Le pari enropéen dans la crise

En 1981, lorsque le Groupe de Recherche sur la Régulation des Economies Capitalistes avait entrepris de dresser un bilan de la politique économique suivie durant le septennat de Monsieur Giscard d’Estaing (GRREC [1981), la question européenne était traitée sous l’intitulé « Le pari européen ». Il avait semblé en effet que les années 1970 avaient été le cadre d’un changement important dans la nature de la construction européenne : organisation concertée du commerce entre des systèmes productifs nationaux relativement cohérents pendant la période de croissance et de stabilité structurelle, la crise, au cours de sa tumultueuse histoire, en a changé le cours ; l’objectif des “européens” lors de la signature du traité de Rome était bien la construction, au-delà d’une union douanière (le Marché commun), d’une véritable union économique ; l’idéologie de l’intégration et de la supranationalité leur permettait d’envisager que l’intégration économique pouvait se décréter indépendamment des pratiques des agents économiques, et au premier chef des entreprises ; mais d’une part, les systèmes productifs nationaux « résistaient » en affirmant leurs « préférences nationales de structures » (J. Weiller), et d’autre part, les entreprises, dont l’aire stratégique était nationale, utilisaient certes le Marché commun pour développer leur flux commerciaux, mais en aucun cas pour s’« européaniser »; avec la crise et l’affaiblissement des systèmes productifs nationaux qui l’accompagne, la construction européenne prend un cours nouveau : l’Europe devient un espace sur lequel il est désormais envisageable de construire un nouveau système productif, et très rapidement, un certain nombre de responsables économiques et politiques “relanceront” la construction européenne durant la décennie 1970 (serpent monétaire en 1973, institutionnalisation des “sommets européens” en 1974, décision d’élire les députés européens au suffrage universel direct en juillet 1975, système monétaire européen en 1979, etc.) ; le problème, qui explique en grande partie les difficultés de la construction européenne aujourd’hui, est que les entreprises structurantes ne sont pas plus européennes qu’auparavant ancrées dans des systèmes productifs nationaux avant la crise, elles se transnationalisent avec la crise et développent des stratégies qui sont mondiales. C’est la raison pour laquelle lorsque certains disent que l’Europe actuelle est l”‘Europe du capital”, c’est pour le moins un abus de langage qui tient plus de la propagande que de l’analyse, même si à l’évidence, les entreprises en profitent plus que les salariés. S’inscrivant dans l’autonomie des stratégies politiques, les modalités actuelles de la construction européenne visent à “contraindre” les grandes entreprises à se recentrer sur l’Europe, à la fois en parachevant le démantèlement des systèmes productifs nationaux des pays membres afin de rendre irréversible l’impossibilité de solutions nationales en termes par exemple de protectionnisme, et par l’instauration d’une monnaie unique, en leur offrant une zone de stabilité monétaire parfaite.
Autant dire que le pari européen, repérable en 1981, est toujours à l’ordre du jour. C’est à son analyse qu’est consacré cet article.

1. La monétarisation du pari

La construction européenne s’appuie, au départ, sur une tentative de mise en commun des potentiels productifs des Six, tentative qui restera très limitée, puisque seuls le charbon, l’acier et l’agriculture feront l’objet d’une politique commune explicite. En fait, même si un débat entre logique de coopération et logique d’intégration supranationale se développe, les pratiques tant des firmes que des gouvernements manifestent des intérêts correspondant à des espaces économiques centrés sur les nations.
L’enjeu essentiel semble être d’éviter que la concurrence entre fractions de capitaux à l’échelle européenne vienne affaiblir les différentes composantes de cette zone vis-à-vis des Etats-Unis et plus tard du Japon. “Ensemble, nous serons plus forts”, est une idée sous-jacente du Traité de Rome. Mais la démarche s’est principalement fondée sur une intensification des relations commerciales sans que les capitaux s’interpénètrent et manifestent une « préférence communautaire ».
