Les intellectuels français entre un oui critique et un non hésitant

LE MONDE | 29.03.05 |Jusqu’à présent, on les a peu vus, peu entendus. A croire que le débat autour de la Constitution européenne, qui agite depuis des semaines les milieux politiques, mais aussi les milieux syndicaux, n’inspire guère ceux que l’on appelle les intellectuels.

Jusqu’à présent, on les a peu vus, peu entendus. A croire que le débat autour de la Constitution européenne, qui agite depuis des semaines les milieux politiques, mais aussi les milieux syndicaux, n’inspire guère ceux que l’on appelle les intellectuels.

Seuls quelques-uns d’entre eux comme les philosophes Bernard-Henri Lévy et Sylviane Agacinski, l’ancien ministre et dissident polonais Bronislaw Geremek, l’écrivain Philippe Sollers, les historiens Pierre Rosanvallon et Alfred Grosser, le journaliste Jean Daniel se sont engagés franchement et publiquement. C’était il y a une semaine et c’était en faveur du oui, à l’occasion du lancement d’un comité de soutien à la campagne du PS (Le Monde du 23 mars).

Les autres ? Leurs positions oscillent du oui critique au non hésitant. Les avis ne sont pas vraiment tranchés. Pourtant, certains témoignent d’évolutions notables par rapport aux discours formulés en 1992, lors du référendum sur le traité de Maastricht. Ils font aussi apparaître la question turque comme élément de fracture.

Un intérêt limité pour les enjeux de la Constitution. “Ce qui me frappe, c’est l’indifférence” des intellectuels, déclare le politologue Zaki Laïdi, partisan du oui, directeur délégué d’En temps réel, association réformiste rassemblant chefs d’entreprise et hauts fonctionnaires.

Pointant cette apathie, qui l’inquiète autant que la progression du non dans les sondages, la philosophe Monique Canto-Sperber appelle à une mobilisation des “intellectuels, qui ont une responsabilité particulière à l’égard de la culture européenne”. En plein référendum interne au PS, à l’automne 2004, après l’appel au non de Laurent Fabius, elle avait signé avec le philosophe Paul Ricoeur un texte favorable au oui (Le Monde du 19 décembre 2004).

“L’intelligentsia française ne songe encore qu’à s’inscrire dans des débats hexagonaux”, analyse M. Laïdi. Elle ferait preuve d’une incapacité à “décentrer -son- travail” et à sortir des paradigmes de la guerre froide pour penser la mondialisation, selon le directeur de la revue Esprit, Olivier Mongin. Un philosophe comme André Glucksmann, qui indique que son suffrage sera positif, justifie son choix au nom de “ce qu’en pensent les Ukrainiens ou les Kurdes et ce qu’ils mettent dans l’Union européenne.”

Des repositionnements par rapport à Maastricht. Dans les discours, la comparaison avec le référendum sur le traité de Maastricht est omniprésente. Les clivages ont toutefois évolué et certains repositionnements sont parfois inattendus.

Certes, des personnalités de sensibilité “républicaine”, comme l’historien Max Gallo, longtemps compagnon de route de Jean-Pierre Chevènement, se prononcent à nouveau pour le non. Mais l’un des plus farouches adversaires à Maastricht, le démographe Emmanuel Todd, penche désormais pour le oui à la Constitution. A l’inverse, l’économiste Jean-Paul Fitoussi qui jugeait que “derrière Maastricht, il y avait le projet de monnaie unique, donc quelque chose de neuf”, se veut aujourd’hui critique vis-à-vis d’une Constitution qui, selon lui, “ne règle que des problèmes marginaux”.

Chez les intellectuels proches de la gauche radicale ou critique, le paysage s’est aussi compliqué. Si Yves Sallesse, président de la fondation Copernic, fait depuis longtemps campagne pour le non, le philosophe italien Toni Negri, membre du conseil éditorial de la revue Multitudes, se dit sans pouvoir voter partisan du texte constitutionnel.

Au sein de la revue Mouvements (mars-avril 2005), le rédacteur en chef Gilbert Wasserman se prononce “pour un non européen”, alors que le sociologue Yves Sintomer (université Paris-VIII), membre du comité de rédaction, recommande un “oui de gauche, parce qu’il n’y a pas de scénario alternatif crédible à l’échelle européenne”.

Du côté des revues d’inspiration plus réformistes, on retrouve les mêmes fractures. Ainsi Paul Thibaud, l’ancien directeur d’Esprit, publication longtemps en pointe dans la lutte antitotalitaire et le soutien à la dissidence est-européenne, se tient-il sur une ligne fortement souverainiste, tandis que l’actuel directeur, Olivier Mongin, estime qu’une victoire du non ramènerait au traité de Nice, “plus défavorable au modèle social et économique français”.

Des clivages sur la question turque. Si les oppositions entre tenants de la démocratie post-nationale et amoureux de la nation, entre europhiles et souverainistes, qui ont marqué les années 1990, demeurent, des polarités nouvelles se sont ajoutées, compliquant le tableau des approches au projet de traité constitutionnel. Ainsi en va-t-il avec la question turque.

Le directeur de la revue de centre droit Commentaire, Jean-Claude Casanova, affirme qu’il dira oui, le 29 mai, invoquant la position de l’UDF, mais qu’il s’opposera à l’entrée de la Turquie dans l’Union.

“Si on avait dit non à l’ouverture des négociations avec la Turquie, c’en était fini de l’idée de l’Europe ou du patriotisme constitutionnel”, considère, au contraire, Jean-Marc Ferry, qui enseigne la philosophie à l’Université libre de Bruxelles et est l’auteur de La Question de l’Etat européen (Gallimard, 2000) et de L’Europe, l’Amérique et le monde (Pleins feux, 2005).

Weill Nicolas

Journaliste, rédacteur de la rubrique Idées du journal {Le Monde}.