Les émeutes urbaines de Novembre 2005

La marmite des banlieues fait sauter le couvercle

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20 ans sur le feu et c’est cuit ! Il y a vingt ans déjà, on se disait : ça va péter. Aujourd’hui, ça pète.
Il y a vingt ans, un ministre saluait le tabassage à mort de Malik
Oussekine en déclarant : « La police a bien fait son travail. »
Aujourd’hui, l’excellent travail de la police a mis le feu au pays.
Il y a
vingt ans, la France décrétait l’état d’urgence en Nouvelle-Calédonie.
Aujourd’hui, c’est couvre-feu en métropole. Il y a vingt ans, les
immigrés
bâtisseurs des trente Glorieuses se faisaient jeter de leurs usines.
Aujourd’hui, ce sont leurs enfants qui présentent la note. Et elle est
salée.

Scène de l’ordre républicain à Clichy-sous-Bois. On est quelques jours
après la mort de Bouna et Zyed, deux gamins qui ont eu le tort de
croiser
le chemin de la police. Une voiture de police, justement, stationne
au bas
d’un immeuble. Tout près, il y a deux flics en civil armés de flash-
balls.

L’un d’eux prend en joue un jeune en survêt’ en train de s’éloigner
et lui
tire dans le dos à bout portant. Pan ! Le bruit de la détonation fait
bouger la main du gars qui filme la scène depuis son balcon. « Il est
chaud ! », lâche à voix basse le vidéaste amateur, en parlant du
policier
en train de recharger son canon. Puis on les voit, lui et son collègue,
qui se mettent à courir en tous sens pour en aligner d’autres, comme
à la
chasse aux canards. Pan ! Pan ! Ce petit film, qui a vite circulé sur le
web [1, donne un aperçu de ce à quoi les « émeutiers » ont affaire.
Non à
une défense de la loi, mais à une force d’occupation. Le rôle prééminent
qu’on assigne aux policiers et l’impunité qu’ils reçoivent font d’eux
des
hommes dangereux. Quand leur ministre mugit qu’il va « débarrasser » les
quartiers de leurs « racailles », on s’étonne que celles qui portent un
uniforme ne se sentent pas visées. L’affaire de Clichy en dit long. Que
des gamins qui n’ont rien fait de mal paniquent devant un contrôle « de
routine » au point de courir se cacher dans un transformateur EDF dit
bien
la confiance que la police inspire dans les quartiers. Ça n’a pas
loupé :
dans la foulée de leur électrocution, le Premier ministre et son
comparse
de l’Intérieur ont aussitôt chargé les deux mômes en les présentant
comme
les auteurs présumés d’un « cambriolage ». Puis, apprenant que les deux
mômes revenaient d’un match de foot au moment de tomber sur la
patrouille,
les mêmes Villepin et Sarkozy ont assuré sans rire que la police n’y
était
pour rien, forcément, puisqu’elle n’avait aucun reproche à faire à ces
enfants ! Cette pantalonnade a soulevé des tonnes de glose, assortie de
controverses théologiques sur la rivalité entre les deux coqs de l’UMP.

On a juste oublié que le bon gros mensonge pour blanchir la police
relevait d’un réflexe très ancien. Pour couvrir leurs agents trop
débridés, les gouvernants n’y sont jamais allés du bout de
l’ombrelle. Une
pensée pour Robert Pandraud parlant de Malik Oussekine, matraqué à mort
par des policiers en décembre 1986 : « Si j’avais un fils sous
dialyse, je
l’empêcherais d’aller faire le con dans les manifs. » Ou pour le
ministre
PS de l’Intérieur Philippe Marchand parlant d’Aïssa Ihich, mort en
garde à
vue après son tabassage par trois policiers en mai 1991 : « Rien ne
permet
d’accuser qui que ce soit d’une erreur, d’un manquement ou d’une
faute. »

Ou pour Jacques Toubon, ministre RPR de la Justice, parlant de la mort
d’un enfant yougoslave de 7 ans tué d’une balle policière dans le dos en
août 1995 : « Ce fonctionnaire n’a fait que son devoir. » Ou encore pour
le ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement parlant d’Abdelkader
Bouziane, tué par un policier d’une balle dans la nuque en décembre
1997 :
« Les policiers ont agi en état de légitime défense. » À chaque fois,
c’est la même rengaine. Sarkozy aura beau faire son monstre de foire
devant les médias hébétés, il n’est dans cette affaire que l’héritier de
ses prédécesseurs. Mais ce sont surtout des choix politiques vieux de
plusieurs décennies qui aujourd’hui se prennent une rouste. Ils
pourraient
se résumer en deux chiffres : d’un côté, les 75 milliards d’euros de
bénéfices annoncés pour 2005 par les entreprises cotées au CAC 40 ; de
l’autre, les 10 petits millions d’euros alloués pour 2005 à la toute
nouvelle et très ambitieuse « Haute autorité de lutte contre les
discriminations et pour l’égalité »… Un gros lot du Loto pour tous les
inégaux discriminés. Et dire qu’ils s’insurgent, les ingrats !

C’est la monnaie d’une très veille pièce qu’aujourd’hui la France se
prend
dans les gencives. En novembre 1971, à propos de la main-d’œuvre
immigrée
qui représentait 88 % de son personnel, le caïd du BTP Francis Bouygues
expliquait : « Nous ne pouvons pas la former parce que si nous la
formons,
nous n’avons pas l’espoir de la conserver. [… Ces gens-là sont
venus en
France pour gagner de l’argent. Et à partir de là, il leur est égal de
travailler douze heures par jour et même seize heures l’été quand ils le
peuvent. » Une fois qu’on eut sonné la cloche des trente Glorieuses et
bien pressé le jus de « ces gens-là », on s’avisa qu’on n’avait plus
besoin d’eux. Alors on les abandonna à leur usure précoce et à leurs
quartiers-dortoirs. Le pouvoir économique, qui s’exprimait jusqu’alors
dans les bureaux de recrutement et les gueulantes des contremaîtres, se
manifesterait dorénavant dans les charrettes de licenciements et la
discrimination à l’embauche. On avait fait trimer les vieux, on
laisserait
croupir leurs enfants. Et quand ces derniers commencèrent à réclamer des
comptes, on inventa la politique de la Ville et les paniers de basket.

Après les trente Glorieuses, les trente Merdiques. Immanquablement, à
chaque nouvelle émeute, à chaque nouvelle étape de la dégringolade, on
jeta une nouvelle poignée de cacahuètes dans les cages du zoo, sans
oublier d’en renforcer les grilles et les rondes de gardiennage. De ces
entassements de béton, le génie français sut tirer profit, malgré
tout, en
les quadrillant de zones franches hideuses mais à forte plus-value.
Comme
disait en substance un jeune interrogé sur Arte le 5 novembre, devant
les
ruines encore fumantes d’un dépôt de moquettes : « Toutes ces
entreprises
se sont installées ici en zone franche. Elles ne paient pas d’impôts
parce
que le quartier a mauvaise réputation. Ils se font des thunes sur notre
dos mais refusent de nous donner du boulot ! »

L’illusion a duré longtemps. Aujourd’hui elle s’effondre, mais beaucoup
s’y cramponnent encore. La gauche réclame à grands cris la
restauration de
« la police de proximité », fierté des années Jospin, dans le pathétique
espoir que les parqués se rabibochent avec leurs gardiens. La droite,
elle, fait son travail de droite. Début octobre, pendant que le
gouvernement taillait dans l’impôt sur les grandes fortunes et
intensifiait la pénalisation des chômeurs, on apprenait que les
subventions accordées aux associations de soutien scolaire avaient
baissé
de 20 %. Frappé au ventre, le tissu associatif des quartiers se bat pour
sa survie. Trois exemples tout récents : à la Courneuve (93), l’État a
coupé les vivres à l’association Africa, qui assurait depuis dix-sept
ans
un gros boulot d’accompagnement scolaire, d’alphabétisation et
d’émancipation. À Stains (93), il a sucré sa subvention à
l’association de
chômeurs Apeis. À Sarcelles (95), les crédits publics aux
associations ont
fondu de 20 % par an depuis 2003. Ça économise des sous, mais ça
multiplie
les gens en pétard. C’est pourquoi le 7 novembre, sur TF1, alors que
l’armée se mettait en état d’alerte, un Villepin aux abois annonçait le
rétablissement des subventions que ses services avait supprimées. Comme
dit l’adage : gouverner, c’est prévoir. Dans la foulée, promesses de
bourses « au mérite » et de stages en entreprise dès 14 ans… Il a tout
compris.

Pourtant, peu à peu, même dans les médias les plus atteints par la
myxomatose sécuritaire, la conscience émerge que cette foudroyante
épidémie de cocktails Molotov ne tombe pas du ciel. Que la fumée qui
s’échappe des carcasses brûlées emporte aussi une exigence de
justice. Que
ces jeunes qui emmerdent tout le monde ont aussi des choses à dire et
une
douloureuse à présenter. Ils détruisent et ils crament des maternelles
aussi bien que des banques, dans un mélange de colère et de jubilation.

Parfois ils cognent sur les plus faibles. Indéfendables et
infréquentables, à force de n’être ni fréquentés ni défendus. Que leur
reste-t-il ? Une pétition à signer, un parti politique à rejoindre ?

L’espoir d’obtenir du mieux de la part d’un pouvoir qui depuis des
décennies – et plus encore ces dernières années et derniers mois – se
contrefout des revendications sociales, qu’elles viennent des salariés,
des retraités, des précaires, des mal-logés, des chômeurs, des
sans-papiers, des lycéens et même des électeurs ?… Jusqu’à voir
confirmée cette remarque de Wilhelm Reich : « La question n’est pas de
savoir pourquoi il y a des gens qui jettent des pierres sur la police,
mais plutôt pourquoi il y en a si peu. » Mais les réflexes pavloviens
ont
la vie dure. « Cités : la thune, le sexe et la loi du plus fort »,
titrait
encore Le Point après l’embrasement de Clichy. Il est vrai que la thune,
le sexe et la loi du plus fort sont notoirement absents des beaux
quartiers, comme ils sont étrangers aussi au monde des médias, et plus
particulièrement au Point, propriété du caïd milliardaire et chiraquien
François Pinault. Il faut croire que les émeutiers ne lisent pas
beaucoup
Le Point : à l’heure où nous mettons sous presse, le siège de
l’hebdomadaire était, lui, toujours intact.

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