Cette logique n’est pas sans relation avec les préoccupations monétaires des gouvernements des six, puis de la CEE élargie (cf. J. Léonard [1995). Les échanges commerciaux appellent l’organisation d’un système de paiement international et, dès l’après seconde guerre mondiale, l’Union européenne des paiements est organisée afin de gérer à la fois “l’aide Marshall”, le règlement du solde des balances commerciales et le retour à la convertibilité des monnaies dans le cadre du système de l’étalon de change-or/dollar défini à Bretton-Woods en 1944. Cette première étape menée à bien, la Communauté européenne a recherché, formellement, une plus grande stabilité des taux de change entre monnaies des six avec l’Accord monétaire européen (1958-1962), accord qui définissait des marges de fluctuation plus faibles que celles admises dans les accords de Bretton-Woods.
Avec la prise de conscience au cours des années 1966-1969 des effets asymétriques du système de change-dollar et l’éclatement de cet accord de change le 15 août 1971, les gouvernements européens ont rapidement tenté de mettre en place un mécanisme limitant le flottement des monnaies de cette zone et préservant les acquis supposés de la période précédente. En 1972, le « serpent monétaire européen » était lancé. Il prévoyait que les marges de fluctuation entre les monnaies européennes seraient réduites à plus ou moins 2,25% autour des parités bilatérales définies à l’époque. Au même moment, un plan dit Werner (du nom du commissaire européen chargé de son élaboration) définissait, déjà, les étapes pour aboutir en 1974 à une monnaie unique.
L’enjeu de la construction européenne change ainsi de nature : mécanisme cherchant à consolider une croissance et une accumulation du capital, en partie centrées sur des espaces nationaux, l’Europe peut apparaître pour un certain nombre de forces politiques, économiques et sociales comme un nouvel espace pertinent de fonctionnement permettant de construire une issue capitaliste à la crise. L’idée de l’Europe est ainsi relancée, mais de manière contradictoire, puisque ces même forces ont contribué par leurs pratiques et stratégies à déstructurer les systèmes productifs existants et les systèmes sociaux associés. Par ailleurs, cette relance, du fait des circonstances et des intérêts en jeu, prend d’emblée une dimension monétaire. Il s’agit de faire face à l’instabilité des taux de change liée au flottement généralisé des monnaies, instabilité qui peut accentuer les déséquilibres commerciaux, et à faire face au rôle du dollar qui, après une période de contestation de sa position dominante à l’échelle internationale, a tendance aussi à se renforcer.
Cependant, le serpent monétaire a rapidement montré ses limites. Dans le déroulement de la crise, ce mécanisme ne permettait pas de réduire les dissymétries et les déséquilibres entre économies européennes accumulés au cours des années 60 et, en particulier, révélés de manière manifeste à l’occasion du “choc” pétrolier de 1973. Le serpent monétaire s’est réduit rapidement à la zone mark (RFA, Bénélux) et toutes les autres monnaies ont dû abandonner le système.
Cette expérience a conduit à de nouvelles réflexions sur la manière d’aménager un flottement limité des monnaies en Europe. Cela débouche en 1978, à la conférence de Brème, à la création de l’ECU et du Système monétaire européen (SME) qui se met en place en 1979. Ce mécanisme est d’ordre multilatéral, ce qui signifie que les parités des différentes monnaies adhérentes se définissent par rapport à l’ECU et non plus les unes visà-vis des autres de manière bilatérale. L’avantage de ce système serait de déterminer plus clairement quelles monnaies divergent par rapport aux autres et quelles banques centrales doivent intervenir. La référence à l’ECU permet, en effet, d’indiquer si les tensions sur les marchés concernant le taux de change entre deux monnaies est l’effet d’une tendance à la réévaluation de l’une ou d’une tendance à la dévaluation de l’autre. Les modalités d’un réaménagement des parités seraient alors mieux définies.
