Les voies de la démocratie

Dans le monde contemporain, la démocratie est presque partout une démocratie représentative parlementaire, il est vrai, très souvent mâtinée de traits autoritaires, mais surtout elle est une démocratie liée à l’Etat national. Elle n’est pas organisée comme une fédération de communes ou de régions auto-gouvernées : elle est insérée dans le cadre de la souveraineté étatique nationale, c’est-à-dire placée sous la prééminence régalienne des institutions étatiques centrales qui exercent une tutelle plus ou moins lourde sur les autres institutions. L’Etat qui possède le monopole de la violence physique légitime met en ordre la violence interne par la proscription de la violence ouverte contre les individus et par la légitimation des dispositifs disciplinaires présents dans les formes économiques et sociales dominantes. En même temps il met en ordre la violence externe en organisant ou en prévenant les affrontements avec les autres Etats, en disant aussi ceux qui ont le droit de séjourner ou de s’installer sur le sol national. Il y a des ennemis extérieurs ou des ennemis intérieurs à combattre et la symbolique de l’Etat national est largement une symbolique simultanée de l’inclusion et de l’exclusion, du dedans et du dehors. L’Etat n’est pas le défenseur d’un intérêt général idéal, il est l’interprète privilégié et l’exécutant de l’intérêt national (maintenir l’inclusion et l’exclusion) qui se situe au-delà des confrontations entre les partis et les mouvements d’opinion.
La représentation maîtresse de l’intérêt national en tant qu’auto-représentation de l’Etat se subordonne ainsi la représentation politique démocratique, lui trace des limites et lui enjoint de se plier à certaines règles (le consensus, le respect inconditionnel des institutions). Par-là même le champ de la politique est circonscrit à la formulation d’intérêts subordonnés à l’intérêt national. Certes, les partis, les syndicats sont amenés à formuler des « projets de société », des perspectives d’avenir autre, mais dans le cadre de leur travail quotidien de représentation, ils doivent s’efforcer d’élever les « intérêts » de leurs mandants à la dignité de la représentation nationale, c’est-à-dire doivent jouer sur des intérêts économiques réels (par exemple les intérêts des salariés à bien vendre leur force de travail) et sur des significations liées à l’histoire spécifiques des groupes qu’ils ont à représenter. Il leur faut sacrifier à l’« économisme » d’une société centrée sur l’économique de la mise en valeur du Capital tout en produisant de la valorisation symbolique (des récits plus ou moins mythiques autour d’actes fondateurs) afin de justifier des liens permanents de représentation entre les représentants et les représentés. La représentation politique intègre à l’Etat à la fois par une conflictualité limitée entre les possesseurs de capitaux et les propriétaires de force de travail et par une accession différenciée à la dignité politique nationale en fonction de contributions symboliques spécifiques. Il y a là une dramatique sociale d’une grande efficacité qui permet de concilier la nécessaire stabilité de l’Etat et la mobilité inévitable des rapports sociaux dans un contexte de métamorphoses incessantes des conditions de la valorisation. Bien entendu, cela ne veut pas dire que des difficultés sérieuses soient impossibles. Elles sont au contraire relativement fréquentes, particulièrement lorsque les conflits de classe se font plus aigus et lorsque les phénomènes de déclassement et d’expulsion des rapports de travail se multiplient. La rigidité relative des structures et interventions étatiques se trouve alors en porte à faux par rapport au déplacement rapide des relations sociales et des déséquilibres ne peuvent manquer de se produire à plus ou moins brève échéance. Il faut en conséquence redéfinir périodiquement les modalités d’intervention de l’Etat et les rapports de représentation (réorganisation des partis et des tissus associatifs) pour parvenir à de nouveaux équilibres.
