La simulation de l’État minimal dans l’Amérique de la guerre froide

Officiellement[[Version revue et abrégée de “Hobbes and/or North : The Rhetoric of American National Security”, paru à l’origine dans le Canadian Journal of Political and Social Theory (1988). Cet essai a été repris dans l’ouvrage collectif intitulé Ideology and Power in the Age of Lenin, dirigé par Arthur et Marilouise Kroker (Ed. St. Martin’s, New York, 1991)., les États-Unis ont un système politique de type lockien : la légitimité de l’État découle du fait qu’il reconnaît les limites de son pouvoir, limites qui garantissent le respect des droits individuels. Dans l’optique de Locke, les individus transfèrent leurs pouvoirs à l’État de façon conditionnelle et ce transfert est toujours susceptible d’être remis en question, contrairement au pouvoir quasi-absolu du souverain dans le Léviathan de Hobbes. Toutefois, pendant la Guerre froide, grâce à la théorie du containment[[Politique d’endiguement du communisme menée systématiquement par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale., les dirigeants américains ont su faire comprendre de manière tacite que, dans certains cas, face à une agression extérieure qui exigeait une mobilisation nationale, les États-Unis pouvaient mettre de côté leurs principes lockiens[[Pour plus d’informations sur les premières formes de politique de containment décrites par George Kennan et Paul Nitze, voir Containment Documents on American Policy and Strategy, 1945-1950 de Thomas Etzold et John Lewis Gaddis (Columbia University Press, New York, 1978). Il en est aussi question dans mon essai intitulé “Fear of Simulation Life, Death and Democracy in Postwar America”, paru dans The Massachusetts Review (printemps 1991)..

Le dernier scandale de politique extérieure de la Guerre froide, qu’on a coutume d’appeler l’Irangate, constitue l’expression la plus spectaculaire de cette théorie du containment, et l’une des plus cohérentes si l’on se fonde sur les débats de l’Assemblée portant sur le sujet. En défendant avec passion le droit de regard des citoyens sur l’action du gouvernement, tout en évitant scrupuleusement tout ce qui aurait pu suggérer que les agissements de la CIA étaient condamnables, la plupart des membres des comités chargés d’enquêter sur cette affaire semblaient être conscients que leur monde n’était plus à l’image de la théorie de la démocratie représentative qu’ils invoquaient, avec hésitation d’ailleurs. Tout se passa comme si le vocabulaire même de la démocratie avait été placé “sous rature” : les membres des comités ne pouvaient pas ne pas parler de démocratie, sans pour autant parvenir à se convaincre de la validité des principes démocratiques à notre époque. La raison de cette incohérence vient à mon avis du fait que Ronald Reagan, Oliver North et sa clique, ainsi qu’un certain nombre de stratèges du Pentagone ont réussi à créer un pont discursif ramenant des principes de Locke à ceux de Hobbes. D’où la crise d’identité politique déclenchée par l’Irangate : l’Amérique est-elle une entité politique lockienne ou hobbesienne ?

“L’Amérique était promesses…” Archibald MacLeish

Au centre de la théorie politique de Hobbes comme de Locke réside un contrat, une promesse : la promesse faite par l’individu de ne pas faire usage de son droit naturel illimité d’empiéter sur la liberté des autres tant que les autres tiennent la même promesse. Du coup, toute expérience de contrat introduit la crainte qu’une ou plusieurs des parties contractuelles soit de mauvaise foi, ce qui ramène la question de l’herméneutique au centre de la vie politique qui se trouve ainsi liée à la poursuite des signes permettant de discerner la vérité. Les démocraties modernes ont besoin d’une sémiotique politique qui permette de classifier les signes fiables de la promesse sincère.

Pour Umberto Eco, cette ambiguïté de la promesse est au cœur de la sémiotique, qu’il définit comme une “théorie du mensonge”[[Traité de sémiotique générale, 1975.. Cette discipline, qui s’intéresse aux “fonctions signes” extraites de leur contexte référentiel, est l’étude de tout ce qui permet de s’éloigner du réel. Cette définition paradoxale d’une science dont le but est de dire la vérité sur le mensonge permet de cerner l’essence de la théorie politique moderne vue par Hobbes.