Ce mécanisme n’a cependant pas évité les conflits d’intérêts, puisque le sens des réalignements monétaires (dévaluation ou réévaluation d’une monnaie par rapport à toutes les autres) peut s’accompagner d’un avantage ou d’un désavantage commercial. Par ailleurs, la libéralisation des mouvements de capitaux et l’abolition progressive du contrôle des changes (entérinées et accentuées par l’Acte unique) ont renforcé le rôle des “marchés”. Dans ce contexte, le SME, en définissant des limites aux fluctuations de change (plus ou moins 2,5%), fournit des indications aux intervenants sur les marchés des changes, ce qui a pu, de manière contradictoire, faciliter des comportements spéculatifs et contribuer à remettre en cause régulièrement l’objectif de stabilité des parités entre les monnaies.
La question de l’approfondissement de l’intégration monétaire et économique de l’Europe s’est donc reposée pour une partie des forces capitalistes dominantes. Les accords du Conseil européen de Nyborg, cherchant à renforcer la coopération entre banques centrales pour assurer une plus grande fixité des taux de change vont servir de base au projet ultérieur de monnaie unique. Cette démarche a plusieurs dimensions : il s’agit de réduire et même d’éliminer le rôle du marché des changes intra-européens et, surtout, de faire supporter aux conditions de production elles-mêmes tout le poids des ajustements structurels pour coordonner et homogénéiser des espaces économiques hétérogènes. Les marges de flexibilité liées aux variations de change devant disparaître, les ajustements sont recherchés principalement du côté des conditions d’emploi, de travail et de reproduction de la force de travail.
Le projet de monnaie unique défini par le rapport Delors en 1989, et entériné par le Traité de Maastricht de décembre 1991, cherche à rendre définitif ce système de parités monétaires fixes.
Au total donc, la monnaie unique est la voie prioritaire par laquelle l’Europe se construit aujourd’hui, et le pari européen s’est transformé en pari monétaire. Ce pari a deux dimensions, qui renvoient à deux aspects de la crise structurelle. Cette dernière s’est ouverte en 1966 par la profonde remise en cause du système monétaire international (crise de la livre) qui a créé des instabilités dans les taux de change mais aussi une situation de profonde incertitude (au sens de Keynes) préjudiciables à l’activité économique ; dans ce cadre, la première dimension du pari monétaire est relativement simple : est-on capable de créer une zone de stabilité monétaire, au moins au niveau européen, qui réduise les incertitudes engendrées par le flottement des changes, par les mouvements spéculatifs, par les transferts de capitaux et la globalisation financière ?
La deuxième dimension du pari est également reliée à un autre aspect de la crise structurelle : cette dernière a été aussi une crise des espaces de régulation anciens, et se pose le problème de créer de nouveaux espaces de régulation. L’Europe communautaire constitue-t-elle un espace de fonctionnement cohérent et pertinent du capitalisme aujourd’hui ? Autrement dit, peut-on le considérer comme un « espace keynésien »? (cf. R. Di Ruzza [1994). La réponse semble devoir être négative : si l’on raisonne de façon comptable, il est évident que le commerce intracommunautaire l’emporte largement sur le commerce extra-communautaire ; en méme temps, les stratégies d’entreprises ne sont pas des stratégies européennes, mais des stratégies mondiales ; et l’espace keynésien ne saurait être considéré comme un espace comptable : il comporte des règles, des exigences, des conditions de comportements des acteurs économiques, et notamment des plus importants d’entre eux, c’est-à-dire des plus grandes entreprises qui produisent les biens et les services les plus structurants, pour que les politiques de type keynésien aient une aire d’efficacité acceptable. D’où la seconde dimension du pari : peut-on, par le seul intermédiaire de la monnaie, contraindre les acteurs à avoir une stratégie européenne ? Ce n’est pas impossible, mais il s’agit bien d’un pari, qui n’est pas certain d’être gagné, surtout si l’on refuse de poser clairement la question du « protectionnisme européen “.

