La sociologie des sciences est-elle de gauche?

La sociologie des sciences a-t-elle une politique ? Elle serait mal venue de le dénier. Après avoir étudié en détail les diverses politiques de la chimie, de la physique, de la cosmologie, de la bactériologie, sans parler de l’histoire, de l’économie ou de l’anthropologie, comment pourrait-elle prétendre qu’elle seule échappe à la définition d’une politique et qu’elle pratique la science pour le seul amour de la science ? Pourquoi d’ailleurs tenterait-elle de se dérober[[Voir le livre capital enfin traduit en français de Steven Shapin et Simon Schaffer, Le Léviathan et la pompe à air -Hobbes et Boyle entre science et politique, La Découverte, Paris, 1993. ? C’est elle qui nous a appris que l’on ne diminuait pas la qualité d’une science en déployant sa politique. Le monde social n’est pas une pollution dont un savoir scientifique devrait se méfier, mais à la fois la ressource et la cible de toute discipline savante. Pourtant, il faut reconnaître que les sociologues des sciences restent remarquablement muets sur les tenants et les aboutissants de leur projet politique[[Il suffit pour s’en convaincre de lire le récent ouvrage d’Andy Pickering, (ouvrage dirigé par), Science as Practice and Culture, Chicago University Press, Chicago, 1992 qui fait le bilan des débats actuels.. Or si, comme nous l’affirmons, « à toute répartition des êtres naturels correspond une répartition des êtres sociaux », quelles institutions, quelles formes d’action, quelles lignes de clivage préparons-nous, que ce soit de façon ouverte ou cachée ? On m’a demandé de réfléchir à cette question en me référant en particulier à la tradition issue de mm.

La filiation marxiste subvertie

Par son attention portée à la pratique des chercheurs et aux lieux de production du savoir, par l’accent mis sur la matière et sur le travail, sur les liens de la science et du marché, la sociologie des sciences – anglaise du moins – s’inspire évidemment de Marx[[Le lien est explicite à l’origine chez J.D.Bémal. Aujourd’hui certains se réclament ouvertement de cette tradition comme Donald A. MacKenzie, Statistics in Britain. 1865-1930, The Edinburgh University Press, Edinburgh (1981) et Donald MacKenzie et Judy Wajcman, (ouvrage dirigé par), The Social Shaping of Technology, Open University Press, Milton Keynes, (1985).. Pourtant, cette tradition s’est transformée au point de rendre sa filiation méconnaissable.

On ne peut simplement définir la sociologie des sciences par le recours aux intérêts afin de comprendre les scientifiques[[Voir l’excellente recension de Steve Shapin (1982), « History of Science and ils Sociological Reconstruction », History of science, vol. 20, p, 157-211 traduit en français dans Michel Callon et Bruno Latour, Les Scientifiques et leurs alliés, Editions Pandore: Paris, (1985). ouvrage malheureusement difficile à trouver.. Si par marxisme on entend l’analyse du comportement des agents par référence à leurs intérêts économiques, alors tout le monde est devenu marxiste et il n’est pas un homme politique, pas un journaliste, pas un élève d’HEC, qui n’en suive les règles de méthode. Le décryptage des intérêts comme celui de l’inconscient sont devenus des pratiques si communes qu’elles se sont banalysées à l’excès. Le marxisme, en ce sens, a été victime de soif succès, aussi disponible dans les moindres hameaux et chaumières quo le téléphone ou l’électricité.

Autant ce succès le banalise, autans. l’effondrement de sa politique-tirée-de-la-science le discrédite. Si par marxisme on entend une certaine façon de répartir les tâches entre science et politique, alors on peut dire que la sociologie des sciences s’en est complètement éloignée.

