La lutte de classe aux Etats-Unis

Ce texte est inclus dans le “Post-scriptum” d’Ouvriers et Capital, dont il constitue la quatrième partie.

La première édition d’Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi. Le “Post-scriptum” est inclus dans l’ouvrage depuis la deuxième édition, publiée en 1971

La traduction française, réalisée par Yann Moulier, avec la collaboration de G. Bezza, a été publiée en 1977 chez Christian Bourgois.
Partons d’une hypothèse de recherche qui comporte déjà en elle-même une forte charge politique. La voici: c’est durant les années qui vont de 1933 à 1947 aux États-Unis que la lutte ouvrière a atteint dans son développement son niveau absolu le plus élevé. Luttes avancées, luttes victorieuses, luttes ouvrières de masse ou luttes de masse directement ouvrières, et pourtant simples luttes contractuelles: prenons l’une des expériences révolutionnaires de la vieille Europe quelle qu’elle soit, pour la confronter à ce cycle de luttes particulier de l’Amérique ouvrière, et nous connaîtrons ainsi nos limites, nos retards, nos défaites, dans le meilleur des cas nos retards subjectifs, dans le pire des cas, l’absurdité de notre prétention d’être des avant-gardes sans mouvement, des généraux sans armées, des prêtres du verbe subversif sans sagesse politique. On retrouvera ici le discours de ceux qui veulent que les ouvriers européens soient à la remorque de situations plus arriérées mais plus révolutionnaires. Si c’est sur le terrain de la lutte de classe que l’on mesure la victoire à ce que l’on a conquis, et à sa quantité, alors ce que les ouvriers européens trouvent devant eux comme modèle de comportement le plus avancé, et qui correspond le mieux à leurs besoins actuels, c’est la façon de vaincre, de battre l’adversaire si l’on veut, qu’ont adoptée les ouvriers américains des années 30.

Il y avait eu de riches prémisses à cette lutte. Au cœur de la guerre avait surgi une vague qui avait transformé à sa façon la guerre nationale non pas en guerre civile mais en lutte de classe. Connaître le comportement des ouvriers américains durant les deux grandes guerres, c’est là un chapitre de l’histoire contemporaine qui n’a pas encore été écrit par manque de courage scientifique, par peur de savoir de quoi il retourne. Dire que les ouvriers profitent de la guerre de tout le monde pour réaliser leur intérêt partial, c’est une vérité amère dont on aimerait bien que l’histoire nous dispense. Pourtant la lutte ouvrière au sein même de la guerre capitaliste constitue un grand événement de notre époque: nul hasard si, pour le saisir, il nous faut nous libérer de l’Europe, et aller au cœur américain du système international du capital. Si le nombre des grèves avait été, entre 14 et 15, de 1 204 et de 1 593, en 16 le taux s’élève à 3 789, et à 4450 en 17 avec 1 600 000 et 1 230 000 ouvriers en lutte respectivement. A part la fabuleuse année 37, il faudrait arriver à 1941 justement pour retrouver 4 288 grèves en un an et 2 360 000 ouvriers soit 8,4 % du total de la force de travail employée exactement comme en 1916 : pourcentage jamais atteint jusqu’en 45 à part notre autre année fabuleuse, 1919. En 43, 44 et 45 c’est un crescendo impressionnant: nombre de grèves: 3 752, 4 956, 4 750; ouvriers en lutte: 1 980 000, 2 120 000, 3 470 000. L’intensité de la lutte ouvrière durant la guerre n’est dépassée que dans un seul cas: celui de l’immédiat après-guerre, lors des premières reconversions des industries de guerre en industrie de paix et de bien-être. Il semblerait que les ouvriers auraient dû s’abstenir de créer des difficultés à un projet aussi humain. Voyons un peu: En 1946, 4 985 grèves, 4 600 000 ouvriers qui ne travaillent pas, soit 16,5 % du total de la force de travail employée. En 1919, 3 630 pour le nombre des grèves, 4 160 000 pour celui des grévistes, soit 20,2 % de tous les ouvriers ayant alors un emploi (16). Du point de vue des ouvriers, la guerre représente l’occasion ou jamais d’obtenir beaucoup, la paix l’occasion ou jamais d’en demander plus. Et en effet, le National War Labor Board, newdealiste avant le New Deal, ne trouve rien de mieux, pour enrayer les conflits du travail, que de faire triompher les ouvriers. Droit de s’organiser, contractation collective à travers la représentation syndicale, contrats d’union shop et d’open shop reconnus sur le même plan, parité de salaire pour les