En ce sens, il n’est pas exagéré d’affirmer qu’on est en présence d’une sorte de loi de compatibilité entre fonctionnement étatique, représentation politique et mouvements de la valorisation du Capital en tant qu’ils sont des moments autonomes d’un processus unitaire complexe. Les comportements bureaucratiques-régaliens des élites administratives ne correspondent pas toujours aux attitudes qu’on observe dans les activités économiques, mais dans leur régularité et leur prévisibilité ils créent les conditions spatio-temporelles propices à la valorisation et à la représentation. De même la vigueur de l’accumulation privée du Capital est indispensable aux pouvoirs publics afin qu’ils puissent se procurer les moyens de financer leur propre fonctionnement et la vie politique. La représentation politique, enfin, doit donner aux différents groupes sociaux la possibilité de s’articuler les uns les autres ainsi qu’aux institutions étatiques en tenant compte de rapports de force changeants et de déplacements symboliques ininterrompus dans les mondes sociaux vécus. Pour qu’il y ait équilibre dynamique il faut en fait que les trois sphères sociales se fournissent les unes aux autres ce dont elles ont besoin pour se reproduire. Il n’est pas besoin d’insister, à ce propos, sur les prestations de l’Etat et de l’économie. Tout le monde se convainc facilement que les contributions étatiques et économiques à la reproduction sociale sont décisives. Par contre on sous-estime souvent le rôle essentiel de la représentation politique. Certains sont portés à n’y voir qu’un ensemble de procédures destinées à désigner des dirigeants (voir par exemple les thèses de J. Schumpeter). Ils ignorent, par-là, l’importance des processus identificatoires à l’oeuvre dans les débats et confrontations politiques. Lorsque des groupes sociaux se mettent en scène dans les jeux de la représentation politique, ils se donnent des points de repère pour dire comment ils se voient et comment ils voient leurs partenaires-adversaires dans les relations politiques d’ensemble. Par ce biais ils s’assignent des places dans les institutions et par rapport à l’Etat, et par voie de conséquence dans l’ensemble de la société. Sans doute peut-on constater que beaucoup de groupes sont insatisfaits devant les résultats qu’ils obtiennent. Les secteurs économiquement faibles ne reçoivent en général que des prestations très limitées qui affectent peu leur situation d’exploités. Mais quelles que soient les frustrations qui se manifestent dans la représentation politique, cette dernière reste attrayante tant qu’elle garantit un minimum de reconnaissance sociale à ceux qui se situent en bas de l’échelle sociale. D’une certaine façon la représentation politique crée une communauté politique nationale au-delà des barrières de classe en relativisant ces dernières sur le plan symbolique et en survalorisant aussi bien les périls extérieurs que les dangers de désagrégation sociale venant de l’intérieur.
C’est cette alchimie subtile, ce mélange étonnant d’expressions vraies et de récits imaginaires, de redoublement et de négation des réalités sociales qui sont aujourd’hui remis en question. Dans sa phase actuelle de mondialisation et de globalisation le Capital ne s’arrête plus au cadre national comme cadre premier et privilégié de son déploiement et sa mise en valeur. Il ne rejette certes pas l’Etat national comme élément organisateur de zones de valorisation (création et entretien d’infrastructures, formation de main-d’oeuvre qualifiée, etc.) Mais il ne fait plus de cet Etat l’élément médiateur fondamental du rapport de travail et donc des rapports sociaux. Il fait pression pour que la contractualisation des rapports entre capitalistes et salariés échappe à la tutelle étatique et à l’intervention des grandes centrales syndicales. Si l’on suit les discours des représentants les plus qualifiés du patronat, c’est d’ailleurs le marché (sous toutes ses formes) qui doit devenir l’élément médiateur-formateur des relations sociales. Il doit en particulier se faire le vecteur d’une monétarisation des échanges sociaux et par voie de conséquence de la socialité elle-même. Il ne s’agit plus de rechercher l’intégration subordonnée des individus à un Etat paternaliste, mais de les soumettre plus directement aux rapports sociaux des marchandises et de l’argent. Les individus ne doivent plus s’identifier aux figures emblématiques des institutions étatiques et politiques, mais bien aux figures éphémères qui dominent les marchés et à des configurations conjoncturelles (conjonction de forces et d’occasions). Pour eux, l’Etat doit devenir un Etat « bon marché », c’est-à-dire qui tend à devenir de plus en plus fonctionnel aux mouvements de la valorisation et de moins en moins protecteur. Il doit peu à peu se dépouiller d’une partie des attributs de la souveraineté (battre monnaie, décider de la guerre) pour s’intégrer à des jeux économiques transnationaux où les marchés financiers ont un poids décisif.