2. Les contradictions du pari

Avant même de poursuivre sur les questions du pari monétaire, il convient de rappeler une réalité : le monde capitaliste vit une crise structurelle depuis plus d’un quart de siècle, durant laquelle le monde ancien, fondé sur des systèmes productifs nationaux cohérents et relativement autonomes, régulés par une intervention de l’Etat et un secteur public importants, est fortement remis en cause, tandis que le monde nouveau, dans lequel des articulations spatiales seront rénovées, n’arrive pas à naître ; le passage de l’ancien au nouveau est, du point de vue même des forces sociales dominantes qui tentent d’en maîtriser le cheminement, profondément contradictoire, d’abord du fait de l’incertitude fondamentale quant au nouveau, et ensuite du fait des résistances nationales propres à l’ancien. Le mouvement de l’automne 1995 en France a montré que parmi les résistances nationales les plus fortes – au moins pour ce qui concerne ce pays – sont présents les monopoles publics de réseaux, et les luttes des travailleurs : les premiers parce qu’ils constituaient un pan essentiel (dans leur articulation à quelques grands groupes privés ou publics) du système productif national ; les secondes parce qu’elles se définissent et se mènent encore prioritairement et essentiellement sur l’espace national, et que leurs résultats (parmi lesquels les statuts des salariés des services publics) sont des résultats nationaux. D’une certaine manière, il est donc naturel et évident que les forces sociales dominantes, dans leur volonté d’achever la destruction de l’ordre ancien pour trouver une issue capitaliste à la crise structurelle, ont besoin de limiter, voire d’annihiler, ces deux résistances nationales, et de le faire en même temps. Les questions monétaires peuvent dès lors servir de prétexte et de justification. Mais là n’est pas leur rôle primordial.
Si la monnaie occupe une place privilégié dans la construction européenne, elle le doit au rôle particulier qu’elle joue dans le fonctionnement des économies capitalistes. Or ce rôle s’est transformé avec la crise structurelle et la forme inflationniste qu’elle a prise. C’est dans ce contexte que des débats se sont développés sur les enjeux de la gestion monétaire dans le déroulement de la crise et sur les relations entre sphère monétaire et sphère de la production. Ces relations sont appréhendées selon différentes optiques par les théories économiques, optiques structurées, en partie, par les conceptions de la monnaie. Un rapide rappel est ici utile dans la mesure où les débats sur le rôle et la nature de la monnaie ne sont pas sans incidence sur la manière d’envisager l’unification européenne, sur les argumentations en présence et les pratiques développées par les acteurs économiques et sociaux.
La conception instrumentaliste de la monnaie est largement reprise dans l’optique ultra-libérale. La monnaie est, dans ce cadre, présentée comme un simple instrument, un bien particulier, qui sert à faciliter les échanges (transactions, achats), qu’il s’agisse des échanges au sein d’un système productif (avec une seule monnaie) ou qu’il s’agisse des échanges internationaux (entre biens venant de systèmes productifs différents). Dans cette optique, il serait nécessaire et suffisant d’assurer la stabilité de la valeur interne de la monnaie (pas d’inflation) et de sa valeur externe (stabilité des taux de change) pour que les échanges ne soient pas perturbés et qu’ils reflètent la “compétitivité” réelle des entreprises et des économies. La croissance et le développement économiques seraient alors fondés sur des bases “saines”. Bien gérée, la monnaie n’aurait donc pas d’incidence négative sur la sphère de la production. Il serait même possible de penser qu’elle est découplée d’avec la sphère monétaire. L’absence de relation entre la lutte contre l’inflation menée avec des instruments monétaires et le taux de chômage (déterminé par des facteurs dits réels) est une illustration de cette tendance.
Cette vision est quelque peu idyllique, car les échanges ne sont qu’un moment dans les processus concurrentiels de production et de valorisation capitaliste : la validation sociale des activités des entreprises par la monnaie a tendance à se dérouler de plus en plus sur l’espace européen (ce sera le cas complet avec l’éventuelle création de l’Euro), mais cette activité des firmes dépend en grande partie des modalités encore largement nationales de fonctionnement des marchés du travail (cf. P. Dieuaide [1996. Dès lors, la monnaie ne peut pas être perçue comme un simple instrument. Elle a aussi une fonction de réserve. Elle est au coeur des affrontements concurrentiels, car elle sert en premier lieu à mesurer les valeurs marchandes et à mettre en rapport les hommes entre eux à travers les biens. Permettant d’évaluer les produits du travail et le capital, la monnaie est donc aussi un enjeu de pouvoir et de domination dans les rapports entre les capitalistes.
