Villes et métropoles

La ville-territoire

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Texte publié dans le Journal de l’Archipel des Revues (novembre 2003)Les mots que nous employons pour nommer les faits urbains arrivent parfois à la limite de leur capacité de correspondance vis-à-vis des situations observées. En effet, souvent, ce que le langage permet de capter et de nommer, ce sont des choses qui ont existé et qui sont déjà en transformation ou qui sont considérés en état de crise (sociale, spatiale…). D’où la nécessité d’articuler une critique du terme urbanité, désignant cette qualité de rapports intenses humains qui vont de l’économique au social et du culturel au politique. Rapports humains qui jusqu’ici trouvaient leur cadre dans ce qui a été nommé « ville » 1, sans pour autant que soit jamais posé le problème de son existence.
Il ne s’agira pas ici de répéter les constats sur les profonds changements des villes et de la vie urbaine ; ni d’exposer des chiffres et des statistiques démontrant les flux, les mètres carrés et le potentiel des grandes périphéries des villes. Il ne s’agira pas non plus d’essayer de convaincre de la nécessité de centrer le regard critique et la volonté projectuelle sur ce type d’espaces 2.

Il s’agit, bel et bien, de se lancer dans une recherche pour repérer des situations, pour construire un discours analytique et mettre en chantier des outils de projet et des concepts propices aux enjeux qu’une nouvelle spatialité de l’urbain pourrait dissimuler…Il faudra se situer ailleurs, donc, que dans cette attitude qui centre exclusivement l’intérêt sur la ville dense et constituée, la ville dite « historique », ou sur la petite banlieue, elle aussi « historique » et « chantée », lieux tenus par cette vision du monde « classique » comme seuls héritiers de la culture humaine. Il faudra également rester critique envers cette autre attitude qui consiste bien à « baisser les enchères » en se contentant de voir une « ville » qui émerge partout… Une autre posture paraît finalement plausible : un regard attentif sur les conditions périphériques, une recherche justement sur ces limites brouillées et fort intéressantes de l’urbain.

Ce mode d’urbanisme proliférant est un paradigme symptomatique de l’effacement des repères, de la destruction des lieux identifiés et de la ségrégation des populations. En effet, la métropole aujourd’hui se construit autour de la tension établie entre une forme-ville qui explose et des formes territoriales qui dissolvent l’opposition traditionnelle de la ville et de la campagne. C’est la ville-banlieue, la ville-périphérie qui non seulement relie le territoire rural à la ville-centre, mais relie les villes elles-mêmes les unes aux autres selon des proliférations suburbaines qui se cristallisent comme des réalités en expansion.

Initialement voués à la production, avant de renaître comme lieux de rêve d’une nouvelle vie urbaine proche de la «nature», ces lieux posent une série de défis liés au manque apparent de lisibilité spatiale : un ensemble où les fonds et les figures, les formes et les fonctions s’entremêlent ; un collage à première vue infini et indéchiffrable, si ce n’est par la logique des grandes infrastructures routières.

Par leur ampleur, ces transformations esquissent les contours d’un nouveau type de ville, dont le nom, les caractéristiques, les avantages et désavantages font l’objet de vives discussions 3. C’est la ville qui se territorialise, qui court sur le territoire, qui devient ville-territoriale, ville-région, forme concrète et visible de la métropole. Dans les mouvements incessants de territorialisation et de déterritorialisation que vivent aujourd’hui les espaces de nos durées subjectives, se posent des questions de frontières, de marges, de limites, de vide, d’ordre et de désordre, de centralisation et de dispersion: autant de questions qui restent à (re)penser aujourd’hui.

La dissémination : Urban Sprawl.

Cependant, si l’on essaie de remonter le fil rouge qui conduit à la naissance de la réflexion sur la question, on s’aperçoit que les modalités particulières de ce phénomène sont de prime abord apparues dans l’espace nord-américain, sous le terme de urban sprawl (dispersion, ou dissémination urbaine). Il faudrait remarquer ici que le Nouveau Monde était déjà prédisposé à suivre les propos sur l’urban sprawl, depuis que les critiques, adressées par les architectes et les urbanistes à la ville compacte et centralisée, avaient pris la forme de projets de dédensification.