Cette offensive des représentants du Capital contre l’Etat comme principal agent du contrôle social est, il est vrai, loin d’avoir conduit au démantèlement de l’Etat-Providence ou Etat social. Mais elle a été suffisamment puissante pour mettre en crise les pratiques politiques habituelles et les relations entre l’Etat et les citoyens. Les partis ont du mal à remplir leur office de représentation politique, parce que les intérêts qu’ils mettent en forme et en scène sont de moins en moins pris en considération au niveau des politiques publiques. Ils sont en porte à faux par rapports à leurs mandants qui, pour leur part, croient de moins en moins que la participation politique puisse aboutir à de la reconnaissance sociale effective. L’espace public se trouve en situation de quasi implosion. Il se fait évidement, effilochage des contenus des confrontations, et il est rempli de sons qu’on n’entend plus ou qui ne veulent plus rien dire. La scène politique, pour beaucoup, n’est plus qu’un théâtre d’ombres où la représentation politique en est réduite à faire fond sur des simulations ou des simulacres, parce que les choses essentielles se passent ailleurs. L’Etat est toujours là, mais il se soustrait aux mouvements de l’opinion publique et aux discussions sur les stratégies à suivre, ei excipant de contraintes capitalistes de plus en plus lourdes sur son propre fonctionnement. L’Etat doit se faire Etat flexible, tout entier tendu vers la rentabilisation de ses propres activités. Ses serviteurs n’ont en réalité plus à se présenter comme les principaux supports d’une moralité publique correspondant aux exigences éthiques d’une communauté politique rassemblant l’essentiel de la société. L’Etat, ainsi compris, ne peut plus synthétiser, unifier les processus identificatoires et de reconnaissance à l’oeuvre dans la représentation et dans les confrontations sociales. À partir de telles prémisses, les individus et les groupes ne peuvent plus ou peuvent difficilement trouver leur place et la société politique entre dans un état de déséquilibre permanent et de régression des échanges politiques.
Dans un tel contexte, les gouvernants ont très nettement tendance à faire de la politique en affirmant qu’il n’y a plus de politique possible parce qu’il n’y a plus de choix dont on pourrait débattre, mais simplement des orientations qui s’imposent d’elles-mêmes. Faire de la politique revient en quelque sorte à convaincre ceux qui sont supposés être des citoyens majeurs qu’ils ne doivent participer à la politique que pour la forme, que pour une réaffirmation formaliste de droits politiques sans portée effective. La représentation politique doit organiser sa propre dégradation en rituel de retrait de la politique, en liturgie qui célèbre les vertus de débats ou de confrontations qui n’ont plus cours. La politique au niveau des institutions n’est donc plus qu’une anti-politique qui organise, plus ou moins systématiquement, la démoralisation du plus grand nombre. Elle n’agit plus sur les rapports de pouvoir, mais produit et reproduit des relations d’impuissance au niveau de l’espace public et de la représentation. Tout cela est en partie masqué par l’existence de débats récurrents sur des problèmes dits de société, la délinquance, l’insécurité, la toxicomanie, l’immigration, où l’on voit s’affronter des politiques dites de prévention, de répression renforcée ou de réinsertion. Mais ces politiques incantatoires portent la plupart du temps sur des objets dé-réalisés, coupés de leurs racines sociales (la délinquance et la criminalité, comme production et reproduction de certains rapports sociaux) et trouvent leur terrain nourricier dans les angoisses ou les peurs qui atteignent ceux qui perdent pied dans la vie quotidienne, voient leur statut menacé et ne retrouvent plus la familiarité de leur monde social vécu habituel. Dans une société qui leur est de plus en plus étrangère, on les incite à chercher des boucs émissaires, des explications imaginaires à leurs difficultés et pour tout dire, à vivre la politique de façon hallucinée ou sur le mode du cauchemar éveillé.