Dans cette perspective, la sphère monétaire et la sphère de la production apparaissent organiquement liées et la monnaie se comprend comme une institution où se manifestent les rapports sociaux capitalistes. La monnaie ne peut pas être neutre, mais les rapports entre une monnaie et un espace productif restent complexes à cerner. Ceci pose cependant la question de la nature d’une unification monétaire. Peut-elle être un instrument favorisant la formation d’un nouvel espace productif et social, ou bien doit-elle être le produit de ce nouvel espace ?
Pour avancer sur cette question, il est sans doute utile de prendre en compte l’organisation et les pratiques des systèmes bancaires. En effet, la monnaie comme institution fonctionne grâce à des modalités opératoires qui lui permettent d’être créée et gérée. Celles-ci ne sont pas du seul ressort de l’Etat. La création monétaire nécessite un système particulier, le système bancaire, qui n’est pas déconnecté de la sphère de la production, puisque la création monétaire s’appuie sur les opérations de financement des productions, des investissements et des échanges, demandées par les entreprises. L’Etat n’est évidemment pas absent de ce processus, parce qu’il a des besoins de financement propres articulés aux opérations budgétaires et fiscales, aux opérations de redistribution et de production. Ces activités alimentent une vaste circulation monétaire et financière qui nécessite une régulation afin d’assurer une certaine cohérence à l’ensemble et d’éviter ainsi un effondrement du système. La banque centrale, par les refinancements qu’elle fournit aux autres institutions bancaires, joue un rôle clé pour la pérennité du système. Mais les rapports capitalistes étant concurrentiels et conflictuels, cette gestion n’est pas et ne peut pas être neutre. L’accès aux financements et aux refinancements est une des pièces de la lutte entre capitalistes et il contribue à façonner l’organisation et le fonctionnement des économies capitalistes.
Au total, le projet d’unification monétaire ne peut pas être déconnecté des intérêts et des pratiques des banques et des firmes européennes. Deux exemples permettent d’en illustrer les effets contradictoires :
– le flottement des monnaies les unes vis-à-vis des autres n’est pas sans incidences sur l’élaboration et sur l’évaluation des stratégies mises en oeuvre par les entreprises et les banques (il serait nécessaire de distinguer les différentes pratiques et les différents intérêts de chaque fraction de capital qui ne sont pas homogènes). Les résultats attendus sont susceptibles d’être affectés par les changements de parité des monnaies et, de ce fait, les stratégies des firmes peuvent être gênées par cette instabilité d’où l’intérêt d’une partie d’entre elles pour la monnaie unique. Mais, l’instabilité crée aussi des opportunités de profit immédiat. Celle-ci n’a donc aucune raison d’être réduite automatiquement par les seuls comportements spontanés des firmes ;
– l’augmentation du niveau général des prix dans la crise ayant été très différente selon les économies, les positions concurrentielles des entreprises en Europe sont devenues très hétérogènes au moment même où elles accentuaient leur internationalisation. Le thème de la lutte contre l’inflation a donc pu être développé dans un certain nombre de pays de l’Union européenne à la fois pour réduire l’instabilité intérieure des prix, pour faire pression sur les salariés et pour accroître les profits.
Cependant, les moyens monétaires et budgétaires utilisés pour stabiliser les prix et précisés dans le Traité de Maastricht provoquent aussi de nouvelles contradictions. Des tensions déflationnistes sont éventuellement repérables accompagnant une limitation de la croissance économique et un développement du chômage, ce dernier créant un risque d’éclatement de la cohésion sociale et une nouvelle incertitude.
Si le projet d’Union économique et monétaire a pu susciter l’espoir d’une issue à la crise, les difficultés récurrentes qui ponctuent son cheminement provoquent inquiétudes, critiques et interrogations sur sa viabilité et la possibilité même de sa réalisation. L’Europe apparaît en panne du fait de contradictions dont la nature reste cependant objet de débats.
