, emprisonnés. En 1978, des élections ont eu lieu que Senghor aurait dû perdre s’il n’y avait pas eu des fraudes. C’était tellement grave que l’impérialisme français a poussé Senghor à partir ; ce qu’il a fait en 1980. Mais ça a trompé l’opinion car on disait qu’avec son départ, ça irait un peu mieux : certains mêmes disaient que c’était parce qu’il était catholique que ça ne marchait pas (il y a 95 % de musulmans…) (rires). And-Jëf est sorti de la clandestinité avec tous les autres et on s’est retrouvé comme dans les autres pays africains avec dix-sept ou dix-neuf partis. La folie ! J’étais retournée au Sénégal à ce moment, je n’ai jamais eu l’intention de rester en Allemagne ou en France. Je me dis que ma place est là-bas. Pour des raisons familiales, j’ai dû revenir au Sénégal… Quand on est wolof, on est très attaché à la famille. J’ai enseigné l’allemand, j’ai continué le travail politique, l’alphabétisation. J’étais aussi dans le comité sénégalais anti-apartheid en tant qu’animatrice : on organisait des manifestations, toujours réprimées.

ALICE – Il faudrait parler aussi de la place des femmes dans ce combat. Tu devais te trouver dans une position particulière…

M.C. – Très particulière parce que dans le milieu politique, ce n’est jamais facile. Dans les partis qui se disent progressistes, et d’extrême gauche, il a fallu se battre, à chaque fois pour s’affirmer. Je me rappelle quand les femmes de And-Jëf ont créé en 1983 la première organisation féminine au Sénégal, ça a été le tollé ! Ils disaient qu’on créait des divisions, les débats ont été très vifs.

ALICE – Quelles étaient les luttes précises à mener, en ce domaine ?

M.C. – Déjà, au sein de l’organisation, les femmes devaient galérer pour participer à la direction, qui avait toujours été masculine.

ALICE – Mais dans la société sénégalaise, y avait-il des luttes de femmes ?

M.C. – Bien sûr. Dans une société essentiellement musulmane, la femme ne compte presque pas. Les articles du Code de la famille reprennent ce qui se trouve dans le Coran. La parité dans le travail, en politique, c’est un rêve là-bas. Poser ces questions dans les organisations de gauche, ça a été un combat perpétuel. Sur les mutilations sexuelles aussi car dans certaines ethnies, c’est systématique : au nord de la vallée du Sénégal, chez les Soninké à l’est, au sud. Il a fallu se battre et l’on n’a pas toujours été comprises, en raison du poids de la tradition. On disait de nous : ce ne sont pas des femmes, ce sont des hommes. Ou alors, ce ne sont pas des Africaines, mais des toubabs ! (rires) De même, sur le sida, celle qui a mené la lutte contre le sida, c’est une femme. On s’est battu aussi contre la prostitution des enfants, importante dans les grandes villes ; donc, en fait, je me suis retrouvée à faire la navette…

ALICE – On peut peut-être en venir aux sans-papiers. Pourrais-tu nous livrer ta chronologie subjective du mouvement depuis Saint-Ambroise ?

M.C. – Au début, il y a eu une irruption de sans-papiers sur le devant de la scène qui a surpris, personne ne s’y attendait dans la mesure où les organisations n’étaient pas impliquées. Moi, dés le lendemain de l’occupation, lors de la première réunion unitaire, j’ai rencontré immédiatement des problèmes avec les organisations. Ils se sont dits : cette dame-là, elle va nous faire chier ! (rires). Le désir, la volonté d’autonomie ont commencé à s’affirmer aussi. Dès la première semaine, on a constaté qu’il y avait des organisations qui n’étaient là que pour se faire de la publicité, que pour essayer de contrôler. La bagarre a donc commencé très tôt…

ALICE – Vous aviez commencé avant Saint-Ambroise, à faire des réunions ?

