Le monde vécu en mutationRemarques sur les changements du monde vécu dans l’est et l’ouest de l’Allemagne

Thèse : La rupture sociale en Allemagne de l’Est et les transformations radicales du monde vécu qui l’accompagnent masquent – au moins partiellement – la mutation concomitante du monde vécu en Allemagne de l’Ouest. Mais ce n’est pas seulement en Allemagne que nous vivons une situation où les certitudes du monde vécu, qui ont une portée existentielle pour les hommes, sont menacées et même souvent détruites.

Toutefois avant d’examiner ce problème en détail, il me semble nécessaire d’éclairer le concept de monde vécu ou de monde de la vie et de préciser ma propre version du concept. Des éclaircissements sont notamment nécessaires parce que le concept qui semble facilement compréhensible renvoie en réalité à une structure relativement complexe, dont il existe plusieurs interprétations très différentes. Je voudrais également attirer l’attention sur le fait que le concept peut être investi de façon positive, parce qu’il établit un lien avec la vie et que la vie aujourd’hui, parce qu’elle est sérieusement menacée, est très appréciée. Mais il faut bien voir que le monde vécu est un concept analytique qui n’implique pas a priori de valorisation.

Dans ce qui suit, je me réfère au concept de monde vécu chez Alfred Schütz et Thomas Luckmann et non au concept d’Habermas ou de Husserl, car chez les deux premiers le monde vécu est plutôt un méta-concept qui d’une certaine façon renvoie aux structures qui, au-delà du monde quotidien concret, déterminent le monde vécu. J’accepte toutefois la critique de Habermas à Schütz, Luckmann disant que le concept de monde vécu doit être intégré dans une théorie de la société. Je tiens aussi à dire que la tentative de Habermas pour satisfaire à cette exigence par la distinction entre système et monde vécu est intéressante. Le monde vécu chez Habermas comprend la sphère de la vie privée et l’espace public, le système comprend l’économie, l’État et les structures institutionnelles de la société. Pourtant je considère malheureux l’emploi du mot système pour cerner le domaine des structures de pouvoir de la politique et de l’économie, parce que l’emprunt du concept de système à la théorie systémique ne paraît pas du tout contraignant ou convaincant, au contraire. La théorie systémique la plus récente étend le concept de système à toutes les réalités sociales ou organiques et au-delà à beaucoup d’autres ensembles. Un système, en ce sens, peut être un homme, un État, une société, un animal, une plante, un biotope, un « peer-group », une secte de jeunes, un parti politique, etc.

On voit mal pourquoi, à partir des prémisses de la théorie systémique actuelle, il faudrait plus particulièrement saisir comme un système les structures de pouvoir de la politique et de l’économie et les appeler seulement ainsi. Sans doute constituent-elles un système, mais le monde vécu peut aussi être interprété comme un système avec ses propres lois de reproduction. En outre la parenté du concept de système chez Habermas avec celui des nationaux-socialistes qui décrivaient par là la société civile et ses superstructures institutionnelles me paraît particulièrement mal venue.

En faisant référence aux « structures du monde vécu », Alfred Schütz et Thomas Luckmann veulent rendre visible une dimension de vie jusqu’alors à peine prise en compte. Certes, il est presque banal de décrire le monde vécu comme quotidien, comme lieu des actions des hommes et de la communication. Mais il faut dire aussi que l’agir est limité par les autres hommes, par la nature et la société. Le monde vécu n’est pas mon monde privé, il est intersubjectif. Je le partage avec d’autres hommes. On peut en faire l’expérience de façon sensible ; il comprend le monde naturel, le monde social et le monde culturel.

Schütz-Luckmann insistent surtout sur le fait que le monde vécu nous apparaît tout simplement comme donné et qu’il est pour nous sans question et du domaine de l’évidence. Cette propriété du monde vécu, son évidence, est restée cachée longtemps précisément parce qu’elle ne posait pas problème et était donnée naturellement. On doit se demander alors comment quelque chose s’insère dans le monde vécu et comment ses caractéristiques se maintiennent. Le monde vécu doit être compris, ce qui veut dire qu’il doit être balisé, interprété pour être approprié pour devenir monde vécu. Il doit, dans une certaine mesure, être familier, ce qu’il ne peut devenir que par un processus de familiarisation. Mais le processus d’interprétation et de familiarisation ne peut être fondé sur mes seules expériences, il repose aussi sur les expériences des autres : les schémas d’interprétation et de référence, nous ne les acquérons pas seulement par nous-mêmes, mais aussi par les expériences faites par les personnes auxquelles nous faisons confiance. Le résultat de ces processus permanents d’interprétation, la plupart du temps non réflexifs, de ce procès de l’interprétation des expériences, est du sens, le sens que prennent les événements pour nous, que prend la vie pour nous.