Pour Hobbes, en effet, l’artifice humain peut contrefaire l’ordre “naturel”, mais il exige une forme de coopération qui à son tour repose sur une promesse, et celle-ci risque toujours d’être remise en cause par les passions. Puisque la promesse est fragile, d’un point de vue ontologique, la contrainte est le corollaire obligé du consentement et c’est elle qui nous lie à cette trompeuse créature marine qu’est le Léviathan, seul sol sur lequel nous puissions espérer poser le pied.

Nietzsche aussi analyse la dialectique du consentement et de la contrainte dans un texte de jeunesse intitulé “Vérité et mensonge au sens extra-moral” où il souligne le désir de conformité qu’implique la notion de contrat social. D’eux-mêmes, écrit Nietzsche, les individus ont normalement recours au subterfuge, au camouflage et à la lutte pour la survie. Toutefois, par “ennui et nécessité”, il se peut qu’ils acceptent de vivre selon certaines règles, c’est-à-dire de faire certaines promesses. L’essence du contrat social est de dire la vérité, mais aussi de définir la vérité comme ce qui est conforme aux conventions du groupe, ou encore de “mentir selon des conventions préétablies”. Plus tard, dans la Généalogie de la morale, Nietzsche passe en revue les formes de discipline nécessaires pour produire un individu capable de tenir des promesses, à savoir l’individu, rongé par la culpabilité et voué à l’introspection.

Comme Hobbes, Nietzsche insiste sur le paradoxe de la promesse : le langage de l’engagement, de la stabilité et de la confiance se prête on ne peut mieux à la tromperie et à la ruse. Les sociétés contractuelles encouragent donc l’ambivalence face à la promesse, puisqu’elles l’enracinent alternativement dans une volonté humaine dangereusement hors de contrôle et dans une nature capable de surmonter les risques de la première. Le document fondateur de l’Amérique en tant qu’entité politique, à savoir la Déclaration d’indépendance prononcée par Jefferson, se conforme à ce schéma, puisqu’il célèbre la capacité des individus à s’associer entre eux pour transformer, inventer et établir de nouvelles formes d’organisation politique, tout en précisant bien que cette capacité fait partie des “lois de la Nature” et de la “Nature divine”, une nature que l’individu a le droit de contrarier et de contrôler[[Voir “A Declaration by the Representatives of the United States of America”, in General Congress Assembled, dans Thomas Jefferson Writings (The Library of America, New York, 1984), p. 19..

Le discours de Ronald Reagan est peut-être l’expression la plus frappante de l’anxiété que peut susciter cette ambivalence de la promesse. En effet, pour Reagan, les ennemis des États-Unis sont précisément ceux qui sont incapables de tenir leurs promesses. Au sujet des dirigeants de l’ex-Union soviétique, Reagan affirmait ainsi qu’ils “s’arrogent le droit de rompre leurs promesses, de changer d’avis, d’être malhonnêtes, et bien d’autres choses encore, si cela sert la cause du socialisme. Leurs promesses sont faites pour ne pas être tenues”[[Discours du 20 janvier 1983, cité dans Reagan’s Reign of Error par Mark Green et Gail MacColl (Pantheon Books, New York, 1987).. De même pour ses attaques contre le gouvernement sandiniste au Nicaragua ; selon Reagan, ce dernier avait “littéralement passé un contrat” avec l’Organisation des États Américains (OEA) leur demandant leur soutien en échange de l’instauration d’une “véritable démocratie” [[Discours de juillet 1983, cité dans l’article de Roy Gutman “America’s Diplomatic Charade” paru dans Foreign Policy (automne 1984). Pour une analyse plus complète des déclarations de Reagan, voir aussi l’article “Nicaragua” de Noam Chomsky dans The Chomsky Reader compilé par James Peck (Pantheon Books, New York, 1987), p. 352..

