Les coulisses du moderne

Premier article d’une série de contributions sur le débat moderne/postmoderne. L’objectif de l’auteur est de présenter aux lecteurs de Futur Antérieur quelques-uns des plus importants travaux sur la question, surtout anglo-saxons, en discutant des études philosophiques, sociologiques ou culturelles qui, à partir d’une interrogation critique sur la modernité capitaliste de nos jours, mettent en avant des hypothèses de travail fécondes et des stratégies de conceptualisation susceptibles de cerner et d’identifier les facteurs historiques qui conditionneraient la transformation « post »-moderne de l’espace social. Le tournant postmoderne.

En cette fin de siècle sceptique, la question se pose de savoir si nous sommes au seuil d’une ère nouvelle, caractérisée par l’essoufflement des déterminations majeures qui ont façonné l’espace social et les figures institutionnelles des systèmes modernes. La sensation de vivre une rupture de portée historique, quoique indéfinissable ou irreprésentable, quitte à être en fin de compte sous-théorisée et mal analysée en termes empiriques, s’est répandue avec une vitesse extraordinaire. Elle accrédite ainsi l’idée selon laquelle seule une description du monde social ayant recours au préfixe « post » pourrait représenter cet « ailleurs » qui désormais nous contiendrait et nous emporterait. Les avatars de ce préfixe semblent intarissables : « société post-industrielle », « société du post-travail », « condition post-moderne », « post-modernité », sans oublier la notion de « post-histoire », tristement aplatie dans la version « hégélianisme du pauvre » d’un Francis Fukuyama prompt à décréter la « fin » de l’histoire comme règne universel du libéralisme occidental, comme conservation éternelle de la démocratie planétaire de marché dans le formol de la Pax americana.

Or, il est significatif que la quasi-totalité des descriptions qui présupposent l’« épuisement » de l’héritage moderne sont fondées sur une démarche qui consiste à isoler et à extrapoler des éléments préexistants (ne serait-ce qu’à l’état latent) au sein des institutions de la modernité, pour en faire ensuite la force propulsive d’une constellation sociale inédite. C’est le cas notamment de l’individualisme moderne dont la radicalisation transformerait l’individu en « zappeur » désenchanté, véritable stratège de ses propres pratiques aléatoires et éphémères. Cela concerne également la crise de l’« économie du travail », consécutive à l’implosion supposée de l’industrialisme et à l’irruption d’un système productif centré sur l’information. Ou la banalisation de la nouveauté qui, devenant routine et, partant, se mettant à l’abri d’illusions démenties et d’attentes utopiques, accomplirait ipso facto le nihilisme qui guette la réflexivité moderne comme sa mauvaise conscience.

Il reste pourtant à savoir si ces éléments, déployés et employés dans une entreprise théorique qui se veut dissolution des catégories constitutives du Moderne et effacement de ses repères majeurs, indiquent autre chose que le simple brouillage de la modernité, à savoir autre chose que la catharsis imaginaire d’un monde ultramoderne en train de reformuler ses priorités sans pour autant privilégier des lignes de fuite et des possibilités émancipatrices non actualisées. Dans cette perspective, la constitution d’un espace social postmoderne ne peut pas être comprise à partir de contenus absents ou de lacunes caractéristiques de la modernité. Au contraire, c’est précisément la radicalisation de la dynamique de la modernité qui rendrait compte de la transformation postmoderne en tant que prolongement et célébration hâtive des impasses et des contradictions auxquelles aboutissent les conduites de vie des agents dans le monde moderne. Mais d’où vient l’aspect changeant des modes de vie et de l’organisation sociale développés dans le cadre des institutions modernes ?

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La dynamique de la modernité