La prolifération cancéreuse de l’anti-politique porte évidemment des coups très durs aux pratiques démocratiques. Si la politique en cours de dégénération ne peut apporter de renouvellement dans la vie sociale, mais seulement accompagner les effets désastreux de la mondialisation, les échanges démocratiques, notamment lors des compétitions électorales perdent beaucoup de leur sens. Cela signifie en particulier que ceux qui ne veulent pas démissionner en se retirant de la politique sont mis dans une situation impossible, il leur faut appeler à plus de démocratie alors que la représentation politique tourne à vide ou ne fait que reproduire des relations de pouvoir régressives. Ils apparaissent donc ou bien comme des Cassandres qui veulent conjurer le mauvais sort ou comme des volontaristes qui perdent le sens de la réalité et de ce qui est faisable. Ils peuvent sans doute toucher tous ceux qui ont la nostalgie de la représentation politique telle qu’elle se manifestait lorsque l’Etat-Providence était à son apogée, mais ils ne peuvent indiquer les moyens de revenir en arrière, au bon vieux temps, car c’est tout simplement impossible. Aussi bien, pour sortir des impasses actuelles, doit-on mettre en oeuvre de nouvelles pratiques politiques qui rompent délibérément avec les vieilles habitudes de subordination à l’Etat et à l’économie. Toute politique qui reconnaît la préséance de l’Etat et en fait l’arbitre suprême se plie en effet à une logique de reproduction des rapports de pouvoir dans la société. En postulant abstraitement que l’Etat peut résoudre tous les problèmes sociaux elle se soumet en fait à une véritable compulsion de répétition, à la répétition infinie de « réformes » qui ne changent rien de fondamental aux agencements de la société (notamment le rapport Capital-travail). Elle sacrifie ainsi, sans s’en rendre compte, à l’économisme ambiant, c’est-à-dire à la dominance de l’économique (de la valorisation) sur les relations sociales.
Lorsqu’on cherche à libérer la politique, il faut en outre veiller à ne pas tomber dans le piège d’une rhétorique de la politique pure ou dans le piège de l’affirmation politique qui se croit toute puissante. La politique ne peut rompre avec ses propres démons que par un difficile travail sur elle-même, ses objectifs et les modalités de son action. Il faut d’abord qu’elle découvre le caractère problématique des intérêts à partir desquels elle s’articule. Même lorsque la politique est une politique de défense des intérêts des dominés et des exploités, elle peut très bien n’être qu’une défense étroite de ce qui lie les exploités à leur propre exploitation (par exemple la valorisation « économiste » de la force de travail). Mais qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas d’opposer des intérêts « historiques » à des intérêts « immédiats ». Ce qui est en question, c’est la formulation d’intérêts ou d’objectifs qui, sans négliger les exigences vitales les plus pressantes, ne se bornent pas à l’horizon social actuel, mais envisagent d’autres façons de vivre en commun et d’agencer les rapports sociaux. La finalité d’une politique renouvelée n’est pas d’opposer à l’existant une société autre abstraite, mais de donner au plus grand nombre les moyens de contrôler leurs relations et connexions sociales. Dans cette perspective, la production sociale ne doit plus être considérée comme une production de valeurs économiques mais comme une production richement articulée de rapports sociaux qui est bien sûr production de biens et de services, mais aussi et surtout production symbolique de communications, d’échanges et de relations entre les hommes. Une politique renouvelée ne doit évidemment pas renoncer à intervenir sur l’économique, mais elle ne peut le faire à partir de considérations étroitement économiques, ce qui revient à dire que l’intervention sur l’économie doit avoir des visées qui transcendent la production de valeurs et se donnent pour but de subordonner la sphère de la production à des orientations qui lui sont extérieures (par exemple mieux vivre en commun, consacrer plus de temps à des activités culturelles, etc.)
