La revanche des Indiens ?

Le contexte général en Amérique latine. Réponse aux questions de Yann Moulier Boutang

L’Amérique latine a connu, avant même le grand tournant de la crise financière de 2007-2008, une série importante de transformations politiques et sociales qui marquent un basculement vers la gauche (Venezuela, Argentine, Uruguay, Brésil, Chili, Bolivie et Équateur). Comment évaluez-vous cette rupture ?
Dans chacun des pays concernés ? Voyez-vous d’importantes divergences entre le Brésil, la Bolivie et le Venezuela, par exemple ?
Au niveau du continent américain tout entier ?
Au niveau mondial ?

1.

La première chose à prendre en considération, c’est de ne pas envisager l’Amérique latine comme un organisme ou une identité homogènes et définis. Les tendances qui traversent chacun des pays qui la composent sont d’ailleurs loin d’être identiques. On pourrait toutefois admettre que ces pays (à l’exception de quelques îles des Caraïbes), ainsi que le volume global de la population du continent, se caractérisent : par une certaine spécificité historique, originaire, qui tient à l’expérience commune d’une domination coloniale ibérique exercée pendant un peu plus de 300 ans ; par l’utilisation majoritaire de langues d’origine principalement latine ; par la persistance d’une vaste population d’origine indigène qui a ses propres langues et d’une population d’origine africaine qui a des fragments de langues et des imaginaire propres ; par la domination sociale et politique exercée en continu par des groupes eurocentriques (par filiation ou adhésion) ; et par l’hégémonie continue de formes eurocentriques dans les relations subjectives et dans les modèles politiques. Last but not least, en termes politiques, tous ces pays sont décolonisés depuis presque 200 ans.

2.

En ce sens, il y a donc une raison réelle à parler de l’Amérique latine, bien que ce nom soit assez récent, et que rien ne garantisse par ailleurs qu’il parvienne à s’imposer de manière définitive, parce que bon nombre de questions d’identité historique ne sont pas résolues. Mais aussi et surtout parce que ces questions d’identité historique sont perçues comme une conjonction d’hétérogénéités, de discontinuités, de conflits, d’ambivalences et de perspectives indécises. C’est en ce sens que nous utiliserons qualifierons ici de latino-américains les processus historiques qui affectent aujourd’hui la région.

3.

En second lieu, il est évident que cette spécificité latino-américaine relative doit être placée aujourd’hui dans le contexte de ce que l’on a pris l’habitude de considérer comme un « monde globalisé ». Cela implique que les processus qui se déroulent actuellement en Amérique latine sont une expression spécifique de processus ou de tendances qui traversent l’ensemble du « monde globalisé ». Ce monde est une configuration nouvelle en termes sociologiques, le produit de tendances qui poussent à un changement de « patron » du pouvoir colonial/moderne/eurocentré depuis la moitié des années 1970, même si certaines de ces tendances centrales avaient commencé à opérer une décennie auparavant. Pour le dire vite, nous sommes plongés dans une crise de transition de la colonialité globale dont on ne peut aujourd’hui prévoir l’issue, mais qui pousse vers une autre configuration du pouvoir global ou vers une révolution globale.

4.

L’une de ces tendances est le déclin de l’hégémonie des États-Unis dans la colonialité globale, après la désintégration du « bloc socialiste » et l’implosion de l’URSS et l’émergence de plusieurs centres compétitifs d’hégémonie globale. Cela a des implications décisives pour l’Amérique latine, parce que l’émergence progressive des États-Unis comme centre impérial mondial s’est jouée, en premier lieu, sur et avec l’Amérique latine.

5.

Dans ce contexte immédiat, il est clairement perceptible que l’Amérique latine a commencé à disposer d’une marge d’autonomie croissante en ce qui concerne l’hégémonie impérialiste des États-Unis et de l’Europe occidentale, sans que cela implique pour autant une route et/ou une perspective définitives ou partagées dans les différents pays de la région. La transition ne fait que commencer et elle provient d’une histoire tortueuse.

6.