femmes, salaire minimum vital garanti pour tous: telles sont les conquêtes obtenues durant la première période de la guerre. Raffermissant leur organisation, exploitant les besoins nationaux de l’adversaire de classe, les Unions dépassent les 4 millions d’inscrits en 18 et voici que l’affrontement se déplace dans l’après-guerre sur le terrain du salaire. Quand on parle de 19, le militant révolutionnaire pense à d’autres choses: à la guerre civile dans la Russie bolchevique, à la République des Soviets en Bavière, à la me Internationale, à Bela Kun, et notre militant italien pense à Turin, à Ordine Nuovo, aux Conseils avant les occupations d’usines. Seattle en revanche est un nom inconnu. Et l’on ne cite jamais ses ouvriers des chantiers navals qui entraî~ nèrent 60 000 travailleurs sous la direction de James A. Duncan, dans une grève générale de 5 jours. Pourtant c’était le coup de départ d’une année clef pour la lutte de classe aux États-Unis, année plus importante sans doute pour le destin de la révolution mondiale que tous les autres événements “ euro-asiatiques ” mis bout à bout. Elle passa par la grève des policiers de Boston, organisée par l’union du Boston Social Club qui voulait s’affilier à l’AFL, des choses du style de Mai 68, mais un peu plus sérieuses puisqu’elles se produisaient un demi-siècle auparavant, et qu’elles ne comptaient pas dans leur programme le “ football aux footballeurs ”. Mais les métallos, les cheminots, les ouvriers du textile, les dockers, les industries de l’alimentation, et de l’habillement étaient aussi en grève. Et l’on en arriva désormais à l’affrontement décisif sur le terrain de la production des matières qui étaient alors fondamentales pour tous les autres types de production: l’acier et le charbon. 350 000 ouvriers de la sidérurgie demandaient des contrats collectifs, des augmentations de salaire et la journée de huit heures. La United Steel Corporation répondait alors qu’elle n’avait aucune intention de “ discuter affaires avec eux ”. Le temps du New Deal de guerre était passé. L’autorité, les forces militaires locales, fédérales et étatiques étaient toutes du côté de la police. Chasse aux sorcières contre les ouvriers, isolement de leurs organisations vis-à-vis de l’opinion publique, une vingtaine de morts et ce fut la défaite. Foster R. Dulles a écrit : “ Si les ouvriers de la sidérurgie avaient remporté la victoire, c’est toute l’histoire du mouvement ouvrier de la décennie 1820-I930 qui eût suivi un cours totalement différent. ” Les ouvriers sidérurgistes se retiraient du terrain, mais 425 000 mineurs y faisaient leur entrée. Là l’organisation ouvrière était plus forte, et donc les revendications plus exigentes : 60 % d’augmentation, semaine de trente-six heures. Ils auraient obtenu la moitié de ce qu’ils réclamaient en matière de salaire, mais rien sur la durée du travail. Wilson, l’idéaliste, le névrotique président des États-Unis des années 20, manœuvra pour que le pouvoir judiciaire intime l’ordre d’arrêter la grève. John L. Lewis, président de l’United Mine Workers, bientôt fameux pour d’autres exploits, répéta l’injonction au niveau de l’organisation ouvrière. Les mineurs n’écoutèrent aucun de leurs deux présidents, et continuèrent la lutte jusqu’à ce qu’ils aient perdu le minimum qu’ils pouvaient obtenir dans ces conditions. On pouvait lire dans les journaux de l’époque: “ Aucune minorité organisée n’a le droit de précipiter le pays dans le chaos… Une autocratie ouvrière est bien plus dangereuse qu’une autocràtie capitaliste. ” C’étaient les leçons de méthode que le capital commençait à tirer de son dur affrontement avec les ouvriers, la philosophie sociale qui devait triompher dans la décennie heureuse qui s’ouvrait. Les années 20 aux États-Unis: la paix sociale, la grande prospérité, l’“ ère des folies merveilleuses ”, le welfare capitalism, les hauts salaires qui n’étaient ni conquis par des luttes, ni concédés sur une initiative politique du capital, mais qui intervenaient comme par un hasard, selon le choix économique du capitaliste individuel. Pour la première fois dans l’histoire on forge des “ chaînes dorées ”; le taux de syndicalisation descend à un niveau lamentable, une nouvelle forme d’“ unionisme ” patronal d’entreprise apparaît, l’open shop l’emporte et l’organisation scientifique du travail progresse à pas de géant. On dit que le grand effondre- ment