Dans ces déclarations, Reagan insiste moins sur l’absence de démocratie au Nicaragua, qu’il traite comme un simple symptôme, que sur le fait que les sandinistes n’aient prétendument pas tenu leur promesse, puisque ce faisant ils ont violé un principe central de légitimation du gouvernement au sens où on l’entend dans les démocraties modernes. En même temps, l’État présidé pendant huit ans par cet apologête des préceptes de Locke a lui-même fait largement appel à un procédé similaire, qualifié par un des bras droits de Reagan de “grande supercherie”. Celui-ci, qui n’est autre que le lieutenant-colonel Oliver North, déclarait en effet : “Je crois qu’il est très important que les Américains comprennent que le monde dans lequel nous vivons est dangereux, que nous sommes en danger dans un monde dangereux, et qu’ils ne devraient pas être amenés à croire que cette nation ne peut pas ou ne doit pas mener d’opérations secrètes. Par leur nature même, les opérations secrètes ou spéciales mentent. Elles contiennent une part de grande supercherie, de grande tromperie. Elles sont par essence un mensonge”[[Taking the Stand : The Testimony of Lt. Col. Oliver L. North (Pocket Books, New York, 1987), p. 352..

Pour Oliver North, il est donc impératif que les Américains soient “amenés à croire” que leur gouvernement peut, et doit, se livrer à cette “grande supercherie”, même si un tel principe viole les idées sur lesquelles repose la légitimité du gouvernement telles que définies dans la Constitution des États-Unis. Le “monde dangereux” dans lequel nous vivons exige de recourir à des “opérations secrètes ou spéciales” qui sont “par essence un mensonge”… L’opération secrète possède pourtant le statut épistémologique et moral d’un pieux mensonge imposé aux démocraties libérales par la nécessité de choisir entre “des mensonges et des vies humaines”, d’autant plus que ceux qui, comme North, possèdent un savoir ésotérique de la nature du danger menaçant les libertés américaines, sont entravés dans leur démarche par une bureaucratie tentaculaire, un Congrès peu au fait des réalités et une opinion publique inerte[[Pour plus d’informations sur les positions de North, voir le chapitre intitulé “Reasons for the Deception” dans Report of the Congressional Committees investigating the Iran-Contra Affair (U.S. Government Printing Office, 1987), p. 150 et suivantes..

En soi, la déposition de North ne cherche pas vraiment à expliquer par quel phénomène une entité politique fonctionnant sur la notion de contrat et de promesse peut justifier son recours à une “grande supercherie”. N’aurait-il pas été plus cohérent que l’État attire l’attention du public et de ses élus sur le danger ? Pour mieux saisir la métaphysique de la Guerre froide et la façon dont celle-ci déplace les contradictions qui la constituent, nous allons maintenant étudier l’un de ces documents stratégiques réalisés par le Département de la Défense et totalement ignorés du public, intitulé “Perspectives pour endiguer le gouvernement communiste du Nicaragua”, datant de mai 1986. Si l’on veut bien le lire non pas comme une étude prosaïque mais comme une allégorie politique, on verra comment ce document parvient à combler le fossé entre Locke et Hobbes en démontrant que la dangerosité de notre monde empêche dorénavant l’application des principes sur lesquels repose la légitimité démocratique. Ce document fournit la théorie que North n’a jamais explicitement formulée mais sur laquelle repose son action.

Dans l’histoire de la politique de containment, deux écoles sont rapidement apparues, en désaccord sur la façon de procéder d’un côté, ceux qui voulaient renverser les gouvernements communistes (rollback), de l’autre les partisans d’une variante moins extrême cherchant simplement à les isoler et à les immobiliser (containment au sens propre). Pour les partisans du containment, il existait une sorte de pacte tacite entre les États-Unis et l’Union Soviétique déterminant les sphères d’influence de l’un et de l’autre, ce qui supposait que les deux parties étaient capables d’honorer des traités, autrement dit de faire des contrats et de tenir des promesses. Les partisans du rollback estimaient au contraire que l’Union soviétique était incapable d’une telle loyauté, ou, pour reprendre les termes de Reagan, qu’elle s’arrogeait le droit de mentir, de tricher et de voler dans le but de l’expansion du communisme. Corollaire obligé de cette théorie du rollback, le recours à la force, puisqu’un adversaire qui ne reconnaît pas la foi des traités ne saurait constituer un interlocuteur valable pour régler politiquement un conflit.