On peut bien sûr faire des objections majeures à de telles perspectives. Il y a en particulier le risque de tomber dans la mauvaise utopie que seraient la récusation de tout développement technologique, la condamnation de toute forme de croissance et de toute richesse sociale. Mais si l’on veut bien y réfléchir, on s’apercevra que la fin de la dominance de l’économie de la valorisation peut ouvrir la voie à une économie d’échanges de services, à des modalités différentes de croissance et de satisfaction des besoins qui n’auraient rien à voir avec l’austérité d’une société spartiate. A l’heure présente on a du mal à se représenter des relations interindividuelles qui ne soient pas marquées par le calcul et différents modes d’évaluation et d’appréciation sous l’égide de la valeur économique. Cela n’interdit toutefois pas de s’interroger sur des relations autres qui reposeraient sur des échanges symboliques délivrés de l’économisme et le développement multilatéral des manifestations vitales des individus. Or, si chacun disposait de suffisamment de revenus pour vivre, la force contraignante des rapports d’évaluation diminuerait considérablement et laisserait beaucoup plus d’espace à la créativité dans les relations sociales et à des agencements ou dispositifs sociaux garantissant le pluralisme de l’agir. D’ores et déjà on peut constater que la combinaison des forces productives humaines (que le capital s’approprie) a pour effet de développer la productivité sociale sur une échelle jusqu’alors inconnue. N’est-il pas permis de penser que cette productivité sociale qui prend sa source dans des interdépendances croisées, dans la très forte dynamique de la production des connaissances et dans la multiplication des échanges, peut être utilisée pour d’autres rapports sociaux. Sans doute faut-il pour cela une révolution copernicienne dans les comportements qui remplace le combat concurrentiel par l’émulation sociale pour résoudre des problèmes et enrichir les relations entre les individus et les groupes. Mais une telle réorientation n’est pas non plus une mauvaise utopie dans la mesure où elle est la seule réponse possible aux tendances à l’autodestruction de plus en plus fortes dans la logique du capitalisme aujourd’hui, dans la mesure aussi où elle ne cherche ni à imposer un organigramme à la société, ni à lui prescrire un avenir fermé.
Dans cette perspective, la politique ne peut plus se contenter de gérer au mieux l’existant, il lui faut devenir aussi intervention permanente sur et dans les rapports sociaux pour y combattre toutes les tendances à la dissociation et y créer du lien social. En ce sens elle ne peut être seulement confrontation de jugements ou processus de sommation de volitions et de réactions, car il lui faut assumer le malaise des individus dans le social comme dans le politique. Dans la société capitaliste, les subjectivités sont en effet coincées entre l’exploitation de soi-même (les conduites de valorisation) et l’exploitation de l’autre, en même temps elles excèdent le confinement qui leur est réservé (l’enfermement paranoïaque dans la valorisation) par les liens qu’elles établissent entre elles, par les capacités d’agir qu’elles développent. Les déplacements incessants des rapports de production et les déstructurations consécutives des mondes vécus ne laissent d’ailleurs jamais les subjectivités au repos. Elles sont le plus souvent bousculées, dérangées dans leurs tentatives pour jouir de la soi-disant plénitude de la personnalité solipsiste (de la valorisation) et doivent se vivre, soit dans un activisme sans horizon, soit dans la discontinuité et l’inquiétude. La politique doit par suite, s’adresser aux individus comme à des subjectivités qui ont besoin de plus de socialité pour acquérir les moyens de vivre, c’est à dire de vivre autrement. Le problème n’est pas d’adhérer à des orientations ou à des programmes qui définissent le bien
commun abstraitement, mais de faire sortir les individus de leur isolement les uns par rapport aux autres pour qu’ils puissent, à partir de leurs propres préoccupations, bâtir une force collective non oppressive.