Nous avons connu une série d’expériences assez décevantes : le Pacte andin, rebaptisé Communauté andine après la défection de deux des sept membres qui le composaient au départ (Chili d’abord, Venezuela ensuite), demeure fondamentalement inactif ; MERCOSUR (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) n’a pas rencontré beaucoup de succès ; MERCOMUN (Marché commun centraméricain) et CARICOM (Communauté caribéenne) sont aujourd’hui désactivés. Mais nous avons assisté surtout à l’imposition du néolibéralisme global depuis le Chili (1973), interdisant toute possibilité d’une Amérique latine intégrée en tant qu’organisme autonome vis-à-vis des États-Unis et de l’Europe occidentale. Nous nous retrouvons par conséquent avec l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), depuis la fin de l’année 1993, qui regroupe le Canada, les États-Unis et le Mexique. Cela a contribué à faire naître dans les pays, gouvernements et populations d’Amérique du Sud l’idée que le Mexique (et par extension évidente l’Amérique centrale) cessaient progressivement de faire partie de cette Amérique latine. Et cette idée apparaissait dans le même temps aux États-Unis. À la fin de cette même année, la couverture d’un numéro de la revue Hemisfile, publiée à l’université de Stanford, représentait en couleur marron l’Amérique du Nord tout entière (Mexique compris), comme s’il s’agissait d’un seul et même pays. C’est le président du Brésil lui-même, Fernando Henrique Cardoso, qui a pris la charge de convoquer la première réunion historique de l’ensemble des pays d’Amérique du Sud, où a flotté l’idée d’une Amérique du Sud intégrée, placée bien entendu sous la direction du Brésil. Quelques réunions postérieures, à Cusco et Brasilia, ont confirmé ces tentatives et conduit à la création d’UNASUR (Union de nations sud-américaines).

7.

La délégitimation du néolibéralisme comme sens commun universel, les dommages d’une politique économique inspirée de ses principes sur la majorité des populations d’Amérique du Sud et le discrédit croissant, la quasi-illégitimité de l’administration Bush, depuis les fraudes électorales qui ont permis son accession au pouvoir jusqu’aux fraudes politiques que constituent les invasions coloniales de l’Irak et de l’Afghanistan et les massacres de populations sans défense, ont fini par converger avec la récession qui s’est installée aux États-Unis depuis le dernier trimestre de 2007, et avec la manifestation de ce qu’on a appelé la « crise financière ». Cela a facilité l’émergence du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) ainsi que les mouvements qui visent à étendre la marge d’autonomie d’une nouvelle Amérique latine, qui comprend de nouveau aujourd’hui le Mexique, l’Amérique centrale et les Caraïbes.

8.

Le principal indicateur de ce changement est une réunion qui s’est tenue récemment au Brésil (Groupe de Rio, UNASUR et MERCOSUR), où Cuba (expulsé de l’Organisation des États américains (OÉA) en 1961, sous pression des États-Unis mais avec le plein assentiment de tous les pays membres) a été formellement réintégré dans le nouvel organisme, avec l’appui de Raúl Castro lui-même, le nouveau chef du gouvernement de l’île. La réunion a produit une Déclaration conjointe qui rend explicite l’autonomie politique de l’Amérique latine et exige la cessation des interventions de pays extérieurs à la région dans les affaires latino-américaines. Peu de temps avant, déjà, face aux tentatives de coup d’État des propriétaires fonciers/commerçants de l’« Est » bolivien, manifestement soutenus par l’administration Bush, vis-à-vis du gouvernement légitime d’Evo Morales, les pays du MERCOSUR se sont réunis, cette fois avec le soutien du gouvernement du pays limitrophe, le Chili, pour indiquer très expressément qu’ils n’accepteraient, en Bolivie pas plus qu’ailleurs, un gouvernement issu d’un putsch, militaire ou civil, et qu’ils condamnaient toute intervention de pays extérieurs à la région, et donc des États-Unis.

9.

Dans la situation actuelle, on peut s’attendre à ce que le Brésil soit le grand bénéficiaire de ces nouvelles tendances, de ces nouvelles marges d’autonomie de l’Amérique latine. On peut s’attendre du même coup à ce que les autres « pays » y occupent des places plus fluctuantes. Nous avons pourtant appris au cours d’une longue histoire, et celle du XXe siècle tout particulièrement, que les termes de « pays » ou d’« État-nation » n’ont pas de signification univoque à travers le monde. Les marges d’autonomie dont bénéficient les organismes désignés par ces termes ne servent pas de la même manière tous les intérêts sociaux, groupes sociaux ou secteurs de la population. Et nous avons vu à quel point, en Amérique latine, la population, les secteurs qui la composent et les intérêts en jeu sont hétérogènes, au-delà même de leur inégalité.