vint réveiller tout le monde à l’improviste du “ rêve américain ”. L’une des raisons pour lesquelles le capital ne parvint pas à comprendre qu’il était en train de marcher sur une corde raide tendue au bord de l’abîme, fut cet impressionnant silence des luttes de la masse ouvrière, qui suivit la défaite des 400 000 cheminots en 22, et qui dura jusqu’en 29 pour se prolonger au-delà. Les luttes ouvrières représentent pour le capital un instrument irremplaçable de conscience de soi. Sans elles, il ne voit pas son propre adversaire, il ne le reconnaît pas, et dès lors ne se connaît pas. Et lorsque la contradiction éclate et que c’est une contradiction entre des éléments qui se situent totalement à l’intérieur du mécanisme du développement capitaliste, voilà que de nouveau les ouvriers n’interviennent pas activement par leurs luttes, soit pour accélérer la crise, soit pour la résoudre d’une façon ou d’une autre. Ils savent qu’ils ne peuvent rien obtenir comme classe particulière, si le développement général ne peut rien concéder en plus. C’est une évidence de dire que les ouvriers n’ont pas voulu la crise. C’en est une beaucoup moins grande, et un petit peu scandaleuse que de dire que la crise ne fut pas un produit de la lutte des ouvriers, mais celui de leur passivité, de leur refus de masse de partir à la découverte à coups de revendications, de propositions de lutte et d’organisation. Attention. Nous ne voulons pas dire que la cause de cette crise était due au comportement des ouvriers envers le capital lui-même. Nous voulons dire que ce comportement était le seul qui eût pu révéler l’existence de la crise, et qui aurait permis, s’il s’était traduit en luttes, de la prévoir. Et d’autre part, il est facile de comprendre le fléchissement de la courbe des grèves dans la décennie des “ bonnes affaires à tous les coins de rue ”. Mais quelle est la raison de cette passivité ouvrière en plein cœur de la crise ? Pourquoi ne donne-t-elle pas lieu à une issue révolutionnaire dans une situation qui était, elle, objectivement révolutionnaire, et qui aurait pu difficilement l’être davantage ? Pourquoi aucun 17 ne se greffe sur 1929 ? Les ouvriers n’avancent aucune revendication et ne renoncent à les imposer par la lutte qu’en deux occasions : quand il obtiennent sans demander et quand ils savent ne rien pouvoir obtenir. L’absence de grandes luttes de 1922 à 1933 est due à deux motifs différents dans deux périodes différentes : de 1922 à 29 et de 29 à 33. Au cours de la première période les marges objectives du profit capitaliste débordent sur le terrain occupé par les ouvriers. Durant la seconde, il n’existe plus de marges pour aucun des deux partis; une participation du salaire ouvrier au profit du capital est impensable, les frontières entre les classes vont même jusqu’à s’effacer, il n’y a qu’une seule crise pour tout le monde. Pourquoi lutter quand on ne peut le faire pour arracher des concessions à l’adversaire ? Pour prendre le pouvoir ? Ne commettons jamais de confusion. La classe ouvrière américaine n’est pas le parti bolchevique russe. Tenons-nous-en aux faits mêmes lorsqu’ils constituent pour nous autant de problèmes. Quand Roosevelt met au point la solution de la crise, les ouvriers américains se reforment en position de bataille, font le point, et reviennent classiquement aux précédents immédiats de leur histoire politique: ils ont mené une lutte offensive durant la guerre et l’ont emporté; ils se sont violemment défendus après la guerre et ont été défaits ; ils ont puisé à pleines mains et sans scrupules dans “ les paillettes d’or ” de la décennie heureuse; durant la crise ils n’ont réagi ni pour se défendre, ni pour attaquer l’adversaire. La chose paraît un ballet abstrait dénué de tout contenu compréhensible. Mais la logique de ces mouvements est impeccable, tout comme sa forme est l’accomplissement d’une rationalité mathématique moderne. Il nous faut nous en convaincre : les ouvriers américains sont la face cachée de la classe ouvrière internationale. Pour déchiffrer la trajectoire de ce sphinx de classe que l’histoire contemporaine met sur notre chemin, le préalable est d’accomplir complètement un tour du monde ouvrier. La face éclairée de nos bailleurs de révolution ne représente pas tout ce qu’il y a à voir. Si la nuit américaine nous semble obscure, c’est parce que nous regardons le jour les yeux fermés.