Notre stock de savoir quotidien est constitué de couches de sens, qui sont des sédimentations d’interprétations passées qui deviennent des habitudes. L’individu nage comme un poisson dans la mer des « significations implicites », comme le disait Mary Donglas et cela veut dire qu’il a confiance dans ces significations dans le sens, dans le monde vécu.

Les composantes singulières des savoirs du monde vécu ne restent pas toujours évidentes. Elles peuvent devenir problématiques en raison de glissements d’horizon. Dans ce cas, le procès d’interprétation qui, en principe, est infini, mais qui, parfois, s’interrompt, doit reprendre à nouveau. Chaque fois qu’en raison d’un déplacement une partie de l’horizon se rapproche ou lorsqu’une nouvelle expérience n’entre pas dans les limites des schémas d’interprétation habituels, il se produit des frictions qui rendent indispensable en principe un nouveau processus herméneutique, en principe, parce qu’en tant qu’alternative négative le retrait sur du déjà connu ou l’élaboration réductrice des événements est toujours possible. Comme Schütz-Luckmann le disent « toute interprétation du monde vécu est une interprétation à l’intérieur d’un cadre interprétatif, à l’intérieur d’une réalité qui en son principe et de par son type est familière. Je suis assuré que le monde, comme il m’est connu, restera ce qu’il est ». C’est sur cela que repose l’ « idéalisation » (Husserl) du « Ça continue comme toujours ».

La confiance est une des plus importantes présuppositions de notre vie. C’est une confiance dans des contextes éprouvés par la répétition, des contextes qui peuvent être constitués par les hommes, des institutions sociales, des associations collectives, etc. La psychologie des profondeurs nous apprend que la confiance a une dimension fondamentale qu’on peut nommer confiance primordiale et qui est acquise dans la dyade de la première enfance que ce soit le rapport entre la mère et l’enfant ou un rapport entre une autre personne et l’enfant. C’est sur cette confiance primordiale que s’édifient des niveaux distincts et des degrés divers de confiance. Quand quelque chose ébranle la confiance, cela peut avoir pour effet de jeter le doute sur une institution, de causer la rupture d’une liaison personnelle ou de susciter une grave crise d’identité.

Les changements dans le monde vécu ont toujours pour conséquence des changements de ses caractéristiques. Ce qui était évident ne l’est plus. Ce qui était donné est remis en question, ce qui était familier est remplacé par du non-familier, du nouveau. Suivant l’ampleur du changement, un nouveau processus d’interprétation peut se révéler nécessaire ou alors les individus concernés perdent la sécurité de leur monde vécu.

L’exemple de l’Allemagne de l’Est

L’effondrement du « socialisme réel » a, de ce point de vue, des conséquences dramatiques pour beaucoup d’êtres humains. Ce n’est pas seulement la misère matérielle causée par la pauvreté, le chômage et l’inflation qui secoue les gens dans cette région, mais aussi la rupture de leur monde vécu entraînant de profondes et graves crises d’identité. Je vais tenter de décrire cette rupture en prenant l’exemple de l’Allemagne de l’Est. La rupture est apparente, parce que tout ce qui ne posait pas question, tout ce à quoi les anciennes générations étaient habituées depuis quarante ans, c’est-à-dire tout ce qui constituait leur monde vécu, est remis en question. Cela est particulièrement clair si l’on prend un des domaines les plus importants du monde vécu, celui des liens sociaux.

En R.D.A. les relations sociales s’établissaient essentiellement par l’intermédiaire des entreprises. On y faisait beaucoup pour renforcer la cohésion sociale dans les collectifs de travail et dans les brigades ou équipes de travail. Les entreprises disposaient de moyens financiers pour accomplir ce travail de construction de relations. C’était un des moyens employés pour assurer le contrôle social, celui visible d’une protection paternaliste, l’autre invisible étant l’omniprésence de la Stasi (qui devient visible aujourd’hui).