10.

C’est pourquoi il est utile de prendre un grand nombre de précautions dans l’emploi de termes qui ont été rendus trop équivoques, surtout durant ces dernières trente années : « gauche » et « droite » comme identités politiques, qui étaient complexes, peuvent maintenant apparaître au mieux comme inutiles, au pire comme nuisibles. Ainsi, le Brésil est le pays le plus étendu, le plus peuplé et le plus riche de l’Amérique latine. Mais il est aussi celui qui connaît la polarisation sociale (les écarts de richesse) la plus élevée du monde, et pas simplement de l’Amérique latine. C’est aussi le pays qui compte le plus grand nombre d’esclaves parmi les travailleurs ruraux, et une vaste partie de sa classe dominante est composée de propriétaires fonciers esclavagistes qui n’hésitent pas à assassiner, presque quotidiennement, des dirigeants politiques et des paysans. Toutefois, le Président actuel est un ex-leader syndical avec une longue trajectoire de lutte pour les droits des travailleurs, et le Parti des travailleurs (PT) est une formation politique qui a regroupé presque toutes les tendances socialistes qui ont émergé ou ont été maintenues durant les années 1960 et 70. Le Mouvement des sans-terre (MST) se plaint, formellement, que la réforme agricole pour laquelle combattent les paysans ait peu avancé, leur situation s’étant même dégradée par rapport à ce qu’ils connaissaient avec le gouvernement précédent, lui aussi dirigé par un ex-socialiste, Fernando Henrique Cardoso. Des membres éminents du PT et du gouvernement de Lula ont été déclarés coupables d’appartenance à des réseaux de corruption politique. Et la ligne politique qui cherche davantage d’autonomie « nationale » vis-à-vis des États-Unis et du monde, avait commencé, on le sait, avant l’actuel gouvernement. Il est vrai que, dans le cas de Lula, son expérience préalable est celle d’un négociateur capable et efficace du conflit entre travailleurs et patrons capitalistes, plus que celle de porteur d’un projet politique de subversion du pouvoir capitaliste. On peut penser, par conséquent, que la situation des travailleurs et des couches moyennes salariées serait pire encore si le gouvernement était explicitement « néolibéral », c’est-à-dire de « droite ». Cela en fait-il pour autant un gouvernement de « gauche » ? Peut-être. Mais dans ce cas, il faut admettre que l’histoire sémantique/politique du terme est pour le moins problématique.

11.

D’autre part, en Uruguay et au Chili, les gouvernements sont dirigés par des membres des Partis socialistes. Les deux derniers gouvernements, dans le cas du Chili. Toutefois, on pourrait aussi admettre que ces gouvernements, autant que leurs partis, montrent que le terme de « socialisme » lui-même a subi une véritable mutation politique, parce vise moins aujourd’hui la subversion du capital, et du capitalisme mondial, que son administration, en modérant les pointes extrêmes de la domination/exploitation du travail. Il en va de même des questions qui affectent les relations sociales centrales du monde contemporain. Ce n’est pas une coïncidence si le docteur Tabaré Vázquez, président de l’Uruguay, élu comme membre du Parti socialiste uruguayen, vient de renoncer à ce parti pour défendre des courants plus conservateurs que l’Église elle-même, opposés à l’avortement et aux droits des femmes et des homosexuels. Et dans un pays historiquement laïque et laïciste, pour les socialistes, cela constitue littéralement un scandale. C’est pourquoi Tabaré Vázquez a préféré renoncer au « socialisme ». Au cours du Forum social mondial de Nairobi, en janvier 2007, dans un débat qui portait sur ces questions, c’est précisément un délégué uruguayen qui a demandé comment on pouvait admettre que Daniel Ortega, l’actuel Président du Nicaragua, se revendique « de gauche » s’il s’opposait aux droits des femmes et des homosexuels, non content d’être accusé de viol par sa belle-fille. Les questions vont donc bien au-delà du rapport capital-travail, dans le débat actuel sur le pouvoir.

12.