M.C. – Non. C’est parti d’un sans-papier employé avec une fausse carte dans le nettoyage. Son équipe travaillait à l’Aéroport d’Orly. Un jour, les flics ont contrôlé de près sa carte et se sont rendus compte qu’elle était fausse. Ils l’ont emmené en garde à vue et là, il a appelé Fodé Sylla qu’il connaissait. Et Fodé Sylla par ses relations a réussi à le tirer de là. Après, il s’est dit que comme il avait perdu son boulot et sa carte, il n’allait pas se croiser les bras. Comme il était malien, il a contacté ses compatriotes. Il y a eu des réunions, peu, deux ou trois dans un foyer à Montreuil pour se demander ce qu’il était possible de faire puisqu’on était tous dans la même situation.

ALICE – Et comment est venue l’idée d’occuper Saint-Ambroise ?

M.C. – On voulait occuper une église. Et Saint-Ambroise, parce que c’était direct en métro du foyer où on faisait nos réunions. Les églises, c’est comme ça qu’on les choisit. Il faut qu’elles soient belles d’abord, et près d’un métro.

ALICE – Et pourquoi, belles ?

M.C. – Eh oui, il faut qu’elles soient belles, puisqu’on doit y rester longtemps. Avant d’aller à Saint-Bernard, on avait vu celle qui est sur la rue de la Chapelle, mais elle n’est pas belle du tout ! Pas claire non plus.

ALICE – Et pourquoi, une église ?

M.C. – Parce que dans une église, il y a beaucoup de place ; et dans notre peuple, il y a l’idée que l’église a joué dans son histoire un rôle d’accueil des gens, des démunis… Je ne sais vraiment comment c’est venu…

ALICE – Mais l’église catholique a quand même eu un rôle négatif en Afrique…

M.C. – Je sais que c’est l’église qui venait en éclaireur. Mais en tout cas, les gens pensent toujours aux églises, et pas aux mosquées par exemple, ou à la synagogue.

ALICE – Mais vous vous y croyez à la tradition humaniste de l’église ?

M.C. –Moi, non. Mais, les autres, oui, carrément.

ALICE – Mais alors, ils avaient eu des contacts avec des curés ?

M.C. – Non, pas du tout.

ALICE – Donc, pour eux, l’église, c’était quelque chose de très abstrait…

M.C. – Oui, mais ils étaient persuadés qu’ils seraient accueillis. La première fois, ça n’a pas marché. Mais la deuxième fois, le curé de Saint-Bernard n’a pas demandé l’expulsion. Malgré les pressions de la Préfecture : les Renseignements Généraux venaient le voir tous les deux jours pour le convaincre de demander l’expulsion.

ALICE – Il serait intéressant de confronter nos points de vue et nos impressions sur la lutte… Ce qui m’a frappé dans le discours des organisations, notamment de Droit Devant !, c’est qu’ils répétaient sans cesse « c’est pas gérable ! ». Ils étaient très angoissés par ça. Ma position c’était, « tant mieux plus ça sera ingérable, plus la question des sans-papiers sera posée à un niveau social général ».

M.C. – Oui, c’est ça.

ALICE – Et nous on a eu le sentiment qu’il y a eu une occasion manquée au début. Après Saint-Ambroise, on cherchait un lieu où tout le monde aurait pu venir sans être obligé de se fermer comme vous l’avez fait. S’il y avait eu un endroit avec plusieurs milliers de sans-papiers réunis, la question aurait été posée à un niveau où il n’aurait plus été possible pour le gouvernement de faire du cas par cas.

