Le tête à queue de la CNUED Sur la conférence écologique de Rio

Ce qui se passe à Rio, en cette ultime étape des négociations, aurait été proprement inimaginable il y a seulement un an. Au-delà des contorsions de la délégation américaine, des humiliants camouflets imposés par le Département d’État au chef de délégation Reilly (par ailleurs ministre de l’Environnement des États-Unis), on assiste actuellement à un événement diplomatique d’une portée considérable : les États-Unis sont en train de perdre la première bataille de la guerre de l’Environnement qu’ils avaient eux-mêmes engagée.

Fixons d’abord clairement l’enjeu de cette guerre. Ceux qui, dans la presse, ricanent de la minceur des résultats de la CNUED sur le thème “comme d’habitude, la montagne va accoucher d’une souris” semblent ignorer l’ampleur de la crise écologique globale promise pour la première moitié du XXIè siècle. Une telle crise ne peut se comparer qu’à celle qui, au XVIè siècle, anéantit la moitié de la population européenne. Il fallut deux siècles et un changement total des modes techniques et juridiques d’exploitation de la terre pour en sortir : passage à la polyculture, élevage, retrait des droits seigneuriaux, enclosure des champs communaux. Le genre de chose qui ne se règle pas en deux ans de négociations, le genre d’évolution régi par des guerres et des révolutions. On ne pouvait qu’enregistrer l’urgence des périls locaux et globaux (et cet immense succès est d’ores et déjà assuré). On ne pouvait attendre de Rio que l’affirmation des grands principes. On ne pouvait qu’ouvrir le débat sur la question fondamentale : “Qui devra assumer l’essentiel de l’effort ? ” Et c’est sur ce chapitre-là que le résultat est totalement inattendu.

Il y a encore un an et demi, les rôles semblaient distribués. “Rio”, ce serait la Forêt. La bio-diversité, ce serait la Forêt. L’effet de serre ? La Forêt, vous dis-je. Cette forêt que brûlent les dictateurs fous du Tiers Monde, les élites productivistes du Sud, les foules paysannes ignorantes. Forts de leur bonne conscience et de leur droit à régenter le monde confirmés par la “croisade du droit” lors de la guerre du Golfe, les gouvernements du Nord, États-Unis en tête, appuyés par leurs ONG aux yeux clairs, allaient prêcher la bonne parole et casser les Saddam Hussein de l’environnement : les gouverneurs de l’Amazonie, le premier ministre de la Malaisie.

Aujourd’hui, les États-Unis sont unanimement désignés comme les méchants de l’histoire. Le Saddam Hussein de l’environnement, c’est Bush. Abandonnés par leurs plus fidèles alliés, le Canada, la Grande-Bretagne, la France, ils sont totalement isolés, tandis que la Communauté européenne se paie le luxe de regretter que le Nord ne prenne pas encore de mesure sérieuse, et que le Japon offre déjà la technologie qui permettra d’appliquer les bonnes résolutions restant à prendre.

Rio révèle ce que la Guerre du Golfe avait caché : derrière leur hégémonie militaire intacte, les États-Unis ont perdu l’hégémonie technologique, financière, et désormais politique.

Déjà, en signant en mai 92 la Convention sur le climat, ils cédaient sur trois points essentiels, qu’ils avaient combattus à la Conférence de Genève à l’automne 1990. Sans s’engager sur un calendrier précis de réduction de leurs propres émissions, ils reconnaissaient bel et bien le caractère approprié d’un retour en l’an 2000 au niveau d’émissions de 1990 pour les gaz à effet de serre. Ce retour devait en outre s’entendre gaz par gaz, et non pas selon une “approche globale” mettant sur le même pied le C02 des voitures du Nord et le méthane des rizières du Sud. La règle ne s’appliquerait enfin qu’au Nord dans un premier temps, le Sud ayant un droit légitime à accroître sa part du gâteau atmosphérique.

Sur la bio-diversité en revanche, la pilule n’est pas passée, les intérêts industriels étant trop vigilants. “Les molécules des forêts et des paysans traditionnels sont gratuites, celles qui sortent des laboratoires sont payantes” : telle était la politique de départ des pays du Nord. Le Sud – et les ONG – ont imposé un rééquilibrage des droits. Les États-Unis ne signent pas : ils seront les seuls, et peut-être ne pourront-ils pas le rester longtemps.

Ce retournement spectaculaire est sans doute dû, en partie, à la présomption d’une administration Bush grisée par la victoire de ses bombardiers dans les sables d’Irak. Il est dû surtout à la fantastique mobilisation des ONG dans les IIIè et IVè commissions préparatoires à la CNUED, et dans la conférence des ONG de Paris (décembre 1991). Bousculant la bonne conscience du Nord et la timidité de leurs propres gouvernements, les ONG du Sud en particulier, sont parvenues à rallier les puissantes ONG du Nord (Greenpeace, Friends of the Earth, WWF) et à renverser les stéréotypes tels que “les gaspillages viennent du Sud”.

Aujourd’hui enfin sont posées les vraies questions : le Nord saura-t-il remettre en cause son modèle de développement ? Acceptera-t-il d’aider le Sud à s’orienter vers un développement soutenable ? C’est l’enjeu des futurs combats des ONG et des forces écologistes, contre les “élites” productivistes irresponsables, au Nord… mais aussi au Sud.