Le paragraphe 7a du National Industrial Recovery Act comportant le droit pour les ouvriers “ de s’organiser, de négocier des contrats collectifs par l’intermédiaire des représentants de leur choix ”, ainsi que l’interdiction pour les patrons de “ le limiter ou de le réprimer par leur intervention en quoi que ce soit ” (17), enfin le principe d’un salaire minimum et d’une durée du travail maximum, est approuvé en même temps que l’ensemble de la loi en juin 33. Durant la seconde moitié de cette année-là, le nombre de grèves atteignit le chiffre de l’ensemble de l’année précédente, et les ouvriers en lutte furent trois fois et demi plus nombreux qu’en 32. En 34, 1 856 grèves, 1 500 000 ouvriers concernés, plus de 7 % des titulaires d’emploi. Le nombre des conflits n’est donc pas élevé, mais il embrasse les grandes undustries; les grandes catégories d’ouvriers, sidérurgistes, ouvriers de l’automobile, dockers de la côte Pacifique, travailleurs du bois du Nord-Ouest, et, au premier rang et criant plus fort que tous les autres, presque 500 000 ouvriers du textile qui demandaient: semaine de 30 heures, salaire minimum de 13 dollars, suppression du stretchout, le speed up de l’industrie textile, la reconnaissance de l’United Textile Workers. Lorsque, comme ç’avait été le cas pour le Clayton Act de 1914 et pour la loi Norris-La Guardia de 23, le paragraphe 7a tombait sous les coups de la réaction combinée du capitaliste individuel, et de sa jurisprudence encore bourgeoise, les ouvriers en avaient déjà tiré tout ce qu’ils pouvaient en tirer: s’en servir pour donner aux nouvelles revendications des marges d’action, et passer alors à un niveau organisé. Le mot d’ordre: organiser les inorganisés, et donc l’entrée du syndicat ouvrier dans les grandes industries de production de masse, ne deviennent possible qu’à partir du moment où la conscience collective du capital permettait à un pouvoir ouvrier moderne de pénétrer dans l’usine pour contrebalancer le pouvoir patronal antique et arriéré. 1935 voit la naissance conjointe ainsi que la victoire immédiate du Wagner Act et du CIO. C’est encore la preuve qu’il existe entre l’initiative politique du capital et l’organisation des ouvriers la plus avancée un nœud indissoluble que l’on ne peut trancher, même si on en a le désir. Le National Labor Relations Board veille à ce que les patrons ne recourent pas à des “ pratiques de travail injustes ”, à ce qu’ils ne s’opposent pas aux conventions collectives par des “ procédés déloyaux ”, ordonne le cease and desist au seul partenaire industriel, jamais au partenaire ouvrier, enlève le syndicat à l’entreprise, à la catégorie des ouvriers de “ métier ”, et le restitue ce faisant, ou plutôt le remet pour la première fois entre les mains de l’ouvrier ordinaire. Ce n’est donc pas un organe de médiation politique entre deux partis également forts qui s’opposent: Franklin Delano n’est pas Theodore Roosevelt. C’est un organisme administratif doté d’attributs judiciaires: il constitue une sorte d’injonction, l’exact opposé de ce qu’était précisément la tradition américaine jusque-là, l’injonction désormais faite par le capital aux capitalistes de ménager un espace à l’autonomie organisationnelle des ouvriers. C’est en plus le choix de favoriser, à l’intérieur du camp des ouvriers, les secteurs moteurs des productions nouvelles, en reconnaissant la figure du nouvel ouvrier-masse dans les grandes usines de l’acier, de l’automobile, du caoutchouc, de la radio. Il n’y a que cela qui permette d’expliquer pourquoi le nombre des affiliés du CIO dépasse celui de l’AFL, alors que le premier a deux ans d’existence, la seconde un demi-siècle, et pourquoi l’appropriate bargaining units obtient dès 35 une majorité stable en faveur du nouvel unionisme industriel appuyant un syndicalisme vertical. Si les options du capital avancé favorisent l’organisation ouvrière la plus avancée, celle-ci intervient à son tour dans le camp capitaliste en permettant que les options nouvelles aient raison des vieilles résistances. La loi sur les Fair Labor Standards – suite logique du National Labor Relations Act – date de 38 : salaire minimum de 25 cents de l’heure, et 40 cents sept ans plus tard, durée du travail fixée au maximum de 44 heures en 39, 42 en 41 et 40 heures après cette date. Mais entre le Wagner Act, et même entre la reconnaissance de son caractère constitutionnel, et