Les cas de la Bolivie, du Venezuela, de l’Équateur et de Cuba diffèrent des précédents, en plus de différer entre eux. En Bolivie, il s’agit, avec le gouvernement Evo Morales, non seulement de la lutte pour la pleine citoyenneté des « Indigènes », mais surtout pour leur présence hégémonique dans l’administration de l’appareil étatique. Bien qu’une vision « matérialiste-historique » paraisse avoir prédominé dans la lecture de la société bolivienne et de ses tendances en cours (elle pense l’histoire dans les mêmes termes eurocentriques que le « matérialisme-historique » du milieu du XIXe siècle, et croit la révolution possible comme contrôle ouvrier/industriel « de l’État moderne/nation »), de mon propre point de vue, la question de la définition d’un autre pouvoir était et reste ouverte : un pouvoir formé autour des organisations de la population dominée/exploitée elle-même, sous hégémonie « indigène », soit une réorganisation totale des structures d’autorité politique qui remplace les formes actuelles d’un projet d’État/nation libéral eurocentrique qui a échoué. La proposition d’un État plurinational est un pas dans cette direction, bien que ses institutions spécifiques ne soient pas définies. C’est une tendance continue, depuis le milieu du XXe siècle, parmi tous les travailleurs urbains, miniers et ruraux, indigènes et non, soit la lutte pour l’autogouvernement de la population des dominées/exploitées, elle-même plurinationale, pluriculturelle et hétérogène comme toute société dans la colonialité du pouvoir. À cet égard, il est nécessaire de rappeler que la période révolutionnaire la plus importante du XXe siècle latino-américain a précisément commencé en Bolivie avec la révolution d’avril 1952 et la formation du gouvernement de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), remplacé ensuite par la restauration de l’État/nation sous le gouvernement du Mouvement national révolutionnaire (MNR) et mis en échec par le coup militaire sanglant du général Barrientos en 1964. Cette pression pour l’autonomie du peuple, plurinational et pluriculturel, s’est manifestée de nouveau pour établir un autre État, autour de l’Assemblée populaire de 1971-72, mise en échec par un autre coup d’État militaire sanglant, celui du Général Banzer. Autrement dit, le processus qui se déroule actuellement en Bolivie constitue l’expression la plus claire d’une crise de la colonialité du pouvoir.

13.

Un processus relativement apparenté à celui de la Bolivie est celui de l’Équateur, par la présence importante des organisations indigènes sur la scène politique et leur poids dans le débat politique. Mais en Équateur les tentatives révolutionnaires préalables ont toujours représenté une chance pour le libéralisme radical, dont le principal exemple a été « la révolution citoyenne » commandée par le général Eloy Alfaro, qui périt assassiné. Le processus actuel est un moment nouveau de cette même perspective, nonobstant la participation de secteurs plus vastes et hétérogènes, et spécialement du mouvement de différentes « nationalités indigènes » organisées dans la Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur (CONAIE), dont les débats et les mobilisations sont à l’origine de l’instabilité politique qui a ouvert la voie à la nouvelle « révolution des citoyens », selon l’expression d’une partie de l’équipe du nouveau gouvernement. C’est pourquoi, contrairement à la Bolivie, en Équateur, la question d’une subversion du pouvoir, de sa dé-colonialité sous l’hégémonie indigène dans un vaste mouvement de masses, ne se pose pas. Malgré la présence active de populations indigènes plus organisées sur la scène politique équatorienne, le contrôle du processus et du gouvernement est, sans doute, entre les mains des couches moyennes professionnelles, dont une partie seulement dispose d’une proximité politique réelle avec le mouvement des Indigènes et avec lesquels, pour cette raison, le gouvernement actuel a des terrains de conflit importants. Cependant, la présence des populations indigènes n’est pas seulement importante par l’influence qu’elle exerce sur les discussions et par l’organisation active de vastes secteurs de la population : elle exerce surtout une pression irréversible vers l’hégémonie d’une perspective différente vis-à-vis du monde, de la société et de l’autorité politique. Autrement dit, et quelle que soit l’importance des conquêtes constitutionnelles formelles, le processus actuel doit être envisagé avant tout comme un moment – un moment dans un conflit plus long et plus complexe.

Traduit de l’espagnol par Christophe Degoutin

Quijano Anibal

Professeur de sociologie à l'Université de San Marcos (Pérou)