A l’encontre de la plupart des études qui abordent la question de la modernité sous l’angle philosophique ou épistémologique, Anthony Giddens, professeur à l’université de Cambridge en Grande-Bretagne et auteur d’une vingtaine d’ouvrages[[Parmi les ouvrages de Giddens qui l’ont consacré comme l’un des plus éminents critiques contemporains de la théorie sociale dans le monde anglo-saxon, nous distinguerons notamment : New Rules of Sociological Method (Hutchinson, 1976) ; Central Probleins in Social Theory (Macmillan, 1979) ; A Contemporary Critique of Historical Materialism : Vol. I Power, Property and the State (Macmillan, 1981) ; The constitution of Society (Polity Press, 1984, traduction française PUF, 1987), A Contemporary Critique of Historical Materialism Vol. 2, The Nation State and Violence (Polity Press, 1985). L’auteur a récemment publié Modernity and Self-Identity (Polity Press, 1991) et The transformation of Intimacy : Sexuality, Love and Erotism in modern societies (Polity Press, 1992). Parmi les ouvrages sur Anthony Giddens nous pouvons lire le livre de C. G. A. Bryant et D. Jary (Eds.), Gidden’s Theory of Structuration : a Critical Appreciation (Routledge, 1991) ainsi que celui de D. held et J. Thompson (Eds.), Social theory of modern societies. Anthony Giddens and his critics (Cambridge University Press, 1989). Pour une critique marxiste des thèses de Giddens sur le matérialisme historique nous remarquerons l’article de Erik Olin Wright « Giddens’s Critique of Marxism » (New Left Review, n° 138, MarchApril, 1983). Rappelons enfin que Edward W. Soja consacre dans son remarquable ouvrage Postmodern Geographies. The reassertion of space in critical social theory (Verso, 1989) tout un chapitre sur l’analyse de la spatialisation chez Giddens., développe une interprétation sociologique des dimensions institutionnelles de la modernité et de ses conséquences socio-culturelles[[Anthony Giddens, Les conséquences de la modernité, trad. par Olivier Meyer, L’Harmattan, coll. « Théorie sociale contemporaine », Paris, 1994, 192p. Titre original de l’ouvrage The Consequences of Modernity
(Polity Press in association with Basil Blackwell and Stanford University Press, 1990). Le livre est issu d’un cycle de conférences prononcées en avril 1988 à l’université de Standford, en Californie. D’où sa brièveté, son style « didactique » et souvent répétitif, mais aussi son contenu elliptique, faisant appel aux écrits précédents de l’auteur.. Giddens récuse une opposition linéaire entre civilisations prémodernes où l’héritage culturel serait statique et, vie sociale moderne marquée par l’appétit du nouveau. La différence entre les cultures traditionnelles et la modernité se situerait sur le plan de la réflexivité en fonction de laquelle le changement peut avoir une quelconque forme signifiante. Par ce terme, Giddens désigne le contrôle logique du comportement des individus et de ses contextes. Le « contrôle réflexif » étant inhérent à toute action humaine[[Cf. Anthony Giddens, New Rules of Sociological Method, Hutchinson, 1976., la spécificité de la réflexivité moderne consisterait dans l’observation et la révision constantes des pratiques sociales, à la lumière des apports permanents de connaissance affectant les actions des individus et des groupes. Alors que dans les sociétés pré-modernes la réflexivité se limite toujours à la réinvention et la clarification de la tradition en se rattachant plutôt à un contexte dans lequel il existe peu de jalons temporels et spatiaux distincts, de telle sorte que, dans la balance du temps, le plateau du « passé » pèse bien plus lourd que celui du « futur », la modernité, profondément et intrinsèquement sociologique, soutient Giddens, est structurée par l’application généralisée de la réflexivité.

Cette réflexivité globale est systématiquement introduite à travers l’intervention technologique dans le monde matériel, le contrôle administratif des données statistiques et des ressources informationnelles – instruments indispensables au pilotage rationalisé de la vie sociale moderne -, ainsi qu’à l’occasion de l’appropriation pratique des notions forgées dans les métalangues des sciences sociales par les agents profanes. Elle contribue ainsi à accentuer le caractère instable de l’expérience moderne, en ce sens que la réinjection du savoir réflexif dans les contextes qu’il analyse renforce l’« effet de subversion » du monde social. La réflexivité de la modernité est donc proprement déroutante, comprenant une réflexion sur la nature de la réflexion elle-même qui interdit de considérer tel ou tel élément du savoir comme une acquisition définitive. Le savoir réflexivement appliqué subvertit la raison triomphante qui a coïncidé, à l’aube de la modernité, avec l’essor de la domination européenne sur le reste du monde. Les connaissances les plus admises ne sont valables qu’à titre provisoire, « jusqu’à nouvel ordre », tant il est vrai que leurs fondements sont fragiles et contestables. C’est à partir de cette tension que l’organisation et la réorganisation réflexives (reflexive ordering and reordering) des relations sociales constitueraient l’un des facteurs du dynamisme de la modernité.