Plusieurs ensembles de problèmes et d’approches, sans qu’ils soient exclusifs les uns des autres, peuvent être distingués.
Une première approche met en avant le fait que l’Union économique et monétaire se trouve présentement dans une phase transitoire. Les contraintes auxquelles le projet tente de répondre seraient alors toujours pressantes et en grande partie à l’origine des dysfonctionnements actuels. Pour certains, le Traité permettrait, à terme, la mise en oeuvre d’une politique de croissance : la dilution de la Bundesbank dans une Banque centrale européenne rendrait possible une baisse des taux d’intérêt ; la coordination des politiques économiques dans un espace relativement fermé faciliterait une politique budgétaire plus active ; la contrainte extérieure étant éloignée, chaque pays pourrait pratiquer une politique plus expansionniste.
Une deuxième approche souligne, au contraire, les contraintes dont est porteuse la lettre du Traité aussi bien dans la phase de transition qu’une fois mis en place le régime de monnaie unique. Le thème de la coordination pourrait laisser supposer que des instruments de la politique monétaire et budgétaire soient utilisés de manière appropriée pour faire face aux situations concrètes, et encore spécifiques, de chaque économie nationale, et pour orienter le cours des événements économiques et sociaux. Dans son état actuel, le Traité, s’il met en place des instances de coordination (notamment au sein du Conseil, selon l’article 103), ne prévoit guère les modalités, les principes et les objectifs de la coordination des politiques économiques entre la banque centrale européenne responsable de la politique monétaire et les seize détenteurs de pouvoir budgétaire. Par ailleurs, le principe de subsidiarité introduit dans le Traité est censé préserver une certaine autonomie aux politiques nationales, ce qui pose, de manière permanente, la question de la coopération entre les membres de l’Union européenne. Se refusant à organiser la politique économique future en Europe, le Traité met en place des barrières immuables et indifférenciées aux dettes et aux déficits publics, sans tenir compte finement des considérations conjoncturelles ou structurelles qui peuvent rendre nécessaire que ces barrières soient franchies, temporairement ou durablement. Finalement, tout est fait pour que les marges de manoeuvre annoncées ne puissent pas être utilisées par les Etats membres de peur que l’un d’entre eux n’entraîne les autres dans une voie présentée, a priori, comme négative et non souhaitée.
Au-delà des questions de politique économique, une troisième approche s’interroge sur la compatibilité des pratiques et des stratégies des firmes européennes avec la formation d’un espace monétaire, productif et social européen. Si la construction européenne cherche à internaliser (et par là à mieux maîtriser) des contraintes liées à l’internationalisation des firmes et des marchés en formant un espace plus large, cette démarche peut aussi servir de tremplin à certaines firmes pour élargir leur internationalisation. Le thème de la globalisation financière illustre certaines contraintes pesant sur les économies nationales, sur les financements et la circulation de l’épargne. Or, les modalités de construction de l’espace européen le laisse en fin de compte soumis aux mêmes difficultés, aux mêmes pressions des marchés financiers internationaux où acteurs européens et non européens interviennent. Au total, les politiques d’austérité trouveront continuellement de nouvelles justifications.

3. Est-ce le seul pari possible ?

L’Europe s’est construite dans le déroulement de la crise et comme possible réponse à la crise pour certaines forces dominantes. Cette construction là semble être une impasse. L’Union économique et monétaire et sa mise en oeuvre ne produisent pas un processus linéaire d’homogénéisation de l’espace économique et social européen. Au contraire, cet espace reste un champ d’affrontements très ouvert. Les grandes firmes et banques recherchent des points d’appui dans les autres zones (Amériques, Asie) pour renforcer leurs positions en Europe, ce qui conduit finalement à distendre les relations intraeuropéennes et à renforcer les pressions sur les salariés. L’objectif même de “monnaie unique” produit de nouvelles contradictions dans les champs publics et sociaux. L’ampleur du chômage et sa permanence à l’échelle européenne provoquent des tensions insoutenables aussi bien d’un point de vue social que d’un point de vue financier et productif. Les contraintes imposées par le Traité pourraient finalement accentuer les asymétries entre les économies européennes.