En insinuant que les possibilités d’isoler le gouvernement sandiniste sont médiocres, le document du Département de la Défense fait implicitement appel à une solution militaire et se place ainsi dans le camp des partisans du rollback. Le document commence par noter des divergences d’opinion entre les députés quant à la politique des États-Unis à l’égard du gouvernement sandiniste, divergences qui se sont accrues à la suite du sinistre discours de Reagan de mars 1986 dans lequel il accusait le Nicaragua d’être un “refuge” pour les terroristes du monde entier. “La demande qu’a faite le président à l’Assemblée de venir en aide à la Résistance nicaraguayenne démocratique a entraîné un vaste débat parmi les membres du Congrès, explique notre document. Les opinions sont partagées sur l’efficacité d’un traité pour assurer la sécurité en Amérique centrale.”

Tout en commençant par souligner le contexte démocratique dans lequel évolue la vie politique américaine (“les opinions sont partagées”), le document montre immédiatement que, quelles que soient les divergences sur la politique à suivre, toutes les tendances s’accordent à reconnaître que le gouvernement sandiniste est une menace à combattre, et tandis que certains députés “maintiennent qu’un effort supplémentaire doit être fait pour mettre en place un accord politique permettant d’endiguer le communisme nicaraguayen”, nombreux sont ceux qui “se rappellent que des traités et des accords antérieurs passés avec les communistes se sont soldés par des échecs”. Ce document va donc se charger de rafraîchir les mémoires courtes.

C’est ce à quoi il s’emploie dans une partie intitulée à tort “Perspective historique”. Ce titre est trompeur, non pas que ce qui est rapporté soit historiquement faux (c’est en fait simplifié d’une manière grotesque), mais parce que cette étude prétend aborder la politique américaine envers le Nicaragua sans qu’un seul mot soit dit sur les relations entre ces deux pays. En fait, l’expression “perspective historique” signifie que le document passe en revue les cas d’accords politiques entre les États-Unis et “les communistes”, un terme qui, dans le jargon du texte, constitue une sorte d’archétype jungien qui recouvre partout et toujours la même réalité. Et puisque “les communistes” sont tous identiques, le comportement de n’importe quelle entité communiste est totalement prévisible. Si on pose par ailleurs que les sandinistes sont des communistes, point n’est besoin d’approfondir davantage les particularités historiques des relations entre États-Unis et Nicaragua : la politique sandiniste est déterminée par leur appartenance au groupe des communistes, non par leur identité de Nicaraguayens.

Le texte développe ensuite la façon dont”les communistes”, en ne tenant pas leurs promesses – mais ne considèrent-ils pas, selon Reagan, que c’est un de leurs droits ? -, ont violé les traités passés avec les États-Unis. Dans le cas du Vietnam, par exemple, le Vietnam du Nord a “entamé une série d’opérations subversives et illégales au Vietnam du Sud tout de suite après la signature des accords de Genève en 1954”, quoique “les violations militaires du traité de Genève par les communistes ne se (soient) multipliées qua partir de la fin des années 1950, quand Hanoi a commencé à infiltrer des responsables militaires et des munitions au Vietnam du Sud’. Il en va de même, toujours selon le document, pour les “belligérants communistes” de Corée, d’autres pays d’Indochine, et de Cuba. Fidèles à cette tradition, les communistes nicaraguayens ont violé le traité passé avec l’OEA après avoir pris le pouvoir en 1979. Tout comme les Goths ou les Ostrogoths, les communistes sont incapables de tenir une promesse et donc indignes de participer aux accords contractuels familiers aux démocrates lockiens.

Qui plus est, les communistes utilisent à dessein le discours de la promesse – doux à l’oreille des membres des démocraties libérales – pour étendre leur empire. Ou, comme le dit Reagan, ils font des promesses pour ne pas les tenir. Et c’est cette duplicité qui semble choquer le plus les sensibilités libérales. Ainsi, les Nicaraguayens “n’avaient jamais eu l’intention d’honorer leur engagement” auprès de l’OEA ; quant aux communistes vietnamiens et coréens : “Ils planifiaient les infractions qu’ils allaient commettre tout en signant le traité”. D’ailleurs, le simple fait que les communistes planifient montre bien le fossé qui les sépare de nous. A strictement parler, une démocratie libérale ne peut pas planifier ; elle ne peut qu’établir un cadre de lois qui permette aux individus d’organiser et de planifier leur vie comme ils l’entendent. Pour les communistes, en revanche, le non-respect des engagements s’inscrit dans une tradition politique, celle des plans quinquennaux et des nécessités historiques.

Ainsi, les promesses des communistes ne seraient qu’un pur procédé rhétorique leur permettant de manipuler les démocraties libérales. Selon ce raisonnement, il faut donc s’attendre à ce que tout traité de paix en Amérique centrale soit violé par les sandinistes. La question devient alors : quelles seraient les clauses d’un tel traité et de quelle manière les sandinistes entendent-ils les violer ? Pour qu’un traité de paix en Amérique centrale soit efficace, il devrait, selon le Pentagone, interdire aux gouvernements de la région d’autoriser la présence de troupes ou de conseillers militaires étrangers sur leur sol, et d’entretenir des rébellions dans les pays voisins. Étant donné la situation, cela impliquerait que les troupes cubaines et soviétiques quittent le Nicaragua, tandis que les États-Unis suspendraient leur aide au Salvador, au Guatemala et au Honduras. Or, si l’on se souvient que les communistes planifient de rompre leurs engagements, le Nicaragua n’a qu’une raison d’accepter un tel accord : amener les États-Unis à se retirer de la région tandis qu’eux-mêmes continueraient en secret à renforcer leurs dispositifs militaires, afin de devenir maîtres de la région.

Selon le scénario imaginé par le Pentagone, “le gouvernement nicaraguayen signerait un accord de paix (puis il) le violerait de façon à maintenir ou accroître sa puissance militaire et (…) à soutenir des insurrections communistes dans toute l’Amérique centrale. Le Nicaragua chercherait à garder secrètes le plus longtemps possible les violations commises. Les États-Unis et d’autres nations d’Amérique centrale respecteraient, eux, pleinement l’accord…”

Ainsi, liés par leur respect des principes contractuels, les États-Unis respecteraient leur promesse tandis que les Nicaraguayens rompraient en douce la leur, ce qui déboucherait à la longue sur une victoire communiste en Amérique centrale. Que peut, dans ce cas, une démocratie libérale ? Les États-Unis ne pouvaient pas tout bonnement refuser de se soumettre à un traité souhaité par les gouvernements de la région. Pourtant, respecter un contrat que les communistes trahiraient en secret signifierait ni plus ni moins se résigner à une mainmise communiste sur l’Amérique centrale à longue échéance. Bien que le Pentagone n’aille pas jusqu’à formuler explicitement cette conclusion, le document laisse entendre que les États-Unis doivent comme les communistes, violer l’accord en secret, en soutenant ce qu’il appelle les “forces démocratiques de résistance” (c’est-à-dire les contras) grâce aux méthodes développées par Oliver North. Face à un gouvernement incapable d’accepter les règles du jeu contractuel, les États-Unis n’ont d’autre choix que d’avoir finalement recours à une “grande supercherie”.

La stratégie adoptée par North dans sa déposition face aux comités d’investigation du Congrès consistait à présenter cette grande supercherie comme une démarche réaliste, allant de soi et ne nécessitant pas de justification. Bien que la constitution américaine n’accorde que des pouvoirs limités à l’exécutif pour les affaires étrangères, North semble considérer comme allant de soi que le président contrôle en fait la politique extérieure. L’Assemblée n’a pas besoin d’être informée de l’action du gouvernement dans ce domaine puisque, toujours selon North, le président doit en répondre directement au peuple. North ne cache pas que la grande supercherie ne concerne pas seulement les ennemis communistes et qu’elle constitue une réponse face à tous les éléments d’une démocratie libérale (y compris la presse et l’Assemblée) qui risquent de mettre en péril la réalisation d’opérations secrètes. La duperie permet alors, explique-t-il, de “limiter les situations politiques embarrassantes” [[Taking the Stand, p. 674.. Tout ceci est légal, par définition, puisqu’exécuté sur ordre du “commandant-en-chef’ qui agit comme toujours dans l’intérêt de la nation entière, contrairement aux députés qui représentent des intérêts de paroisse.

La logique du containment, telle que définie dans le témoignage de North ou dans le document du Pentagone, montre donc comment les États-Unis passent d’une conception lockienne de l’État, stipulant un gouvernement transparent au pouvoir limité, à une vision hobbesienne dans laquelle l’État détient un pouvoir quasi absolu sur les administrés. Comment interpréter les conférences et projections de diapos réalisées par North – et même son témoignage – si ce n’est comme une façon d’entretenir “l’habitude d’obéir” de la population ?

Pourtant, une question politico-épistémologique tenace demeure : si la politique du gouvernement doit rester secrète, comment peut-elle être en même temps ratifiée par la population ? Le sénateur John Mitchell soulève de problème lors de l’interrogatoire de North : “Si ces opérations sont par définition secrètes et que (le président) n’en parle pas, il n’y a aucun moyen pour que le peuple américain soit mis au courant et puisse éventuellement s’élever contre cette politique en ne réélisant pas ce président” [[Taking the Stand, p. 674..

Le concept d’opération secrète dévoile donc une réalité qui ressemblerait à un mythe platonicien, dans lequel un État autoritaire à la Hobbes serait camouflé au grand nombre par un ensemble d’images destinées à renforcer l’illusion qu’ont les gens de vivre dans une société lockienne garantissant les libertés individuelles et reposant sur un accord tacite entre la population et le gouvernement. D’où la duplicité incontournable de North qui mettait en avant les visées soviétiques en Amérique centrale tout en impliquant que les États-Unis, eux, se contentaient de permettre à la “résistance démocratique nicaraguayenne” de mourir pour son pays. North se comportait en public comme le citoyen d’une démocratie libérale s’exprimant en faveur de telle ou telle politique, tandis qu’il orchestrait en privé une guerre que son “intelligence” lui dictait mais que le public ne soutenait pas.

La politique du containment stipule donc que notre monde est un “monde dangereux” dans lequel les principes démocratiques sont en danger, du moins tant que les démocraties les respectent. Les partisans de cette politique – dans sa version modérée comme dans sa version extrême – estiment que la condition politique postmoderne exige qu’on gouverne en privé selon les préceptes de Hobbes, tout en arborant une rhétorique à la Locke en public.

Poussée à l’extrême, la politique du containment menace même de faire disparaître la distinction entre public et privé sur laquelle repose le fonctionnement des démocraties libérales. Parmi les acolytes de North, nombreux étaient des particuliers, comme Richard Secord et Albert Hakim, qui exécutaient la politique du gouvernement : l’État a fait appel à des financements et à des agents privés parce que son projet était illégal. Cette implosion du privé dans le public leur a permis à tous de rejeter leur responsabilité : les membres du gouvernement ont pu effectivement dire que les Contras ne bénéficiaient d’aucune source de financement public, bien que ce soit la Maison Blanche qui ait orchestré leur soutien; et les citoyens qui violaient la loi à la demande de l’exécutif ont pu argumenter de façon plausible qu’ils agissaient comme des patriotes venant au secours de leur président.

Il se peut d’ailleurs que North, Secord, Hakim et Reagan n’appartiennent ni au public ni au privé, mais qu’ils constituent une sorte d’amalgame postmoderne des deux, capable de jouer l’un ou l’autre selon les besoins et les circonstances. De la sorte, la politique du containment a donné naissance à un nouvel État américain qui n’est ni lockien ni hobbesien, mais les deux à la fois, dans le sens où il peut prétendre être l’un ou l’autre suivant les besoins du moment.