ceci qui en est l’aboutissement logique, il avait fallu l’année 37 : 4 740 grèves en un an, chiffre jamais atteint jusqu’alors, un mouvement en extension qui, à défaut d’être massif dans de grands secteurs, se ramifiait dans les centres vitaux de la production, recourant à des formes de luttes inédites ainsi qu’à des moyens de pression d’une efficacité jamais vue. Cela avait commencé par la fondation de la Steel Workers’ Organizig Committee, et le simple succès de ce mouvement organisationnel suffisait à contraindre à la reddition le Big Steel, l’imprenable forteresse de la United Sates Steel Corporation: 10 % d’augmentations de salaire, journée de 8 heures, semaine de 40 heures. Ce fut le tour du Little Steel: 75 000 ouvriers durent mener une lutte extrêmement dure contre les firmes mineures de la production sidérurgique ; il y eut “ le massacre du Memorial Day ” à Chicago, et par conséquent une défaite ouvrière provisoire qui sera compensée à peine quatre ans plus tard, par l’intervention de l’allié politique qui manœuvre les leviers du gouvernement. Mais le point chaud de l’affrontement se produisit dans l’industrie automobile : d’un côté l’Union la plus puissante du pays, l’United Automobile Workers, de l’autre les plus fortes corporations du capital : la General Motors, la Chrysler et la Ford. Le sitdown strike fit son apparition et la production de la General Motors fut bloquée durant 44 jours à Flint, à Cleveland, à Detroit et partout ailleurs. Le tribunal ordonna l’évacuation des usines; l’injonction fut ignorée; il y eut une tentative d’irruption de la police dans l’usine et elle fut repoussée. Le slogan qui unissait les ouvriers à l’intérieur et la population à l’extérieur était : solidarity for ever. Puis ce fut la victoire des ouvriers: conventions collectives avec l’URW comme partenaire reconnu. Et ce fut le tour de Chrysler de céder. Seule la Ford résistera encore quatre ans avant de conclure son premier contrat collectif, mais elle devra accorder en sus rien moins que la maudite closed shop. Caractéristique de cette année 37: le nombre de grèves était en extension quantitative croissante; les ouvriers du caoutchouc, du verre, du textile, du matériel optique, de l’électricité y participent. Roosevelt et son brain-trust suivaient la situation, partagés entre l’inquiétude et la nécessité d’utiliser le mouvement pour les besoins de “ leur propre ” bataille qu’ils menaient au sein du capital. La loi sur les “ conditions de travail justes ” de 1938 fut la réponse politique avancée que seules de telles luttes étaient à même d’obtenir. La lutte tournait de plus en plus à l’avantage des ouvriers, dès qu’ils eurent compris que c’étaient au nom de nécessités internes que les pouvoirs publics étaient acculés à la souplesse. On arrive à la guerre avec un rapport de force penchant violemment en faveur des ouvriers. Cela ne s’était jamais produit, mais cette fois-ci c’était devenu possible: la résolution de la crise avait donné le pouvoir aux ouvriers, elle l’avait enlevé aux capitalistes. Le mouvement suivant, les revendications qui s’imposaient sont alors eux aussi logiques et cohérents. Non plus l’antique mot d’ordre socialiste de la lutte contre la guerre, mais la revendication de classe la plus moderne et la plus subversive que l’on ait pu concevoir alors: la participation ouvrière aux profits de guerre! En 41, avant même Pearl Harbour, la lutte se situe de nouveau sur le terrain du salaire: les ouvriers de l’automobile, des chantiers navals, des transports, du bâtiment, de l’industrie textile et de ce point névralgique que constituaient les captive mines liées à l’industrie sidérurgique lourde, qui comptaient Lewis à leur tête et derrière lui 250 000 hommes. En un an le salaire moyen fait un bond en avant de 20 %. Durant la Seconde Guerre mondiale, les mineurs écrivirent un chapitre à part de l’histoire de la lutte de classes qui mériterait une étude attentive. L’habituel War Labor Board ne put rien contre eux et, face à eux, Roosevelt dut endosser en personne le dur masque de l’ennemi des ouvriers. En 43 ils apporteront le concours de leur force massivement organisée, aux meilleures grèves spontanées qui éclatèrent dans tout le pays contre le gouvernement et sans les syndicats. De là part un nouveau crescendo des luttes qui investissent les deux dernières années de la guerre ainsi que l’immédiat après-guerre. L’année 