Les deux autres éléments qui fondent le caractère dynamique des sociétés modernes seraient la distanciation spatio-temporelle et le désenclavement (disembedding) des systèmes sociaux. Le premier phénomène désigne les conditions selon lesquelles le temps et l’espace sont organisés pour relier présence et absence. En effet, Giddens considère l’inscription spatio-temporelle des institutions modernes comme l’un des traits distinctifs permettant d’identifier la dynamique de la modernité. Ce processus ne renvoie pas seulement à l’aptitude des systèmes sociaux à maîtriser l’espace et le temps en les soumettant à un calcul susceptible de rythmer la vie quotidienne. Cette caractéristique concerne également les cultures prémodernes, lesquelles mesuraient le temps – généralement de manière imprécise et variable – en faisant appel à des repères socio-spatiaux ou à des phénomènes naturels réguliers. La numération du temps y était presque toujours associée aux dimensions spatiales de l’activité sociale, de telle sorte que la linéarité du régime d’échange espace-temps interdisait l’uniformisation de la mesure du temps. Cette traduisibilité directe présupposait une coïncidence entre espace (space) et lieu (place) dans la mesure où les activités localisées étaient prédominantes pour l’immense majorité de la population, soumise à l’impératif spatial de « présence ».

Par contre, l’historicité radicale liée à l’expérience moderne traduit une réorganisation des modalités d’ « insertion » des individus et des groupes dans le temps et l’espace. D’une part, l’avènement de la modernité entraîne une dislocation progressive entre l’espace et le lieu : le contexte « local » d’action est progressivement pénétré et façonné par des influences lointaines et des relations « absentes » opérant à distance. Il s’agit là d’une détermination dissimulée qui favorise les relations avec un autrui « absent » sur le plan de l’espace physique mais extraordinairement « présent » dans la structuration effective des situations de face-à-face. Dans ce contexte, le lieu devient de plus en plus fantasmagorique, articulation complexe et contradictoire de spatialisations « visibles » (locales) et « invisibles » (éloignées). Selon Giddens, la dialectique entre les implications locales liées aux circonstances de coprésence et l’interaction à distance est fondamentale pour analyser le phénomène de la globalisation moderne. D’autre part, le développement d’un « espace vide », effet direct de la dissociation entre espace et lieu, requiert préalablement une uniformisation de l’organisation sociale du temps dont la standardisation planétaire des calendriers constitue une expression significative. La construction abstractifiée de la temporalité moderne permet la quantification précise de la journée, désormais découpée et redistribuée en différentes « tranches ».

Conjointement, l’« évidement » de l’espace et l’« abstractification » du temps permettent la dissociation du temps et de l’espace. Mais ces mêmes moyens qui opèrent le découpage spatio-temporel précis de la vie sociale, autorisent également la recombinaison de l’espace et du temps sous la forme d’une nouvelle répartition en zones (zoning) de l’activité des individus. La distanciation spatio-temporelle a donc comme condition, d’une part, le processus de séparation du temps et de l’espace (consécutive à leur transformation en dimensions « vides » et standardisées), et d’autre part, leur réarticulation à portée indéfinie.

Enfin, le dynamisme de la modernité est dû au désenclavement des systèmes sociaux, phénomène étroitement lié aux facteurs de distanciation spatio-temporelle. Par ce terme Giddens entend l’« extraction » (lifting out) de l’activité sociale des contextes d’interaction locaux, puis sa restructuration suivant des perspectives spatio-temporelles inédites. Les mécanismes du désenclavement fournissent les moyens pour « détacher » les relations sociales de leur enracinement dans les lieux spécifiques et pour les incorporer progressivement à l’intérieur d’énormes étendues spatio-temporelles. Giddens distingue deux mécanismes de désenclavement inhérents au développement des institutions sociales modernes : la création de gages symboliques et l’établissement de systèmes experts impliquant une confiance active (trust) qui opère dans des environnements à risques. Le premier mécanisme comprend les instruments d’échange qui, permettant d’effectuer des transactions entre agents ou groupes très éloignés les uns des autres, mettent le temps et l’espace entre parenthèses. Par exemple, la monnaie en tant que gage symbolique « extrait » les transactions de leur encadrement spatio-temporel particulier, en associant instantanéité et délai, présence et absence. Les systèmes experts sont des réalisations (accomplishments) techniques ou des domaines regroupant les connaissances attestées des experts et le savoir-faire professionnel d’agents dont l’action façonne l’environnement matériel et social de la modernité. Ces systèmes sont également des outils de distanciation spatio-temporelle : ils « extraient » les systèmes sociaux de leur contexte immédiat en établissant une évaluation impersonnelle du savoir technologique, savoir qui, sans être véritablement maîtrisé par les agents profanes, les imprègne considérablement sous forme de « foi » envers l’efficacité pratique des systèmes experts.

