Les oisifs

Aujourd’hui, les rues de la ville sont pleines de gens des gens accroupis par terre, qui vendent des bracelets argentés, des gens debout qui jouent du violon ou de l’accordéon, des gens allongés sur les grilles chaudes du métro, une couverture tirée sur leurs oreilles, des gens assis sur les bancs, le litron à la main, des petits tas de chiens, d’enfants, de femmes, d’hommes, qui se réchauffent en papotant entre eux, des gens qui se balancent sur leurs jambes en répétant leur leçon apprise par cœur si bien que, même ivres, ils arrivent à la ressortir, des gens qui vendent des journaux imprimés exprès pour qu’ils les vendent, des gens installés sur le trottoir, la radio allumée, des gens qui donnent des spectacles, des gens qui n’en donnent pas des oisifs.

La politique à venir, si une telle chose doit exister, devrait changer d’objet : non plus le travailleur, mais l’oisif. Le travailleur n’aura pas besoin d’elle ; attaché à son gain, à ses quatre instruments, il regardera avec haine et peur ces oisifs qui occupent le sol, comme des arbres qui, chaque jour, prennent racine. Le travailleur ne voudra pas de politique, de témérité : il voudra la permanence. Le travailleur gardera ses mains agrippées aux bords de la chaloupe de sauvetage, pendant que quelqu’un, pour lui, donnera dans le noir des coups de rame à droite et à gauche, sur les mains de ceux qui, dans la mer, essaieront de monter à bord et les menacera avec les torches enflammées. Le travailleur saisira une torche et l’agitera en l’air pour les épouvanter et les chasser, comme on fait avec les bêtes sauvages qui assaillent la maison. S’il doit y avoir une politique à venir, c’est aux autres qu’elle devra penser, à ceux qui continuent à nager pendant que la chaloupe et la rive s’éloignent.

Mais qui sont les oisifs ? Ce sont ceux qui, chaque jour et à chaque minute qui passe, doivent inventer quoi faire. Ceux qui, pour faire ce que les autres font sans y penser, doivent trouver une idée, ceux pour qui rien n’est mécanique, simple. Ce sont ceux pour qui la peine s’identifie à la liberté et la liberté à la peine. Ce sont ceux qui font ce qu’ils veulent et ne peuvent pas. Ils ne sont enclins à aucune nécessité, pas même à celle de survivre.

Bien sûr, certains d’entre eux, beaucoup même, seraient plus satisfaits de changer leur destin pour celui du travailleur, d’avoir une maison chaude, deux ou trois repas assurés, une femme pour laver leurs chemises et les rabrouer s’ils rentrent trop tard, des enfants qui pleurnichent, des impôts à payer, des horaires à respecter… Oui, nombre d’entre eux trouveraient qu’une telle vie serait un rêve. Mais comme ils n’ont pas cette vie, ils ont la liberté. C’est la liberté des vagabonds, des chiens errants, des chemineaux, des loups. C’est la liberté des oisifs.

Il y a toute sorte d’oisifs : il y a ceux qui ont débarqué d’un pays lointain où la mort elle-même n’est pas libre et ceux qui, de l’état de travailleurs avec logis et impôts, sont peu à peu descendus sur la pente qui a froissé leurs vêtements sur eux et, avec un coup de pied final, les a expédiés en plein air ; il y a ceux qui sont attachés à leur bouteille et ceux qui sont attachés à leur seringue ; il y a les malades irrécupérables et ceux qui ont les poumons pourris ; il y a les cirrhotiques et les tuberculeux, mais il y a aussi ceux qui jouent d’un instrument et font le tour du monde.

Il y a ceux qui fouillent dans les poubelles et ceux qui posent leur casquette à l’envers par terre. Mais il y a aussi les oisifs qui se tiennent bien au chaud, dans leur maison, le dos calé sur des coussins, lisent un livre, écrivent une histoire ou regardent par la fenêtre. Il y a les oisifs riches et les oisifs pauvres, les oisifs extrêmement pauvres et les oisifs extrêmement riches. Mettez-les un moment en présence, les uns face aux autres ; ils battent des cils, ils tordent le cou et puis ils se reconnaissent. Pas tout de suite ; il leur faut un moment comme lorsqu’on change brusquement de lumière, mais une fois que leurs yeux s’habituent et que leurs membres se calment, tout ce qu’ils ont en commun remonte lentement à la surface et les inonde.

Sont oisifs tous ceux qui, pauvres ou riches, n’ont personne pour leur dire que faire ; sont oisifs tous ceux qui n’ont pas d’horaires, qui ne sont pas pressés, qui sont sans obligation, tous ceux dont l’État n’attend rien et qui n’en attendent rien. Certains d’entre eux s’en sortent bien, sont enviables. Mais enviables de qui ? Les travailleurs, pauvres ou riches, de toute façon les méprisent : les oisifs, pauvres ou riches, sont toujours des parias. Blancs ou noirs, jaunes ou rouges, écrivains ou analphabètes, les oisifs sont le sel répudié de la terre.

C’est cette population infinie et croissante comme l’infini, à laquelle une politique à venir, s’il doit jamais y en avoir une, devra penser, ou plutôt, ce sont eux qui devront penser à eux-mêmes, comme ils ont toujours fait. Ils devront se penser ensemble. Communs. Égaux, mais pas semblables. Également libres. Pour qui la liberté n’est pas permis de tuer, d’acheter, de s’exprimer ou de voyager, mais le plus difficile des possibles.