Dès lors, un retour à des politiques nationales plus autonomes n’est-il pas souhaitable ? En profitant d’une plus grande flexibilité des taux de change, un gouvernement pourrait favoriser une politique de croissance fondée sur une reconquête du marché intérieur (facilitée éventuellement par les restructurations passées) et sur une ré-industrialisation encouragée par une baisse des taux d’intérêt. Elle peut conduire à certains effets positifs à court terme, sans qu’il soit possible de juger de sa viabilité à moyen et long terme dans le nouveau contexte international. Elle pose en effet des problèmes de gestion monétaire et financière très complexes. Les choix récents de l’Italie, de l’Espagne et de la Grande-Bretagne montrent par exemple que les dévaluations n’apportent sans doute pas de solutions durables. Elles peuvent aboutir très rapidement à une lutte intra-communautaire pour transférer une partie du chômage national dans les pays voisins. Elles ne dispensent pas en tout cas d’un effort d’ajustement qui est une fois de plus supporté par les salariés, ce qui peut exacerber des réactions ultra-nationalistes. La question de la construction de coopérations monétaires, économiques et sociales à l’échelon de l’Europe se trouve plus fortement posée encore.
La voie de la monnaie unique a été conçue par ses promoteurs comme un moyen politique d’accélérer la construction de la Communauté. Comme beaucoup d’étapes précédentes, elle a été définie « d’en haut » puis quasi imposée aux nations et aux peuples. Tant sur le plan politique qu’économique, elle débouche sur une impasse. Définir les contenus d’une construction alternative est indispensable, et relève du débat politique qui devrait se développer tant sur les finalités de la construction européenne que sur la cohérence économique des politiques adoptées et sur le rôle des acteurs sociaux.
Une telle voie nécessite de remettre en discussion les critères de convergence actuels. Elle présuppose aussi l’approfondissement de plusieurs types de réflexions sur le contour d’un espace européen aujourd’hui et sur les modalités et instruments d’une construction alternative.
L’espace européen peut-il être considéré comme un espace keynésien relativement fermé rendant possible une politique budgétaire et monétaire impulsant une nouvelle croissance ? Comment une telle politique pourrait-elle favoriser l’emploi ? Quelles sont les conditions structurelles à réunir à l’échelle européenne pour atteindre cette situation ? Quelles instruments est-il possible de mettre en oeuvre pour assurer le financement et la création monétaire nécessaires à un développement économique et social ? Quelles re-réglementations faut-il envisager pour réduire la volatilité des flux financiers ? Pour le dire dans un autre langage, quelle politique doit être menée pour que se constitue un système productif européen, relativement cohérent et relativement homogène ?
Sans chercher à être exhaustif, ces quelques questions peuvent ouvrir des pistes pour qu’une unité européenne puisse se former sans domination et sans exclusion. Mais en même temps, il semble évident que les forces sociales qui pourraient être porteuses d’un tel projet alternatif n’ont pas encore les idées très claires sur sa configuration. Les slogans existent, mais ne sont que des slogans : il faut construire l”‘Europe sociale”, ou l”‘Europe des travailleurs”, ou 1 -Europe des nations”. Ce que recouvre concrètement de tels thèmes reste cependant très mystérieux, et le débat ne fait au fond que commencer.

Bibliographie

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DI RUZZA R., “Système productif et demande”, Communication au Colloque de l’IEDES : Réhabilitation de la demande : Finance, Commerce, Technologie, organisé par l’université de Paris I (Iedes), l’university of London, et l’university of Sydney, Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 29 septembre-ler octobre 1994
GRREC, Giscard, le destin de la crise ; essai sur la logique économique d’un septennat, Presses universitaires de Grenoble, 1981
LEONARD J., L’Union européenne, Ed. La découverte, colt. « Repères » n° 170, 1995.