Analyse institutionnelle de la modernité et globalisation

Après avoir étudié les facteurs qui fondent le caractère dynamique de la modernité, Giddens s’engage dans une critique des « visions réductrices » qui font reposer la cohérence des institutions modernes sur une détermination dominante singulière, tel que le capitalisme ou l’ industrialisme. Essentiellement, c’est la conceptualisation de la modernité en termes de catégorie analytique du capital qui est visée ici, dans la mesure où l’analyse marxienne du mode de production capitaliste constitue le point de départ pour une théorie systématique de la modernité capitaliste. Selon Giddens, le capitalisme est l’un des éléments qui intervient dans les institutions de la modernité, en favorisant leur accélération et leur expansion. Cependant, dans le cadre d’une description sociologique de la multidimensionnalité institutionnelle qui caractérise la modernité, d’autres dispositifs sont à considérer. En effet, l’auteur distingue, à côté du capitalisme et de l’industrialisme, deux autres dimensions : la surveillance (concentration administrative de l’information et contrôle de l’activité des populations assujetties dans la sphère politique) et la puissance militaire (monopole des moyens de violence à l’intérieur des frontières territoriales de l’État moderne, monopole qui s’établit dans le contexte de l’« industrialisation de la guerre »).

Ces quatre dimensions associées à l’essor de la modernité entretiennent des relations réciproques et transversales, de telle sorte que leur combinaison a pu donner à la progression de la civilisation occidentale « un caractère irrésistible ». C’est à partir de l’intensification de ces regroupements institutionnels que Giddens analyse le « processus dialectique » de la globalisation. Chaque ensemble organisationnel intervenant dans les institutions de la modernité produit des effets mondialisants, c’est-à-dire une intensification des relations sociales planétaires qui opère selon la dialectique de l’étirement spatio-temporel. Les implications globalisatrices des dimensions institutionnelles de la modernité sont forcément inscrites dans les processus mêmes de la transformation des structures et formes locales, de plus en plus surdéterminées par des phénomènes et des relations survenant à une distance éloignée du contexte local. La modernité est en conséquence globalisatrice, et à son quadruple ordre institutionnel correspondent les quatre dimensions de la mondialisation. Il s’agit notamment de l’économie capitaliste mondiale (globalisation des mécanismes économiques capitalistes), de la division internationale du travail (développement et diffusion planétaires de l’industrialisme qui a engendré un « monde unique »), du système international des États-nations (reconfiguration de la souveraineté et de la puissance de chaque nation considérée individuellement dans le cadre du système étatique mondial), et enfin, de l’ordre militaire mondial (progression de l’industrialisation de la guerre conduisant à la mondialisation du pouvoir militaire).

Cette analyse des caractéristiques principales de la modernité et de ses conséquences globalisatrices a incontestablement le mérite de désigner des objets empiriquement repérables, en renvoyant à des phénomènes historiquement significatifs et distincts : en première approximation, arguë Giddens, le mot de « modernité », terme qui étale un contenu multiple et fluctuant, malléable et équivoque, désigne « les modes de vie ou d’organisation sociale apparus en Europe vers le dix-septième siècle, et qui progressivement ont exercé une influence plus ou moins planétaire »[[Anthony Giddens, Les conséquences de la modernité, p. 11.. Cette stratégie discursive s’efforce de fonder le débat concernant la transformation des sociétés modernes sur des prémisses solides : il s’agit de montrer les multiples interactions entre les différentes dimensions institutionnelles de la modernité, sans pour autant réduire certaines parmi elles en sous-catégories des autres. Afin d’éviter la dérive du « réductionnisme » (ainsi que le piège de son effet épistémologique majeur, l’essentialiste), Giddens juxtapose dans un premier temps, nous venons de le voir, les ordres fondamentaux de la modernité ou de la globalisation, pour affirmer ensuite, exemples éloquents à l’appui, leurs relations réciproques.

On pourrait à ce point se poser la question de savoir d’où vient le mode spécifique d’unification des quatre ordres institutionnels qui façonnent l’édifice de la modernité. Une fois écartée l’hypothèse selon laquelle une seule cohérence institutionnelle serait dominante au sein du monde social, la question reste ouverte. Quelles sont alors les conditions de possibilité qui permettent l’articulation des rapports sociaux arc-boutée sur les complexes institutionnels modernes ? Comment penser les modalités de cette articulation autrement que sous la forme de l’effet additionné provenant du fonctionnement des quatre facteurs déjà mentionnés ? Et comment expliquer le fait que les formations historiques de la modernité, malgré les discontinuités et les asymétries aux niveaux économique, social ou politique, produisent sans répit des rapports de domination sociale qui ne se superposent pas mais qui au contraire s’agencent organiquement ? Ces rapports, étant toujours-déjà articulés par et dans le jeu de l’interaction entre agents occupant des positions dissymétriques dans l’espace social, traversent et entrecoupent la totalité des institutions modernes, de telle sorte que la domination fondamentale liée à l’exploitation de classe se trouve de manière constitutive sanctifiée, renforcée, voire occultée[[Pour un développement sur ce point, cf. Jean-Marie Vincent, art912, rub311 . A force d’avoir défini les dimensions institutionnelles de la modernité indépendamment des modalités de leur articulation combinée et inégale, Giddens sous-estime la nécessité d’identifier sociologiquement les agents historiques qui agissent et animent la charpente institutionnelle du Moderne, tout en étant bien entendu agis, sous l’impact global des structures objectives du monde social, structures largement intériorisées par les individus.

L’industrialisme, par exemple, est ramené principalement à l’utilisation de sources inanimées d’énergie matérielle, redoublée par le rôle central du dispositif des machines dans le système productif. Au sens large, il représente le caractère générique de l’interaction humaine avec l’environnement matériel, phénomène qui affecte divers aspects de la vie quotidienne. Or, la transformation de la nature et le développement d’un « environnement créé » par l’industrie moderne sont en réalité des processus qui renvoient à ce bouleversement continuel de la production et de toutes les conditions sociales qui distingue l’époque de la modernité capitaliste de toutes les précédentes. Il est inexact de dire que l’industrialisme façonne un monde à son image, en dissolvant les rapports sociaux stables et figés qui finissent par s’en aller en fumée. L’industrialisme ne maîtrise pas le principe de son mouvement parce que ce principe relève d’une vaste opération de modernisation systémique menée par les possédants. Cette modernisation révolutionne constamment les rapports sociaux dans leur ensemble : elle enlève à l’industrie ses bases nationales, rend propice l’interdépendance universelle des nations, scande le rythme du développement des systèmes industriels, etc. Attribuer à l’industrialisme une logique propre, indépendante de celle dictée par la rationalité de l’accumulation du capital, conduit assurément à des faux diagnostics au niveau de l’analyse politique, à l’instar de quelques courants écologiques qui dénoncent le productivisme sans pour autant mettre en cause les rapports de production capitalistes en tant que tels. Pour reprendre la thèse de Marx exposée dans le Manifeste du Parti communiste, l’histoire de l’industrialisme n’est plus autre chose « que la révolte des forces productives contre les rapports modernes de production, contre les rapports de propriété qui conditionnent l’existence de la bourgeoisie et de sa domination »[[Karl Marx, Manifeste du Parti communiste, Éditions sociales, Paris, 1983, p. 39.. De leur côté, la science et la technologie, loin d’être des forces propulsées par un ressort qui leur serait endogène, cristallisent des rapports sociaux de domination qui les constituent en supports objectifs de la valorisation.

Mais le point crucial se situe peut-être ailleurs. Giddens entend analyser la modernité en considérant le caractère multidimensionnel de ses institutions. Pourtant, tout en voulant éviter une vision réductrice de la modernité, il finit par admettre une vision réductrice du concept du capital. Le capitalisme n’est pas envisagé comme une structure sociale globale mais plutôt comme une infrastructure économique articulée autour de la relation entre la propriété privée du capital et la « main-d’œuvre salariée non propriétaire ». Le système de classes est présenté comme une émanation de l’ « ordre économique », complètement distinct des autres arènes sociales. Or, le projet marxien de critique de l’économie politique entend déconstruire l’idée spontanément admise selon laquelle l’espace du capital est un espace purement « économique ». La soumission du travail au capital, fondement et principe de développement de la modernité capitaliste, recouvre des réalités bien plus complexes que l’échange économique entre agents dotés d’atouts (assets) inégaux. La notion de classe ne désigne pas une réalité économique mais, en tant que catégorie éminemment socio-politique, rend visible le champ de l’antagonisme social, c’est-à-dire l’espace des pratiques de la lutte de classes qui vont audelà de l’affrontement capital/travail au sein de la production, en s’étendant à la construction/appropriation de l’espace, de l’individualité sociale, de la culture, du pouvoir et des représentations collectives. Faute d’analyser le rapport capitaliste en tant que procès fondamental de classe et d’y rattacher l’industrialisme, la violence étatico-militaire ou la gestion centralisée de l’information, l’articulation des dimensions institutionnelles de la modernité ne peut que rester une énigme.

Haute modernité et réalisme utopique

Giddens n’admet pas comme plausible l’hypothèse de la « fin » de la modernité. Tout en étant attentif à une définition de la postmodernité comme « ensemble des transformations possibles allant « au-delà » des institutions de la modernité », il propose une vision synthétique de la métamorphose actuelle des sociétés développées selon laquelle nous entrons dans une phase de radicalisation et d’universalisation des conséquences de la modernité. Nous vivons actuellement une période de « haute modernité » (high modernity) où les orientations précédentes auraient plus tendance à s’accentuer qu’à s’essouffler. Cette radicalisation/universalisation serait le « curriculum caché » à déchiffrer pour comprendre la signification et la direction des transformations de l’intimité et des relations personnelles, des processus de globalisation de l’économie et de la culture, et des nouveaux risques qui guettent le « camion furieux » de la modernité dans sa marche affolée vers l’occidentalisation intégratrice du monde. Pour Giddens, beaucoup de phénomènes étiquetés comme postmodernes ne désignent en fait que l’expérience de la « transformation simultanée de la subjectivité et de l’organisation sociale mondiale, sur fond de risques majeurs »[[Anthony Giddens, Les conséquences de la modernité, p. 184.. Ainsi, si les fondements épistémologiques liés aux philosophies de l’histoire et aux différentes versions téléologiques du « progrès » ont montré leur fragilité, si la théorie critique à la fin du XXe semble être dépourvue de garanties ultimes et de certitudes définitives, cela ne traduit que l’auto-actualisation permanente et systématique de la réflexivité moderne, poussée jusqu’au bout. D’autre part, la possibilité matériellement inscrite dans l’ordre moderne d’envisager des futurs alternatifs, au-delà des grands courants institutionnels de la modernité, ne peut se réaliser qu’au prix d’une activation des politiques de l’émancipation. Il faut inventer des modèles de réalisme utopique, soutient Giddens, et s’engager radicalement pour une politique de libération de la servitude ou de l’inégalité. Mais quelle signification peut-on attribuer à l’engagement radical lorsque « pratiquement personne aujourd’hui ne semble donner à la postmodernité le sens qui lui était autrefois presque unanimement reconnu : « passage du capitalisme au socialisme »[[Op. cit., p. 52. ? Il s’agit plutôt d’une attitude de mobilisation et de contestation pratique qui, à l’opposé du pessimisme cynique, s’efforce de réduire ou de transcender les sources de dangers (de guerre, d’écocatastrophe, etc.) liées à la machine superpuissante de l’ordre institutionnel moderne, laquelle, à cause de ses dérives imprévues, « menace d’échapper à notre contrôle ». Dans cette perspective de changement social faisant appel à des possibilités institutionnellement immanentes, Giddens pense à un système de postpénurie qui permettrait d’assurer des moyens de subsistance pour l’humanité entière, suite à une redistribution mondiale des richesses. Il discerne même dans « certaines formes d’organisation économique socialisée [qui existent déjà au niveau planétaire, dans le cadre d’accords entre entreprises multinationales ou gouvernements nationaux », l’amorce d’une tendance qui pourrait s’affermir dans le contexte d’une transition vers un ordre économique de « postpénurie ». Mais sauf à supposer un autodafé de la structure sociale de l’accumulation capitaliste, cette séduisante perspective reste une projection de bon aloi. En l’absence d’une réponse victorieuse des dominés contre les dispositifs de domination et les « nuisances » d’un capitalisme mondialement intégré, la modernité capitaliste restera l’horizon de notre époque, horizon dont pourtant le caractère indépassable reste à démontrer.