L’aménagement urbain, en vue d’une plus grande homogénéisation du territoire économique, cela semble être le projet de ville outre-Atlantique qui a en partie été intégré dans les processus de production urbanstique européenne. Il se peut que les modalités et les inerties culturelles diffèrent sensiblement entre continents et même entre nations et régions 4. Mais, n’est-il pas vrai que les mêmes forces économiques strient partout le territoire, en imposant des découpages, des utilisations et finalement des nouvelles images qui sont finalement partout les mêmes ? On pourrait par ailleurs faire l’hypothèse selon laquelle, si différence il y a, c’est bien dans la volonté étatique sensiblement plus centralisatrice en Europe de canaliser ces forces, en corrélation avec une philosophie d’aménagement et une culture de paysage affirmées. Cette différence politico-culturelle a certainement des conséquences multiples que les « régionalismes critiques » ont révélées, mais il n’en reste pas moins des axes de recherche à explorer, en confrontant spécificités locales et problématiques territoriales. Rechercher signifierait ici formuler des hypothèses sur le statut de ces espaces, tester leur pertinence par un croisement des données (historiques, géographiques, économiques , sociologiques, politiques) ; et, surtout, projeter pour se confronter à cet ultime postulat selon lequel ces nouveaux lieux de vie urbaine sont en défaut de qualités spatiales…

Quel projet urbain ?

Recherchons ce que peut signifier « le projet urbain » dans ces conditions-là… Activité difficile, voire piégée, en ce sens qu’il ne s’agirait nullement d’une simple expertise relevant d’un savoir, mais à la fois d’un questionnement et d’une expérimentation, à travers les méandres du projet, des diverses postures de réplication et de rénovation marquées de leur évidente historicité. Refaire « la ville sur la ville », reconstruire donc une spatialité considérée essentielle pour la conscience urbaine, ou bien exacerber ces forces qui marquent de façon inéluctable le nouveau territoire habité ? Naviguer entre ces antinomies demande de bien saisir les deux outils qui permettent d’établir les bases d’une critique, sans courir le danger d’un attachement aux morphologies existantes et sans tomber dans la fascination des maniérismes « fin de siècle ». D’une part, les échelles avec leurs « contenus » et leurs logiques propres (échelles de proximité locale, échelles du territoire. D’autre part la durée , avec la référence implicite du projet moderne au temps et à ses déclinaisons (temps des acteurs, temps des constructions mentales, etc.

Il s’agit ici de projet urbain, donc il faut spécifier l’ « urbain » qui le différencie du projet architectural et qui lui permet de proposer autre chose qu’une addition d’objets, aussi merveilleux soient-ils ! La qualité de la composition en plan, la clarté du plan-masse ou la force de la méga-structure sont les pièges à éviter. Tout en assumant parfaitement la dimension « projet », c’est-à-dire une affirmation sur le territoire et dans la durée, la proposition est de permettre la substitution et de donner forme à la permanence, « les deux notions fondatrices de la pensée du projet urbain » 5. Il s’agit d’enregistrer et de prévoir l’imbrication de temporalités et d’espaces différents, selon des échelles divergentes. La question de la responsabilité du projet dans la transformation du territoire se pose alors 6.

Face à ces territoires diffus, quel constat faire, autre que celui de la ségrégation, voulue et bien traitée entre les différentes fonctions de la ville contemporaine, un zonage parfaitement maîtrisé et facilité par les grandes lignes de séparation que constituent les autoroutes ? Zonage qui permet avant tout une « harmonieuse isolation » des poches sociales et fonctionnelles.
La forme en découlant, aussi bien que la démographie actuelle, reflète le rêve de calme, de sécurité et de repli sur ses semblables, de la famille nucléaire moyenne. En effet, si le gratte-ciel, avec sa programmation verticale, signalait un idéal de modernité 7, on peut voir s’inaugurer une nouvelle période, celle de l’étalement horizontal, de la programmation sectorielle et de l’autoroute comme traits d’une nébuleuse urbaine 8, symbole, elle, à son tour d’une hyper-modernité.

Le tout dans des échelles qui ne rappellent plus en rien la ville intra muros : les flux atteignent des échelles considérables, la partition du foncier est assujettie aux jeux spéculatifs de l’immobilier sans référence aucune au parcellaire, l’échelle locale et l’échelle globale se confrontent violemment… Et tout cela sous les signes apaisants d’une organisation territoriale étatique.
Mener une réflexion projectuelle sur ce bout d’« hyperville », comme l’aurait qualifié André Corboz, élaborer un projet urbain dans cette immobilité simultanément bruyante et paisible, pleine d’effervescence économique, avec ses propres drames du quotidien, c’est hésiter entre une approche de réajustement dans le détail et la tentation d’un certain radicalisme critique. Quelle que soit l’approche adoptée, l’opération qu’on appelle quelque peu vaguement le projet urbain offre un cadre institutionnel et méthodologique initial qui très vite montre ses propres limites. Car, en s’appuyant sur cette tradition (même si c’est une tradition relativement jeune) de savoir-faire, en évoquant des acteurs, des temporalités, des échelles, en confrontant les valeurs de l’urbain, du paysage, de la technique et de l’économie, on se heurte à de nombreuses contradictions : l’aberration du découpage, le gaspillage de l’espace, la fragmentation des lieux, le coincement des flux.
Somme toute, on retrouve les traits de la ville, en se l
ançant à une quête de nouveaux repères, de nouvelles cohérences et de nouvelles légitimités.


* Texte co-écrit par Panos Mantzaras, Steven Melemis et Cyrille Faivre-Aublin, à partir d’une expérience pédagogique d’encadrement de projet urbain sur le site de Vélizy-Villacoublay, effectuée avec les étudiants de 4è année de l’école d’architecture de Clermont-Ferrand, en 2001.

[1 Cf. aussi la définition de la ville comme espace de maximisation des interactions sociales par Paul Claval,

[2 Cf., entre autres : André Corboz, La ville inquiète, Gallimard, Paris, 1987 ; Joël Garreau, Edge city: Life on the New Frontier, Doubleday, New York, 1991 ; Deian Sudjic, The 100 Mile City, A. Deutsch, Londres, 1992 ; « An der Peripherie », Daidalos, n° 50, dec. 1993 (édition thématique) ; « The Periphery », Architectural Design, nos 3/4, mars/avril 1994 (édition thématique) ; Arturo Lanzani, Immagini del territorio e idee di piano, 1943-1963: dagli approcci generalizzanti all’interpretazione dei contesti locali, F. Angeli, Milano, 1996 ; Thomas Sieverts, Zwischenstadt: zwischen Ort und Welt, Raum und Zeit, Stadt und Land, Vieweg, Braunschweig/Wiesbaden, 1997 ; « Le devenir des villes », Faces n° 46, été 1999 (G.Daghini, M.Zardini, S.Boeri)..

[3 Cf. www.plannersweb.com/sprawl.html, www.wral-tv.com/features/specialreports/1998/0422-urban-sprawl-part1 , www.libertysearch.com/Environment/Urban_ Sprawl, etc.

[4 Cf. Christelle Robin, « Reconstruction des territoires, projet urbain et anthropologie de l’espace »,Alain Hayot/André Sauvage, Le projet urbain, Enjeux, expérimentation et professions, Editions de la Villette, Paris, 2000, pp. 113-114.

[5 Christian Devillers, Le projet urbain, Paris, éd. Du Pavillon de l’Arsenal, 1994, p.31.

[6 cf. le travail de longue haleine de Luiggi Snozzi sur le village de Monte Carasso, au Tessin (depuis 1977, toujours en cours).

[7 Cf. Jean-Louis Cohen/Hubert Damisch, Américanisme et modernité, L’idéal américain dans l’architecture, EHESS/Flammarion, Paris, 1993.

[8 CF. André Corboz, « Apprendre à décoder la nébuleuse urbaine », Quaderno della ricerca sulle trasformazioni dell’habitat urbanité in Europa, IUAV, n° 2, juin 1994, pp. 5-11.