Le nom commun

Libre de la metafora y del mito
Labra un arduo cristal : et infinito
Mapa de Aquel que es Todas sus estrellas.
(J. L. Borges)

I

“Si deux personnes s’accordent entre elles et unissent leurs forces, elles auront plus de pouvoir ensemble et conséquemment un droit supérieur sur la nature que chacune des deux n’en avait à elle seule, et, plus nombreux seront les hommes qui auront mis leurs forces en commun, plus aussi ils auront de droit à eux tous ” (Spinoza, Traité Politique, Chap. 2, § XIII).

Dans son moment le plus haut, l’ontologie devient, chez Spinoza, puissance, et la puissance, toute la puissance, devient politique. Mais quel est le sens de cette équivalence ? Faisons un pas en arrière, et précisément vers l’Éthique, IVème Partie, Proposition XXXV Corollaire II: ” Quand chaque homme cherche le plus ce qui lui est utile à lui-même, alors les hommes sont les plus utiles les uns aux autres. Car, plus chacun cherche ce qui lui est utile et s’efforce de se conserver, plus il est doué de vertu (Prop. 20), ou, ce qui revient au même (Def. 8) plus grande est la puissance dont il est doué pour agir suivant les lois de sa nature, c’est-à-dire (Prop. 3, p. III) pour vivre sous la conduite de la Raison. Mais, quand les hommes vivent sous la conduite de la Raison (Prop. prée.), c’est alors qu’ils s’accordent le plus en nature, donc (Coroll. préc.) quand chacun cherche le plus ce qui est utile à lui-même, c’est alors que les hommes sont les plus utiles les uns aux autres”.

Voici un passage décisif dans le parcours de l’Éthique et de la philosophie politique moderne :plus je cherche ce qui est utile à moi-même, plus je suis puissant, et plus je suis puissant, plus je suis doué de vertu. Et, encore, ma vertu – ce qui est utile à moi-même -, plus elle est plus puissante, plus elle est réciproque, commune. Utilité, puissance, communauté : telle est la triade, forte et inséparable, de l’ontopolitique de Spinoza. Mais ce n’est pas tout. Spinoza nous oblige à faire un autre pas en avant : plus grande est la puissance dont nous sommes doués, plus grande est notre vertu, c’est-à-dire (hoc est) plus puissante est notre raison. Ici le cercle se renferme, ou, peut-être, il s’ouvre sur un autre ordre, différent même de l’ordre géométrique qui l’a conçu d’une manière si claire et si parfaite. Spinoza fonde ici un espace autre, tout à fait radical et nouveau, dans lequel les options du politique deviennent les options mêmes de l’ontologie – en tant que faire joyeux, plein, libre et libéré. Il n’y a (plus) la transcendance despotique du théologico-politique, comme mécanisme sombre et infernal de coercition et de limitation de notre conatus, de notre puissance commune. Il y a seulement l’immanence lumineuse de notre activité: ” Le bien suprême de ceux qui sont des suivants de la vertu est commun à tous, et tous peuvent en tirer pareillement de la joie ” (Éthique, IV, Prop. XXXVI).

II.

“Le bien pour l’homme consiste dans une activité de l’âme en accord avec la vertu, et en cas de pluralités des vertus, en accord avec la plus excellente et la plus parfaite d’entre elles … En effet, la félicité est une activité en accord avec la vertu (Aristote, Éthique à Nicomaque, 1098a, 16-18, 1098b, 31). Au sommet de la pensée grecque, Aristote pose l’être même de l’homme comme activité libre et joyeuse, comme vertu : ” Il apparaît clairement que la vie et le plaisir sont intimement associés et n’admettent aucune .séparation. Sans activité en effet il ne naît pas de plaisir et toute activité reçoit son achèvement du plaisir (Aristote, Éthique à Nicomaque, 1175a, 19-23). Le sens véritable et plus profond de la pratique réside dans la joie, dans l’activité conforme à la vertu ; et c’est bien à partir de ces présupposés qu’ Aristote décide les fondements mêmes de la politique : ” Pour l’instant prenons pour base qu’une vie excellente, aussi bien pour chaque individu pris à part que pour les cités prises collectivement, c’est celle qui s’accompagne d’une vertu pourvue d’assez de moyens pour qu’on puisse prendre part aux actes conformes à la vertu ” (Politique, 1323b, 40-41, 1324a 1-2). Cette fondation reste inchangée dans toute l’histoire de l’ontologie politique occidentale, car elle capable de traverser toute sorte de crise et de contradiction. L’activité est la limite même qui permet de penser et de définir notre être-là, elle est le fait même de notre existence – singulière et/ou collective. C’est le même principe que, par exemple, nous retrouvons chez Dante ” La tâche la plus propre au genre humain, considéré dans sa globalité, consiste toujours dans l’actuation de toute la puissance de l’intellect possible, premièrement dans le but de la spéculation, et deuxièmement, par extension, dans le but de l’activité pratique ” (Dante, De Monarchia, I, V, 1). Limite et principe, donc, qui restent inchangés jusqu’au seuil de la modernité, c’est-à-dire jusqu’à la première moitié du XVIIème siècle. C’est à partir de ce moment que nous assistons à l’extension la plus complète et la plus totale de la limite, justement grâce à Spinoza. Dans un siècle qui, de Hobbes à Graciàn, de Descartes à Leibniz, fait du principe aristotélicien de l’activité le cœur même de toute anthropologie – qu’elle soit pensée en tant qu’appétit, conatus, ou désir, appropriation, du corps et de l’esprit – Spinoza nous fournit un verre grossissant encore plus puissant, capable de permettre la lecture et la pénétration dans le fond même de l’activité, une activité qui, quoiqu’elle soit la mienne, et non pas une autre, donc différente, est impensable, vide, faible et pauvre sans l’autre qui l’alimente et la rend plus puissante, de plus en plus riche et forte, donc de plus en plus libre.