Pour comprendre cette opposition radicale, il faut se souvenir que le ressort critique du marxisme dépendait de deux opérations conjointes qui faisaient toutes deux appel au scientisme le plus extrême : comment lutter, grâce à la connaissance que nous fournissent les sciences naturelles, contre les fausses représentations que les acteurs se font du pouvoir ; comment distinguer la fausse idéologie de la vraie science grâce aux connaissances sur la société que nous donnent les sciences sociales. La première ressource permet de lutter par la science contre l’obscurantisme et la seconde permet de lutter contre l’obscurantisme éventuel de la science. Un marxiste se trouvait donc attaché deux fois aux certitudes absolues que procurent les sciences. Ce qu’il appelait « critique de la science » consistait au mieux à faire le partage entre l’idéologie contaminée par les intérêts de ses ennemis d’une part et la véritable science émancipatrice d’autre part. A chaque fois qu’une sociologie des sciences a tenté d’abandonner cette tâche de distinction, elle fut critiquée par les marxistes sous le nom odieux. de « relativisme » -je reviendrai sur ce terme. En minant la solidité finale des sciences, on affaiblirait, d’après eux, le combat contre l’obscurantisme, contre l’idéologie, et l’on saperait les bases qui permettraient d’établir une politique enfin scientifique[[Voir les critiques que Robert Young et The Radical Science Journal adressent aux « sciences studies » et les vifs débats dans Social Studies of Science sur l’apolitisme supposé de la sociologie des sciences.. Dans le tenace rejet par les Français de la sociologie des sciences et dans leur peur panique du relativisme, on retrouve cette attitude intellectuelle presque intacte alors qu’il n’y a plus, politiquement, de marxistes. En France, l’idéologie peut et doit toujours être; critiquée, alors que la science ne doit jamais être touchée[[Dans la tradition marxiste française, l’analyse des sciences est d’autant plus impossible qu’elle s’est fondue, à travers Althusser en particulier, avec le rationalisme de Bachelard. Pour cette génération, il fallait défendre la science, celle de Marx y compris, de toute trace de contamination par le social ! Difficile, on le comprend, d’accueillir à bras ouvert le collectif humain au travail dans les sciences….

Or toute cette critique marxiste demeurait, au fond, idéaliste, en ce sens qu’elle faisait des sciences un ensemble d’idées reliées entre elles par une série de connexions à des représentations sociales, elles-mêmes reliées, par une série de transformations, à des conditions matérielles. Débusquer une idéologie consistait à montrer comment une fausse science pouvait servir les intérêts d’un ennemi politique. A l’inverse, on défendait une science en montrant comment elle échappait à toute contamination sociale ou comment elle servait les tâches d’émancipation en accompagnant le mouvement de l’histoire.. Les « idées », les « représentations », le « contexte » matériel global, la distinction des amis et des ennemis, le « progrès », voilà quels étaient, les ingrédients de cette critique de la science qui forme aujourd’hui encore le bagage intellectuel d’un « homme de gauche » intéressé par les sciences.

Nous avons un peu oublié la formidable arrogance des marxistes, mais il faut comprendre que leur conception de la science en était la cause principale. En tenant les sciences naturelles, on pouvait renverser toutes les illusions des puissants et des prêtres. En tenant les sciences sociales, on pouvait dicter à la politique son comportement. Enfin, en tenant la différence entre science et idéologie, on pouvait attaquer les faux savants partout où ils dépassaient les bornes de la vraie scientificité pour s’aventurer dans la politique… Difficile dans ces conditions d’accepter de véritables enquêtes sur la façon dont se fabrique pratiquement la science ! On avait trop besoin des certitudes absolues qu’elles offraient pour accepter le risque de les voir s’affaiblir au cours d’études trop empiriques. Pour qu’une bonne critique puisse se développer, il fallait que la production même des sciences demeure hors-jeu – sauf, encore une fois, l’idéologie des adversaires que l’on devait, au contraire, débusquer impitoyablement[[Sur les ressorts de la critique voir ma tentative Nous n’avons jamais été modernes, La Découverte, Paris, 1991..

Pourtant, comme je l’ai dit, la transformation de la science en un travail comme les autres, dans des lieux originaux, les laboratoires, à partir d’une matière particulière, sur un marché spécifique, en connexion avec d’autres activités, transformant un collectif, étendant son influence par une traduction des intérêts et la stabilisation de ses réseaux, tout cela pourrait être d’inspiration marxiste[[Voir pour une synthèse de ces études Michel Callon, (ouvrage dirigé par), La science et ses réseaux. Genèse et circulation des faits scientifiques, La Découverte, Paris, 1989, Bruno Latour, La Science en action, La Découverte, Paris, 1989 et les autres ouvrages publiés dans la même collection « Anthropologie des sciences et des techniques ».. En effet, la sociologie des sciences est bien matérialiste, empirique, réaliste. Marxiste aussi l’idée de construction qui permet voir dans le monde naturel lui-même le résultat d’un travail qu’un autre travail peut donc modifier. Marxiste également l’intérêt pour l’univers technique et les transformations du travail comme de la société qu’il induit. Marxiste enfin la prodigieuse extension de l’histoire, ou mieux de l’historicité, au cœur des lois scientifiques les plus universelles[[C’est toute l’importance du travail de Simon Schaffer et de son équipe à Cambridge. Voir un exemple entre dix dans Simon Schaffer, « A Manufactory of OHMS, Victorian Metrology and its Instrumentation », in S. Cozzens et Bud R. (ouvrage dirigé par), Invisible Connections, Spi Press, Bellingham Washington State, 1991, p. 25-54.. Mais en appliquant ces modes d’analyse classiques à la science même, à cette ressource qui devait demeurer hors-champ, la sociologie des sciences a précipité le marxisme dans un maelström d’accusations qui l’oblige à repenser non seulement ce qu’est une science, mais aussi en quoi consiste une explication historique, ce qu’est une société et, enfin, comment se lient les sciences et les politiques. Issus peut-être de la tradition marxiste, les problèmes actuels n’y ressemblent plus guère. La question devient dès lors plus brutale : la sociologie des sciences est-elle « de gauche » ou, pour employer une expression encore plus datée, est-elle « foncièrement réactionnaire »[[C’est l’opinion à la fois de la tradition féministe, par exemple de Donna Haraway, des scientifiques « radicaux », par exemple Young, de la gauche libérale, par exemple Langdon Winner, de sociologues intéressés par les aspects macrosco piques, par exemple Stewart Russell et d’une grande partie des doctorants américains qui ne voient pas dans les « science studies » de quoi nourrir un projet politique. En France, le domaine n’a pas été discuté, Bachelard et Canguilhem servant toujours d’unique source de réflexion sur les sciences, avec un peu de Popper et, plus récemment, de philosophie analytique, ce qui oblige à s’éloigner plus loin encore de toute analyse empirique et réaliste des sciences. ? En prenant des termes plus choisis, est-il possible de dresser la liste des désaccords qui rendent les « science studies » aussi peu assimilables pour la politique telle qu’elle va ? Plus généralement, la sociologie nouvelle manière peut-elle aider à définir un projet politique qui ne tirerait plus ses ressorts de la critique et de la dénonciation[[Sur le passage de la sociologie critique à la sociologie de la critique et sur l’épuisement de la dénonciation, voir Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Gallimard, Paris, 1991. ?

Les principaux désaccords

Le premier point de clivage porte sur la localisation et l’historicisation du savoir. La connaissance devient un savoir-faire, les savants des artisans, les idées des pratiques, l’universalité un lieu circonstanciel, la nécessité une contingence. Si l’inspiration réaliste et concrète des études empiriques peut sembler marxiste, on sent bien que l’esprit en est tout différent, beaucoup plus proche de l’ethnométhodologie[[Lien explicite chez Karin Knorr, The Manuacture of Knowledge. An Essay on the Constructivist and Contextual Nature of Science, Pergamon Press, Oxford, 1981 ; Michael Lynch, Art and Artifact in Laboratory Science. A Study of Shop Work and Shop Talk in a Research Laboratory, Routledge, London, 1985 ; Bruno Latour et Steve Woolgar, La vie de laboratoire, la Découverte, Paris, 1988.. Pourtant, cet enfouissement des connaissances dans leur réseau de production coupe l’herbe sous le pied à tout usage absolutiste des savoirs – et c’est bien ce qui gêne la tradition marxiste prête au relativisme pour les seules idéologies. Difficile de faire appel aux lois d’airain de l’économie, du développement historique, à celles de la biologie, de la physique, de la génétique, dès qu’il faut trimbaler, en même temps que ces ci-devant lois, un tel équipement de réseaux, de localités, de controverses, d’institutions et d’instruments. Pourtant, en matérialisant le savoir, on l’empêche de se balader n’importe où sans payer le prix de son extension. Ce que les uns trouvent réactionnaire est justement ce que d’autres trouvent émancipateur ou, pour le dire plus justement, civilisateur. La gauche, on s’en doute, n’en demandait pas tant. Elle voulait bien « situer les sciences dans leur contexte social », « critiquer l’usage idéologique qui dévoie la vraie science » mais elle ne souhaitait pas perdre la possibilité de brandir des savoirs enfin purgés de tout lien avec le contexte, de toute idéologie, de toute trace de controverse, pour servir le développement de ses projets économiques ou sociaux.

L’existence même d’un contexte social fournit le deuxième point de clivage. Ah, ce fameux contexte, comme il est utile pour critiquer les idéologies, pour les ramener au jeu des intérêts, pour dépasser les étroites limites des circonstances, des contingences et des individus Or, par un retournement qui ne surprend que ceux qui oublient les liens étroits qui associent toujours épistémologie et philosophie politique, en touchant à la science nous avons touché aussi au contexte, à sa définition même. En effet, la sociologie, l’économie, l’histoire, la géographie, la démographie, bref toutes les sciences humaines et sociales, ne sauraient échapper à la sociologie des science[[Voir par exemple, sur le cas des statistiques, la somme d’Alain Desrosières, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, La Découverte, Paris, 1993.. Il serait vraiment bizarre de critiquer la chimie et la physique pour leur prétention à l’universalité, tout en laissant intacte la prétention des sciences sociales à la scientificité. Si les premières sont performatives, les secondes le sont aussi bien. Comme la nature, le contexte social n’est pas la donnée de base, l’évidence première dont il faudrait partir, mais le résultat complexe du travail des sciences sociales et des institutions qui les maintiennent en existence. Là encore, la gauche trouve que la sociologie des sciences en fait trop. On avait le droit d’étudier les savoirs et de ramener les sciences exactes dans leurs réseaux, comme le ferait au fond tout bon positiviste, mais si l’on se met à étudier également les sciences sociales, alors, où va-t-on ? Quelle certitude nous resterait-il pour appuyer notre métier de critique, s’exclame l’ancienne gauche, assez peu habituée aux acrobaties de la réflexivité[[Les recherches de Steve Woolgar, Knowledge and Reflexivity. New Frontiers in the Sociology, Sage, London, 1988 et Science The Very Idea, Tavisiock, London, 1988 irritent prodigieusement les « militants » – autant d’ailleurs que les défenseur, d’une science transcendante. ?

Cette disparition du contexte social, après celle de l’universalité, amène à la question du relativisme, troisième point de clivage. Curieusement, le marxisme a inventé les outils intellectuels du relativisme – pour distinguer l’idéologie de la science – mais l’a constamment rejeté comme le suprême danger, celui qui sapait la possibilité même d’un véritable combat pour l’émancipation. La simple étiquette de relativisme vermet depuis vingt ans, en France du moins, de se débarrasser de la sociologie des sciences en l’associant au nazisme, aujourd’hui au négationnisme et, plus directement encore, à l’affaire Lyssenko, véritable scène primitive de l’épistémologie à la française[[La figure de l’astronome Evry Schatzman à la fois grand scientifique, rationaliste, de gauche, brûlé par l’affaire Lyssenko, passionné par la vulgarisation et grand pourfendeur de la sociologie des sciences dans laquelle il voit l’anti-science symbolise assez bien l’état des débats.. Or, quel est le contraire du relativisme ? L’absolutisme. Loin d’être un péché, une perversité funeste, le relativisme permet seul de montrer le prix que nous devons payer pour acquérir des certitudes. Loin d’affaiblir les savoirs, il déploie, au contraire, leurs moyens et leurs notes de frais. Depuis toujours, la mise en relation: l’établissement de correspondance entre perspectives, l’évaluation et la mesure des écarts, la variation des points de vue, la construction provisoire des ensembles synoptiques, toutes ces pratiques qui forment la matière même du relativisme sont liées aux tâches d’émancipation. Jusqu’ici, le relationnisme a toujours réparé ses propres excès. Pourquoi serait-il dangereux dans le seul cas des sciences ? N’est-ce pas justement par là que le marxisme a péché, en voulant l’absolutisme en politique, à la façon de ce qu’il croyait exister « en science » ? N’est-ce pas ainsi qu’il a inventé « la politique enfin scientifique », ce mortifère outil[[Quant au nazisme, puisque le spectre des chemises brunes vient toujours hanter ceux qui osent parler des sciences, il va de soi qu’il n’est pas connu pour son relativisme, son respect des relations et des points de vue, mais pour son noir absolutisme. Il en est de même des négationnistes, justement condamnés par la loi, dont l’épistémologie, si l’on ose employer ce mot prestigieux, ne se nourrit que des faiblesses de celle des scientistes qu’ils combattent. ?

C’est justement la définition même de la politique qui constitue le quatrième point de clivage. Concevoir le déplacement d’un message politique sous la forme d’une information scientifique, c’est plus qu’un crime, c’est une faute. Le travail même de la politique exige la construction provisoire et toujours recommencée du rapport entre une multitude et ses représentants. Par définition, en se déplaçant d’un locuteur à l’autre le message se transforme, se traduit, se trahit, mais se charge aussi, par sa circulation même, de ce qu’il doit performer. Son contenu n’est pas assignable, comme celui d’une référence scientifique, il varie même considérablement, mais ses conditions de félicité peuvent se repérer avec précision : il faut que, par le parcours même de l’énoncé, un rapport de fidélité s’établisse entre ce que disent, ou diraient, les mandants et ce que dit le mandataire. On peut bien sûr étendre cette pratique aux sciences, mais on voit aussitôt la transformation qu’il leur faut subir : les savants deviennent les représentants des multitudes non-humaines au nom desquelles ils se mettent à parler. Ce lien des sciences et des politiques sous la notion de porte-parole ne ressemble nullement à la « politique enfin scientifique » de la terreur marxiste Au contraire, il faut maintenant étendre les précautions, les lenteurs, les procédures, la patience la continuelle reprise du débat politique à ces représentants d’un genre à peine différent que sont les chercheurs, porte-parole des choses.

Il y aurait beaucoup d’autres points de clivage – la notion de révolution, le temps, le progrès, la définition de la matière, le rôle des non-humains, la conception des techniques, l’épouvantail de la religion, les rapports du micro et du macro, la contre-révolution copernicienne, le rôle de l’agent historique -, mais on aura déjà compris comment la théorie des réseaux diffère dans son esprit, dans son allant, dans ses concepts, dans ses programmes de recherche, de la tradition marxiste avec laquelle pourtant elle se reconnaît un passé commun ainsi qu’une certaine connivence d’intentions (contrairement, par exemple, à l’ethnométhodologie ou à l’interactionnisme symbolique, deux mouvements volontairement apolitiques). On comprend pourquoi il est si difficile de répondre à la question de la politique impliquée dans la sociologie des sciences et pourquoi, dans une France très inspirée par le rationalisme et par le marxisme, terrorisée par le danger de « l’anti-science », la sociologie des sciences demeure quasiment inconnue, indiscutable, impossible à situer, comme si elle était faite par des Martiens.

On aura compris également qu’il est difficile de situer la théorie des réseaux dans une politique traditionnelle, toujours définie en fin de compte par une certaine idée de la science, de la société, du temps et de l’action politique. Non pas que cette théorie rechercherait une échappatoire en voulant prétendre à la neutralité selon le slogan « ni droite ni gauche », mais simplement parce que chaque discipline, nous l’avons assez montré, redéfinit en partie le contexte dans lequel elle se situe. La nôtre ne fait pas exception à la règle. Sommée de décider si elle est « réactionnaire » ou « émancipatrice », elle exigera de redéfinir les termes de la question. Ne pouvant s’insérer dans une politique définie « sur fond de science », il lui faudra bien tenter de définir sa politique à elle, et chercher, en tâtonnant, ses propres critères lui permettant de décider pour elle-même de la réaction et de l’émancipation. Changer aussi radicalement la définition des sciences ne peut que modifier de fond en comble la définition de la politique, puisque les deux, comme je l’ai montré ailleurs, ne son que les deux branches d’une même Constitution[[Voir le livre cité note 7 qui n’a d’ailleurs fait l’objet d’aucun compte rendu approfondi.. L’opération peut paraître d’autant plus délicate que la théorie des réseaux considère souvent comme des vertus les défauts dont l’accusent ses adversaires « de gauche » : l’accent mis sur l’échelle micro, le rôle des non-humains, la position de l’agent individuel, la dissolution du contexte, le relativisme ; mais aussi ses adversaires « de droite » : le constructivisme, l’historicisme, l’universalité par réseaux, la politisation extrême des controverses techniques.

De nouveaux critères de démarcation

Peut-on malgré tout repérer quelques thèmes communs qui permettraient de tracer la filiation entre l’ancienne gauche et la nouvelle politique ?

D’abord le constructivisme commun à toute une longue tradition qui refuse de voir dans la naturalisation autre chose qu’une forme de domination. Ce constructivisme, la sociologie des sciences l’étend très loin puisqu’il va maintenant jusque dans les sciences, dans leurs résultats universels et bien sûr dans les techniques. Le thème de la naturalisation ne devient plus une idéologie, une déviation, un dévoiement, puisque c’est la « mise en nature » qu’il devient possible de suivre. Si notre monde est construit, il peut être modifié, déconstruit, reconstruit. Cette certitude étendue de la politique aux sciences mêmes permet bien d’établir une filiation avec l’ancien projet moderne, tout en limant les griffes au scientisme qui prétendait, par une étonnante contradiction, laisser les sciences hors champ. « L’anti-destin », il y a longtemps que cette formule sert de pierre de touche.

Ensuite, la confiance dans le modèle de la représentation politique. C’est l’aspect très « social-démocrate » de la sociologie des sciences et qui exaspère tant ses adversaires qui n’imaginent pas de livrer la science aux aléas d’un parlement étendu. Pourtant l’ancien modèle qui séparait l’expert et le décideur a fait faillite et il faut bien imaginer de nouveaux forums dans lesquels se rencontrent en droit, et non plus en fait, les porte-parole de diverses obédiences et légitimités. On sent bien la bizarrerie d’un mouvement qui exige à la fois d’élever le politique à la hauteur du savant, de rabaisser le chercheur au niveau du politicien et d’obtenir pour tous les deux une nouvelle place, éminente, aux côtés du bureaucrate, détesté par tout le monde, mais qu’il convient au contraire de traiter avec le plus grand respect puisqu’il gère l’expérimentation commune de science et de politique. On voit pourquoi la sociologie des sciences n’a pas bonne presse ! Et pourtant l’extension de la démocratie à un nombre toujours plus grand d’agents ne fournit-elle pas une autre pierre de touche ?

La difficile question de l’universalité vient ensuite. En découvrant le ressort des « universels relatifs » de la science et de la technique, la sociologie des sciences a probablement mis la main sur l’un des moyens de redéfinir la différence gauche droite. En effet, c’est de l’épistémologie que la politique de gauche avait tiré sa conception du droit, de l’empire et de la domination universelle. En changeant la conception de la science, on change aussitôt la définition de la tâche politique. Or la notion d’un réseau de métrologie passe exactement au milieu du combat traditionnel entre universalistes et localistes. Supposer un universel qui serait donné d’emblée et qui ne conterait rien, un universel abstrait, paraît aussi improbable que d’accepter l’existence définitive d’une localité, d’un groupe, d’une race, d’une ethnie. Or, la théorie des réseaux traite à longueur de journée d’intermédiaires qui établissent justement à grands frais des connexions entre des lieux et des points. L’universalité ne s’oppose pas aux circonstances locales. Elle en sort pas extension des connexions, et par stabilisation des relations. Si ce modèle permet d’expliquer la croissance et la diffusion des « vrais » universaux comme la pesanteur ou 2 + 2 = 4, alors il doit être possible de l’utiliser pour des universaux dont tout le monde a toujours reconnu la plus grande fragilité : lois, droits, formes politiques, règlements, marchés. Le critère de démarcation devient alors la volonté de s’en tenir à la localité d’une part ou de croire en un universel abstrait d’autre part- ce qui redéfinirait la droite dans ces deux composantes localistes et universalistes – et la volonté de construire les universaux en payant le prix de la transformation progressive des circonstances ce qui redéfinirait peut-être la gauche.

Le rôle de la médiation devient prépondérant dans une théorie où le travail productif se trouve redistribué en un nombre toujours plus grand d’agents, d’actants, d’acteurs qui ne sauraient être pris pour de simples intermédiaires déplaçant des forces ou des informations. Dans le respect des médiateurs, des « corps intermédiaires », des procédures, des moyens, on retrouve évidemment le thème classique du respect du droit, ainsi que l’argument moral de la supériorité des moyens sur les fins, mais on trouve aussi beaucoup d’autres épreuves en science, en technique, en administration, en art même. Malheureusement, cette insistance sur la médiation paraît « foncièrement réactionnaire » aux yeux de ceux qui ont appris à concevoir le monde social à la façon de ce qu’ils imaginent fonctionner mécaniquement – transposant d’ailleurs une conception elle-même très improbable de la machine[[Voir la thèse de Madeleine Akrich, 1993. Inscription et coordination sociotechniques. Anthropologie de quelques dispositifs énergétiques, École Nationale Supérieure des Mines de Paris, et également Bruno Latour, Aramis, ou l’amour des techniques, La Découverte, Paris, 1992.. La domination, la répartition des richesses, la durée de l’action à travers l’espace et le temps, la passivité silencieuse des structures, toutes ces grandes questions, se trouvent redéfinies tout autrement dès que les médiations, ces étranges situations qui ne sont ni causes ni conséquences, ni moyens ni fins, occupent le premier plan. La position qu’occupent les médiateurs, voilà donc une autre pierre de touche autrement plus fine que de savoir si l’on a le cœur à gauche ou si l’on est pour ou contre l’intervention de l’État…

Autre pierre de touche qui exige là encore une profonde redistribution des cartes, c’est la question de la modernisation, du rapport au temps qui passe et aux autres cultures-natures. L’anthropologie des sciences oblige à une redéfinition complète des notions de progrès, de front temporel, de la modernité même, afin d’éviter à la fois la critique moderne auquel le marxisme est totalement lié et le postmodernisme, forme déçue de l’esprit critique. Comme le précédent, elle peut apparaître troublante aux yeux de ceux qui avaient associé la gauche avec un front continu et cumulatif de modernisation. Or, la négociation planétaire sur les valeurs, les formes politiques, les accès à la nature, le rôle des prémodernes, dépendait étroitement d’une certaine définition des sciences, de leur universalité, de leurs révolutions et de leur caractère cumulatif. Modifier cette conception revient à altérer la répartition des êtres et des valeurs en « réactionnaires » et « progressistes », tout en définissant un autre critère de démarcation qui permette de définir ce qu’il faut appeler une seconde modernisalion mais qui ne repose plus sur la même conception du temps. Le triage auquel nous assistons aujourd’hui ne peut plus se faire autour de la notion de progrès ou d’avenir, et pourtant nous voulons toujours trier, mais beaucoup plus finement.

Dernier critère, peut-être plus facile à aligner avec la tradition « progressiste » parce qu’il départage plus aisément des attitudes psychologiques répertoriées depuis longtemps : le rapport de l’ensemble et de son complémentaire. Lorsque l’on dessine un ensemble quelconque, s’intéresse-t-on davantage à ce qui réside à l’intérieur de cet ensemble ou se pose-t-on aussitôt la question de son complémentaire et du travail continu de démarcation nécessaire pour l’obtenir ? La politisation de l’écologie se retrouve dans cette question, mais aussi les questions plus classiques de l’identité ou de l’appartenance. Lié bien sûr au thème de la naturalisation et à celui de l’universalité « relative », ce critère permet de conserver l’élan, l’allant , le souffle attaché naguère à l’idée de progrès sans acheter pourtant l’énorme bagage moderniste qu’il traînait derrière lui.

J’en ai assez dit pour que le débat soit amorcé. Vouloir situer la sociologie des sciences, discipline si neuve, si diverse, si radicale, à l’intérieur de la distinction droite/gauche, n’a de sens que si l’on accepte de tirer pour elle la leçon qu’elle tire de tous les autres imbroglios de science et de politique. Une discipline ne s’insère pas dans un contexte, elle le spécifie autrement. De plus, puisque pour chaque conception de la science, il existe une conception correspondante de la société, de l’action politique, du temps, du progrès, de l’acteur, modifier aussi profondément l’épistémologie courante ne peut que bouleverser la politique qui allait de pair avec elle. S’imaginer que l’on peut rester « de gauche » tout en conservant l’épistémologie, ou que l’on pourrait jauger la sociologie des sciences à l’aune de l’ancienne politique me paraît impossible, de même qu’il me paraît contradictoire d’exiger pour cette seule discipline qu’elle « ne fasse pas de politique ». Qu’il faille, en redéfinissant les sciences et les techniques, inventer les critères originaux de démarcation pour répartir à nouveau la droite et la gauche, me parait, au contraire, urgent et, de plus, faisable après l’auto-dissolution du post-modernisme[[J’espère que la parution en français du livre capital cité en note 1 permettra de continuer ce que cet articulet ne pouvait que brièvement amorcer..

Latour Bruno

Vice-président pour la recherche de Sciences-Po Paris, dirige l'École des Arts Politiques (SPEAP). Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles sur l'anthropologie du monde moderne, dont récemment Cogitamus. Six Lettres sur les humanités scientifiques (La Découverte, 2010) et Sur le culte moderne des dieux faitiches (La Découverte, 2009).