Ainsi conçue la politique ne peut plus être une contribution routinière à la reproduction des rapports de pouvoir dans la société. Elle doit tout au contraire chercher à les transformer, en majorant le pouvoir d’agir du plus grand nombre (la multitude en voie d’articulation et d’agrégation), et en diminuant le poids des contraintes et de la violence exercée par toute une série d’institutions sur les individus et les groupes sociaux. La politique ne peut supprimer toutes les formes ou manifestations de « potestas », c’est-à-dire de pouvoir coercitif, mais elle doit clairement privilégier la « potentia », c’est-à-dire la puissance de l’agir en commun. C’est pour cela qu’elle ne doit plus accepter que l’Etat soit le lieu où les échanges politiques sont conditionnés ou sanctionnés. L’Etat, organisateur du consensus et de la représentation politique est, de fait, le prisme obligé où viennent se réfracter jusqu’à présent les demandes d’intervention, les recherches de transaction, les tentatives de réformes des rapports sociaux et tout ce qui concerne les rapports entre les groupes sociaux. L’Etat refoule autant qu’il légitime et il procède à des tris permanents en fonction de sa superposition à la pyramide sociétale des pouvoirs et pour défendre le monopole de ses appareils régaliens. L’Etat dans son mode actuel de constitution représente une véritable course d’obstacles pour la confrontation politique. C’est pourquoi une politique véritablement renouvelée ne peut se plier aux disciplines étatiques. Pour autant, cela ne veut pas dire plaider pour un repli ou une régression des interventions publiques, ni pour une improbable affirmation de la société civile contre la société politique. C’est une politique désétatisée qui doit s’imposer à l’Etat et aux institutions étatiques et mettre fin à leurs pratiques bureaucratiques autoritaires. Des politiques publiques qui se subordonnent les organismes administratifs et insufflent un nouvel esprit aux services publics prennent effectivement pour la collectivité une toute autre signification que les politiques décidées par les élites inaccessibles qu’elle devait subir. Il devient très difficile alors d’opposer la « légèreté » de l’initiative privée au service de la valorisation à la lourdeur supposée du public. La question de la propriété prend elle-même une toute autre dimension : une propriété publique désétatisée, c’est-à-dire une véritable propriété sociale fondée sur la coopération et la concertation, souple dans sa réglementation et dans ses modalités de création peut faire un contraste frappant avec la propriété capitaliste qui est, elle, accaparement et entraîne l’exclusion pour le plus grand nombre du droit de disposition sur les moyens de produire et de communiquer. Sous un tel éclairage les rapports entre public et privé peuvent apparaître sous une toute autre lumière : devrait être public tout ce qui relève de la production sociale, devrait être privé tout ce qui est le domaine du quant-à-soi des individus, l’organisation de leur vie, les moyens et les modalités de leur insertion dans la société (y compris leur propriété personnelle).

Il reste évidemment que les exploités et les opprimés, malgré leur résistance et les luttes qu’ils mènent ne sont pas spontanément porteurs d’une nouvelle socialisation politique. Comme tous les membres de la société actuelle, ils subissent ce que Marx appelle la subsomption réelle sous le commandement du Capital, c’est-à-dire les effets de soumission induits par l’ensemble des formes et dispositifs de la valorisation et leur objectivité fétichisée. Les flux technologiques qui servent à l’accumulation du Capital, les emboîtements et les interdépendances auxquels ils donnent lieu apparaissent effectivement comme des forces irrésistibles parce qu’ils ont été mis hors de la portée de ceux qui les mettent en branle. Il n’y a là aucune magie : la technologie et les agencements systémiques propres aux mouvements du Capital fonctionnent comme une seconde nature en raison des formes de vie dans lesquelles les individus, et plus particulièrement les salariés, sont insérés. Lorsque les membres de la société veulent se reproduire en tant qu’êtres singuliers, il leur faut chercher à s’accomplir en s’impliquant dans les mécanismes de la valorisation. Ils doivent se conduire conformément à la téléologie de la valeur, c’est-à-dire se conduire rationnellement en privilégiant les comportements valorisants au détriment des autres. On ne peut s’accomplir qu’en refoulant ou en évacuant les expériences et les aspirations qui perturbent l’autovalorisation. La conduite rationnelle de la vie finit par devenir obsessionnelle, négatrice en totalité ou partiellement de ce qui lui semble irrationnel, ce qui ne l’empêche pas simultanément d’investir irrationnellement (du point de vue de la multilatéralité de l’individu) et affectivement les instruments et le champ de la valorisation. Il se produit en conséquence des relations qu’on pourrait qualifier de relations de consanguinité et de connivence entre l’ensemble des dispositifs et agencements de la subsomption réelle et les salariés dominés. On peut, sans doute, faire observer que les systèmes en mouvement du Capital se dressent face aux agents de la production comme des puissances étrangères, mais il faut se garder d’oublier que cette étrangeté n’exclut pas, comme on l’a vu, la proximité et la familiarité. La seconde nature est contraignante, et chacun sait bien qu’il faut obéir à ses lois pour obtenir des résultats, en même temps elle est une arène pour le déploiement des subjectivités, leurs succès et leurs échecs : elle est objectivée, mais aussi subjectivable.

