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Les années souterraines (-) de D Lindenberg

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[[D. Lindenbergs, Les années souterraines (1937-1947), Paris, Découverte, 1990, 408 p. Collection l’Aventure intellectuelle du XXe siècle.En 1940, soixante-dix ans d’histoire se sont effondrés d’un coup et la France, débarrassée de la République, a pu retourner à ses fantasmes originaires, sous la houlette d’un vieillard, sénile mais militaire. En apparence, tout est simple dans cet épisode : une fois de plus, la défaite militaire a entraîné une crise de régime et, l’occupation nazie aidant, la droite classique l’a emporté pour quatre ans. Dieu, Roosevelt et Staline merci, la Libération est venue rétablir la normale, voire même l’ordre, par la croissance et les Trente Glorieuses.
Présenté ici de façon un peu caricaturale, le tableau est pourtant authentique : c’est ce que nous présentent la plupart des histoires officieusement officielles, de droite comme de gauche, des “années souterraines”. Dans les récits de ces sages, la collaboration était le fait d’une minorité, la Résistance possédait d’emblée une dimension de masse. Il convient donc d’oublier les autres aspects de cette courte période.
Bien entendu, la réalité pose des problèmes plus complexes à l’observateur le moins averti. Citons-en quelques-uns l’infériorité militaire de la France n’explique pas tout, du naufrage de 1940. Elle est elle-même le résultat d’une évolution qu’il faut expliquer : pourquoi l’état-major et les milieux dirigeants sont-ils restés sourds aux appels à la modernisation qui leur venaient, entre autres, du colonel de Gaulle ? Pourquoi surtout la majorité des Français n’a-t-elle pas cru un instant à la nécessité du conflit ? Pourquoi donc la “drôle de guerre” ? On ne peut comprendre ces phénomènes si l’on n’interroge pas l’ensemble des rapports sociaux, culturels y compris, qui caractérisent la République de l’entre-deux-guerres. Un régime qui, après avoir survécu à Mac-Mahon, à Boulanger, aux Généraux faussaires de l’affaire Dreyfus (pour ne parler que de l’essentiel), est incapable de faire face à l’adversité, a été préalablement atteint dans ses structures mêmes. Où, quand, comment ?
Autre question ? Vichy ne se résume pas à la Révolution nationale, aux défilés dérisoires des épiciers anciens-combattants, brandissant fièrement la jambe de bois qui leur tenait lieu de tête, en beuglant “Maréchal nous voilà”. Vichy ce fut cela mais Vichy eut aussi sa part de modernité : le régime reçut l’appui du patronat le plus évolué et il mit en place des organes de collaboration entre l’État et les entreprises – les comité d’organisation – qui inspirèrent directement les techniques de planification ultérieure. Vichy n’est donc pas une rupture totale de l’histoire française.

Vichy, c’est nous

Les “années souterraines” dans la continuité historique est la tâche à laquelle s’est attelé Daniel Lindenberg. Avec succès : il sera impossible de traiter de cette période sans se reférer à son livre qui, étaye sa démonstration sur une érudition énorme, presque accablante. Ses thèses, malgré sa complexité, peut être résumée d’une phrase : “Avant de trépasser politiquement en juillet 1940, la République était culturellement morte depuis longtemps (page 15). En d’autres termes, le “consensus républicain” avait vécu et Lindenberg fait remonter le début de son agonie à l’échec du Bloc des Gauches qui, au début du siècle, rassemble Jaurès et Millerand, autour des Combes.
L’explication de cette évidence, l’auteur la recherche dans l’évolution des intellectuels. C’est là un des mérites, et peut-être une des limites de son travail. Il considère avec raison qu’il y a une spécificité de la vie culturelle, marquée par la permanence ou la récurrence d’un certain nombre de thèmes qui existent et se développent, non pas en dehors de l’histoire politique, mais dans une large autonomie grâce à laquelle ils acquièrent eux-mêmes une influence directe sur le politique.
Cette perspective ouverte par Lindenberg permet de déceler dans l’évolution de la France à partir de 1920 la lente préparation d’une “révolution culturelle” qui va s’accomplir définitivement au gré des événements de l’année 40. Nous sommes conviés à voir surgir des réflexions convergentes chez des écrivains venus des quatre points cardinaux de la politique. Dans les années 30, l’heure est aux “non-conformistes” qui, face au radicalisme de Bas Empire qui domine la République, introduisent les notions de communauté, opposée à l’individualisme bourgeois, de révolution, conçus comme une rénovation éthique des mentalités. Une nouvelle vision de l’histoire, inspirée d’une lecture très particulière de Wieesde, se fait jour. Elle peut aller, plus souvent qu’on ne le croit, à une fascination de la force et la violence qu’incarnent les SA et les SS. Bref, tout un héritage, légué par la Révolution française, est remis en cause.
L’intérêt de la démonstration effectuée par D. Lindenberg est de montrer que ce processus de déconstruction de la mentalité républicaine a un caractère global et qu’en conséquence il atteint des auteurs habituellement classés à gauche. Ce qu’il nous dit de Georges Bataille et de certains des animateurs du Collège de Sociologie est convaincant, même si certains admirateurs inconditionnels de l’auteur de la Part maudite s’en trouvent choqués. Non seulement Bataille, en dépit de ses prises de position antifascistes, est susceptible de vacillations qui nous sont rapportées ici de manière indiscutable. Mais, ce qui est plus lourd de signification, ses références intellectuelles, par rapport à Sade notamment, traduisent sur la question de la violence une ambivalence qui contribue à construire le très spécifique climat des années trente.
On l’aura sans doute compris, Lindenberg veut démontrer que l’esprit républicain, en apparence si profondément en harmonie avec la mentalité française, est en fait perpétuellement menacé par la résurgence de traditions intellectuelles toujours vivaces et toujours renaissantes. Les incursions auxquelles il se livre dans le passé sont intéressantes et, dans une certaine mesure, probante. Retenons, en particulier, le parallèle qu’il trace entre Fustel de Coulanges et Georges Dumézil. Notons aussi l’importance qu’il accorde à l’expérience de 1848, aux rêves et aux déceptions, constamment renouvelées, qu’elle a entraînées. Si il existe une “idéologie française”, ce sont les recherches sérieuses de ce type qui peuvent en dégager les fondements plutôt que les borborygmes publicitaires du triste Bernard Henri Lévy.
Mais plus intéressant encore est le regard que porte Lindenberg sur les années qui ont suivi 1940. A ses yeux, le temps de la “révolution culturelle” qui s’exprime sous le régime de Vichy est le temps d’une mutation de la vie intellectuelle française. La Résistance, pour des raisons diverses, n’a pu créer une culture spécifique. Les années qui suivent sont marquées de changements importants du paysage intellectuel. Elles ne remettent pas fondamentalement en cause la rupture survenue au cours des années souterraines. II est, à ce propos, intéressant de prendre acte des similitudes que l’on peut découvrir entre les demandes de certains “non conformistes” des années 30 et les aspirations de certains protagonistes étudiants de mai 68. Qu’il me soit permis à ce propos une remarque qui n’engage que moi : j’ai toujours été frappé par une certaine ressemblance entre la dénonciation, au nom du marxisme-léninisme, du “révisionnisme” du PCF ainsi que la virulence de l’antisionisme passionnel de nombreux “nés de mai” et l’anticommunisme primaire et l’antisémitisme larvé des générations précédentes.