L’entreprise finançait ainsi des cercles où l’on pouvait s’adonner à son hobby. Elle organisait aussi des compétitions entre les brigades qui obtenaient des points dans ce cadre pour des activités sociales et culturelles, par exemple pour des visites de musées ou des concerts. Les brigades pouvaient également, lorsqu’elles avaient beaucoup de points, se voir attribuer le titre de « Collectif du travail socialiste ». Les hommes font beaucoup pour la gloire et l’honneur et c’était aussi le cas, dans une certaine mesure, dans les États « socialistes réels », mais il faut voir que l’attribution du titre de « collectif du travail socialiste » était aussi liée à l’octroi d’argent, sur un petit fonds qui pouvait être utilisé pour des fêtes. Certaines activités culturelles étaient organisées assez systématiquement par les entreprises (places de théâtres, de concerts, etc.). On peut ajouter que l’attribution de petits jardins et de logements locatifs passait aussi par les services des entreprises, qui travaillaient avec les coopératives ouvrières d’habitation AWG. Cela excluait pratiquement toute autre possibilité de parvenir à un logement. Les gens se mariaient pour pouvoir déménager dans un logement plus grand.

En bref, cela faisait que beaucoup de relations amicales se nouaient dans les brigades qui, comme c’est compréhensible, pouvaient être des relations profondes, mais être aussi superficielles. Pour les individus il était, cela dit, important d’être insérés de cette manière dans un cadre social qui leur assurait la sécurité et leur permettait de supporter plus facilement les inconvénients de l’économie socialiste, l’absence de liberté, et la réglementation politique et sociale. Ce nivellement social presque complet a évidemment entraîné une incapacité du monde vécu à faire face à des différends et à des différences très importants.

Le cadre social créé par les entreprises est aujourd’hui radicalement mis en question parce qu’elles ont été fermées ou bien ont fait faillite ou encore parce que celles qui sont apparues à leur place sont des entreprises capitalistes qui n’ont pas de fonds pour la politique sociale ou la politique culturelle. Il existe, bien sûr, dans les sociétés d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord ici ou là des entreprises capitalistes qui, dans une mesure limitée, mettent à la disposition des salariés un fonds pour des activités culturelles et sociales, mais lors de la création d’entreprises ou lors d’extension d’entreprises de l’Ouest dans les anciens pays socialistes réels, ce sont plutôt des rapports rappelant les débuts du capitalisme et dans lesquels de tels fonds sont rejetés comme superflus qui s’instaurent.

Les conséquences de l’effondrement de la plupart des entreprises sont dramatiques pour les liens sociaux. Dans de très nombreux cas ces liens sont tout simplement détruits, parce qu’ils étaient superficiels ou bien parce que les individus sont séparés les uns des autres. Les uns trouvent un emploi en Allemagne de l’Ouest, les autres dans une autre localité à l’Est, d’autres encore sont mis à la retraite ou à la préretraite. Il y a naturellement des relations d’amitié qui ont survécu à l’effondrement de la R.D.A., mais même dans ces cas il semble y avoir des hauts et des bas, c’est-à-dire en fait une certaine paralysie qui peut être une chute dans un « trou » psychique profond. Le retrait dans la famille nucléaire, dans le domaine le plus privé, est un phénomène bien connu de la recherche sur le chômage. C’est seulement ces derniers mois que la paralysie commence à se guérir. Les individus arrivent à faire revivre les vieilles amitiés et certains ont même des activités sociales, qu’elles soient anciennes ou nouvelles.

La rupture, toutefois, est plus étendue que les remarques précédentes sur une partie du monde vécu ne le laissent entrevoir. J’aimerais montrer ce caractère global de la rupture en abordant le problème de la confiance. Ce qui donnait au monde vécu une grande force en R.D.A., c’était le fait qu’à partir d’un certain moment, peut-être à partir des années soixante, les conditions de vie, malgré les critiques que l’on pouvait faire à la pénurie des biens de luxe, ont été assez stables. Non seulement les gens avaient assez à manger, mais ils disposaient aussi de services sociaux relativement développés. Quelques exemples : les parents pouvaient presque toujours compter sur des places dans des garderies ou des jardins d’enfants pendant leurs heures de travail ; la confédération syndicale délivrait des séjours de vacances bon marché dans des foyers à la montagne ou à la mer ; on devait attendre longtemps pour les biens de consommation haut de gamme (congélateurs, automobiles, etc.), jusqu’à sept ou douze ans, mais on savait que son tour viendrait à un moment ou à un autre et qu’on obtiendrait le bien convoité. Cette stabilité s’est complètement effondrée ; les places dans les garderies sont devenues rares. On peut prendre des vacances presque partout dans le monde et on peut s’acheter n’importe quelle automobile, mais lorsqu’on a suffisamment d’argent. Et comme ce n’est pas le cas ou bien le cas de très peu de personnes, la majorité, dans ce domaine, n’est plus assurée de la sécurité de son monde vécu. La confiance dans l’environnement social est ébranlée.