M.C. – Nous, notre premier réflexe a été d’ouvrir. L’église ne pouvait pas recevoir des milliers de personnes. Mais on a dit aux sans-papiers qu’on allait s’organiser, on a pris les dossiers, on a fait une liste… Au bout de trois ou quatre jours, on avait plus de deux mille dossiers. Je me souviens que ceux qui savaient écrire prenaient les dossiers devant l’église. Et c’est ça d’ailleurs qui a précipité l’évacuation du 22 mars. Les Renseignements Généraux voyaient que l’on prenait les dossiers. Ils ont compris qu’il fallait arrêter cette histoire-là car ils ne savaient pas où ça irait. à partir du 22 mars, les organisations ont fait pression sur les sans-papiers. On était peu à dire qu’il fallait ouvrir et on a été mis en minorité. Je me rappelle qu’il y avait un délégué malien qui disait : « il faut ouvrir la porte à tout le monde, comme ça, ils ne pourront pas le gérer ». Mais les autres… Je me souviens d’avoir surpris Amara de Droit Devant ! disant aux sans-papiers que s’ils prenaient un sans-papier de plus, Droit Devant ! se retirerait. C’était ça le chantage. « Vous êtes 300, il faut le rester. Sinon, on ne pourra pas gérer, vous n’aurez plus de soutien… Il faut fermer ».

ALICE – On a quand même l’impression qu’à certains moments, c’était plutôt les sans-papiers qui utilisaient les organisations que le contraire…

M.C. – (rires) En fait, pendant longtemps Droit Devant ! a considéré le collectif de Saint-Ambroise comme sa chasse gardée. Et tous les autres soutiens étaient écartés même en les agressant physiquement. Ils avaient placé des jeunes du Comité des sans-logis qui avaient comme mission de vider tous les indésirables parmi les soutiens. Il a fallu qu’on se batte aussi contre cela. Amara disait même que si je restais déléguée, Droit Devant ! partirait.

ALICE – Je me souviens d’une scène très gênante lorsque vous étiez au local de Droit Devant !, après l’expulsion du gymnase Japy. Il y avait des types qui faisaient le filtrage à l’entrée. Les blancs pouvaient entrer mais les noirs qui n’étaient pas membres, étaient refoulés.

M.C. – Oui, ils avaient peur que ça ne déborde.

ALICE – Mais je ne voudrais que l’on ne tape pas que sur Droit Devant ! Je me souviens de l’interview de Fodé Sylla (SOS Racisme) dans Le Parisien, où il parlait en terme paternaliste de votre lutte.

M.C. – C’est comme ça qu’il la comprenait. On en est venus aux mains. Après, il est parti de toute façon.

ALICE – Pourrais-tu plus développer ce que tu nous a dit sur l’autonomie ?

M.C. – Notre volonté était tellement forte que les organisations qui n’étaient là que pour récupérer ont été obligées de se retirer. Un article de P. Bernard dans Le Monde explique que dans notre besoin d’autonomie, on a fait fuir pas mal de soutiens. En tout cas, c’est après le départ de Droit Devant ! et de SOS Racisme qu’on a pu en tant que sans-papiers, gérer nous-mêmes notre lutte. On ne l’aurait pas fait, il n’y aurait pas eu d’extension ni de coordination. On n’en serait pas arrivé là où on en est aujourd’hui. En plus, étant issus de pays qui ont toujours été dominés, on avait envie de parler en notre nom propre. Parce que cette autonomie-là a toujours manqué aussi à nos états. Ce débat sur l’autonomie a continué quand on a créé les coordinations, régionales et nationales. La question a été de savoir s’il fallait que les soutiens soient membres du Secrétariat national de la coordination des sans-papiers. On s’y est opposé. Ce débat-là a duré quatre mois jusqu’à ce que l’on puisse imposer notre décision : seuls des sans-papiers étaient membres du Secrétariat national. Depuis que la gauche est arrivée au pouvoir, les organisations sont revenues à la charge. à nouveau, l’idée d’un secrétariat mixte a été posée lors de la dernière coordination nationale. Et toujours par les mêmes : des militants politiques de la LCR, des militants syndicaux…

ALICE – Quels sont les soutiens encore actifs ?