Culture, histoire et politique

Le livre de D. Lindenberg est intéressant et utile parce qu’il donne à réfléchir, à remettre en cause les idées reçues sans qu’il soit nécessaire d’être en accord avec toutes ses démonstrations. J’ai tenté d’en faire une lecture libre et cette liberté me permet quelques remarques critiques, destinées à alimenter le débat plutôt qu’à restreindre la portée du travail entrepris.
J’aurais ainsi aimé que l’évolution culturelle de l’intelligentsia française soit plus étroitement reliée aux grands moments de la vie politique nationale. II me semble difficile de comprendre l’effondrement de la France de 1940, y compris dans ses dimensions intellectuelles, sans tenir le plus grand compte de l’expérience du Front Populaire. Les espoirs, vite déçus, qu’il a fait naître chez beaucoup et la peur qu’il a fait naître chez d’autres ont accéléré le processus de rupture du consensus républicain : 1936, en France et en Espagne, montrent tout à la fois que rien n’est possible dans le système existant et que la gauche est incapable de sortir du cadre des institutions. L’influence du PPF de Doriot atteint son zénith à cette époque qui voit Drieu ou Ramon Fernandez rejoindre le camp fasciste.
Le même souci de l’histoire dans sa dimension politique aurait probablement permis de cerner de plus près la notion d’intellectuel, Daniel Lindenberg, nous l’avons vu, montre bien la spécificité du milieu, l’autonomie de développement des courants idéologiques qui le traversent. Mais on attend à chaque page que la description fouillée débouche sur une définition qui rende compte des différences entre les composantes de ce groupe social. Faute de l’avoir fait explicitement, le livre tourne un peu court sur tout ce qui concerne la culture de gauche, autre que républicaine. Il est relativement sommaire à propos de la Résistance et n’explique guère les raisons du gain d’influence du PCF à partir de 1943. Le nationalisme débridé qui mènera au célèbre slogan “A chacun son boche” y est pour beaucoup mais n’explique pas tout. Ne peut-on penser qu’après Stalingrad, l’Union Soviétique incarne la violence légitime d’un État qui se réclame de l’anticapitalisme – ce qui ne pouvait que séduire certains admirateurs de la force dans l’ordre ?
Dernière remarque, d’un autre ordre : Charles Maurras ne me paraît pas recevoir le traitement qu’il mérite. Poète, romancier, journaliste (et Lindenberg montre bien la montée en force de la profession de commentateur inspiré de l’actualité), il est un prototype de l’intellectuel anti-républicain. Son influence dépasse largement celle de son mouvement, l’Action française. Dans des livres comme Kiel et Tanger qu’ont apprécié des hommes qui, comme De Gaulle, n’étaient pas monarchistes, il a exprimé une conception d’un État fort au service d’une France puissante qui fait partie du fonds commun de la classe politique française.
Il y aurait encore beaucoup à dire. Laissons aux lecteurs le soin de formuler leurs propres réflexions. Car, il faut le répéter, le travail de D. Lindenberg doit être lu car il incite à penser notre passé.
Un passé qui, hélas, conserve toute son actualité, Vichy n’est pas mort et la révolution culturelle qu’il a aidé à s’épanouir continue à faire son chemin, de façon de moins en moins souterraine.
Lindenberg a su le montrer. Il faut l’en remercier.