Dans une partie de la population en raison de cette stabilité sociale relative il s’était développé une certaine confiance dans la direction communiste de la société. Beaucoup se sont sentis renforcés dans leur « idéalisation » du « ça continue » et sont restés compagnons de route. Le « ça continue » a été ainsi la manifestation d’un minimum de confiance. Le degré de cette confiance était naturellement variable. Il était relativement élevé chez les simples adhérents à tendances idéalistes qui n’avaient pas eu à subir les effets du stalinisme, il était relativement bas chez les compagnons de route sceptiques. Au total il y avait ce sentiment de confiance chez beaucoup d’individus même s’il était relatif. Après l’effondrement de la R.D.A. et la révélation de l’état réel des choses et des actions criminelles du stalinisme, après aussi la découverte que la stabilité sociale n’aurait pas pu durer, cette confiance a toutefois fait place à une profonde déception. Ce sont particulièrement ceux qui restent attachés à l’idéal de la société communiste qui se sentent trompés par les dirigeants du soi-disant État socialiste. Beaucoup cachent, bien sûr, cette déception en se lamentant sur ce qu’ils ont perdu, parce que par comparaison avec la dureté du quotidien capitaliste, caractérisé par une concurrence permanente et par le chômage les rapports sociaux, plus stables de la R.D.A. apparaissent sous un éclairage rose. La déception pourtant est bien là. On la remarque, par exemple, dans la critique dure et souvent personnelle qui est faite des « chaussettes rouges » comme on appelle ces anciens partisans opportunistes du régime communiste, qui ont réussi à se mettre rapidement à l’abri et à rafler de bonnes places.

La perte de confiance concerne aussi les relations sociales, car après les révélations sur l’espionnage de la population par la Stasi qui pénétrait profondément dans le monde vécu des individus, plus personne ne sait maintenant si un ami ou une amie n’était pas en même temps un informateur non officiel de la Stasi. Aussi n’est-ce pas étonnant si les individus se replient sur la famille et la vie privée, bien que dans de nombreux cas il y ait des crises familiales provoquées par la rupture de monde vécu. Beaucoup se sentent étrangers dans leur propre pays en raison de l’importation des rapports occidentaux, ce qui donne une idée de l’ampleur de la rupture.

Cette description a, il est vrai, l’inconvénient de donner l’impression que tous sont frappés de la même façon par les transformations qui se sont produites. Ce n’est évidemment pas le cas. Il y a des différences notables ; elles vont des chômeurs dépossédés de toute sécurité et des liens sociaux anciens, en passant par les personnes âgées vivant de l’aide sociale jusqu’aux entrepreneurs nouveaux riches qui profitent de la crise. Il faut en outre insister sur une différence qui nous a particulièrement frappés dans l’interprétation des interviews (recherche en cours dirigée par Rainer Zoll) : la différence entre les générations. Pour les plus âgés, ceux qui ont plus de trente-cinq ou quarante ans, la rupture du monde vécu a pour conséquence une profonde crise d’identité. La dépréciation des qualifications professionnelles, le chômage et la crise des liens sociaux ont précipité beaucoup d’individus dans un profond désespoir. Ils sont comme paralysés par ce qui leur est tombé dessus. Les plus jeunes, qui n’ont pas fait l’expérience de décennies de stabilité relative des rapports sociaux en R.D.A., mais ont grandi pendant l’ère Gorbatchev avec ses espoirs en une transformation positive des États est-européens, mais aussi avec le début de ses incertitudes, avaient mis justement leurs espoirs dans des transformations importantes, et ne s’étaient pas arrangés avec les rapports existants, et encore moins identifiés à eux. Maintenant ils se révèlent beaucoup mieux adaptés et plus flexibles : ils essayent de se retrouver avec énergie dans les nouveaux rapports sociaux. Beaucoup de composantes de l’ancienne société de la R.D.A. ne se sont installées dans le monde vécu des individus que par la répétition et la routinisation. Pour beaucoup de jeunes cette routinisation n’était pas encore ou pas du tout accomplie, ils sont donc plus libres pour la création de nouveaux cadres pour le monde vécu. Toutefois cette « libération » est si radicale que, pour combler le vide de leur monde, certains prennent la fuite vers des groupes de « Skinheads ».

Les femmes sont très fortement atteintes par l’effondrement de leur monde vécu, parce que pour elles il était naturel de relier travail professionnel et travail de reproduction. Elles sont les premières à être licenciées, – on veut les limiter au travail domestique (« Retour au foyer ») – et ainsi doublement pénalisées – dans leur vie professionnelle et dans leur monde vécu.

Certains développements ont par ailleurs fortement contribué à détruire les capacités d’adaptation présente dans le monde vécu des Allemands de l’Est. Il y avait chez eux au départ une grande volonté de transformation et de participation à un renouvellement social. Ils étaient prêts à accepter de nouveaux rapports sociaux et un nouveau monde vécu, mais dans un cadre d’apprentissage et d’élaboration progressive. Cependant cette volonté de transformation s’est trouvée confrontée avec l’introduction brutale et rapide des rapports de l’Ouest voulue par le gouvernement fédéral et beaucoup d’Allemands de l’Ouest, en particulier les « Besser-Wessis » (ceux qui savent toujours mieux). Presque tout s’est passé sous le mot d’ordre : « c’est ainsi et il n’y a pas à épiloguer ». La déception de ceux qui voulaient faire quelque chose les a rejetés dans la passivité ! C’est d’autant plus frappant qu’un des éléments les plus importants de la société de la R.D.A. était la passivité du plus grand nombre suscitée par la politique essentiellement paternaliste du régime. Ce paternalisme allait d’une mise en tutelle relativement douce s’accompagnant d’une protection sociale réelle jusqu’à des mesures policières de contrôle, pour ne pas dire de répression, selon le caractère plus ou moins sensible du domaine considéré.

Cette façon de percevoir le monde vécu se montre dans de nombreux cas. Par exemple, des chômeurs s’adressent aux agences pour l’emploi et se laissent renvoyer avec leurs demandes. S’ils n’ont pas été au préalable informés par les syndicats ou par d’autres, il ne leur vient pas du tout à l’idée qu’ils pourraient élever des objections et que cela pourrait être couronné de succès, car sous la R.D.A. cela était pratiquement exclu. De fait ils ne sont pas du tout habitués à penser qu’il peut y avoir des solutions de compromis parce qu’en R.D.A. dans des situations de ce type il n’y avait que rarement des solutions positives et le plus souvent des décisions négatives.

Beaucoup d’individus qui ont été actifs dans la société de la R.D.A. ne sont, dans la situation actuelle, plus disposés à l’être, parce que, comme ils se le disent à eux-mêmes, leurs expériences avec leurs activités ont été négatives et qu’ils ne veulent pas s’engager de nouveau, car ces anciennes activités sont dénoncées maintenant comme ayant apporté un soutien à l’État.

Sans doute des liens anciens ont-ils survécu à l’effondrement. Sans doute des éléments du monde vécu subsistent-ils surtout dans la famille. On peut même constater un certain attachement à des pratiques anciennes comme par exemple de fêter Noël dans des collectifs de travail, parce qu’un entêtement de cette sorte est nécessaire pour la survie. Mais si l’on fait le bilan, il faut admettre que la rupture radicale du monde vécu en Allemagne de l’Est et vraisemblablement dans les autres pays de l’Est a secoué fortement les individus et a mis profondement en question leur identité.

L’ampleur de cet ébranlement consécutif à la fracture du monde vécu est due pour l’essentiel à la rapidité du processus. Les individus n’ont pas eu le temps de travailler leurs propres expériences. Certes, les changements du monde vécu auraient été également importants et radicaux dans le cas d’un processus de transformation plus lent, mais les possibilités d’élaboration des individus concernés auraient été plus grandes.

Rupture et changement

La vigueur des ruptures du monde vécu en Allemagne de l’Est et dans les autres pays d’Europe de l’Est ne doit pas masquer le fait qu’en Allemagne de l’Ouest et dans les pays d’Europe de l’Ouest il y a aussi des processus de transformation du monde vécu comme transition d’un modèle culturel ancien à un modèle culturel nouveau. A propos de cette transition j’aimerais renvoyer à mes publications[[Nouvel individualisme et solidarité quotidienne, Kimé, Paris, 1992., mais j’aimerais aussi indiquer quelques caractéristiques qui la différencient de la rupture du monde vécu en Allemagne de l’Est.

Les changements du monde vécu en Allemagne de l’Ouest ont un autre caractère parce qu’ils vont plus lentement et qu’ils se produisent de façon désynchronisées, ce qui veut dire que beaucoup, surtout les plus vieux, vivent encore dans l’ancien modèle culturel alors que chez d’autres, particulièrement les plus jeunes, un autre modèle est en train de se former. Les changements du monde vécu en Allemagne de l’Ouest sont aussi différents, parce qu’ils sont endogènes alors que la colonisation de l’Allemagne de l’Est par l’Ouest fait apparaître la rupture de monde vécu comme imposée de l’extérieur. Cela masque, il est vrai, le fait qu’au cours de la dernière décennie on pouvait déjà observer des phénomènes de dissolution et que la stabilité du monde vécu était minée. On peut aussi ajouter que la rupture en Allemagne de l’Est fait apparaître les changements à l’Ouest comme moins importants.

Il est pourtant clair que nous vivons une crise de la normalité qui, bien entendu, concerne aussi le monde vécu. Cette crise se laisse cerner en quelques thèmes : c’est une crise de la normalité du travail. A la place de la journée de huit heures avec des horaires fixes et des contrats de travail stable, on voit de plus en plus des horaires flexibles de travail, du travail à temps partiel, du travail intérimaire, du travail à durée temporaire, bref des emplois précaires. Le travail perd ainsi de plus en plus sa valeur de création de sens. Comme le travail n’est plus tout dans la vie, le travail salarié est soumis à des processus de décentrement. La crise de la normalité est particulièrement éclatante dans le domaine familial. A la place de la famille nucléaire bourgeoise comme modèle dominant, on voit se dessiner une pluralité de styles de vie qui comprennent aussi bien la famille nucléaire, la famille monoparentale que l’individu isolé. Les changements ne concernent pas seulement les familles, ils concernent aussi les rapports des individus aux partis, aux syndicats – que l’on pense simplement à la désaffection par rapport aux partis.

Des normes jusqu’à présent évidentes deviennent problématiques, des sédimentations anciennes de sens perdent leur signification pour utiliser les catégories de l’analyse du monde vécu. Tout cela est causé aussi bien par des facteurs externes comme le chômage, la réduction de la durée du travail, etc., que par des facteurs subjectifs, parce que les processus de remise en question ne s’arrêtent nulle part et atteignent de plus en plus de domaines. La crise des normes anciennes, le devenir problématique de significations jusqu’alors implicites déterminent un grand besoin de communication, particulièrement chez les jeunes. Tout doit être légitimé de façon communicationnelle, qu’il s’agisse de la croyance en Dieu, de l’adhésion au syndicat ou tout simplement du rendez-vous du groupe de copains le soir. La légitimation communicationnelle de l’agir prend en fait de plus en plus d’importance. Cela conduit à une plus grande auto-réflexivité et on peut penser qu’il y a là un certain espoir.

La crise des normes et des valeurs anciennes, des modèles socio-culturels vieillis, en bref les changements du monde vécu à l’Est et à l’Ouest, fait tomber les individus dans une liberté et une insécurité précaires. Certains se sentent si menacés dans leur existence par cette insécurité qu’ils prennent la fuite vers des groupes de skinheads et vers la violence. Chez d’autres l’insécurité suscite un intense besoin de communication qui peut conduire à la découverte de l’idéal d’une communication sans domination. Le besoin réfléchi de liens sociaux authentiques peut aussi favoriser la solidarité au quotidien.

Dans la description des changements du monde vécu en Allemagne, dans l’image de cette société en transition, il faut inclure aussi bien les violences d’extrême-droite que les chaînes de bougies contre la xénophobie, aussi bien la recherche de boucs émissaires pour l’insécurité dont souffrent tant d’individus que les multiples petits gestes de la solidarité quotidienne.