46 est comparable à 1919. Le nombre de grèves atteint presque les 5 000, quasi 5 millions d’ouvriers en lutte soit 16,5 % de la force de travail employée, 120 millions de journées de travail perdues. Pratiquement toutes les industries sont touchées par des conflits de travail. Le National Wage Stabilization Board ne calme pas le mouvement. Une revendication ouvrière l’emporte sur toutes les autres: salaire en temps de paix équivalent au salaire de guerre. Ainsi que les slogans que nous retrouverons un demi-siècle plus tard sur les places d’Europe: “ Sans contrat, pas de travail ”, “ 40 heures payées 52 ” et le contrôle ouvrier sous sa forme américaine “ ouverture des livres de compte ”. Les points chauds sont de nouveau la General Motors, les sidérurgistes, les mineurs et les cheminots. L’augmentation du coût de la vie, caractéristique des temps de guerre, fut suivie d’une course folle des salaires nominaux qui la rattrapèrent presque. C’est de là que part l’histoire contemporaine du rapport de classe prix/salaire, le début de cette maladie mortelle avec laquelle notre capital a dû apprendre à vivre et qui s’appelle dans le diagnostic de l’économiste : un processus inflationniste du coût du travail; c’est donc de là que part cette dynamique du développement qui prenant la forme du mouvement des luttes décidera du destin du capital moderne, de sa gestion et de la possibilité de l’utiliser. L’année 47 s’ouvre aux États-Unis sous le signe de la “ grande peur ” des ouvriers qui avait secoué le pays tout au long de l’année précédente. C’est impensable. Mais pourtant, au fond, la loi Taft-Hartley se proposait de replacer le pouvoir contractuel des capitalistes sur un pied d’égalité avec celui des ouvriers. Cela en dit long sur ce qui s’était passé aux États-Unis à partir de 33. La péréquation du pouvoir contractuel des deux classes en lutte – cette revendication classique et subalterne de l’égalité des droits contre la force qui décide – pour la première fois, c’étaient les capitalistes qui la mettaient en avant, et en faisaient la conquête ou la reconquête au sein de leur propre État. C’est là l’épisode emblématique d’une histoire encore actuelle; il montre qu’il n’est pas vrai qu’une classe domine toujours l’autre, que l’autre soit toujours dominée; tour à tour, selon le rapport de force mutuel, la puissance de l’une l’emporte sur la puissance de l’autre, et ce, indépendamment des formes de pouvoir institutionnelles et du signe et du nom sous lesquels la structure formelle de la société se présente extérieurement, qu’elle s’appelle capitaliste ou socialiste selon l’antique langage qui resurgit depuis les origines de notre science. Un épisode historique riche d’une forte synthèse du passé. La synthèse des traits fondamentaux des éléments décisifs, que la lutte de classe avait accumulé jusque-là en désordre, se trouve chargée d’un avenir politique jamais encore égratigné par les tentatives de s’y attaquer d’un mouvement ouvrier qui a bien réussi à arriver jusque-là, mais qui n’est pas parvenu à en partir. Ces quatroze années qui vont de 1933 à 1947 en Amérique constituent un fait d’histoire du capital en même temps qu’un acte de politique ouvrière. Tout ce que nous avons trouvé à différentes périodes, en des pays différents, avant cette époque, nous le retrouvons ici unifié dans un seul réseau de faits et de pensées: le rapport luttes/initiatives politique du capital, le rapport luttes/science, et enfin le rapport luttes/organisation ouvrière, c’est-à-dire la Progressive Era, l’époque de Marshall, celle de la social-démocratie, convergent pour se retrouver réunis, et se reconnaître chacun comme les pièces détachées d’un seul tout, précisément ces années en Amérique où vient se conclure la phase classique de la lutte de classe qui s’étend de l’après-Marx, au début de nos marges de mouvement actuelles. Partir des luttes ouvrières pour investir le développement social à ses différents niveaux, l’État, la science, l’organisation, c’est une démarche d’ensemble que ces événements nous font acquérir en une seule fois. Par la suite la lutte ouvière sera toujours confrontée à l’ensemble de ces niveaux et, dès lors, tant celle-là que ceux-ci constitueront pour nous le véritable point de départ de l’analyse et de l’action de classe. Mais exprimons plus longuement et plus clairement ces concepts qui ne sont pas obscurs qu’en apparence.