M.C. – Théoriquement, il y a tout le monde : LCR, les Verts, les anarchistes, les syndicats, les associations…

ALICE – Comment conçois-tu le bon soutien ? Tu ne peux pas demander non plus que les gens vous soutiennent de manière a-critique…

M.C. – Non, pas de manière a-critique. Le compromis qui avait été trouvé était qu’il devait y avoir un secrétariat autonome. Mais les collectifs qui voulaient se faire représenter de façon mixte à la Coordination nationale pouvaient le faire. Mais ça ne donnait pas aux soutiens l’autorité de s’impliquer en quoi que ce soit dans la structure de décision du Secrétariat national. La Coordination nationale a été par ailleurs, une grande structure de réflexion, d’échanges de points de vue, de comptes rendus d’actions faites à la base. Mais aussi un espace de préparation des actions nationales comme les manifestations. Mais c’est toujours nous au Secrétariat national qui avons préparé les textes, les tracts. Nous nous réunissions aussi toujours de façon autonome et rencontrions les organisations qui voulaient nous voir. Cette autonomie est aujourd’hui remise en question par les organisations. C’est arrivé à un point très grave : certains sans-papiers membres du Secrétariat national ont joué le jeu des organisations en acceptant de signer depuis novembre des tracts qui ne reflètent pas nos revendications. « Régularisation de tous ceux qui ont en fait la demande » ce n’est pas « régularisation de tous les sans-papiers » Idem lorsqu’ils intitulent le tract « La loi Chevènement n’est pas acceptable », alors qu’on en demande, nous, le retrait. Les organisations affirment au contraire qu’on ne peut tout exiger : le retrait des Lois Debré et Chevènement. Des sans-papiers se sont pliés par peur de se retrouver isolés. Or les grandes organisations n’ont jamais beaucoup mobilisé. On a vu les manifestations minables du 14 octobre, du 22 novembre… Ces contradictions continuent de peser et menacent de rupture la Coordination Nationale.

ALICE – Peux-tu nous expliquer comment s’est développée votre organisation en tant que sans-papiers ?

M.C. – Il n’y avait pas de militants au départ sauf pour quelques-uns. Dans les collectifs, certains sans-papiers ont une culture politique : ainsi pour les réfugiés politiques algériens, zaïrois qui ont déjà fait de la politique chez eux. Mais ça reste rare. La grande majorité est arrivée dans la lutte avec l’objectif d’obtenir des papiers. Ils se sont formés eux-mêmes grâce à l’autonomie de la lutte. Si les organisations françaises avaient dominé le mouvement, ils n’auraient jamais appris à parler, à organiser et présider une réunion. Et à chaque fois qu’un délégué s’est imposé en revendiquant cette autonomie, les soutiens ont tout fait pour l’écarter. De même, les femmes ont joué un rôle important qui n’a jamais été mis en valeur. Ainsi même avant l’occupation de la Mairie du 18ème, on avait organisé un rassemblement au mois de mai devant Matignon. C’était une période creuse à Pajol avec beaucoup de découragement, certains étaient rentrés chez eux. Il a fallu que les femmes s’organisent pour que les groupes reviennent. De même pour l’occupation de la Mairie du 18ème, ce sont les femmes qui ont pris l’initiative entre elles après une réunion ; le mouvement a été relancé. Les média, les sans-papiers, les soutiens sont revenus. Si l’action des femmes a permis de redynamiser la lutte, elle a évité aussi l’éclatement du collectif. Par exemple, dans le 15ème lorsque SOS Racisme nous a entraîné dans une église après avoir trié les dossiers. Les femmes, sentant l’arnaque, avaient refusé d’entrer là-dedans. L’hiver dernier, ce sont les femmes qui ont organisé les mercredis de l’Elysée, à dix heures : nous étions embarquées mais la pression était maintenue.

ALICE – Mais dans les discussions, les femmes et les hommes restent séparés ?