III.

“Agir par vertu absolument n’est rien d’autre en nous qu’agir, vivre et conserver son être (ces trois choses n’en font qu’une) sous la conduite de la Raison, d’après le principe de la recherche de l’utile propre ” (Spinoza, Éthique, IV, Prop. XXIV). Jusqu’à cette Proposition, Spinoza ne s’écarte pas du sujet de la tradition gréco-latine ; tout est parfaitement conséquent. Le changement a lieu dans les Propositions suivantes. Proposition XXIX de la Quatrième Partie : ” Une chose singulière quelconque, dont la nature est entièrement différente de la nôtre, ne peut ni seconder ni réduire notre puissance d’agir, et, absolument parlant, aucune chose ne peut être bonne ou mauvaise pour nous, si elle n’a quelque chose de commun avec nous “. Et la Proposition XXXI : ” Dans la mesure où une chose s’accorde avec notre nature, elle est nécessairement bonne “, dont le Corollaire affirme que “Plus une chose s’accorde avec notre nature, plus elle nous est utile ou meilleure est elle ; et inversement, une chose nous est plus utile dans la mesure où elle s’accorde mieux avec notre nature “. Qu’est-ce qu’il peut y avoir de commun avec nous (commune aliquid nobiscum) ? Et pourquoi une chose qui s’accorde (convenit) avec nous est nécessairement (necessario) bonne ? Spinoza pose, au plein milieu du XVIIème siècle, la question, indépassable et radicale, qui dès lors ne cesse pas de nous interroger quant au sens de notre agir: quel est le lieu de constitution de notre activité, qu’est-ce qui détermine notre être-là comme activité, notre vie en tant que faire, faire qui crée, modifie, détruit, résiste, aime, déteste, souffre et éprouve de lai oie ? Autrement dit, un faire qui, en agissant, est affect ? Car, cela est clair, il n’ existe pas une activité neutre, transparente, sans oppositions ; l’activité se déroule dans le plein, dans l’être et pour l’être. Et Spinoza en est bien conscient. Quatrième Partie, Propositions XXXII à XXXIV : ” Dans la mesure où les hommes sont soumis aux passions, on ne peut dire qu’ils s’accordent en nature… Les hommes peuvent différer en nature en tant qu’ils sont dominés par des affects qui sont des passions ; et dans la même mesure le même homme est changeant et inconstant… En tant que les hommes sont dominés par des affects qui sont des passions, ils peuvent être contraires les uns aux autres “. Le plan de l’immanence est constitué par des niveaux différents, composés l’un dans l’autre, chacun avec ses propriétés et ses particularités. Ce qui est commun est, avant tout, ce qui nous sépare. Mais Spinoza ne s’arrête pas ici. Il conduit la limite au-delà d’elle-même, il la renverse et la redéfinit, en lui donnant une nouvelle essence et une nouvelle vie. Proposition XXXV : Dans la mesure seulement où les hommes vivent sous la conduite de la Raison, ils s’accordent toujours nécessairement en nature “. Nous sommes en présence ici d’une autre ontologie, fondée sur le désir même d’expression et de production – comme puissance. Spinoza boucle en effet le cercle, et, comme nous l’avons dit, il ouvre une autre géométrie, déjà non-euclidienne. Lisons le Corollaire I à la même Proposition : ” Il n’est donné dans la nature aucune chose singulière qui soit plus utile à l’homme qu’un homme vivant sous la conduite de la Raison. Car ce qui est à l’homme le plus utile est ce qui s’accorde le plus avec sa nature, c’est-à-dire que c’est l’homme”.

