Le droit à l’euthanasie (lettre d’Italie)

L’article que nous publions ci-dessous mérite sans doute quelques mises au point. Il s’agit en effet d’un article écrit par deux jeunes militants de l’Autonomie de la Vénétie, qui illustre d’une manière significative le sens du débat en cours au sein de la gauche extraparlementaire italienne.

Comme nous le savons, mai ’68, en Italie, s’est déployé, avec des intensités différentes, pendant une longue décennie ; les conflits ouvriers et sociaux, les organisations politiques, les mouvements des jeunes et des femmes ont profondément bouleversé la société italienne de ces années-là. L’incapacité de la gauche institutionnelle, en particulier du Parti Communiste, à fournir des perspectives politiques réelles à ces mouvements nouveaux, est à l’origine, d’une part du terrorisme, et de l’autre du blocage du système politique italien des années ’80.

Parmi les organisations des années ’70, l’Autonomie était caractérisée par la tentative radicale de conjuguer la tradition idéologique et d’organisation du mouvement ouvrier avec les contenus nouveaux de la subjectivité sociale ; pour cette raison, l’Autonomie a été, à partir de 1979, durement réprimée par la réaction de l’État et du Parti Communiste, avec l’arrestation de milliers de militants et de centaines de dirigeants.

Dans les années ’80, les années de la “normalisation”, une partie de l’Autonomie a su résister aux attaques multiples de l’État, mais au prix d’une réduction de la richesse politique et subjective des années précédentes, et, par conséquent, par la défense d’une identité gauchiste et résiduelle.

L’émergence de nouveaux mouvements sociaux, à commencer par les étudiants de la Panthère (1989 – 1990), et le bouleversement radical du panorama politique italien (la Ligue Lombarde et l’opération Mains propres), a déterminé, dans ces milieux extraparlementaires, le débat dont nous avons parlé.

Suite à la victoire de S. Berlusconi aux élections politiques de mars 1994, le quotidien Il Manifesto, proche du PDS et de Rifondazione Comunista, a organisé pour le
25 avril (anniversaire de la Libération) une grande manifestation nationale à Milan, dans le but de défendre la Constitution contre le fascisme. L’objectif réel de cette opération a été d’affirmer l’hégémonie des organisations de l’ex-PCI sur l’ensemble de la gauche italienne.

La Ligue Lombarde, bien qu’elle s’apprêtât à faire partie du gouvernement Berlusconi en compagnie des ex-fascistes de l’Alliance Nationale, a participé à la manifestation, en affirmant son identité démocratique et antifasciste. Le secrétaire de la Ligue, Umberto Bossi, a été durement pris à partie pendant la manifestation par les militants de Rifondazione Comunista.

Au cours de cette même manifestation, qui dans son ensemble a réuni plus de cent mille personnes, plusieurs milliers de participants ont défilé sous les drapeaux des
Centres Sociaux, c’est-à-dire de l’Autonomie. Mais cette composante de la manifestation ne s’est pas différenciée du contexte général: la réaffirmation d’une identité traditionnelle de gauche contre la nouveauté représentée par la victoire de S. Berlusconi.

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Chers camarades,

Tout d’abord une autocritique personnelle. Nous avons été incapables de faire comprendre, d’une manière claire et distincte, la richesse du débat autour du 25 avril qui a traversé le réseau autonome de la Vénétie, et cela tant dans la discussion que dans la “manière” dont nous avons manifesté. Il nous a manqué surtout une confrontation véritable avec les camarades du “Leoncavallo”[[Centre Social de Milan, l’un des plus importants d’Italie.; sur les questions que cette journée nous a posées dans son ensemble. Nous avons été incapables d’échapper au mécanisme infernal et à la spectacularisation qui s’est créée autour du 25 Avril. Même si nous avons interprété, d’une manière lucide, l’opération conduite par la classe politique de la première République afin de légitimer à nouveau ses “valeurs fondamentales”, et aussi la tentative de la gauche italienne de définir une nouvelle agrégation autour de l’histoire et de la culture hégémonique du PCI, nous n’avons pas su déterminer une pratique adéquate aux manifestations de la rue.

Il nous a complètement échappé, entre autres, le sens de l’opération “Lega in corteo” : c’était facile de la liquider comme une simple provocation ; en réalité il s’agissait d’une opération politique extrêmement intelligente menée par la Ligue au moment de la formation du nouveau gouvernement. Le but réel de l’opération était de marquer une différence du noyau dur fédéraliste par rapport au projet de la droite berlusconienne et fasciste. Cela confirme bien le fait que la Ligue représente effectivement la composition de classe des petites et moyennes entreprises de la Région du Pô, et, en même temps, que le fédéralisme fiscal et économique (surtout dans les termes d’un différent commandement productif et des différents processus d’exclusion) n’est pas de la simple propagande mais la substance même du projet politique de la Ligue.

Face à la Ligue, à sa lecture claire de la composition actuelle de classe, à l’individuation des sujets, à la définition de projets, à la production d’identité et de pratiques politiques fortement subversives… combien sommes-nous confus et en retard sur l’ensemble de ces points fondamentaux, en particulier, si nous nous confrontons avec la force du discours de la Ligue qui appartient complètement à une dynamique subversive capitaliste, interne à la redéfinition du rôle de l’Italie dans le marché mondial.