M.C. – A Pajol, les assemblées générales étaient mixtes : les femmes qui parlaient bien le français prenaient la parole. D’autres se faisaient traduire et exprimaient ce qu’elles pensaient. A chaque fois, ça posait problème. Certains hommes ne voyaient pas d’un bon œil que leur femme participe à l’assemblée générale, ils leur demandaient ce qu’elle y faisait. La femme répondait qu’elle aussi voulait des papiers. Des frictions sont même apparues au sein de certains couples. Les femmes devaient aussi s’occuper des enfants ce qui n’était pas facile avec les assemblées générales. A Poissonnière, les femmes étaient au premier étage, elles venaient moins aux réunions.

ALICE – Quel a été à ton avis le rôle des médias dans la lutte ?

M.C. – Elles ont beaucoup couvert la lutte. C’est dans la lutte que l’on a appris à… utiliser, à faire passer le message. Ce n’était pas évident. On a appris sur le tas que lorsque tu parles deux minutes, seules trente secondes passent : il faut donc résumer l’essentiel de ton message. Avec les journalistes de la presse écrite, il est possible de plus développer. Les média ont joué un rôle important pour faire connaître notre lutte dans toute la France comme France Info.

ALICE – Mais les images renvoyées par les média du mouvement n’ont-elles pas été réductrices en mettant en avant une vision humanitaire, les mères avec leurs enfants, l’actrice Emmanuelle Béart avec un enfant dans les bras ?

M.C. – C’est ainsi que les média nous voient. On a essayé à mon avis avec succès à faire passer autre chose, un message politique. Je l’ai fait en expliquant que notre lutte n’était pas réduite à l’humanitaire mais qu’elle posait des questions politiques : le problème des rapports Nord-Sud et de la distribution des richesses à l’échelle de la planète. Je me rappelle qu’une journaliste de la presse écrite que je connais m’avait dit qu’elle ne comprenait pas lorsque je parlais de rapport Nord-Sud (rires)… à la télévision aussi, on a tenté de faire entendre cette question.

ALICE – Comment situes-tu le mouvement des sans-papiers par rapport aux autres mouvements en France ? Les mouvements sociaux, souvent assez radicaux mais qui restent isolés les uns des autres…

M.C. – Avec le mouvement des chômeurs, des tentatives ont été faites mais c’était difficile. Mais ce n’était pas du fait des chômeurs mais des organisations qui les encadraient. Par exemple, il y a eu une réunion au siège de la FSU avec les organisations de chômeurs sur les convergences des différentes luttes. On y était même pas invité alors qu’on est en lutte depuis deux ans. On a trouvé ça bizarre. Notre pratique en tout cas quand on n’est pas invité, c’est de s’y rendre. Lorsque je suis arrivée dans la réunion, cela a surpris tout le monde. Ils m’ont regardé comme une diablesse. J’ai demandé pourquoi nous n’avions pas été invités. Notre lutte et celle des chômeurs sont liées : il faudrait faire des réunions et des actions communes. Ils ont flippé. Le même jour, à la Maison des Ensembles, il y a eu une réunion avec des chômeurs de la base où mon discours a été très applaudi. C’est là qu’il fut décidé d’organiser l’occupation du Conseil économique et Social. En fait, nos luttes convergent contre les plans d’ajustement structurels, contre le capitalisme en général. Mais cet effort de convergence n’a pas été facile à mener car les chômeurs ont eu, disons, des problèmes de représentation. Les collectifs de chômeurs n’ont pas été assez autonomes et charismatiques pour entraîner le mouvement. Ils ont manqué de leaders réellement autonomes des organisations syndicales.

Copyright © 1998 Maria Bianchini et Serge Quadruppani. Les copies conformes et versions intégrales de cet article sont autorisées sur tout support pour peu que cette notice soit préservée. Article publié à l’origine dans Alice, numéro 1, automne 1998.