L’action collective elle-même ne déroge pas à cette phénoménologie de la valeur et la subsomption réelle si elle reste dans les limites d’une valorisation collective de la force de travail. On ne peut évidemment nier que la réunion (ou la coalition) d’individus jusqu’alors isolés ne fasse apparaître en pointillé des formes sociales nouvelles (l’association solidaire notamment). Il reste toutefois que ces formes embryonnaires ne peuvent se cristalliser en formes de vie opposées à la subsomption tant qu’elles restent sous la dominance des mouvements du Capital. Pour qu’il en aille autrement, il faut en fait que l’agir solidaire assume et exprime tout ce qu’il y a de non conforme dans le vécu refoulé et les expériences des individus et qu’il fasse rejeter l’unicité de sens imposée aux relations sociales par les formes de vie de la valorisation, tout cela dans le but de favoriser la production de significations plurielles dans les pratiques des individus et des groupes. Les puissances de l’agir collectif doivent en quelque sorte faire apparaître toujours plus de possible contre l’objectivité fétichisée des agencements de la subsomption. De tels déplacements et décentrements supposent donc, comme l’a très bien montré Jean Robelin[[« La rationalité de la politique », Annales littéraires de l’Université de Besançon, 1995, un élargissement de la politique. Elle ne doit pas être réduite à des choix entre des programmes et des équipes, elle doit au contraire faciliter de nouveaux investissements subjectifs et la recherche de nouvelles identités individuelles et collectives. La politique n’a pas à être le tout de la société, mais, pour élargir son horizon, elle ne doit pas s’arrêter aux situations établies, ni non plus se fixer pour objectif de contenir les contradictions sociales. Elle doit être, de façon éminente, activité pour la transformation permanente des rapports sociaux et de l’individuation, sans jamais s’assigner pour perspective la création d’une société parfaite ou la fin des conflits entre les hommes.
Il ne faut pas se le dissimuler, une telle conception oblige à voir différemment les problèmes de la représentation politique, non pas pour lui dénier toute justification ou l’invalider en totalité, mais pour lui donner d’autres assises et d’autres règles. La représentation politique, telle qu’elle s’est développée dans le cadre de l’Etat national à préoccupations sociales est en effet sujette à deux limitations fondamentales. En premier lieu les différentes représentations (ou mises en scène des intérêts de groupe) doivent se soumettre à des contraintes d’homogénéisation, d’intégration au moins ponctuelles à du déjà institué. Les textes, les récits produits dans les opérations de représentation, s’ils peuvent se distinguer les uns des autres et tracer des démarcations ne doivent toutefois pas trop s’écarter des normes préétablies destinées à brider, voire à proscrire l’irruption de nouveaux pouvoirs instituants. A cette première limitation s’en ajoute une seconde, celle qui prend sa source dans les inégalités d’accès à la représentation (revenus, culture, etc.) et surtout dans les inégalités de représentation elles-mêmes. Les régimes électoraux, les modalités d’organisation des partis et des groupements à vocation politique, les modes de diffusion des informations tendent indéniablement à privilégier certaines couches de la société au détriment des autres. Le citoyen, par excellence celui qui entretient un rapport positif à la politique, est avant tout un homme (sexe masculin) qui dispose d’un minimum de pouvoirs et de prestige avant même de s’exprimer politiquement et qui, par la représentation, peut redoubler les effets de pouvoir qu’il exerce sur son environnement. C’est lui qui constitue la majorité des représentants, et lorsqu’il n’est que représenté, a beaucoup plus de possibilités de se faire entendre que ceux dont la citoyenneté est restreinte. Cette réalité est parfois bousculée par l’irruption de mouvements de masse, elle n’est pas fondamentalement bouleversée aussi longtemps que les structures élitistes de la représentation ne sont pas mises en question.