Le déploiement de la puissance atteint ici son maximum, toute l’ontologie devient immanente, productive, politique. Celui qui s’efforce de se conserver et cherche ce qui est utile à lui-même est doué de vertu, et qui est doué de vertu, vit sous la conduite de la Raison (ex ductu rationis vivit). Le système est biunivoque : plus de puissance, plus de vertu et donc plus de Raison, mais, en même temps, plus de Raison, plus de vertu et donc plus de puissance. Il n’y a plus aucune différence ontologique entre la puissance et son extension dans l’immanence : l’immanence est la puissance elle-même et vice-versa. Spinoza élimine toute référence à la transcendance, qu’elle théologique et/ou politique ; il y a seulement l’être (la nature) comme puissance immanente. Et mon être-là est une partie active de la puissance ; il est un mode productif qui participe à l’être de la puissance. Par conséquent, plus je suis puissant, plus je suis doué de vertu et de Raison ; et plus je vis sous la conduite de la Raison, plus je cherche ce qui est utile à moi-même : mon bien. Spinoza en tire les conclusions dans la Proposition XXXVII de la Quatrième Partie : ” Le bien que désire pour lui-même quiconque est un suivant de la vertu, il le désirera aussi pour les autres hommes, et cela d’autant plus qu’il aura acquis une connaissance plus grande de Dieu “, c’est-à-dire d’autant plus qu’il participera à la puissance commune de la nature. Le résultat est la fondation même de l’ontopolitique : ” Le bien que l’homme désire pour lui-même et aime, il l’aimera de façon plus constante s’il voit que d’autres l’aiment; il fera donc effort pour que les autres l’aiment; et, puisque ce bien est commun à tous et que tous peuvent s’en épanouir pareillement, il fera donc effort pour que tous en tirent de la joie et d’autant plus qu’il jouira davantage de ce bien “.

La puissance est ce qui nous rend, en même temps, singuliers et communs. Moi, je suis ma partie active de la puissance de la nature, et augmenter ma puissance signifie toujours chercher mon bien conforme à la vertu ; désirer mon bien est ma vertu. Mais ma vertu – ma puissance – sera d’autant plus puissante et appétente qu’elle sera commune, partagée et partageable. Dans l’activité que je suis, j’aimerai encore plus mon bien si je vois qu’il augmente la puissance commune, si ma puissance, et non pas une autre, participe à la composition commune de la puissance. Chez Spinoza, il n’est plus question ni de sujet, ni de transcendance, ni de légitimation : il y a seulement des singularités communes, des quanta de puissance ayant toute la possibilité d’élargir la sphère de leur propre activité et de la recherche de leur propre utile – toujours dans la composition commune des forces : ” Il est impossible que l’homme ne soit pas une partie de la Nature et n’en suive pas l’ordre commun. Si, cependant, il vit parmi des individus tels que leur nature s’accorde avec la sienne, par cela même sa puissance d’agir sera secondée et alimentée “(Appendice à la Quatrième partie, Chap. VII).

IV.

La puissance est le lieu de notre singularité et de notre communauté. Ma puissance est exactement comme mon nom, et, comme lui, elle me singularise, me définit et me constitue; mais, en même temps, mon nom est ce qui rend commun, ce qui me permet de participer à l’existence commune. Mon nom, c’est moi, mais mon nom, pour être ce qu’il est, est toujours appelé par les autres. Ainsi est la puissance : singulière et commune. ” Car si deux individus entièrement de même nature se joignent l’un à l’autre, ils composent un individu deux fois plus puissant que chacun séparément. Rien donc de plus utile à l’homme que l’homme ; les hommes, dis-je, ne peuvent rien souhaiter qui vaille mieux pour la conservation de leur être, que de s’accorder tous en toute chose de façon que les Âmes et les Corps de tous composent en quelque sorte une seule Âme et un seul Corps, de s’efforcer tous ensemble à conserver leur être et de chercher tous ensemble l’utilité commune à tous “.

Ansaldi Saverio

Maître de conférences à l’université de Montpellier III – Paul Valéry. Il a publié La Tentative schellingienne. Un système de la liberté est-il possible ? (L’Harmattan, 1993) ; Spinoza et le baroque. Infini, désir, multitude (Kimé, 2001) ; Nature et puissance. Giordano Bruno et Spinoza (Kimé, 2006). Membre du comité de rédaction de Multitudes.