Voilà pourquoi, aux funérailles de la première République, il ne pouvait pas manquer, en toute légitimité, le fossoyeur de la Ligue !

Mais, mises à part ces considérations, le “problème des 30.000” reste, à notre avis, fondamental. Sur ce point, nous devons être impitoyables. L’écart entre massification et aphasie n’a jamais été si grand: à Rome et à Milan il y avait, dans la rue, plus de 30.000, peut-être 50.000 camarades, représentants de l’auto-organisation et des Centres Sociaux, une réalité concernant une diffusion territoriale jamais vue auparavant. Mais cette réalité était en contradiction avec notre incapacité à exprimer un point de vue différent par rapport à celui de la kermesse de la gauche institutionnelle, caractérisée par le culte de l’État, l’éthique du travail salarié, la politique soumise au capital, la Constitution à défendre à tout prix, et une culture en pleine décomposition. Un point de vue différent qui devrait être en mesure de déplacer le conflit ailleurs, c’est-à-dire sur un horizon de libération de la multitude et des singularités, sur l’articulation matérielle de ce même horizon.

Mais nous avons quand même un doute. Fausto Bertinotti[[Secrétaire de Rifondazione Comunista, ancien dirigeant du syndicat CGIL (communiste). avait peut-être raison, le 25 septembre 1993, lorsqu’il disait que la déchirure ouverte par l’expulsion de L. Lama de l’Université de Rome était enfin refermée[[En 1977 Luciano Lama, secrétaire communiste de la CGIL, avait organisé un meeting à l’Université “La Sapienza”, occupé par les étudiants. Au cours de l’engagement provoqué par le SdO du syndicat, M. Lama fut expulsé de l’Université par la réaction des étudiants. Cet événement a déterminé la “déchirure” définitive entre le mouvement de l’Autonomie et le PCI..

Certes, le 25 avril nous avons célébré les funérailles de la première République, mais, au cours de la cérémonie, la dépouille a révélé une vitalité inatttendue : l’hégémonie culturelle et politique du mouvement ouvrier officiel, gravement en crise depuis 1977, paraît à nouveau s’affirmer. Une affirmation paradoxale, juste au moment où la gauche institutionnelle a perdu tout rapport avec les transformations réelles de la société, et n’arrive plus à intervenir dans les dynamiques sociales et institutionnelles ; et cela même pas dans une optique de gestion réformiste ou social-démocratique de la crise.

Le néofrontisme faible et notre aphasie risquent de nous entraîner, après la défaite tragique des années 70-80, dans la farce d’une défaite qui ne nous appartient pas.

Le doute se renforce : non seulement nous avons célébré les funérailles de la première République, mais aussi celles de l’Autonomie des années 80.

Dans les dix dernières années, nous avons représenté, d’une manière, la déchirure, déjà déterminé dans la décennie précédente, entre l'”autre mouvement ouvrier” et le mouvement officiel : nous avons ainsi survécu à la tentative de nous effacer mise en place par cette même gauche institutionnelle. Nous avons, aujourd’hui, d’une part la reproposition d’une identité de continuité, nourrie par le fantôme des années 70: la richesse de cette déchirure devenue un slogan superficiel, un mythe nostalgique, une idéologie, de l’autre, l’incapacité à lire les processus en cours, une pratique politique impuissante et soumise.

Si tel est l’état de choses auquel nous sommes confrontés, nous revendiquons le droit à l’euthanasie, à la mort douce, non pas en tant que fin mais plutôt en tant que passage capable de libérer les énergies et les intelligences qui, nous en sommes convaincus, se trouvent bien parmi les 30.000.

Notre autocritique se précise ainsi : en défilant à Milan, il nous a manqué le courage, le courage de tirer l’aiguille qui maintient en vie artificiellement la gauche d’État. Ceci est constitué par une utopie négative (défense de la Constitution, défense de l’État-providence ou de l’État tout court), complètement séparée des processus sociaux réels. Notre rôle a été, au contraire, de donner à cette dépouille un regain de vitalité. Dans ce contexte, notre problème était apparemment celui d’être crédibles et raisonnables ; en réalité, il s’agissait de stratégie. Et, nous le savons, la partie la plus “dure” des autonomes, bien contente après la manifestation, a dit: “Sans mémoire, pas d’avenir”. Mais quelle mémoire ? Notre mémoire ne peut être qu’une mémoire comme identité, comme déchirure entre ceux qui défendent l’État et l’existant, et ceux qui fondent leur identité révolutionnaire sur des utopies complètement nouvelles, sur la transformation et la subversion de l’existant. L’avenir appartiendra, d’après nous, à ces derniers : les autres ne sont que des morts-vivants. Utopies positives donc, qu’il faut inventer et qui représentent aujourd’hui un point de vue beaucoup plus “crédible” et “raisonnable” (quel paradoxe !) que la défense de la Constitution, du Travail, et d’une Forme-État qui n’existe plus. C’est une nouvelle déchirure, une nouvelle hérésie qu’il faut chercher : la première chose à libérer, ce sont nos cerveaux !

(Traduit de l’italien par G. Ballarino et S. Ansaldi)

Caccia Giuseppe

Milite dans les centres sociaux du nord-est italien. Il représente également les Verts au conseil communal de la ville de Venise