La représentation politique, sous l’emprise de ces limitations engendre forcément dans et par son fonctionnement, de l’apathie, de la désaffection et il est devenu courant chez les politologues de déplorer le faible taux de participation politique à certaines élections et aux organisations politiques. Mais il ne faut pas se leurrer, les appels volontaristes à plus de participation ou même les pointes de participation dans certaines conjonctures ne peuvent rien changer d’essentiel, c’est-à-dire le plus de participation des uns et le moins de participation des autres. Pour qu’il y ait vraiment plus d’activité politique chez ceux qui participent peu ou très faiblement il faut avant tout modifier les canaux de l’expression politique, notamment les organisations politiques permanentes que sont les partis. Ils sont en effet très largement étatisés et transmettent à leur base beaucoup de contraintes institutionnalisées, même lorsqu’ils sont des forces d’opposition. En outre ils reproduisent en leur sein la hiérarchisation du champ politique de la représentation à travers la distinction qui est faite entre dirigeants, militants, simples membres et sympathisants (en particulier dans les partis dits de masse). Trop souvent on tente d’expliquer ces phénomènes par la seule corruption matérielle, en oubliant les avantages de pouvoir et de prestige que l’on peut acquérir par la participation aux organes dirigeants (eux-mêmes hiérarchisés) ou opérationnels des partis. Tous ceux qui se dévouent à la « cause » et s’investissent en elle, en retirent une promotion symbolique qui les élève au dessus du commun et de la masse. Ils sont des initiés, ceux qui savent ou participent à un savoir supérieur par rapport à ceux qui ne peuvent pas savoir. Ils sont par conséquent ceux qui diffusent la bonne parole, c’est-à-dire celle qui vient d’en haut et que l’on peut disséminer un peu partout en la simplifiant ou en la modulant pour obtenir des effets.
A partir de telles prémisses, la participation de la majorité des représentés ne peut guère dépasser le niveau de l’adhésion à des orientations plus ou moins abstraitement définies et à des chefs politiques plus ou moins charismatiques. En paraphrasant G. Deleuze et F. Guattari dans « Mille Plateaux », on peut être tenté de dire que la macro-politique l’emporte sur la micro-politique, c’est-à-dire sur toutes ces réactions, tous ces mouvements à la base de la société qui sont autant d’écarts par rapport aux relations de représentation institutionnalisées. Tous les appareils qui sont installés dans les agencements de la macro-politique (étatique ou para-étatique) se rendent, en général, parfaitement compte qu’il faut laisser jouer, en partie au moins, la micro-politique ou plus précisément des micro-politiques sans liens entre elles. Pour que les macro-politiques soient crédibles il faut en effet qu’elles paraissent portées par des préoccupations venant d’en bas. Toutefois ces préoccupations ne doivent surtout pas apparaître comme des mouvements supra-individuels, comme des déplacements par rapport à la politique institutionnelle impliquant des relations transindividuelles et des relations de groupes. Le représenté doit rester un individu dont les appartenances sociales, les liens sociaux doivent passer par la reconnaissance que leur accordent les macro-politiques. Autrement dit, l’espace public ne doit pas être peuplé par des singularités qui vivent dans le multiple et de multiplicités qui se font jour à travers des singularités, mais bien de représentés disjoints, voire atomisés dans leur expression politique. C’est bien pourquoi il est nécessaire de dynamiser l’espace public par les micro-politiques, si l’on veut modifier en profondeur les activités politiques. Les partis en particulier ne doivent plus avoir de privilèges dans la représentation par rapport aux initiatives de citoyens, aux coalitions temporaires se fixant des objectifs limités. Il faut pour cela que toutes les formes d’association politique bénéficiant d’un minimum puissent avoir les moyens de faire connaître leurs positions. Il faut également que les procédures référendaires et de démocratie soient facilitées et ponctuent les mouvements et les actions pour la transformation des rapports sociaux.
En définitive, la lutte contre le dépérissement de la démocratie ainsi que la lutte pour son épanouissement ne passent pas par la propagation de schémas institutionnels idéaux, mais par des mises en question concrètes de l’état de choses existant et des mécanismes de la reproduction sociale. La politique démocratique est une politique qui refuse de faire sa révérence au « statu quo », même si elle sait que tout n’est pas possible à tout moment. Elle est politique instituante pour secouer les routines et trouver des solutions aux conflits qui traversent les processus sociaux. Elle est en même temps à la recherche de formules de concertation et d’association transnationales pour conjuguer les efforts par-delà les frontières. Elle favorise l’autodétermination individuelle, dans l’autodétermination collective. La démocratie au fond ne se réduit pas à des procédures, elle est substantiellement une grammaire de la liberté politique puisqu’elle établit les règles qui permettent à tous et à chacun de s’exprimer. Elle est également une pragmatique de la libération, puisqu’elle combat toutes les formes d’oppression.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger