La politique et la moralité dans les universités américaines

Les questions du racisme et du sexisme sont devenues la pierre de touche des débats politiques sur les campus américains et en même temps elles sont la cible principale des dénonciations du droit contre la tendance gauchiste du système universitaire. Illiberal Education[[Dinesh D’Souza, Illiberal Education : The Politics of Race and Sex on Campus, The Free Press, New York, 1991. par Dinesh D’Souza, un Indien immigré aux États-Unis, nous présente les grandes lignes de ce phénomène et aussi un exemple typique du niveau de la discussion qu’il a engendré. L’auteur essaie d’énoncer la direction politique prise par les plus grandes universités américaines au nom de la liberté et de la tolérance. Pourtant, cette contribution est représentative de la discussion en général en tant qu’elle fournit un grand mélange des données partielles, des incompréhensions et des problèmes mal posés. Ce qui nous intéresse ici est d’essayer d’identifier les vrais problèmes et de reconnaître en quoi consiste le fait de faire de la politique aujourd’hui dans les universités.

Selon D’Souza il y a de fait dans les universités une véritable “révolution des victimes” menée dans l’intérêt “de ceux qui souffrent des effets du colonialisme occidental dans le Tiers Monde et de ceux qui souffrent des effets de la discrimination raciale et sexuelle aux États-Unis”. Pour dramatiser cette transformation en cours, l’auteur détaille des épisodes symptomatiques dans six universités – Berkeley, Stanford, Howard, Michigan, Duke et Harvard – qui constituent “l’avant-garde de la révolution des victimes minoritaires”. Trois données principales définissent les grandes lignes de l’élaboration du volume : 1) Le processus de la sélection des étudiants et des professeurs dans les universités ne fonctionne pas, ou ne fonctionne plus, dans un libre marché intellectuel dont les critères sont exclusivement et objectivement fondés sur le mérite scolaire. Dans le cas de Berkeley, par exemple, le système de sélection est formulé dans le but de recréer dans la population universitaire la même distribution raciale que celle qui existe dans la société entière. 2) Dans beaucoup d’universités (le cas de Stanford est le plus célèbre), le programme d’études général s’est modifié pour inclure l’étude des auteurs qui étaient auparavant des voix minoritaires : femmes, Noirs, écrivains du Tiers Monde, etc. En outre, la plupart des universités américaines (D’Souza se concentre sur les cas de Harvard et de Howard) ont institué des programmes d’études qui sont expressément idéologiques et qui favorisent la perspective d’un groupe subalterne tel qu’études féministes ou études afro-américaines. 3) A travers tout le pays, il y a un nombre croissant d’incidents dans lesquels la libre expression est limitée par les autorités universitaires quand un comportement ou un commentaire est jugé offensant pour un certain groupe. Les limites de l’expression sont de plus en plus définies par une conception hégémonique de la “political correctness”, des règles qui déterminent l’expression acceptable. A cause de ces trois grands changements dans les universités, selon l’auteur, il faut sonner l’alarme parce qu’ils annoncent un danger social plus grand. “L’université américaine est le berceau et le banc d’épreuve de cette entreprise de transformation sociale”, et donc il est inévitable que ce projet déborde les murs de l’université et noyaute le grand public.

Ce qui est le plus aberrant dans l’étude de D’Souza est précisément cette vision apocalyptique du pouvoir exercé par la gauche universitaire sur la société et de la révolution des victimes qu’elle fomente. En fait, actuellement, les universités américaines sont plus que jamais détachées de la société et des mouvements sociaux. La gauche universitaire n’est pas aujourd’hui un phare ou une avant-garde qui dicte les conditions de la société future, mais plutôt un groupe d’exilés qui cherchent à exercer le peu d’influence qui lui reste dans son isolement. C’est dans cette perspective, je crois, dans ce contexte de faiblesse et d’isolement, qu’il faut comprendre la situation actuelle des universités américaines. D’Souza nous explique que les protagonistes des changements dans les universités sont les étudiants des années 60 qui sont maintenant entrés dans les universités comme professeurs et administrateurs. Et en général c’est vrai. Non pas, je répète, dans le sens qu’ils ont réussi finalement à prendre le pouvoir, mais dans le sens qu’ils ont trouvé un refuge pour survivre aux années d’hiver. Les murs universitaires leur ont offert une certaine protection pour continuer leurs recherches et leurs pratiques politiques. Dans ce contexte limité, on a assisté à des expériences assez importantes et si on regarde les deux premiers “problèmes”, posés par D’Souza, d’un autre point de vue, on peut vérifier les succès de ce projet. Premièrement, les efforts tendant à surmonter les obstacles sexuels et raciaux dans la formation et la recherche universitaires ont connu une certaine réussite. Il y a actuellement dans les universités des possibilités beaucoup plus grandes pour les femmes, les Noirs et le Latino-Américain qu’il y a vingt ans. (Cela dit, il faut ajouter que les différences dans le niveau et la qualité de la formation des différentes races, notamment dans les écoles primaires et secondaires, restent toujours énormes). Deuxièmement, les efforts visant à élargir les programmes d’études universitaires ont également réussi. On a aujourd’hui la possibilité d’intégrer dans le programme d’études et dans la recherche une plus grande gamme de perspectives et, en outre, les perspectives qui contestent le pouvoir et l’autorité sont plus valorisées qu’auparavant. Notamment, les études féministes et les études afro-américaines sont bien établies et reconnues. A ce point, il faut préciser qu’il n’est pas question d’imposer que les étudiants lisent Malcolm X et Frantz Fanon au lieu d’Aristote et de Platon, mais plutôt d’élargir le champ d’études possibles. A Stanford, par exemple, les étudiants peuvent actuellement choisir entre huit programmes d’études. Parmi ceux-ci, il n’y en a qu’un qui diverge substantiellement des programmes traditionnels – les sept autres restent plus ou moins intacts[[Voir John Searle, “The Storm over the University”, The New York Review of Books, 6 décembre, 1990, p. 39.. Le changement n’est évidemment pas révolutionnaire mais il consiste plutôt en une réforme visant à élargir la perspective de la formation et de la recherche. Ces deux grands efforts, ouvrir la formation aux populations défavorisées et élargir le champ d’études pour inclure des perspectives nouvelles, constituent une grande partie du terrain politique qui existe actuellement dans les universités. Il faut ajouter, entre parenthèses, que dans tous ces efforts pour reconnaître les différences sociales, il y a une absence notable de thématique de classe.

Le fait qu’aujourd’hui les attaques menées par le droit risquent de renverser ces accomplissements témoigne de la faiblesse actuelle de la gauche universitaire et du fait que les murs universitaires ne lui servent plus de refuge. La conséquence la plus triste et la plus destructive de cette faiblesse est la naissance du dogme de la “political correctness” sur les campus. C’est ici, peut-être, que D’Souza touche à un vrai problème, même s’il le pose d’une manière inadéquate. La “political correctness” est un phénomène assez complexe et l’effort pour la comprendre est rendu encore plus difficile par le fait que, puisque le terme est devenu un point de référence pour l’offensive du droit et de Bush même contre les universités, il est difficile de le critiquer ou même de l’analyser sans être considéré comme partisan de cette attaque. L’aspect principal de la “political correctness” est l’exigence que tout le monde soutienne les positions que l’on juge dans l’intérêt des groupes sociaux subalternes. Cette rectitude est exigée afin d’éviter toute complicité dans le pouvoir et l’oppression. Le résultat est évidemment une restriction radicale de tout débat politique parce que la position “correcte” est déjà établie et indiscutable. Ce projet de rectitude prend souvent la forme d’une moralité de gauche qui veut policer les comportements et les commentaires jugés offensants ou insultants à l’égard de groupes défavorisés. Au-delà des problèmes soulevés par l’imposition d’une orthodoxie, il est clair que ce projet est une stratégie défensive à partir d’une position de faiblesse : même si on était capable d’interdire et de censurer toutes les expressions offensantes envers les femmes et les Noirs, ce serait un pas très modeste et même d’efficacité douteuse pour les luttes contre le sexisme et le racisme. Même si, d’un autre point de vue, D’Souza touche un point très important quand il reconnaît la centralité de la position de la victime dans cette nouvelle politique. Être victime est devenu la condition essentielle pour faire de la politique. Il est clair que, quand un individu ou un groupe social est obligé de se reconnaître comme victime, il est traqué dans une position de faiblesse, d’impuissance. En conséquence, la possibilité de conquérir un certain pouvoir et de trouver une pratique politique disparaissent ; ce qui reste n’est que la force de l’indignation et de la morale. Par ailleurs, la vision de cette orthodoxie de gauche est de plus en plus myope, et la critique est de plus en plus interne : une féministe est dénoncée comme raciste, un Noir comme sexiste, etc. Un processus de prise de conscience interne et d’autocritique est certainement valable, mais il risque dans ce cas d’effacer la vision globale de la situation. II en est ainsi des exilés qui, loin de leur champ de bataille, luttent entre eux. Quand une force ne réussit pas à s’exercer contre l’ennemi, comme disait Nietzsche, elle se retourne contre elle-même et se dévore.

C’est ici, je crois, avec la question du pouvoir et de l’expression, qu’on trouve le vrai problème dans tout ce discours. Comment retrouver une position forte, capable d’ouvrir des discussions étendues et profondes sur les problèmes sociaux. Comment mener les efforts politiques dans les universités vers une véritable et puissante pratique politique capable d’élargir les murs universitaires et de confronter les problèmes sociaux. Comment, en définitive, créer les conditions du cauchemar de D’Souza et découvrir dans les universités un espace qui s’ouvre sur la société.

Hardt Michael

Né a Washington DC en janvier 1960 il a fait des études d'ingénieur au Swarthmore College en Pennsylvanie Pour son premier emploi il fabriquera des panneaux solaires en Italie….. En 1983 il passe un Phd en littérature comparée à Seattle, puis se rend en France où il effectue une thése sur « Les années 70 en Italie » sous la direction de Toni Negri , qui est alors réfugié en France et dont il traduit en anglais l'ouvrage sur Spinoza : « L'anomalie sauvage ». Pendant le même période Michael Hardt s'implique dans « la sale guerre » que ménent les USA en Amérique centrale . Il travaille au Guatemala et au Salvador notamment pour un mouvement chrétien (« Sanctuary Movement ») qui apporte l'appui de l'église aux réfugiés illégaux aux USA ,victimes de la CIA. Professeur associé de littérature comparée à la Duke University, est l'auteur de { "Gilles Deleuze : An Apprenticeship in Philosopy "} (1993) et co-auteur avec Toni Negri du {"Labor of Dionysus"}(1994 ), d' {"Empire"} (2000).et de { "Multitude : Guerre et démocratie à l'époque de l'Empire"} Pinguin /La Découverte,(2004) Il est également co-auteur avec Paolo Virno de { « Radical Thought in Italy. Potential Politics »}, Minnesota University Press, 1996. et l'auteur du {"The Jameson reader}",Blackwell Reader 2000. Aprés avoir longtemps collaboré à "Futur Antérieur ", il est membre du comité éditorial international de Multitudes.