Lire Schelling autrement

Saverio Ansaldi vient de publier aux éditions L’Harmattan un livre La tentative schellingienne, un système de la liberté est-il possible ?[[Saverio Ansaldi, La tentative schellingienne, Paris, L’Harmattan, 1993. qui présente un grand intérêt, parce qu’il redonne toute sa complexité à un penseur qu’on classe trop vite parmi les philosophes mystiques et réactionnaires. Saverio Ansaldi ne cache pas que le dernier Schelling s’est enferré dans des contradictions insurmontables et a cherché souvent des solutions à ces contradictions dans des coups de force idéalistes à connotations mystiques, mais il montre aussi qu’il y a chez le Schelling des Recherches sur l’essence de la liberté humaine des développements originaux sur la liberté et la pensée qui rompent avec toute philosophie de l’identité.

Schelling ne fait pas de la liberté la manifestation d’un libre-arbitre, mais la conçoit comme une détermination de l’être, plus précisément l’être en tant que devenir, en tant que différence par rapport au fondement, c’est-à-dire en tant que pensée finie. La pensée de la liberté doit se faire ontologie de la liberté, production de différences contre les fixations identitaires. Il y a un système de la liberté (ce qui donne cohésion à cette dernière dans son mouvement de différenciation) qui ne doit pas être confondu avec un déploiement conceptuel réduisant la différence, mais doit être conçu comme une façon de produire et d’assumer les différences comme positives.

Schelling est sans doute un philosophe idéaliste mais, comme le fait observer Saverio Ansaldi, il y a dans sa pensée de la différence des éléments matérialistes qui permettent de le rapprocher de penseurs comme Adorno et Deleuze. Chez lui, le général et le particulier ne se recouvrent jamais complètement.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger