La puissance de l’Empire étouffe le monde Michael Hardt et Antonio Negri en appellent à la «Multitude»

jeudi 18 novembre 2004 (Liberation – 06:00)Dire que Multitude parle d’amour serait exagéré. Il n’est même aucune chance qu’il y
soit question de cette «affaire privée», si elle se limite au «couple bourgeois et à
l’enceinte claustrophobique du noyau familial». Pourtant, le livre de Michael Hardt
et Antonio Negri aurait moins de souffle s’il n’était porté par ce «quelque chose»
qui a fait parfois de l’amour une force matérielle, publique et politique. «Le
christianisme et le judaïsme, par exemple, conçoivent tous deux l’amour comme un acte
politique qui construit la multitude», fonde la construction d’une communauté et
d’une société nouvelles. La situation du monde actuel, miné par l’accroissement des
inégalités, mortifié par l’expansion de la violence et «l’état de guerre
interminable», exige que s’enclenche une dynamique semblable, que l’«extraordinaire
accumulation de doléances et de propositions de réforme» se transforme en «événement
fort», en «revendication insurrectionnelle radicale». C’est à cet acmé de l’amour
qu’à la fin de Multitude appellent Hardt et Negri : «Le temps est partagé entre un
présent qui est déjà mort et un avenir qui est déjà vivant ? et l’abîme béant entre
les deux ne cesse de s’agrandir. Le moment venu, un événement nous propulsera comme
une flèche dans cet avenir vivant. Ce sera le véritable acte d’amour politique.»

Michael Hardt est américain, professeur associé de littérature à l’université de
Duke. Toni Negri est italien : philosophe, il a été professeur de sciences politiques
à Padoue, chargé de cours à Paris-VIII et à l’ENS, dirigeant historique de Pouvoir
ouvrier, député européen, détenu de la prison de Rebibbia, où il a purgé une longue
peine pour «insurrection armée contre l’Etat» et «responsabilité morale» dans les
affrontements (1973-1977) entre manifestants et policiers à Milan. Tous deux ont
signé, en 2000, Empire, un ouvrage qui, mobilisant aussi bien Marx, Spinoza, Deleuze,
Rawls, Foucault ou Hobbes que Polybe, les Pères de l’Eglise ou saint François
d’Assise, fournissait les outils théoriques pour la définition de la forme de
souveraineté et de domination politique attachée au nouvel ordre mondial, et dont le
succès a fait une sorte de «Bible» de l’altermondialisme, qui vaudrait, pour le XXIe
siècle, ce que le Manifeste du Parti communiste de Marx a pu valoir pour les XIXe et
XXe siècles. Multitude est la suite, ou le nécessaire complément d’Empire.

Après avoir examiné la mise à l’écart de la souveraineté de l’Etat-nation par une
forme inédite de souveraineté «impériale», portée par une même mécanique de
domination mais régie par une kyrielle indécelable d’organismes nationaux et
internationaux, Hardt et Negri, dans Multitude (écrit entre le 11 septembre et la
guerre en Irak), tournent leur regard, si on peut dire, vers l’autre camp, l’«autre
visage de la mondialisation», à savoir ces «nouveaux circuits de coopération et de
collaboration qui traversent nations et continents, suscitant ainsi un nombre
illimité de rencontres et d’interactions». Cette «alternative vivante qui croît au
sein de l’Empire» ne peut plus s’appeler «peuple», requérant l’unité, ni «masse», ni
«classe ouvrière» : Hardt et Negri la nomment multitude, «multiplicité de différences
singulières» capable de créer du «commun».

Ce «projet de la multitude» est le projet d’une société autre, où les injustices,
l’appauvrissement, les insultes au droit et toutes les logiques d’exploitation se
déploieraient moins facilement. A-t-il des chances de s’actualiser, et donc de sortir
la démocratie de sa crise endémique, alors que la puissance de l’Empire l’étouffe, le
diffère chaque jour, le délégitimise, en démontrant l’absolue priorité des guerres,
même préventives, et la justification du «conflit global» ? La guerre est au centre
de Multitude, précisément parce qu’elle représente une chape de plomb posée sur la
démocratie. Son poids même, ajouté à celui de l’Empire, pourrait dès lors laisser
croire que, posées comme «réalistes», les analyses de Michael Hardt et Toni Negri
relèvent du lyrisme révolutionnaire, ou de l’utopie. Les deux théoriciens, de cette
critique attendue, ne font pas grand cas, appliqués qu’ils sont à montrer une par une
toutes les «possibilités concrètes» de la multitude. Certes, l’«événement fort», ou
l’avènement du «pouvoir constituant de la multitude», peuvent tarder à venir. D’où
l’«acte d’amour politique», par quoi s’entretient le désir d’un «monde meilleur, plus
démocratique». «La multitude est l’emblème de ce désir.»